Différences entre les versions de « Elsie Venner, épisode de la vie américaine/01 »

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m (Nouvelle page : <center>I</center> La leçon venait de finir. Le professeur, — c’est de moi que je parle ainsi à la troisième personne, — prenait ses notes, tout en donnant quelques renseig...)
 
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Helen Darley reprit sa place; mais peu d’instans après, sous quelque prétexte, elle sortit de la salle d’étude. Son premier mouvement fut d’aller jeter dans sa cheminée la fleur qu’on venait de lui donner, et de la recouvrir de cendres, comme si elle en craignait même la vue; le second fut de tremper ses mains dans l’eau, à l’instar de lady Macbeth. Pauvre créature! l’excès de travail conduit à ces aberrations névralgiques.
 
 
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<small> (1) Elsie Venner, a tale of destiny'', by Oliver Wendell Holmes; Boston et Londres 1861. C’est sous ce titre que paraît le second ouvrage d’un brillant écrivain, — d’un compatriote de Hawthorne et d’Edgar Poe, — dont nous avons signalé les débuts humoristiques dans la ''Revue'' du 15 juillet 1860. Il est des œuvres qu’on fait mieux comprendre en les résumant qu’en les discutant. Si, dans le récit qu’on va lire, nous avons donné une idée fidèle du nouvel ouvrage de M. Wendell Holmes, où l’intérêt d’un thème scientifique s’unit si singulièrement à l’intérêt romanesque, notre but sera complètement atteint.</small><br />
 
 
J’avais tout particulièrement recommandé Bernard Langdon au principal médecin de Rockland, l’excellent docteur Kittredge. Ce n’était point, comme tant d’autres, une ''spécialité''. Il savait autre chose que son formulaire, ses teintures et ses poudres. Ainsi c’était un connaisseur en chevaux, et le plus rusé maquignon ne lui en remontrait guère. De même il savait ce qu’est une femme dans certaines crises, et combien il faut ménager ces instables créatures, pour lesquelles un mot vaut un coup, et dont on bouleverse tous les courans nerveux par le simple contact d’une main non magnétisée. Il savait enfin combien peu ce qu’on dit ressemble à ce qu’on pense, et lorsque, par-dessus ses lunettes, il dévisageait attentivement son interlocuteur, ce n’étaient point les paroles, mais bien les idées de ce dernier qui le préoccupaient.
 
Grâce à lui, Bernard fut engagé à la grande soirée que donna cette année-là le colonel Sprowles, en vue de marier sa fille Mathilde, la seule marchandise dont il n’eût encore pu débarrasser ses magasins, car le colonel (de milices, bien entendu) était un fin négociant. Il avait débuté par les ''West India goods'', — café, sucre, mélasse, rhum, etc.; — mais, ses affaires se développant, thé, poisson salé, produits agricoles et produits industriels (bottes et souliers même) étaient entrés dans le cercle envahissant de ses vastes opérations. Puis il avait épousé la fille d’un vieil avare mal portant, et à la mort de son beau-père il avait quitté le commerce pour faire souche de ''gentlemen''. Son grade dans la milice lui était venu en aide, et peu à peu il avait apprivoisé les plus dédaigneux habitans d’Elm-Street, la rue aristocratique de Rockland, celle où on voyait le plus de ces habitations solennelles auxquelles est réservé le nom de ''mansion-homes'' (1)<ref>Expression anglaise qui équivaut presque à notre mot ''hôtel''. </ref>. Malgré tant de bonheur et d’honneurs, peut-être aurais-je négligé de raconter la soirée du colonel, qui fut à Rockland «l’événement de la saison,» si elle n’avait été marquée, entre autres circonstances anomales, par la présence d’Elsie Venner et de son père. Ce dernier, triste et sédentaire, — veuf inconsolable, disaient les uns, père infortuné, disaient les autres, — ne s’était guère montré dans le monde depuis la mort de sa femme. Il y fit l’effet d’un revenant donnant le bras à quelque fée.
 
Elsie, toujours mise à sa mode et non à celle de l’almanach, avait passé dans les épaisses torsades de ses cheveux noirs une épingle d’or, affectant la forme d’une javeline. Autour de son cou s’enroulait une ''torque'' gauloise <ref>Nous demandons pardon pour ce mot, ramené à son sens ancien (2collier) et détourné de celui que lui a donné le blason. La ''torque'', en style armorial, est le bourrelet quelquefois posé sur le heaume. </ref>, comme celle qu’on voit à la statue du ''gladiateur mourant''. Une broche de diamans magnifiques, mais de monture ancienne, rattachait son col de dentelles. Ses bras ronds et minces étaient ornés de deux bracelets, l’un formé d’écaillés en émail, l’autre rappelant l’aspic de Cléopâtre, et dont les yeux d’émeraude rayonnaient sous la clarté des bougies. Parmi les danseuses, elle avait plusieurs de ses camarades d’étude; mais on eût dit qu’elle ne les avait jamais vues. Partout où elle se montrait, l’isolement se faisait autour d’elle.
 
— Vous ici? lui dit amicalement le bon docteur Kittredge.
Ici M. Silas Peckham fit son entrée, et, sur un simple regard de lui, la pauvre enfant quitta le salon, impérieusement rappelée à quelqu’un de ces mille devoirs qu’on lui imposait sans pitié pour sa faiblesse soumise. Bernard, qui commençait à se rendre un compte exact de la situation, se sentit immédiatement une folle envie de traiter son estimable patron comme à Pigwacket il avait traité le fils du boucher, ou même le fameux ''tigre'', complice des écoliers révoltés. Le sang lui monta aux joues, ses narines s’ouvrirent, et le directeur de l’''Apollinean Female Institute'' ne se doute peut-être pas encore du péril qu’il courut ce jour-là; mais notre brahmine se contint, et après quelques observations polies sur les attributions peut-être un peu trop nombreuses de la maîtresse d’étude : — Il nous faudra, dit-il, remédier à ceci. Dès la semaine prochaine, c’est moi qui corrigerai les compositions de ces demoiselles. Je verrai même s’il n’y a pas lieu à soulager miss Darley de quelque autre travail.
 
— Cela se pourra, répliqua tranquillement l’honorable, Silas eck-ham. Je dois seulement vous avertir que les ''trustees'' (3)<ref> Les administrateurs, le comité de surveillance. </ref> de l’école songent à y introduire de nouvelles branches d’éducation, et que vous devez vous attendre, de ce chef, à quelque surcroît de besogne...
 
Bernard, pour unique réponse, promena sur toute la maigre personne de M. Peckham un regard de curiosité méprisante. Jamais créature aussi vile n’avait passé sous ses yeux. C’était l’échantillon typique d’une espèce à part, quelque chose qu’il était bon de connaître et d’étudier sur le vif. Aussi perspicace que généreux, l’objet de cette investigation savante se trouva fort honoré du coup de chapeau que Bernard Langdon crut lui devoir en lui tournant le dos quand il l’eut dévisagé tout à son aise.
 
Quelques jours après, le docteur Kittredge (nous ne l’appellerons plus que «le docteur») ''priait son auxiliaire'' Abel Stebbins d’atteler à son meilleur ''sulky'' (4)<ref> ''Sulky'', adjectif servant à qualifier une sorte de boghey ou de cabriolet ''à une place'', nous rappelle naturellement la ''désobligeante'' du ''Sentimental Journey''. C’est exactement le même sens, dû à la même origine. </ref> sa jument Cassia. J’ai dit qu’il «le priait,» car Abel n’eût pas accepté un ordre formel. C’était non le domestique d’Europe, mais le «familier» tel qu’on le trouve dans la Nouvelle-Angleterre en général, et dans le New-Hampshire en particulier. Un valet, voire une servante, dans l’acception que l’ancien monde donne encore à ces mots, est devenu dans les états du nord une merveille revendiquée par la paléontologie. Le ''hired man'', la ''hired woman'' les remplacent, qui échangent bien quelques services contre une certaine somme d’argent, mais restent investis de tous leurs droits personnels, et ne pensent pas que le contrat intervenu entre vous et eux les place à un niveau inférieur. Abel entendait ainsi son métier. Grave et taciturne, il ne saluait jamais, souriait rarement, travaillait dur toute la journée et consacrait sa soirée à lire. Au surplus, se mêlant de tout et ne se refusant à aucune fa-ligue virile, il ne se bornait pas au service de la maison, et réclamait en sus celui du jardin, car il aimait les fleurs, cet ''homme loué''. Le jardin du docteur était son poème, poème en six planches ou chants, le seul qu’un puritain puisse se permettre quand il ne se mêle pas d’écrire des hymnes à la gloire du Seigneur.
 
Cassia, bête patiente, infatigable, faisait sa besogne un peu comme Abel, avec la même gravité, dans le même silence, avec le même zèle intrépide. Trente milles en trois heures, avec le sulky derrière les talons, ne lui coûtaient pas un soupir. Or il n’y avait guère qu’un trentième de cette distance entre la modeste ''house'' du docteur et l’imposante ''mansion'' de Dudley Venner. Ce fut l’affaire de cinq minutes. Au bas de la pente méridionale de «la Montagne,» et tournée du côté de l’orient, s’élevait, à l’extrémité d’une avenue de vieux ormes, derrière des jardins en terrasse où abondaient les odorantes bordures de buis, l’habitation du père d’Elsie, un vrai manoir d’imposant aspect, bien qu’écrasé, pour ainsi dire, par les roches massives qui se dressaient presque à pic derrière ses murailles. De loin on eût cru impossible de les gravir ; mais un œil exercé y discernait les sentiers en zigzags par lesquels les troupeaux escaladaient cette Alpe en miniature. A quelques centaines de pieds au-dessus de la ''mansion-house'' se creusait un vallon abrupt et profond où nulle végétation ne semblait pouvoir vivre, si ce n’est un petit nombre de ''hackmatacks'', ou larix indigènes, aux troncs parsemés de petites touffes d’un vert pâle. Une vieille tradition, remontant à l’hiver de 1786, disait qu’on avait retrouvé là un cadavre après la fonte des neiges, et ce val sinistre, aux profondeurs obscures, était appelé, en mémoire de ce fait, la Combe-de-l’Homme-Mort (''Dead Man’s Hollow''). Plus haut encore étaient des roches massives, fendues en tout sens, et recelant, disait-on, maintes cavernes pour le moment inexplorées, mais où, pendant les guerres civiles, les ''tories'' s’étaient souvent cachés avec l’assistance et le secours des Dudley, alors maîtres du manoir voisin. Enfin plus haut encore, et tout à fait à l’ouest, se dressait le plateau maudit, le ''Ratllesnake-Ledge'', où seulement de temps à autre quelque jeune bravache, quelque naturaliste indompté, osaient s’aventurer, ce dernier dans l’espoir d’y rencontrer un ''crotalus durissus'' assez jeune pour n’avoir pas encore fait ses dents.
 
Le vieux médecin, immobile, la regardait, haletante, sur cette monstrueuse dépouille qui, vue d’un peu loin, rappelait l’attitude de l’animal féroce quand il s’aplatit contre terre pour s’élancer sur sa proie. Après quelques instans, la tête de la jeune fille s’affaissa sur son bras replié, et ses yeux brillans se fermèrent. — Elle dormait. Il la contempla quelques minutés encore avec une sorte d’attendrissement austère et grave; puis il porta la main à son front, comme si cette vue lui rappelait quelques souvenirs d’un passé lointain. — Pauvre Catalina! s’écria-t-il. Pas un autre mot ne sortit de sa bouche. Il avait compris que, pour ce jour-là, sa visite était inopportune. En conséquence il revint, sans s’être montré, jusqu’à son petit équipage, et disparut comme dans un rêve.
 
 
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<small>(1) Expression anglaise qui équivaut presque à notre mot ''hôtel''. </small><br />
<small> (2) Nous demandons pardon pour ce mot, ramené à son sens ancien (collier) et détourné de celui que lui a donné le blason. La ''torque'', en style armorial, est le bourrelet quelquefois posé sur le heaume. </small><br />
<small>(3) Les administrateurs, le comité de surveillance. </small><br />
<small> (4) ''Sulky'', adjectif servant à qualifier une sorte de boghey ou de cabriolet ''à une place'', nous rappelle naturellement la ''désobligeante'' du ''Sentimental Journey''. C’est exactement le même sens, dû à la même origine. </small><br />
 
 
— Prenez garde! s’écria le docteur, ce n’est pas un poignard comme un autre! — Et, s’en saisissant, il fit jouer le ressort. La lame, qui semblait unique, se sépara aussitôt en trois, lesquelles s’ouvrirent en éventail, absolument comme feraient les trois doigts du milieu, si on les écartait brusquement. Ces lames bien affilées, Couvrant ainsi après que le poignard a pénétré en bloc dans le corps, doivent produire d’abominables, d’incurables blessures.
 
— Bon pour Souvarof! remarqua Bernard, qui se rappelait les sages conseils du vieux général russe sur la manière dont il faut user de la baïonnette (1)<ref>Souyarof conseillait à ses soldats de ''pointer'' seulement d’arrière en avant quand ils avaient affaire à des Turcs, mais, s’il s’agissait d’un Français, de tourner et retourner la baïonnette dans la plaie. </ref>.
 
— Tenez, dit le docteur, voici très décidément votre affaire.
 
 
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<small>xxxxxxxxxx</small><br />
<small>(1) Souyarof conseillait à ses soldats de ''pointer'' seulement d’arrière en avant quand ils avaient affaire à des Turcs, mais, s’il s’agissait d’un Français, de tourner et retourner la baïonnette dans la plaie. </small><br />
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