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type de la tolérance religieuse du XVIIIe siècle, à ''Nathan le Sage'', de Lessing. Ce philosophe populaire, qui devait émanciper ses coreligionnaires, et qui émancipa du même coup les Allemands, avait eu des commencemens bien difficiles. Maladif, contrefait, pauvre, il était venu à l’âge de quatorze ans à Berlin (1743) pour y suivre un maître adoré, le rabbin Fränkel. C’est à peine s’il put vivre en copiant les commentaires du Talmud, et plus d’une fois il fut obligé de marquer son pain d’avance à l’endroit où il fallait s’arrêter, afin de s’assurer quelque chose pour le lendemain. Ajoutez l’exclusivisme des Juifs, plus grand encore que celui des chrétiens. On comprend tout le courage qu’il fallut à Mendelssohn pour lire et pour écrire des livres allemands, quand on se rappelle qu’en 1756, peu après son arrivée à Berlin, la communauté juive avait expulsé de la ville un enfant qui avait accepté d’un chrétien la commission de porter un livre allemand d’une rue à l’autre. Je ne dirai rien ici de l’œuvre littéraire de Mendelssohn, qui répandit en Allemagne le déisme anglais ; je ne parlerai pas davantage de ce qu’il fit pour ses coreligionnaires ; Mirabeau le raconta en son temps à la France dans son écrit sur ''Moïse Mendelssohn et la réforme des Juifs''. Kant salua la ''Jérusalem'' du philosophe populaire, ce premier programme de la séparation absolue de l’église et de l’état, comme « l’annonce d’une grande réforme qui ne se ferait que lentement, mais qui embrasserait toutes les religions. » C’est ici l’action personnelle de l’homme plutôt que son influence littéraire qui nous intéresse. Il était parvenu à l’aisance, grâce au chef d’une famille juive qui, après avoir appris à l’estimer comme précepteur de ses enfans, l’avait associé à ses affaires. Il s’était marié et était entouré d’une famille qui l’adorait ; mais sa situation était loin encore, vers 1760, de ce qu’elle devait être vingt ou vingt-cinq ans plus tard. Après avoir mûrement pesé le pour et le contre de toutes les religions, il était resté attaché au judaïsme, qui lui sembla la moins imparfaite, et il avait fait élever ses enfans dans cette foi. Ils en eurent beaucoup à souffrir d’abord. Les préjugés populaires étaient plus forts encore que la volonté du roi, qui désirait que « dans ses états chacun pût faire son salut à sa façon. »
 
type de la tolérance religieuse du XVIIIe siècle, à ''Nathan le Sage'', de Lessing. Ce philosophe populaire, qui devait émanciper ses coreligionnaires, et qui émancipa du même coup les Allemands, avait eu des commencemens bien difficiles. Maladif, contrefait, pauvre, il était venu à l’âge de quatorze ans à Berlin (1743) pour y suivre un maître adoré, le rabbin Fränkel. C’est à peine s’il put vivre en copiant les commentaires du Talmud, et plus d’une fois il fut obligé de marquer son pain d’avance à l’endroit où il fallait s’arrêter, afin de s’assurer quelque chose pour le lendemain. Ajoutez l’exclusivisme des Juifs, plus grand encore que celui des chrétiens. On comprend tout le courage qu’il fallut à Mendelssohn pour lire et pour écrire des livres allemands, quand on se rappelle qu’en 1756, peu après son arrivée à Berlin, la communauté juive avait expulsé de la ville un enfant qui avait accepté d’un chrétien la commission de porter un livre allemand d’une rue à l’autre. Je ne dirai rien ici de l’œuvre littéraire de Mendelssohn, qui répandit en Allemagne le déisme anglais ; je ne parlerai pas davantage de ce qu’il fit pour ses coreligionnaires ; Mirabeau le raconta en son temps à la France dans son écrit sur ''Moïse Mendelssohn et la réforme des Juifs''. Kant salua la ''Jérusalem'' du philosophe populaire, ce premier programme de la séparation absolue de l’église et de l’état, comme « l’annonce d’une grande réforme qui ne se ferait que lentement, mais qui embrasserait toutes les religions. » C’est ici l’action personnelle de l’homme plutôt que son influence littéraire qui nous intéresse. Il était parvenu à l’aisance, grâce au chef d’une famille juive qui, après avoir appris à l’estimer comme précepteur de ses enfans, l’avait associé à ses affaires. Il s’était marié et était entouré d’une famille qui l’adorait ; mais sa situation était loin encore, vers 1760, de ce qu’elle devait être vingt ou vingt-cinq ans plus tard. Après avoir mûrement pesé le pour et le contre de toutes les religions, il était resté attaché au judaïsme, qui lui sembla la moins imparfaite, et il avait fait élever ses enfans dans cette foi. Ils en eurent beaucoup à souffrir d’abord. Les préjugés populaires étaient plus forts encore que la volonté du roi, qui désirait que « dans ses états chacun pût faire son salut à sa façon. »
   
« Ici, dans ce soi-disant pays de tolérance, écrivait alors Mendelssohn, je vis tellement resserré par l’intolérance que, pour l’amour de mes enfans, je suis obligé de me renfermer toute la journée dans une fabrique de soie. De temps en temps seulement je me promène,1e soir avec ma famille. — Papa, s’écrie la chère innocence, qu’est-ce donc que nous crient ces gamins-là ? Pourquoi nous jettent-ils des pierres ? que leur avons-nous fait ? — Oui, cher papa, dit l’autre, ils nous poursuivent toujours dans les rues et nous insultent : Juifs, Juifs ! Est-ce donc une si
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« Ici, dans ce soi-disant pays de tolérance, écrivait alors Mendelssohn, je vis tellement resserré par l’intolérance que, pour l’amour de mes enfans, je suis obligé de me renfermer toute la journée dans une fabrique de soie. De temps en temps seulement je me promène, le soir avec ma famille. — Papa, s’écrie la chère innocence, qu’est-ce donc que nous crient ces gamins-là ? Pourquoi nous jettent-ils des pierres ? que leur avons-nous fait ? — Oui, cher papa, dit l’autre, ils nous poursuivent toujours dans les rues et nous insultent : Juifs, Juifs ! Est-ce donc une si
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