« Le Député d’Arcis » : différence entre les versions

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Le vieux colonel Giguet arriva sur ce champ de bataille au moment où sa sœur inventait de remplir les espaces vides de chaque côté de la cheminée, en y faisant apporter les deux banquettes de son antichambre, malgré la calvitie du velours qui comptait déjà vingt-quatre ans de services.
 
- Nous pouvons asseoir soixante-dix personnes, dit-elle triomphalement à son frère.
 
- Dieu veuille que nous ayons soixante-dix amis ! répondit le colonel.
 
- Si, après avoir reçu pendant vingt-quatre ans, tous les soirs, la société d’Arcis-sur-Aube, il nous manquait, dans cette circonstance, un seul de nos habitués ? ... dit la vieille dame d’un air de menace.
 
- Allons, répondit le colonel en haussant les épaules et interrompant sa sœur, je vais vous en nommer dix qui ne peuvent pas, qui ne doivent pas venir. D’abord, dit-il en comptant sur ses doigts : Antonin Goulard, le sous-préfet, et d’un ! Le procureur du roi, Frédéric Marest, et de deux ! Monsieur Olivier Vinet, son substitut, trois ! Monsieur Martener, le juge d’instruction, quatre ! Le juge de paix...
 
- Mais je ne suis pas assez sotte, dit la vieille dame en interrompant son frère à son tour, pour vouloir que les gens en place assistent à une réunion dont le but est de donner un député de plus à l’Opposition... Cependant Antonin Goulard, le camarade d’enfance et de collége de Simon, sera très-content de le voir député, car...
 
- Tenez, ma sœur, laissez-nous faire notre besogne, à nous autres hommes... Où donc est Simon ?
 
- Il s’habille ; répondit-elle. Il a bien fait de ne pas déjeuner, car il est très-nerveux, et quoique notre jeune avocat ait l’habitude de parler au tribunal, il appréhende cette séance comme s’il devait y rencontrer des ennemis.
 
- Ma foi ! j’ai souvent eu à supporter le feu des batteries ennemies ; eh bien ! mon âme, je ne dis pas mon corps, n’a jamais tremblé ; mais s’il fallait me mettre là, dit le vieux militaire en se plaçant à la table à thé, regarder les quarante bourgeois qui seront assis en face, bouche béante, les yeux braqués sur les miens, et s’attendant à des périodes ronflantes et correctes... j’aurais ma chemise mouillée avant d’avoir trouvé mon premier mot.
 
- Et il faudra cependant, mon cher père, que vous fassiez cet effort pour moi, dit Simon Giguet en entrant par le petit salon, car s’il existe, dans le département de l’Aube, un homme dont la parole y soit puissante, c’est assurément vous. En 1815...
 
- En 1815, dit ce petit vieillard admirablement conservé, je n’ai pas eu à parler, j’ai rédigé tout bonnement une petite proclamation qui a fait lever deux mille hommes en vingt-quatre heures... Et c’est bien différent de mettre son nom au bas d’une page qui sera lue par un département, ou de parler à une assemblée. À ce métier-là, Napoléon lui-même a échoué. Lors du dix-huit Brumaire, il n’a dit que des sottises aux Cinq-Cents.
 
- Enfin, mon cher père, reprit Simon, il s’agit de toute ma vie, de ma fortune, de mon bonheur... Tenez, ne regardez qu’une seule personne et figurez-vous que vous ne parlez qu’à elle, vous vous en tirerez...
 
- Mon Dieu ! je ne suis qu’une vieille femme, dit madame Marion ; mais, dans une pareille circonstance, et en sachant de quoi il s’agit, mais... je serais éloquente !
 
- Trop éloquente peut-être ! dit le colonel. Et dépasser le but, ce n’est pas y atteindre. Mais de quoi s’agit-il donc ? reprit-il en regardant son fils. Depuis deux jours vous attachez à cette candidature des idées... Si mon fils n’est pas nommé, tant pis pour Arcis, voilà tout.
 
Ces paroles, dignes d’un père, étaient en harmonie avec toute la vie de celui qui les disait. Le colonel Giguet, un des officiers les plus estimés qu’il y eût dans la Grande-Armée, se recommandait par un de ces caractères dont le fond est une excessive probité jointe à une grande délicatesse. Jamais il ne se mit en avant, les faveurs devaient venir le chercher ; aussi resta-t-il onze ans simple capitaine d’artillerie dans la Garde, où il ne fut nommé chef de bataillon qu’en 1813, et major en 1814. Son attachement presque fanatique à Napoléon ne lui permit pas de servir les Bourbons, après la première abdication. Enfin, son dévoûment en 1815 fut tel, qu’il eût été banni sans le comte de Gondreville qui le fit effacer de l’ordonnance et finit par lui obtenir et une pension de retraite et le grade de colonel.
Bonapartiste, puis libéral, car, par une des plus étranges métamorphoses, les soldats de Napoléon devinrent presque tous amoureux du système constitutionnel, le colonel Giguet fut, pendant la Restauration, le président naturel du comité-directeur d’Arcis qui se composa du notaire Grévin, de son gendre Beauvisage et de Varlet fils, le premier médecin d’Arcis, beau-frère de Grévin, personnages qui vont tous figurer dans cette histoire, malheureusement pour nos mœurs politiques, beaucoup trop véridique.
 
- Si notre cher enfant n’est pas nommé, dit madame Marion après avoir regardé dans l’antichambre et dans le jardin pour voir si personne ne pouvait l’écouter, il n’aura pas mademoiselle Beauvisage ; car, il y a pour lui, dans le succès de sa candidature, un mariage avec Cécile.
 
- Cécile ? ... fit le vieillard en ouvrant les yeux et regardant sa sœur d’un air de stupéfaction.
 
- Il n’y a peut-être que vous dans tout le département, mon frère, qui puissiez oublier la dot et les espérances de mademoiselle Beauvisage.
 
- C’est la plus riche héritière du département de l’Aube, dit Simon Giguet.
 
- Mais il me semble que mon fils n’est pas à dédaigner, reprit le vieux militaire ; il est votre héritier, il a déjà le bien de sa mère, et je compte lui laisser autre chose que mon nom tout sec...
 
- Tout cela mis ensemble ne fait pas trente mille francs de rente, et il y a déjà des gens qui se présentaient avec cette fortune là, sans compter leurs positions...
 
- Et ? ... demanda le colonel.
 
- Et on les a refusés !
 
- Que veulent donc les Beauvisage ? fit le colonel en regardant alternativement sa sœur et son fils.
 
On peut trouver extraordinaire que le colonel Giguet, frère de madame Marion, chez qui la société d’Arcis se réunissait tous les jours depuis vingt-quatre ans, dont le salon était l’écho de tous les bruits, de toutes les médisances, de tous les commérages du département de l’Aube, et où peut-être il s’en fabriquait, ignorât des événements et des faits de cette nature ; mais son ignorance paraîtra naturelle, dès qu’on aura fait observer que ce noble débris des vieilles phalanges napoléoniennes se couchait et se levait avec les poules, comme tous les vieillards qui veulent vivre toute leur vie. Il n’assistait donc jamais aux conversations intimes. Il existe en province deux conversations, celle qui se tient officiellement quand tout le monde est réuni, joue aux cartes et babille ; puis, celle qui mitonne, comme un potage bien soigné, lorsqu’il ne reste devant la cheminée que trois ou quatre amis de qui l’on est sûr et qui ne répètent rien de ce qui se dit, que chez eux, quand ils se trouvent avec trois ou quatre autres amis bien sûrs.
Depuis neuf ans, depuis le triomphe de ses idées politiques, le colonel vivait presque en dehors de la société. Levé toujours en même temps que le soleil, il s’adonnait à l’horticulture, il adorait les fleurs, et, de toutes les fleurs, il ne cultivait que les roses. Il avait les mains noires du vrai jardinier ; il soignait ses carrés. Ses carrés ! ce mot lui rappelait les carrés d’hommes multicolores alignés sur les champs de batailles. Toujours en conférence avec son garçon jardinier, il se mêlait peu, surtout depuis deux ans, à la société qu’il entrevoyait par échappées. Il ne faisait en famille qu’un repas, le dîner ; car il se levait de trop bonne heure pour pouvoir déjeuner avec son fils et sa sœur. On doit aux efforts de ce colonel, la fameuse rose-Giguet, que connaissent tous les amateurs. Ce vieillard, passé à l’état de fétiche domestique, était exhibé, comme bien on le pense, dans les grandes circonstances. Certaines familles jouissent d’un demi-dieu de ce genre, et s’en parent comme on se pare d’un titre.
 
- J’ai cru deviner que, depuis la Révolution de Juillet, répondit madame Marion à son frère, madame Beauvisage aspire à vivre à Paris. Forcée de rester ici tant que vivra son père, elle a reporté son ambition sur la tête de son futur gendre, et la belle dame rêve les splendeurs de la vie politique.
 
- Aimerais-tu Cécile ? dit le colonel à son fils.
 
- Oui, mon père.
 
- Lui plais-tu ?
 
- Je le crois, mon père ; mais il s’agit aussi de plaire à la mère et au grand-père. Quoique le bonhomme Grévin veuille contrarier mon élection, le succès déterminerait madame Beauvisage à m’accepter, car elle espérera me gouverner à sa guise, être ministre sous mon nom...
 
- Ah ! la bonne plaisanterie ! s’écria madame Marion. Et pour quoi nous compte-t-elle ? ...
 
- Qui donc a-t-elle refusé ? demanda le colonel à sa sœur.
 
- Mais, depuis trois mois, Antonin Goulard et le procureur du roi, monsieur Frédéric Marest, ont reçu, dit-on, de ces réponses équivoques, qui sont tout ce qu’on veut, excepté un oui !
 
- Oh ! mon Dieu ! fit le vieillard en levant les bras, dans quel temps vivons-nous ? Mais Cécile est la fille d’un bonnetier, et la petite-fille d’un fermier. Madame Beauvisage veut-elle donc avoir un comte de Cinq-Cygne pour gendre.
 
- Mon frère, ne vous moquez pas des Beauvisage. Cécile est assez riche pour pouvoir choisir un mari partout, même dans le parti auquel appartiennent les Cinq-Cygne. J’entends la cloche qui vous annonce des électeurs, je vous laisse et je regrette bien de ne pouvoir écouter ce qui va se dire...
 
=== CHAPITRE II RÉVOLTE D’UN BOURG-POURRI LIBÉRAL ===
Monsieur le maire, interrogé la veille sur la place publique, avait déclaré qu’il nommerait le premier inscrit sur la liste des éligibles d’Arcis, plutôt que de donner sa voix à Charles Keller qu’il estimait d’ailleurs infiniment.
 
- Arcis ne sera plus un bourg-pourri ! dit-il, ou j’émigre à Paris.
 
Flattez les passions du moment, vous devenez partout un héros, même à Arcis-sur-Aube.
 
- Monsieur le maire, dit-on, vient de mettre le sceau à la fermeté de son caractère.
 
Rien ne marche plus rapidement qu’une révolte légale. Dans la soirée, madame Marion et ses amis organisèrent pour le lendemain une réunion des électeurs indépendants, au profit de Simon Giguet, le fils du colonel. Ce lendemain venait de se lever, et de faire mettre cen dessus dessous toute la maison pour recevoir les amis sur l’indépendance desquels on comptait.
Néanmoins, le premier coup de cloche, en annonçant l’arrivée des électeurs les plus influents, retentit au cœur de l’ambitieux en y portant des craintes vagues. Simon ne se dissimulait ni l’habileté ni les immenses ressources du vieux Grévin, ni le prestige que le ministère déploierait en appuyant la candidature d’un jeune et brave officier alors en Afrique, attaché au prince royal, fils d’un des ex-grands citoyens la France et neveu d’une maréchale.
 
- Il me semble, dit-il à son père, que j’ai la colique. Je sens une chaleur douceâtre au-dessous du creux de l’estomac, qui me donne des inquiétudes...
 
- Les plus vieux soldats, répondit le colonel, avaient une pareille émotion quand le canon commençait à ronfler, au début de la bataille.
 
- Que sera-ce donc à la Chambre ? ... dit l’avocat.
 
- Le comte de Gondreville nous disait, répondit le vieux militaire, qu’il arrive à plus d’un orateur quelques-uns des petits inconvénients qui signalaient pour nous, vieilles culottes de peau, le début des batailles. Tout cela pour des paroles oiseuses. Enfin, tu veux être député, fit le vieillard en haussant les épaules : sois-le !
 
- Mon père, le triomphe, c’est Cécile ! Cécile, c’est une immense fortune ! Aujourd’hui, la grande fortune, c’est le pouvoir !
 
- Ah ! combien les temps sont changés ! Sous l’empereur, il fallait être brave !
 
- Chaque époque se résume dans un mot ! dit Simon à son père, en répétant une observation du vieux comte de Gondreville qui peint bien ce vieillard. Sous l’Empire, quand on voulait tuer un homme, on disait : - C’est un lâche ! Aujourd’hui, l’on dit : - C’est un escroc !
 
- Pauvre France ! où t’a-t-on menée ! s’écria le colonel.
 
Je vais retourner à mes roses.
 
- Oh ! restez, mon père ! Vous êtes ici la clef de la voûte !
 
=== CHAPITRE III OÙ L’OPPOSITION SE DESSINE ===
Rassurez-vous ? cette girouette avait pour axe la belle madame Beauvisage, Séverine Grévin, la femme célèbre de l’Arrondissement. Aussi quand Séverine apprit ce qu’elle nomma l’équipée de monsieur Beauvisage, à propos de l’élection, lui avait-elle dit le matin même : " Vous n’avez pas mal agi en vous donnant des airs d’indépendance ; mais vous n’irez pas à la réunion des Giguet, sans vous y faire accompagner par Achille Pigoult, à qui j’ai dit de venir vous prendre ! " Donner Achille Pigoult pour mentor à Beauvisage, n’était-ce pas faire assister à l’assemblée des Giguet un espion du parti Gondreville ? Aussi chacun peut maintenant se figurer la grimace qui contracta la figure puritaine de Simon, forcé de bien accueillir un habitué du salon de sa tante, un électeur influent dans lequel il vit alors un ennemi.
 
- Ah ! se dit-il à lui-même, j’ai eu bien tort de lui refuser son cautionnement quand il me l’a demandé ! Le vieux Gondreville a eu plus d’esprit que moi...
 
- Bonjour, Achille, dit-il en prenant un air dégagé, vous allez me tailler des croupières ! ...
 
- Je ne crois pas que votre réunion soit une conspiration contre l’indépendance de nos votes, répondit le notaire en souriant. Ne jouons-nous pas franc jeu ?
 
- Franc jeu ! répéta Beauvisage.
 
Et le maire se mit à rire de ce rire sans expression par lequel certaines personnes finissent toutes leurs phrases, et qu’on devrait appeler la ritournelle de la conversation. Puis monsieur le maire se mit à ce qu’il faut appeler sa troisième position, en se présentant droit, la poitrine effacée, les mains derrière le dos. Il était en habit et pantalon noirs, orné d’un superbe gilet blanc entr’ouvert de manière à laisser voir deux boutons de diamant d’une valeur de plusieurs milliers de francs.
 
- Nous nous combattrons, et nous n’en serons pas moins bons amis, reprit Philéas. C’est là l’essence des mœurs constitutionnelles ! (Hé ! hé ! hé ! ) Voilà comment je comprends l’alliance de la monarchie et de la liberté... (Ha ! ha ! ha ! )
 
Là, monsieur le maire prit la main de Simon en lui disant : - Comment vous portez-vous ! mon bon ami ? Votre chère tante et notre digne colonel vont sans doute aussi bien ce matin qu’hier... du moins il faut le présumer ! ... (Hé ! hé ! hé ! ) ajouta-t-il d’un air de parfaite béatitude, - peut-être un peu tourmentés de la cérémonie qui va se passer... - Ah ! dam, jeune homme ( sic : jeûne hôme ! ), nous entrons dans la carrière politique... (Ah ! ah ! ah ! ) - Voilà votre premier pas... - il n’y a pas à reculer, - c’est un grand parti, - et j’aime mieux que ce soit vous que moi qui vous lanciez dans les orages et les tempêtes de la chambre... (hi ! hi ! ) quelqu’agréable que ce soit de voir résider en sa personne... (hi ! hi ! hi ! ) le pouvoir souverain de la France pour un quatre cent cinquante-troisième ! ... (Hi ! hi ! hi ! )
 
L’organe de Philéas Beauvisage avait une agréable sonorité tout à fait en harmonie avec les courbes légumineuses de son visage coloré comme un potiron jaune clair, avec son dos épais, avec sa poitrine large et bombée. Cette voix, qui tenait de la basse-taille par son volume, se veloutait comme celle des barytons, et prenait, dans le rire par lequel Philéas accompagnait ses fins de phrase, quelque chose d’argentin. Dieu, dans son paradis terrestre, aurait voulu, pour y compléter les Espèces, y mettre un bourgeois de province, il n’aurait pas fait de ses mains un type plus beau, plus complet que Philéas Beauvisage.
 
- J’admire le dévoûment de ceux qui peuvent se jeter dans les orages de la vie politique. (Hé ! hé ! hé ! ) Il faut pour cela des nerfs que je n’ai pas. - Qui nous eût dit, en 1812, en 1813, qu’on en arriverait là... Moi, je ne doute plus de rien dans un temps où l’asphalte, le caoutchouc, les chemins de fer et la vapeur changent le sol, les redingotes et les distances. (Hé ! hé ! hé ! hé ! )
 
Ces derniers mots furent largement assaisonnés de ce rire par lequel Philéas relevait les plaisanteries vulgaires dont se paient les bourgeois et qui sera représenté par des parenthèses ; mais il les accompagna d’un geste qu’il s’était rendu propre : il fermait le poing droit et l’insérait dans la paume arrondie de la main gauche en l’y frottant d’une façon joyeuse. Ce manége concordait à ses rires, dans les occasions fréquentes où il croyait avoir dit un trait d’esprit. Peut-être est-il superflu de dire que Philéas passait dans Arcis pour un homme aimable et charmant.
Je tâcherai, répondit Simon Giguet, de dignement représenter...
 
- Les moutons de la Champagne, repartit vivement Achille Pigoult en interrompant son ami.
 
Le candidat dévora l’épigramme sans répondre, car il fut obligé d’aller au-devant de deux nouveaux électeurs.
Le sous-ingénieur de l’Arrondissement, le secrétaire de la mairie, quatre huissiers, trois avoués, le greffier du tribunal et celui de la justice de paix, le receveur de l’enregistrement et celui des contributions, deux médecins rivaux de Varlet, le beau-frère de Grévin, un menuisier, les deux adjoints de Philéas, le libraire-imprimeur d’Arcis, une douzaine de bourgeois, entrèrent successivement et se promenèrent dans le jardin par groupes, en attendant que la réunion fût assez nombreuse pour ouvrir la séance. Enfin, à midi, cinquante personnes environ, toutes endimanchées, la plupart venues par curiosité pour voir les beaux salons dont on parlait tant dans tout l’Arrondissement, s’assirent sur les siéges que madame Marion leur avait préparés. On laissa les fenêtres ouvertes, et bientôt il se fit un si profond silence, qu’on put entendre crier la robe de soie de madame Marion, qui ne put résister au plaisir de descendre au jardin et de se placer à un endroit d’où elle pouvait entendre les électeurs. La cuisinière, la femme de chambre et le domestique se tinrent dans la salle à manger et partagèrent les émotions de leurs maîtres.
 
- Messieurs, dit Simon Giguet, quelques-uns d’entre vous veulent faire à mon père l’honneur de lui offrir la présidence de cette réunion ; mais le colonel Giguet me charge de leur présenter ses remercîments, en exprimant toute la gratitude que mérite ce désir, dans lequel il voit une récompense de ses services à la patrie. Nous sommes chez mon père, il croit devoir se récuser pour ces fonctions, et il vous propose un honorable négociant à qui vos suffrages ont conféré la première magistrature de la ville, monsieur Philéas Beauvisage.
 
- Bravo ! bravo !
 
- Nous sommes, je crois, tous d’accord d’imiter dans cette réunion - essentiellement amicale... mais entièrement libre - et qui ne préjudicie en rien à la grande réunion préparatoire où vous interpellerez les candidats, où vous pèserez leurs mérites... - d’imiter, dis-je, - les formes... constitutionnelles de la chambre... élective.
 
- Oui ! oui ! cria-t-on d’une seule voix.
 
- En conséquence, reprit Simon, j’ai l’honneur de prier, d’après le vœu de l’assemblée, monsieur le maire, de venir occuper le fauteuil de la présidence.
 
Philéas se leva, traversa le salon, en se sentant devenir rouge comme une cerise. Puis, quand il fut derrière la table, il ne vit pas cent yeux, mais cent mille chandelles. Enfin, le soleil lui parut jouer dans ce salon le rôle d’un incendie, et il eut, selon son expression, une gabelle dans la gorge.
 
- Remerciez ! lui dit Simon à voix basse.
 
- Messieurs...
 
On fit un si grand silence, que Philéas eut un mouvement de colique.
 
- Que faut-il dire, Simon ? reprit-il tout bas.
 
- Eh ! bien ? dit Achille Pigoult.
 
- Messieurs, dit l’avocat saisi par la cruelle interjection du petit notaire, l’honneur que vous faites à monsieur le maire, peut le surprendre sans l’étonner.
 
- C’est cela, dit Beauvisage, je suis trop sensible à cette attention de mes concitoyens, pour ne pas en être excessivement flatté.
 
- Bravo ! cria le notaire tout seul.
 
- Que le diable m’emporte, se dit en lui-même Beauvisage, si l’on me reprend jamais à haranguer...
 
- Messieurs Fromaget et Marcellot veulent-ils accepter les fonctions de scrutateurs ? dit Simon Giguet.
 
- Il serait plus régulier, dit Achille Pigoult en se levant, que l’assemblée nommât elle-même les deux membres du bureau, toujours pour imiter la Chambre.
 
- Cela vaut mieux, en effet, dit l’énorme monsieur Mollot, le greffier du tribunal ; autrement, ce qui se fait en ce moment serait une comédie, et nous ne serions pas libres. Pourquoi ne pas continuer alors à tout faire par la volonté de monsieur Simon.
 
Simon dit quelques mots à Beauvisage, qui se leva pour accoucher d’un : - Messieurs ! ... qui pouvait passer pour être palpitant d’intérêt.
 
- Pardon, monsieur le président, dit Achille Pigoult, mais vous devez présider et non discuter...
 
- Messieurs, si nous devons... nous conformer... aux usages parlementaires, dit Beauvisage soufflé par Simon, je prierai - l’honorable monsieur Pigoult - de venir parler - à la table que voici...
 
Pigoult s’élança vers la table à thé, s’y tint debout, les doigts légèrement appuyés sur le bord, et fit preuve d’audace, en parlant sans gêne, à peu près comme parle l’illustre monsieur Thiers.
 
- Messieurs, ce n’est pas moi qui ai lancé la proposition d’imiter la Chambre ; car, jusqu’aujourd’hui, les Chambres m’ont paru véritablement inimitables ; néanmoins, j’ai très-bien conçu qu’une assemblée de soixante et quelques notables Champenois devait s’improviser un président, car aucun troupeau ne va sans berger. Si nous avions voté au scrutin secret, je suis certain que le nom de notre estimable maire y aurait obtenu l’unanimité ; son opposition à la candidature soutenue par sa famille nous prouve qu’il possède le courage civil au plus haut degré, puisqu’il sait s’affranchir des liens les plus forts, ceux de la famille ! Mettre la patrie avant la famille, c’est un si grand effort, que nous sommes toujours forcés, pour y arriver, de nous dire que du haut de son tribunal, Brutus nous contemple, depuis deux mille cinq cents et quelques années. Il semble naturel à maître Giguet, qui a eu le mérite de deviner nos sentiments relativement au choix d’un président, de nous guider encore pour celui des scrutateurs ; mais en appuyant mon observation vous avez pensé que c’était assez d’une fois, et vous avez eu raison ! Notre ami commun Simon Giguet, qui doit se présenter en candidat, aurait l’air de se présenter en maître, et pourrait alors perdre dans notre esprit les bénéfices de l’attitude modeste qu’a prise son vénérable père. Or, que fait en ce moment notre digne président en acceptant la manière de présider que lui a proposée le candidat ? il nous ôte notre liberté ! Je vous le demande ? est-il convenable que le président de notre choix nous dise de nommer par assis et lever les deux scrutateurs ? ... Ceci, messieurs, est un choix déjà. Serions-nous libres de choisir ? Peut-on, à côté de son voisin, rester assis ? On me proposerait, que tout le monde se lèverait, je crois, par politesse ; et comme nous nous lèverions tous pour chacun de nous, il n’y a pas de choix, là où tout le monde serait nommé nécessairement par tout le monde.
 
- Il a raison, dirent les soixante auditeurs.
 
- Donc, que chacun de nous écrive deux noms sur un bulletin, et ceux qui viendront s’asseoir aux côtés de monsieur le président pourront alors se regarder comme deux ornements de la société ; ils auront qualité pour, conjointement avec monsieur le président, prononcer sur la majorité, quand nous déciderons par assis et lever sur les déterminations à prendre. Nous sommes ici, je crois, pour promettre à un candidat les forces dont chacun de nous dispose à la réunion préparatoire où viendront tous les électeurs de l’arrondissement. Cet acte, je le déclare, est grave. Ne s’agit-il pas d’un quatre centième du pouvoir, comme le disait naguère monsieur le maire, avec l’esprit d’à-propos qui le caractérise et que nous apprécions toujours.
 
Le colonel Giguet coupait en bandes une feuille de papier, et Simon envoya chercher une plume et une écritoire. La séance fut suspendue.
Ces deux nominations mécontentèrent nécessairement Fromaget le pharmacien, et Marcellot, l’avoué.
 
- Vous avez servi, leur dit Achille Pigoult, à manifester notre indépendance, soyez plus fiers d’avoir été rejetés que vous ne le seriez d’avoir été choisis.
 
On se mit à rire.
Simon Giguet fit régner le silence en demandant la parole au président, dont la chemise était déjà mouillée, et qui rassembla tout son courage pour dire :
 
- La parole est à monsieur Simon Giguet.
 
=== CHAPITRE IV UN PREMIER ORAGE PARLEMENTAIRE ===
 
- Messieurs, dit l’avocat, qu’il me soit permis de remercier monsieur Achille Pigoult qui, bien que notre réunion soit toute amicale...
 
- C’est la réunion préparatoire de la grande réunion préparatoire, dit l’avoué Marcellot.
 
- C’est ce que j’allais expliquer, reprit Simon. Je remercie avant tout monsieur Achille Pigoult, d’y avoir introduit la rigueur des formes parlementaires. Voici la première fois que l’Arrondissement d’Arcis usera librement...
 
- Librement ? ... dit Pigoult en interrompant l’orateur.
 
- Librement, cria l’assemblée.
 
- Librement, reprit Simon Giguet, de ses droits dans la grande bataille de l’élection générale de la chambre des députés, et comme dans quelques jours nous aurons une réunion à laquelle assisteront tous les électeurs pour juger du mérite des candidats, nous devons nous estimer très-heureux d’avoir pu nous habituer ici en petit comité aux usages de ces assemblées ; nous en serons plus forts, pour décider de l’avenir politique de la ville d’Arcis, car il s’agit aujourd’hui de substituer une ville à une famille, le pays à un homme...
 
Simon fit alors l’histoire des élections depuis vingt ans. Tout en approuvant la constante nomination de François Keller, il dit que le moment était venu de secouer le joug de la maison Gondreville. Arcis ne devait pas plus être un fief libéral qu’un fief des Cinq-Cygne. Il s’élevait en France, en ce moment, des opinions avancées que les Keller ne représentaient pas. Charles Keller devenu vicomte, appartenait à la cour, il n’aurait aucune indépendance, car en le présentant ici comme candidat, on pensait bien plus à faire de lui le successeur à la pairie de son père, que le successeur d’un député, etc. Enfin, Simon se présentait au choix de ses concitoyens en s’engageant à siéger auprès de l’illustre monsieur Odilon Barrot, et à ne jamais déserter le glorieux drapeau du Progrès !
Le Progrès, un de ces mots derrière lesquels on essayait alors de grouper beaucoup plus d’ambitions menteuses que d’idées, car, après 1830, il ne pouvait représenter que les prétentions de quelques démocrates affamés, ce mot faisait encore beaucoup d’effet dans Arcis et donnait de la consistance à qui l’inscrivait sur son drapeau. Se dire un homme de progrès, c’était se proclamer philosophe en toute chose, et puritain en politique. On se déclarait ainsi pour les chemins de fer, les mackintosh, les pénitenciers, le pavage en bois, l’indépendance des nègres, les caisses d’épargne, les souliers sans couture, l’éclairage au gaz, les trottoirs en asphalte, le vote universel, la réduction de la liste civile. Enfin c’était se prononcer contre les traités de 1815, contre la branche aînée, contre le colosse du Nord, la perfide Albion, contre toutes les entreprises, bonnes ou mauvaises, du gouvernement. Comme on le voit, le mot progrès peut aussi bien signifier : Non ! que : Oui ! ... C’est le réchampissage du mot libéralisme, un nouveau mot d’ordre pour des ambitions nouvelles.
 
- Si j’ai bien compris ce que nous venons de faire ici, dit Jean Violette, un fabricant de bas qui avait acheté depuis deux ans la maison Beauvisage, il s’agit de nous engager tous à faire nommer, en usant de tous nos moyens, monsieur Simon Giguet aux élections comme député, à la place du comte François Keller ? Si chacun de nous entend se coaliser ainsi, nous n’avons qu’à dire tout bonnement oui ou non là-dessus ? ...
 
- C’est aller trop promptement au fait ! Les affaires politiques ne marchent pas ainsi, car ce ne serait plus de la politique ! s’écria Pigoult dont le grand-père âgé de quatre-vingt-six ans entra dans la salle. Le préopinant décide ce qui, selon mes faibles lumières, me paraît devoir être l’objet de la discussion. Je demande la parole.
 
- La parole est à monsieur Achille Pigoult, dit Beauvisage qui put prononcer enfin cette phrase avec sa dignité municipale et constitutionnelle.
 
- Messieurs, dit le petit notaire, s’il était une maison dans Arcis où l’on ne devait pas s’élever contre l’influence du comte de Gondreville et des Keller, ne devait-ce pas être celle-ci ? ... Le digne colonel Giguet est le seul ici qui n’ait pas ressenti les effets du pouvoir sénatorial, car il n’a rien demandé certainement au comte de Gondreville qui l’a fait rayer de la liste des proscrits de 1815, et lui a fait avoir la pension dont il jouit, sans que le vénérable colonel, notre gloire à tous, ait bougé...
 
Un murmure, flatteur pour le vieillard, accueillit cette observation.
 
- Mais, reprit l’orateur, les Marion sont couverts des bienfaits du comte. Sans cette protection, le feu colonel Giguet n’eût jamais commandé la gendarmerie de l’Aube. Le feu comte Marion n’eût jamais présidé de cour impériale, sans l’appui du comte de qui je serai toujours l’obligé, moi ! ... Vous trouverez donc naturel que je sois son avocat dans cette enceinte ! ... Enfin, il est peu de personnes dans notre Arrondissement qui n’ait reçu des bienfaits de cette famille...
 
Il se fit une rumeur.
 
- Un candidat se met sur la sellette, et, reprit Achille avec feu, j’ai le droit d’interroger sa vie avant de l’investir de mes pouvoirs. Or, je ne veux pas d’ingratitude chez mon mandataire, car l’ingratitude est comme le malheur, l’une attire l’autre. Nous avons été, dites-vous, le marche-pied des Keller, eh bien ! ce que je viens d’entendre me fait craindre d’être le marche-pied des Giguet. Nous sommes dans le siècle du positif, n’est-ce pas ? Eh bien ! examinons quels seront, pour l’Arrondissement d’Arcis, les résultats de la nomination de Simon Giguet ? On vous parle d’indépendance ? Simon, que je maltraite comme candidat, est mon ami, comme il est celui de tous ceux qui m’écoutent, et je serai personnellement charmé de le voir devenir un orateur de la gauche, se placer entre Garnier-Pagès et Laffitte ; mais qu’en reviendra-t-il à l’Arrondissement ? ... L’Arrondissement aura perdu l’appui du comte de Gondreville et celui des Keller... Nous avons tous besoin de l’un et des autres dans une période de cinq ans. On va voir la maréchale de Carigliano, pour obtenir la réforme d’un gaillard dont le numéro est mauvais. On a recours au crédit des Keller dans bien des affaires qui se décident sur leur recommandation. On a toujours trouvé le vieux comte de Gondreville tout prêt à nous rendre service. Il suffit d’être d’Arcis pour entrer chez lui, sans faire antichambre. Ces trois familles connaissent toutes les familles d’Arcis... Où est la caisse de la maison Giguet, et quelle sera son influence dans les ministères ? ... De quel crédit jouira-t-elle sur la place de Paris ? ... S’il faut faire reconstruire en pierre notre méchant pont de bois, obtiendra-t-elle du Département et de l’Etat les fonds nécessaires ! ... En nommant Charles Keller, nous continuons un pacte d’alliance et d’amitié qui jusqu’aujourd’hui ne nous a donné que des bénéfices. En nommant mon bon et excellent camarade de collége, mon digne ami Simon Giguet, nous réaliserons des pertes, jusqu’au jour où il sera ministre ! Je connais assez sa modestie pour croire qu’il ne me démentira pas si je doute de sa nomination à ce poste ! ... (Rires.) Je suis venu dans cette réunion pour m’opposer à un acte que je regarde comme fatal à notre Arrondissement. Charles Keller appartient à la cour ! me dira-t-on. Eh ! tant mieux ! nous n’aurons pas à payer les frais de son apprentissage politique, il sait les affaires du pays, il connaît les nécessités parlementaires, il est plus près d’être homme d’Etat que mon ami Simon, qui n’a pas la prétention de s’être fait Pitt ou Talleyrand, dans notre pauvre petite ville d’Arcis...
 
- Danton en est sorti ! ... cria le colonel Giguet furieux de cette improvisation pleine de justesse.
 
- Bravo ! ...
 
Ce mot fut une acclamation, soixante personnes battirent des mains.
 
- Mon père a bien de l’esprit, dit tout bas Simon Giguet à Beauvisage.
 
- Je ne comprends pas, qu’à propos d’une élection, dit le vieux colonel à qui le sang bouillait dans le visage et qui se leva soudain, on tiraille les liens qui nous unissent au comte de Gondreville. Mon fils tient sa fortune de sa mère, il n’a rien demandé au comte de Gondreville. Le comte n’aurait pas existé, que Simon serait ce qu’il est : fils d’un colonel d’artillerie qui doit ses grades à ses services, un avocat dont les opinions n’ont pas varié. Je dirais tout haut au comte de Gondreville et en face de lui : - Nous avons nommé votre gendre pendant vingt ans, aujourd’hui nous voulons faire voir qu’en le nommant nous agissions volontairement, et nous prenons un homme d’Arcis, afin de montrer que le vieil esprit de 1789, à qui vous avez dû votre fortune, vit toujours dans la patrie des Danton, des Malin, des Grévin, des Pigoult, des Marion ! ... Et voilà !
 
Et le vieillard s’assit. Il se fit alors un grand brouhaha. Achille ouvrit la bouche pour répliquer. Beauvisage, qui ne se serait pas cru président s’il n’avait pas agité sa sonnette, augmenta le tapage en réclamant le silence. Il était alors deux heures.
 
- Je prends la liberté de faire observer à l’honorable colonel Giguet, dont les sentiments sont faciles à comprendre, qu’il a pris de lui-même la parole, et c’est contre les usages parlementaires, dit Achille Pigoult.
 
- Je ne crois pas nécessaire de rappeler à l’ordre le colonel... dit Beauvisage. Il est père...
 
Le silence se rétablit.
 
- Nous ne sommes pas venus ici, s’écria Fromaget, pour dire AMEN à tout ce que voudraient messieurs Giguet, père et fils...
 
- Non ! non ! cria l’assemblée.
 
- Ca va mal ! dit madame Marion à sa cuisinière.
 
- Messieurs, reprit Achille, je me borne à demander catégoriquement à mon ami Simon Giguet ce qu’il compte faire pour nos intérêts ! ...
 
- Oui ! oui !
 
- Depuis quand, dit Simon Giguet, de bons citoyens comme ceux d’Arcis voudraient-ils faire métier et marchandise de la sainte mission du député ? ...
 
On ne se figure pas l’effet que produisent les beaux sentiments sur les hommes réunis. On applaudit aux grandes maximes, et l’on n’en vote pas moins l’abaissement de son pays, comme le forçat qui souhaite la punition de Robert-Macaire en voyant jouer la pièce, n’en va pas moins assassiner un monsieur Germeuil quelconque.
 
- Bravo ! crièrent quelques électeurs Giguet-pur-sang.
 
- Vous m’enverriez à la chambre, si vous m’y envoyiez, pour y représenter des principes, les principes de 1789 ! pour être un des chiffres, si vous voulez, de l’opposition, mais pour voter avec elle, éclairer le gouvernement, faire la guerre aux abus, et réclamer le progrès en tout...
 
- Qu’appelez-vous progrès ? Pour nous, le progrès serait de mettre la Champagne pouilleuse en culture, dit Fromaget.
 
- Le progrès ! je vais vous l’expliquer comme je l’entends, cria Giguet exaspéré par l’interruption.
 
- C’est les frontières du Rhin pour la France ! dit le colonel, et les traités de 1815 déchirés !
 
- C’est de vendre toujours le blé fort cher et de laisser toujours le pain à bon marché, cria railleusement Achille Pigoult qui, croyant faire une plaisanterie, exprimait un des non-sens qui règnent en France.
 
- C’est le bonheur de tous obtenu par le triomphe des doctrinaires humanitaires...
 
- Qu’est-ce que je disais ? ... demanda le fin notaire à ses voisins.
 
- Chut ! silence ! Ecoutons ! dirent quelques curieux.
 
- Messieurs, dit le gros Mollot en souriant, le débat s’élève, donnez votre attention à l’orateur, laissez-le s’expliquer...
 
- À toutes les époques de transition, messieurs, reprit gravement Simon Giguet, et nous sommes à l’une de ces époques...
 
- Bèèèè... bèèèè... fit un ami d’Achille Pigoult qui possédait les facultés (sublimes en matière d’élection) du ventriloque.
 
Un fou rire général s’empara de cette assemblée, champenoise avant tout. Simon Giguet se croisa les bras et attendit que cet orage de rires fût passé.
 
- Si l’on a prétendu me donner une leçon, reprit-il, et me dire que je suis le troupeau des glorieux défenseurs des droits de l’humanité qui lancent cri sur cri, livre sur livre, du prêtre immortel qui plaide pour la Pologne expirée, du courageux pamphlétaire, le surveillant de la liste civile, des philosophes qui réclament la sincérité dans le jeu de nos institutions, je remercie mon interrupteur inconnu ! Pour moi, le progrès, c’est la réalisation de tout ce qui nous fut promis à la révolution de Juillet, c’est la réforme électorale, c’est...
 
- Vous êtes démocrate, alors ! dit Achille Pigoult.
 
- Non reprit le candidat. Est-ce être démocrate que de vouloir le développement régulier, légal de nos institutions ? Pour moi, le progrès, c’est la fraternité rétablie entre les membres de la grande famille française, et nous ne pouvons pas nous dissimuler que beaucoup de souffrances...
 
À trois heures, Simon Giguet expliquait encore le progrès, et quelques-uns des assistants faisaient entendre des ronflements réguliers qui dénotaient un profond sommeil. Le malicieux Achille Pigoult avait engagé tout le monde à religieusement écouter l’orateur qui se noyait dans ses phrases et périphrases.
Au plus fort de la discussion qu’Achille Pigoult dramatisait avec un sang-froid et un courage dignes d’un orateur du vrai parlement, quatre personnages se promenaient de front sous les tilleuls d’une des contre-allées de l’avenue des Soupirs. Quand ils arrivaient à la place, ils s’arrêtaient d’un commun accord, et regardaient les habitants d’Arcis qui bourdonnaient devant le château, comme des abeilles rentrant le soir à leur ruche. Ces quatre promeneurs étaient tout le parti ministériel d’Arcis : le sous-préfet, le procureur du roi, son substitut, et monsieur Martener le juge d’instruction. Le président du tribunal est, comme on le sait déjà, partisan de la branche aînée et le dévoué serviteur de la maison de Cinq-Cygne.
 
- Non, je ne conçois pas le gouvernement, répéta le sous-préfet en montrant les groupes qui épaississaient. En de si graves conjonctures, on me laisse sans instructions ! ...
 
- Vous ressemblez en ceci à beaucoup de monde ! répondit Olivier Vinet en souriant.
 
- Qu’avez-vous à reprocher au gouvernement ? demanda le procureur du roi.
 
- Le ministère est fort embarrassé, reprit le jeune Martener ; il sait que cet Arrondissement appartient en quelque sorte aux Keller, et il se gardera bien de les contrarier. On a des ménagements à garder avec le seul homme comparable à monsieur de Talleyrand. Ce n’est pas au préfet que vous deviez envoyer le commissaire de police, mais au comte de Gondreville.
 
- En attendant, dit Frédéric Marest, l’opposition se remue, et vous voyez quelle est l’influence du colonel Giguet. Notre maire, monsieur Beauvisage, préside cette réunion préparatoire...
 
- Après tout, dit sournoisement Olivier Vinet au sous-préfet, Simon Giguet est votre ami, votre camarade de collége, il sera du parti de monsieur Thiers, et vous ne risquez rien à favoriser sa nomination.
 
- Avant de tomber, le ministère actuel peut me destituer. Si nous savons quand on nous destitue, nous ne savons jamais quand on nous renomme, dit Antonin Goulard.
 
- Collinet, l’épicier ! ... voilà le soixante-septième électeur entré chez le colonel Giguet, dit monsieur Martener qui faisait son métier de juge d’instruction en comptant les électeurs.
 
- Si Charles Keller est le candidat du ministère, reprit Antonin Goulard, on aurait dû me le dire, et ne pas donner le temps à Simon Giguet de s’emparer des esprits !
 
Ces quatre personnages arrivèrent en marchant lentement jusqu’à l’endroit où cesse le boulevard, et où il devient la place publique.
 
- Voilà monsieur Groslier ! dit le juge en apercevant un homme à cheval.
 
Ce cavalier était le commissaire de police ; il aperçut le gouvernement d’Arcis, réuni sur la voie publique, et se dirigea vers les quatre magistrats.
 
- Eh bien ! monsieur Groslier ? ... fit le sous-préfet en allant causer avec le commissaire à quelques pas de distance des trois magistrats.
 
- Monsieur, dit le commissaire de police à voix basse, monsieur le préfet m’a chargé de vous apprendre une triste nouvelle, monsieur le vicomte Charles Keller est mort. La nouvelle est arrivée avant-hier à Paris par le télégraphe, et les deux messieurs Keller, monsieur le comte de Gondreville, la maréchale de Carigliano, enfin toute la famille est depuis hier à Gondreville. Abdel-Kader a repris l’offensive en Afrique, et la guerre s’y fait avec acharnement. Ce pauvre jeune homme a été l’une des premières victimes des hostilités. Vous recevrez, ici même, m’a dit monsieur le préfet, relativement à l’élection, des instructions confidentielles...
 
- Par qui ? ... demanda le sous-préfet.
 
- Si je le savais, ce ne serait plus confidentiel, répondit le commissaire. Monsieur le préfet lui même ne sait rien. Ce sera, m’a-t-il dit, un secret entre vous et le ministre.
 
Et il continua son chemin après avoir vu l’heureux sous-préfet mettant un doigt sur les lèvres pour lui recommander le silence.
 
- Eh bien ! quelle nouvelle de la préfecture ? ... dit le procureur du roi quand Antonin Goulard revint vers le groupe formé par les trois fonctionnaires.
 
- Rien de bien satisfaisant, répondit d’un air mystérieux Antonin qui marcha lestement comme s’il voulait quitter les magistrats.
 
En allant vers le milieu de la place assez silencieusement, car les trois magistrats furent comme piqués de la vitesse affectée par le sous-préfet, monsieur Martener aperçut la vieille madame Beauvisage, la mère de Philéas, entourée par presque tous les bourgeois de la place, auxquels elle paraissait faire un récit. Un avoué, nommé Sinot, qui avait la clientèle des royalistes de l’Arrondissement d’Arcis, et qui s’était abstenu d’aller à la réunion Giguet, se détacha du groupe et courut vers la porte de la maison Marion en sonnant avec force.
 
- Qu’y a-t-il ? dit Frédéric Marest en laissant tomber son lorgnon et instruisant le sous-préfet et le juge de cette circonstance.
 
- Il y a, messieurs, répondit Antonin Goulard, que Charles Keller a été tué en Afrique, et que cet événement donne les plus belles chances à Simon Giguet ! Vous connaissez Arcis, il ne pouvait y avoir d’autre candidat ministériel que Charles Keller. Tout autre rencontrera contre lui le patriotisme de clocher...
 
- Un pareil imbécile serait nommé ? ... dit Olivier Vinet en riant.
 
Le substitut, âgé d’environ vingt-trois ans, en sa qualité de fils aîné d’un des plus fameux procureurs-généraux dont l’arrivée au pouvoir date de la révolution de Juillet, avait dû naturellement à l’influence de son père d’entrer dans la magistrature du parquet. Ce procureur-général, toujours nommé député par la ville de Provins, est un des arcs-boutants du centre à la Chambre. Aussi le fils, dont la mère est une demoiselle de Chargebœuf, avait-il une assurance, dans ses fonctions et dans son allure, qui révélait le crédit du père. Il exprimait ses opinions sur les hommes et sur les choses, sans trop se gêner ; car il espérait ne pas rester longtemps dans la ville d’Arcis, et passer procureur du roi à Versailles, infaillible marche-pied d’un poste à Paris. L’air dégagé de ce petit Vinet, l’espèce de fatuité judiciaire que lui donnait la certitude de faire son chemin, gênaient d’autant plus Frédéric Marest que l’esprit le plus mordant appuyait les prétentions du subordonné. Le procureur du Roi, homme de quarante ans qui, sous la Restauration, avait mis six ans à devenir premier substitut, et que la révolution de Juillet oubliait au parquet d’Arcis, quoiqu’il eût dix-huit mille francs de rente, se trouvait perpétuellement pris entre le désir de se concilier les bonnes grâces d’un procureur-général susceptible d’être garde-des-sceaux tout comme tant d’avocats-députés, et la nécessité de garder sa dignité.
Olivier Vinet, mince et fluet, blond, à la figure fade, relevée par deux yeux verts pleins de malice, était de ces jeunes gens railleurs, portés au plaisir, qui savent reprendre l’air gourmé, rogue et pédant dont s’arment les magistrats une fois sur leur siége. Le grand, gros, épais et grave procureur du Roi, venait d’inventer depuis quelques jours un système au moyen duquel il se tirait d’affaires avec le désespérant Vinet, il le traitait comme un père traite un enfant gâté.
 
- Olivier, répondit-il à son substitut en lui frappant sur l’épaule, un homme qui a autant de portée que vous doit penser que maître Giguet peut devenir député. Vous eussiez dit votre mot tout aussi bien devant des gens d’Arcis qu’entre amis.
 
- Il y a quelque chose contre Giguet, dit alors monsieur Martener.
 
Ce bon jeune homme, assez lourd, mais plein de capacité, fils d’un médecin de Provins, devait sa place au procureur-général Vinet, qui fut pendant long-temps avocat à Provins et qui protégeait les gens de Provins, comme le comte de Gondreville protégeait ceux d’Arcis. ( Voir PIERRETTE.)
 
- Quoi ? fit Antonin.
 
- Le patriotisme de clocher est terrible contre un homme qu’on impose à des électeurs, reprit le juge ; mais quand il s’agira pour les bonnes gens d’Arcis d’élever un de leurs égaux, la jalousie, l’envie seront plus fortes que le patriotisme.
 
- C’est bien simple, dit le procureur du Roi, mais c’est bien vrai... Si vous pouvez réunir cinquante voix ministérielles, vous vous trouverez vraisemblablement le maître des élections ici, ajouta-t-il en regardant Antonin Goulard.
 
- Il suffit d’opposer un candidat du même genre à Simon Giguet, dit Olivier Vinet.
 
Le sous-préfet laissa percer sur sa figure un mouvement de satisfaction qui ne pouvait échapper à aucun de ses trois compagnons, avec lesquels il s’entendait d’ailleurs très-bien. Garçons tous les quatre, tous assez riches, ils avaient formé, sans aucune préméditation, une alliance pour échapper aux ennuis de la province. Les trois fonctionnaires avaient d’ailleurs remarqué déjà l’espèce de jalousie que Giguet inspirait à Goulard, et qu’une notice sur leurs antécédents fera comprendre.
Aussi le sous-préfet et le procureur du roi se renfermaient-ils dans les bornes d’une exacte politesse avec les Beauvisage, et se moquaient d’eux en petit comité. Tous deux en se promenant, ils venaient de deviner et de se communiquer le secret de la candidature de Simon Giguet ; car ils avaient compris, la veille, les espérances de madame Marion. Possédés l’un et l’autre du sentiment qui anime le chien du jardinier, ils étaient pleins d’une secrète bonne volonté pour empêcher l’avocat d’épouser la riche héritière dont la main leur avait été refusée.
 
- Dieu veuille que je sois le maître des élections, reprit le sous-préfet, et que le comte de Gondreville me fasse nommer préfet, car je n’ai pas plus envie que vous de rester ici, quoique je sois d’Arcis.
 
- Vous avez une belle occasion de vous faire nommer député, mon chef ! dit Olivier Vinet à Marest. Venez voir mon père, qui sans doute arrivera dans quelques heures à Provins, et nous lui demanderons de vous faire prendre pour candidat ministériel...
 
- Restez ici, reprit Antonin, le ministère a des vues sur la candidature d’Arcis...
 
- Ah ! bah ? Mais il y a deux ministères, celui qui croit faire les élections et celui qui croit en profiter, dit Vinet.
 
- Ne compliquons pas les embarras d’Antonin, répondit Frédéric Marest en faisant un clignement d’yeux à son substitut.
 
Les quatre magistrats, alors arrivés bien au-delà de l’avenue des Soupirs, sur la place, s’avancèrent jusques devant l’auberge du Mulet, en voyant venir Poupart qui sortait de chez madame Marion. En ce moment, la porte cochère de la maison vomissait les soixante-sept conspirateurs.
 
- Vous êtes donc allé dans cette maison, lui dit Antonin Goulard en lui montrant les murs du jardin Marion qui bordent la route de Brienne en face des écuries du Mulet.
 
- Je n’y retournerai plus, monsieur le sous-préfet, répondit l’aubergiste, le fils de monsieur Keller est mort, je n’ai plus rien à faire, Dieu s’est chargé de faire la place nette...
 
- Eh bien ! Pigoult ? ... fit Olivier Vinet en voyant venir toute l’opposition de l’assemblée Marion.
 
- Eh bien ! répondit le notaire sur le front de qui la sueur non séchée témoignait de ses efforts, Sinot est venu nous apprendre une nouvelle qui les a mis tous d’accord ! À l’exception de cinq dissidents : Poupart, mon grand-père, Mollot, Sinot et moi, tous ont juré, comme au jeu de paume, d’employer leurs moyens au triomphe de Simon Giguet, de qui je me suis fait un ennemi mortel. Oh ! nous nous étions échauffés. J’ai toujours amené les Giguet à fulminer contre les Gondreville. Ainsi le vieux comte sera de mon côté. Pas plus tard que demain, il saura tout ce que les soi-disant patriotes d’Arcis ont dit de lui, de sa corruption, de ses infamies, pour se soustraire à sa protection, ou, selon eux, à son joug.
 
- Ils sont unanimes, dit en souriant Olivier Vinet.
 
- Aujourd’hui, répondit monsieur Martener.
 
- Oh ! s’écria Pigoult, le sentiment général des électeurs est de nommer un homme du pays. Qui voulez-vous opposer à Simon Giguet ! un homme qui vient de passer deux heures à expliquer le mot progrès ! ...
 
- Nous trouverons le vieux Grévin, s’écria le Sous-préfet.
 
- Il est sans ambition, répondit Pigoult ; mais il faut avant tout consulter monsieur le comte de Gondreville. Tenez, voyez avec quels soins Simon reconduit cette ganache dorée de Beauvisage, dit-il en montrant l’avocat qui tenait le maire par le bras et lui parlait à l’oreille.
 
Beauvisage saluait à droite et à gauche tous les habitants qui le regardaient avec la déférence que les gens de province témoignent à l’homme le plus riche de leur ville.
 
- Il le soigne comme père et maire ! répliqua Vinet.
 
- Oh ! il aura beau le papelarder, répondit Pigoult qui saisit la pensée cachée dans le calembourg du Substitut, la main de Cécile ne dépend ni du père, ni de la mère.
 
- Et de qui donc ? ...
 
- De mon ancien patron. Simon serait nommé député d’Arcis il n’aurait pas ville gagnée...
 
Quoi que le sous-préfet et Frédéric Marest pussent dire à Pigoult, il refusa d’expliquer cette exclamation qui leur avait justement paru grosse d’événements, et qui révélait une certaine connaissance des projets de la famille Beauvisage.
Resté le seul enfant des Beauvisage, anciens fermiers de la magnifique ferme de Bellache, dépendant de la terre de Gondreville, ses parents firent, en 1811, un sacrifice pour le sauver de la conscription, en achetant un homme. Depuis, la mère Beauvisage, devenue veuve, avait, en 1813, encore soustrait son fils unique à l’enrôlement des Gardes-d’Honneur, grâce au crédit du comte de Gondreville. En 1813, Philéas, âgé de vingt-un ans, s’était déjà voué depuis trois ans au commerce pacifique de la bonneterie. En se trouvant alors à la fin du bail de Bellache, la vieille fermière refusa de le continuer. Elle se voyait en effet assez d’ouvrage pour ses vieux jours à faire valoir ses biens. Pour que rien ne troublât sa vieillesse, elle voulut procéder chez monsieur Grévin, le notaire d’Arcis, à la liquidation de la succession de son mari, quoique son fils ne lui demandât aucun compte ; il en résulta qu’elle lui devait cent cinquante mille francs environ. La bonne femme ne vendit point ses terres, dont la plus grande partie provenait du malheureux Michu, l’ancien régisseur de la maison de Simeuse, elle remit la somme en argent à son fils, en l’engageant à traiter de la maison de son patron, le fils du vieux juge de paix, dont les affaires étaient devenues si mauvaises, qu’on suspecta, comme on l’a dit déjà, sa mort d’avoir été volontaire. Philéas Beauvisage, garçon sage et plein de respect pour sa mère, eut bientôt conclu l’affaire avec son patron ; et comme il tenait de ses parents la bosse que les phrénologistes appellent l’ acquisivité, son ardeur de jeunesse se porta sur ce commerce qui lui parut magnifique et qu’il voulut agrandir par la spéculation. Ce prénom de Philéas, qui peut paraître extraordinaire, est une des mille bizarreries dues à la Révolution. Attachés à la famille Simeuse, et conséquemment bons catholiques, les Beauvisage avaient voulu faire baptiser leur enfant. Le curé de Cinq-Cygne, l’abbé Goujet, consulté par les fermiers, leur conseilla de donner à leur fils, Philéas pour patron, un saint dont le nom grec satisferait la Municipalité ; car cet enfant naquit à une époque où les enfants s’inscrivaient à l’Etat-civil sous les noms bizarres du calendrier républicain.
 
En 1814, la bonneterie, commerce peu chanceux en temps ordinaires, était soumis à toutes les variations des prix du coton. Le prix du coton dépendait du triomphe ou de la défaite de l’empereur Napoléon dont les adversaires, les généraux Anglais, disaient en Espagne : - La ville est prise, faites avancer les ballots...
 
Pigoult, l’ex-patron du jeune Philéas, fournissait la matière première à ses ouvriers dans les campagnes. Au moment où il vendit sa maison de commerce au fils Beauvisage, il possédait une forte partie de cotons achetés en pleine hausse, tandis que de Lisbonne, on en introduisait des masses dans l’Empire à six sous le kilogramme, en vertu du fameux décret de l’empereur. La réaction produite en France par l’introduction de ces cotons, causa la mort de Pigoult, le père d’Achille, et commença la fortune de Philéas qui, loin de perdre la tête comme son patron, se fit un prix moyen en achetant du coton à bon marché, en quantité double de celle acquise par son prédécesseur. Cette idée si simple permit à Philéas de tripler la fabrication, de se poser en bienfaiteur des ouvriers, et il put verser ses bonneteries dans Paris et en France, avec des bénéfices, quand les plus heureux vendaient à prix coûtant.
Malgré la fortune des Beauvisage, le personnel de leur maison se composait de la cuisinière et d’une femme de chambre, espèce de paysanne qui savonnait, repassait, frottait plus souvent qu’elle n’habillait madame et mademoiselle, habituées à se servir l’une l’autre pour employer le temps. Depuis la vente du fonds de bonneterie, le cheval et le cabriolet de Philéas, logés à l’hôtel de la Poste, avaient été supprimés et vendus.
 
Au moment où Philéas rentra chez lui, sa femme, qui avait appris la résolution de l’assemblée-Giguet, avait mis ses bottines et son châle pour aller chez son père, car elle devinait bien que le soir, madame Marion lui ferait quelques ouvertures relativement à Cécile pour Simon. Après avoir appris à sa femme la mort de Charles Keller, il lui demanda naïvement son avis par un : - Que dis-tu de cela, ma femme ? - qui peignait son habitude de respecter l’opinion de Séverine en toute chose. Puis il s’assit sur un fauteuil et attendit une réponse.
 
En 1839, madame Beauvisage, alors âgée de quarante-quatre ans, était si bien conservée qu’elle aurait pu doubler mademoiselle Mars. En se rappelant la plus charmante Célimène que le Théâtre-Français ait eue, on se fera une idée exacte de la physionomie de Séverine Grévin. C’était la même richesse de formes, la même beauté de visage, la même netteté de contours ; mais la femme du bonnetier avait une petite taille qui lui ôtait cette grâce noble, cette coquetterie à la Sévigné par lesquelles la grande actrice se recommande au souvenir des hommes qui ont vu l’Empire et la Restauration.
La vie de province et la mise un peu négligée à laquelle Séverine se laissait aller, depuis dix ans, donnait je ne sais quoi de commun à ce beau profil, à ces beaux traits, et l’embonpoint avait détruit ce corps, si magnifique pendant les douze premières années de mariage. Mais Séverine rachetait ces imperfections par un regard souverain, superbe, impérieux, et par une certaine attitude de tête pleine de fierté. Ses cheveux encore noirs, longs et fournis, relevés en hautes tresses sur la tête, lui prêtaient un air jeune. Elle avait une poitrine et des épaules de neige ; mais tout cela rebondi, plein, de manière à gêner le mouvement du col devenu trop court. Au bout de ses gros bras potelés pendait une jolie petite main trop grasse. Elle était enfin accablée de tant de vie et de santé, que par-dessus ses souliers la chair, quoique contenue, formait un léger bourrelet. Deux anneaux de nuit, d’une valeur de mille écus chaque, ornaient ses oreilles. Elle portait un bonnet de dentelles à nœuds roses, une robe-redingote en mousseline de laine à raies alternativement roses et gris de lin, bordée de lisérés verts, qui s’ouvrait par en bas pour laisser voir un jupon garni d’une petite valencienne, et un châle de cachemire vert à palmes dont la pointe traînait jusqu’à terre. Ses pieds ne paraissaient pas à l’aise dans ses brodequins de peau bronzée.
 
- Vous n’avez pas tellement faim, dit-elle en jetant les yeux sur Beauvisage, que vous ne puissiez attendre une demi-heure. Mon père a fini de dîner, et je ne peux pas manger en repos sans avoir su ce qu’il pense et si nous devons aller à Gondreville.
 
- Va, va, ma bonne, je t’attendrai, dit le bonnetier.
 
- Mon Dieu, je ne vous déshabituerai donc jamais de me tutoyer ? dit-elle en faisant un geste d’épaules assez significatif.
 
- Jamais cela ne m’est arrivé devant le monde, depuis 1817, dit Philéas.
 
- Cela vous arrive constamment devant les domestiques et devant votre fille.
 
- Comme vous voudrez, Séverine, répondit tristement Beauvisage.
 
- Surtout, ne dites pas un mot à Cécile de cette détermination des électeurs, ajouta madame Beauvisage qui se mirait dans la glace en arrangeant son châle.
 
- Veux-tu que j’aille avec toi chez ton père ? demanda Philéas.
 
- Non, restez avec Cécile. D’ailleurs, Jean Violette ne doit-il pas vous payer aujourd’hui le reste de son prix ? Il va venir vous apporter ses vingt mille francs. Voilà trois fois qu’il nous remet à trois mois, ne lui accordez plus de délais ; et s’il n’est pas en mesure, allez porter son billet à Courtet l’huissier ; soyons en règle, prenez jugement. Achille Pigoult vous dira comment faire pour toucher notre argent. Ce Violette est bien le digne petit-fils de son grand-père ! je le crois capable de s’enrichir par une faillite : il n’a ni foi ni loi.
 
- Il est bien intelligent, dit Beauvisage.
 
- Vous lui avez donné pour trente mille francs une clientèle et un établissement qui, certes, en valait cinquante mille, et en huit ans il ne vous a payé que dix mille francs...
 
- Je n’ai jamais poursuivi personne, répondit Beauvisage, et j’aime mieux perdre mon argent que de tourmenter un pauvre homme...
 
- Un homme qui se moque de vous !
 
Beauvisage resta muet. Ne trouvant rien à répondre à cette observation cruelle, il regarda les planches qui formaient le parquet du salon. Peut-être l’abolition progressive de l’intelligence et de la volonté de Beauvisage s’expliquerait-elle par l’abus du sommeil. Couché tous les soirs à huit heures et levé le lendemain à huit heures, il dormait depuis vingt ans ses douze heures sans jamais s’être réveillé la nuit, ou, si ce grave événement arrivait, c’était pour lui le fait le plus extraordinaire, il en parlait pendant toute la journée. Il passait à sa toilette une heure environ, car sa femme l’avait habitué à ne se présenter devant elle, au déjeuner, que rasé, propre et habillé. Quand il était dans le commerce, il partait après le déjeuner, il allait à ses affaires, et ne revenait que pour le dîner. Depuis 1832, il avait remplacé les courses d’affaires par une visite à son beau-père, et par une promenade, ou par des visites en ville. En tout temps, il portait des bottes, un pantalon de drap bleu, un gilet blanc et un habit bleu, tenue encore exigée par sa femme. Son linge se recommandait par une blancheur et une finesse d’autant plus remarquée, que Séverine l’obligeait à en changer tous les jours. Ces soins pour son extérieur, si rarement pris en province, contribuaient à le faire considérer dans Arcis comme on considère à Paris un homme élégant.
L’arrivée de Cécile mit un terme à l’embarras de Philéas, qui s’écria :
 
- Comme te voilà belle !
 
Madame Beauvisage se retourna brusquement et jeta sur sa fille un regard perçant qui la fit rougir.
 
- Ah ! Cécile, qui vous a dit de faire une pareille toilette ? ... demanda la mère.
 
- N’irons-nous pas ce soir chez madame Marion ? Je me suis habillée pour voir comment m’allait ma nouvelle robe.
 
- Cécile ! Cécile ! fit Séverine, pourquoi vouloir tromper votre mère ? ... Ce n’est pas bien, je ne suis pas contente de vous, vous voulez me cacher quelque pensée...
 
- Qu’a-t-elle donc fait ? demanda Beauvisage enchanté de voir sa fille si pimpante.
 
- Ce qu’elle a fait ? je le lui dirai ! ... fit madame Beauvisage en menaçant du doigt sa fille unique.
 
Cécile se jeta sur sa mère, l’embrassa, la cajola, ce qui, pour les filles uniques, est une manière d’avoir raison.
Vive, animée, bien portante, Cécile gâtait, par une sorte de positif bourgeois, et par la liberté de manières que prennent les enfants gâtés, tout ce que sa physionomie avait de romanesque. Néanmoins, un mari capable de refaire son éducation et d’y effacer les traces de la vie de province, pouvait encore extraire de ce bloc une femme charmante. En effet, l’orgueil que Séverine mettait en sa fille, avait contrebalancé les effets de sa tendresse. Madame Beauvisage avait eu le courage de bien élever sa fille, elle s’était habituée avec elle à une fausse sévérité qui lui permit de se faire obéir et de réprimer le peu de mal qui se trouvait dans cette âme. La mère et la fille ne s’étaient jamais quittées, ainsi Cécile avait, ce qui chez les jeunes filles est plus rare qu’on ne le pense, une pureté de pensée, une fraîcheur de cœur, une naïveté réelles, entières et parfaites.
 
- Votre toilette me donne à penser, dit madame Beauvisage : Simon Giguet vous aurait-il dit quelque chose hier que vous m’auriez caché ?
 
- Eh bien ? dit Philéas, un homme qui va recevoir le mandat de ses concitoyens...
 
- Ma chère maman, dit Cécile à l’oreille de sa mère, il m’ennuie ; mais il n’y a plus que lui pour moi dans Arcis.
 
- Tu l’as bien jugé ; mais attends que ton grand-père ait prononcé, dit madame Beauvisage en embrassant sa fille dont la réponse annonçait un grand sens tout en révélant une brèche faite dans son innocence par l’idée du Mariage.
 
=== CHAPITRE IX HISTOIRE DE DEUX MALINS ===
Grévin lui, riche de quinze mille livres de rentes, possède la maison où il achève sa paisible vie en économisant, et il a géré les affaires de son ami, qui lui a vendu cette maison pour six mille francs.
 
Le comte de Gondreville a quatre-vingts et Grévin soixante-seize ans. Le pair de France se promène dans son parc, l’ancien notaire dans le jardin du père de Malin. Tous deux enveloppés de molleton, entassent écus sur écus. Aucun nuage n’a troublé cette amitié de soixante ans. Le notaire a toujours obéi au conventionnel, au conseiller d’Etat, au sénateur, au pair de France. Après la révolution de Juillet, Malin, en passant par Arcis, dit à Grévin : - Veux-tu la croix ? - Qué que j’en ferais ? répondit Grévin. L’un n’avait jamais failli à l’autre, tous deux s’étaient toujours mutuellement éclairés, conseillés ; l’un sans jalousie, et l’autre sans morgue ni prétention blessante. Malin avait toujours été obligé de faire la part de Grévin, car tout l’orgueil de Grévin était le comte de Gondreville. Grévin était autant comte de Gondreville que le comte de Gondreville lui-même.
 
Cependant, depuis la révolution de Juillet, moment où Grévin, se sentant vieilli, avait cessé de gérer les biens du comte, et où le comte, affaibli par l’âge et par sa participation aux tempêtes politiques, avait songé à vivre tranquille, les deux vieillards, sûrs d’eux-mêmes, mais n’ayant plus tant besoin l’un de l’autre, ne se voyaient plus guère. En allant à sa terre, ou en retournant à Paris, le comte venait voir Grévin, qui faisait seulement une ou deux visites au comte pendant son séjour à Gondreville. Il n’existait aucun lien entre leurs enfants. Jamais ni madame Keller ni la duchesse de Carigliano n’avaient eu la moindre relation avec mademoiselle Grévin, ni avant ni après son mariage avec le bonnetier Beauvisage. Ce dédain involontaire ou réel surprenait beaucoup Séverine.
Madame Beauvisage avait toujours souhaité que son père la présentât au château de Gondreville, et la liât avec les filles du comte ; mais le sage vieillard lui avait maintes fois expliqué combien il était difficile d’entretenir des relations suivies avec la duchesse de Carigliano, qui habitait Paris, et qui venait rarement à Gondreville, ou avec la brillante madame Keller, quand on tenait une fabrique de bonneteries à Arcis.
 
- Ta vie est finie, disait Grévin à sa fille, mets toutes tes jouissances en Cécile, qui sera, certes, assez riche pour te donner, quand tu quitteras le commerce, l’existence grande et large à laquelle tu as droit. Choisis un gendre qui ait de l’ambition, des moyens, tu pourras un jour aller à Paris, et laisser ici ce benêt de Beauvisage. Si je vis assez pour me voir un petit-gendre, je vous piloterai sur la mer des intérêts politiques comme j’ai piloté Malin, et vous arriverez à une position égale à celle des Keller...
 
Ce peu de paroles, dites avant la révolution de 1830, un an après la retraite du vieux notaire dans cette maison, explique son attitude végétative. Grévin voulait vivre, il voulait mettre dans la route des grandeurs sa fille, sa petite-fille et ses arrière-petits-enfants. Le vieillard avait de l’ambition à la troisième génération. Quand il parlait ainsi, le vieillard rêvait de marier Cécile à Charles Keller ; aussi pleurait-il en ce moment sur ses espérances renversées, il ne savait plus que résoudre. Sans relations dans la société parisienne, ne voyant plus dans le département de l’Aube d’autre mari pour Cécile que le jeune marquis de Cinq-Cygne, il se demandait s’il pouvait surmonter à force d’or les difficultés que la révolution de Juillet suscitait entre les royalistes fidèles à leurs principes et leurs vainqueurs. Le bonheur de sa petite-fille lui paraissait si compromis en la livrant à l’orgueilleuse marquise de Cinq-Cygne, qu’il se décidait à se confier à l’ami des vieillards, au Temps. Il espérait que son ennemie capitale, la marquise de Cinq-Cygne, mourrait, et il croyait pouvoir séduire le fils, en se servant du grand-père du marquis, le vieux d’Hauteserre, qui vivait alors à Cinq-Cygne, et qu’il savait accessible aux calculs de l’avarice.
Séverine trouva son père assis sur un banc de bois, au bout de sa terrasse, sous les lilas en fleur et prenant son café, car il était cinq heures et demie. Elle vit bien, à la douleur gravée sur la figure de son père, qu’il savait la nouvelle. En effet, le vieux pair de France venait d’envoyer un valet de chambre à son ami, en le priant de venir le voir. Jusqu’alors le vieux Grévin n’avait pas voulu trop encourager l’ambition de sa fille ; mais, en ce moment, au milieu des réflexions contradictoires qui se heurtaient dans sa triste méditation, son secret lui échappa.
 
- Ma chère enfant, lui dit-il, j’avais formé pour ton avenir les plus beaux et les plus fiers projets, la mort vient de les renverser. Cécile eût été vicomtesse Keller, car Charles, par mes soins, eût été nommé député d’Arcis, et il eût succédé quelque jour à la pairie de son père. Gondreville, ni sa fille, madame Keller, n’auraient refusé les soixante mille francs de rentes que Cécile a en dot, surtout avec la perspective de cent autres que vous aurez un jour... Tu aurais habité Paris avec ta fille, et tu y aurais joué ton rôle de belle-mère dans les hautes régions du pouvoir.
 
Madame Beauvisage fit un geste de satisfaction.
 
- Mais nous sommes atteints ici du coup qui frappe ce charmant jeune homme à qui l’amitié du prince royal était acquise déjà... Maintenant, ce Simon Giguet, qui se pousse sur la scène politique, est un sot, un sot de la pire espèce, car il se croit un aigle... Vous êtes trop liés avec les Giguet et la maison Marion pour ne pas mettre beaucoup de formes à votre refus, et il faut refuser...
 
- Nous sommes comme toujours du même avis, mon père.
 
- Tout ceci m’oblige à voir mon vieux Malin, d’abord pour le consoler, puis pour le consulter. Cécile et toi, vous seriez malheureuses avec une vieille famille du faubourg Saint-Germain, on vous ferait sentir votre origine de mille façons ; nous devons chercher quelque duc de la façon de Bonaparte qui soit ruiné, nous serons à même d’avoir ainsi pour Cécile un beau titre, et nous la marierons séparée de biens. Tu peux dire que j’ai disposé de la main de Cécile, nous couperons court ainsi à toutes les demandes saugrenues comme celles d’Antonin Goulard. Le petit Vinet ne manquera pas de s’offrir, il serait préférable à tous les épouseurs qui viendront flairer la dot... Il a du talent, de l’intrigue, et il appartient aux Chargebœuf par sa mère ; mais il a trop de caractère pour ne pas dominer sa femme, et il est assez jeune pour se faire aimer : tu périrais entre ces deux sentiments-là, car je te sais par cœur, mon enfant !
 
- Je serai bien embarrassée ce soir, chez les Marion, dit Séverine.
 
- Eh ! bien, mon enfant, répondit Grévin, envoie-moi madame Marion, je lui parlerai, moi !
 
- Je savais bien, mon père, que vous pensiez à notre avenir, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il fût si brillant, dit madame Beauvisage en prenant les mains de son père et les lui baisant.
 
- J’y avais si profondément pensé, reprit Grévin, qu’en 1831, j’ai acheté l’hôtel de Beauséant.
 
Madame Beauvisage fit un vif mouvement de surprise, en apprenant ce secret si bien gardé, mais elle n’interrompit point son père.
 
- Ce sera mon présent de noces, dit-il. En 1832, je l’ai loué pour sept ans à des Anglais, à raison de vingt-quatre mille francs, une jolie affaire, car il ne m’a coûté que trois cent vingt-cinq mille francs, et en voici près de deux cent mille de retrouvés. Le bail finit le quinze juillet de cette année.
 
Séverine embrassa son père au front et sur les deux joues. Cette dernière révélation agrandissait tellement son avenir qu’elle eut comme un éblouissement.
 
- Mon père, par mon conseil, ne donnera que la nue propriété de cet héritage à ses petits-enfants, se dit-elle en traversant le pont, j’en aurai l’usufruit, je ne veux pas que ma fille et un gendre me chassent de chez eux, ils seront chez moi !
 
Au dessert, quand les deux bonnes furent attablées dans la cuisine, et que madame Beauvisage eut la certitude de n’être pas écoutée, elle jugea nécessaire de faire une petite leçon à Cécile.
 
- Ma fille, lui dit-elle, conduisez-vous ce soir en personne bien élevée, et, à dater d’aujourd’hui, prenez un air posé, ne causez pas légèrement, ne vous promenez pas seule avec monsieur Giguet, ni avec monsieur Olivier Vinet, ni avec le sous-préfet, ni avec monsieur Martener, avec personne enfin, pas même avec Achille Pigoult. Vous ne vous marierez à aucun des jeunes gens d’Arcis, ni du département, vous êtes destinée à briller à Paris. Aussi, tous les jours, aurez-vous de charmantes toilettes, pour vous habituer à l’élégance. Nous tâcherons de débaucher une femme de chambre à la jeune duchesse de Maufrigneuse, nous saurons ainsi où se fournissent la princesse de Cadignan et la marquise de Cinq-Cygne. Oh ! je ne veux pas que nous ayons le moindre air provincial. Vous étudierez trois heures par jour le piano, je ferai venir tous les jours monsieur Moïse de Troyes, jusqu’à ce qu’on m’ait dit le maître que je puis faire venir de Paris. Il faut perfectionner tous vos talents, car vous n’avez plus qu’un an tout au plus à rester fille. Vous voilà prévenue, je verrai comment vous vous comporterez ce soir. Il s’agit de tenir Simon à une grande distance de vous, sans vous amuser de lui.
 
- Soyez tranquille, maman, je vais me mettre à adorer l’ inconnu.
 
Ce mot, qui fit sourire madame Beauvisage, a besoin d’une explication.
 
- Ah ! je ne l’ai pas encore vu, dit Philéas ; mais tout le monde parle de lui. Quand je voudrai savoir qui c’est, j’enverrai le brigadier ou monsieur Groslier lui demander son passe-port...
 
Il n’est pas de petites villes en France où, dans un temps donné, le drame ou la comédie de l’ étranger ne se joue. Souvent l’étranger est un aventurier qui fait des dupes et qui part, emportant la réputation d’une femme ou l’argent d’une famille. Plus souvent l’étranger est un étranger véritable, dont la vie reste assez long-temps mystérieuse pour que la petite ville soit occupée de ses faits et gestes. Or, l’avènement de Simon Giguet au pouvoir n’était pas le seul événement grave. Depuis deux jours, l’attention de la ville d’Arcis avait pour point de mire un personnage arrivé depuis trois jours, qui se trouvait être le premier inconnu de la génération actuelle. Aussi l’ inconnu faisait-il en ce moment les frais de la conversation dans toutes les maisons. C’était le soliveau tombé du ciel dans la ville des grenouilles.
À son retour, l’inconnu laissa monter la maîtresse de la maison, qui lui présenta le livre où, selon les ordonnances de police, il devait inscrire son nom, sa qualité, le but de son voyage et son point de départ.
 
- Je n’écrirai rien, dit-il à la maîtresse de l’auberge. Si vous étiez tourmentée à ce sujet, vous diriez que je m’y suis refusé, et vous m’enverriez le sous-préfet, car je n’ai point de passe-port. On vous fera sur moi bien des questions, madame, reprit-il, mais répondez comme vous voudrez, je veux que vous ne sachiez rien sur moi, quand même vous apprendriez malgré moi quelque chose. Si vous me tourmentez, j’irai à l’hôtel de la Poste, sur la place du Pont, et remarquez que je compte rester au moins quinze jours ici... Cela me contrarierait beaucoup, car je sais que vous êtes la sœur de Gothard, l’un des héros de l’affaire Simeuse.
 
- Suffit, monsieur ! dit la sœur de Gothard, l’intendant de Cinq-Cygne.
 
Après un pareil mot, l’inconnu put garder près de lui, pendant deux heures environ, la maîtresse de l’hôtel, et lui fit dire tout ce qu’elle savait sur Arcis, sur toutes les fortunes, sur tous les intérêts et sur les fonctionnaires. Le lendemain, il disparut à cheval, suivi de son tigre, et ne revint qu’à minuit.
Le salon, rétabli dans sa forme, ne portait pas la moindre trace de la séance qui semblait avoir décidé de la destinée de maître Simon. À huit heures, quatre tables de jeu, chacune garnie de quatre joueurs, fonctionnaient. Le petit salon et la salle à manger étaient pleins de monde. Jamais, excepté dans les grandes occasions de bals ou de jours de fête, madame Marion n’avait vu de groupes à l’entrée du salon et formant comme la queue d’une comète dans la salle à manger.
 
- C’est l’aurore de la faveur, lui dit Olivier qui lui montra ce spectacle si réjouissant pour une maîtresse de maison qui aime a recevoir.
 
- On ne sait pas jusqu’où peut aller Simon, répondit madame Marion. Nous sommes à une époque où les gens qui ont de la persévérance et beaucoup de conduite peuvent prétendre à tout.
 
Cette réponse était beaucoup moins faite pour Vinet que pour madame Beauvisage qui entrait alors avec sa fille et qui vint féliciter son amie.
Monsieur Mollot, le greffier du tribunal d’Arcis, habitait sur la grande place une maison située dans les mêmes conditions que celle de Beauvisage sur la place du Pont. Madame Mollot, incessamment assise à la fenêtre de son salon, au rez-de-chaussée, était atteinte, par suite de cette situation, d’un cas de curiosité aiguë, chronique, devenue maladie consécutive, invétérée. Madame Mollot s’adonnait à l’espionnage comme une femme nerveuse parle de ses maux imaginaires, avec coquetterie et passion. Dès qu’un paysan débouchait par la route de Brienne sur la place, elle le regardait et cherchait ce qu’il pouvait venir faire à Arcis ; elle n’avait pas l’esprit en repos, tant que son paysan n’était pas expliqué. Elle passait sa vie à juger les événements, les hommes, les choses et les ménages d’Arcis. Cette grande femme sèche, fille d’un juge de Troyes, avait apporté en dot à monsieur Mollot, ancien premier clerc de Grévin, une dot assez considérable pour qu’il pût acheter la charge de greffier. On sait que le greffier d’un tribunal a le rang de juge, comme dans les cours royales le greffier en chef a celui de conseiller. La position de monsieur Mollot était due au comte de Gondreville qui, d’un mot, avait arrangé l’affaire du premier clerc de Grévin, à la chancellerie. Toute l’ambition de la maison Mollot, du père, de la mère et de la fille était de marier Ernestine Mollot, fille unique d’ailleurs, à Antonin Goulard. Aussi le refus par lequel les Beauvisage avaient accueilli les tentatives du sous-préfet, avait-il encore resserré les liens d’amitié des Mollot pour la famille Beauvisage.
 
- Voilà quelqu’un de bien impatienté ! dit Ernestine à Cécile en lui montrant Simon Giguet. Oh ! il voudrait bien venir causer avec nous ; mais chaque personne qui entre se croit obligée de le féliciter, de l’entretenir. Voilà plus de cinquante fois que je lui entends dire : " C’est, je crois, moins à moi qu’à mon père que se sont adressés les veux de mes concitoyens ; mais, en tout cas, croyez que je serai dévoué non seulement à nos intérêts généraux, mais encore aux vôtres propres. " Tiens, je devine la phrase au mouvement des lèvres, et chaque fois il te regarde en faisant des yeux de martyr...
 
- Ernestine, répondit Cécile, ne me quitte pas de toute la soirée, car je ne veux pas avoir à écouter ses propositions cachées sous des phrases à hélas ! entremêlées de soupirs.
 
- Tu ne veux donc pas être la femme d’un Garde-des-Sceaux ?
 
- Ah ! ils n’en sont que là ? dit Cécile en riant.
 
- Je t’assure, reprit Ernestine, que tout à l’heure, avant que tu n’arrivasses, monsieur Miley, le receveur de l’enregistrement, dans son enthousiasme, prétendait que Simon serait Garde-des-Sceaux avant trois ans.
 
- Compte-t-on pour cela sur la protection du comte de Gondreville ? demanda le sous-préfet qui vint s’asseoir à côté des deux jeunes filles en devinant qu’elles se moquaient de son ami Giguet.
 
- Ah ! monsieur Antonin, dit la belle Ernestine Mollot, vous qui avez promis à ma mère de découvrir ce qu’est le bel inconnu, que savez-vous de neuf sur lui ?
 
- Les événements d’aujourd’hui, mademoiselle, sont bien autrement importants ! dit Antonin en s’asseyant près de Cécile comme un diplomate enchanté d’échapper à l’attention générale en se réfugiant dans une causerie de jeunes filles. Toute ma vie de sous-préfet ou de préfet est en question...
 
- Comment ! vous ne laisserez pas nommer à l’unanimité votre ami Simon ?
 
Simon est mon ami, mais le gouvernement est mon maître, et je compte tout faire pour empêcher Simon de réussir. Et voilà madame Mollot qui me devra son concours, comme la femme d’un homme que ses fonctions attachent au gouvernement.
 
- Nous ne demandons pas mieux que d’être avec vous, répliqua la greffière. Mollot m’a raconté, dit-elle à voix basse, ce qui s’est fait ici ce matin... C’était pitoyable ! Un seul homme a montré du talent, et c’est Achille Pigoult. Tout le monde s’accorde à dire que ce serait un orateur qui brillerait à la chambre ; aussi, quoiqu’il n’ait rien et que ma fille soit fille unique, qu’elle aura d’abord sa dot, qui sera de soixante mille francs, puis notre succession, dont je ne parle pas ; et, enfin, les héritages de l’oncle à Mollot, le meunier, et de ma tante Lambert, à Troyes, que nous devons recueillir ; eh bien ! je vous déclare que si monsieur Achille Pigoult voulait nous faire l’honneur de penser à elle et la demandait pour femme, je la lui donnerais, moi, si toutefois il plaisait à ma fille ; mais la petite sotte ne veut se marier qu’à sa fantaisie... C’est mademoiselle Beauvisage qui lui met ces idées-là dans la tête...
 
Le sous-préfet reçut cette double bordée en homme qui se sait trente mille livres de rentes et qui attend une préfecture.
 
- Mademoiselle a raison, répondit-il en regardant Cécile ; mais elle est assez riche pour faire un mariage d’amour...
 
- Ne parlons pas mariage, dit Ernestine. Vous attristez ma pauvre chère petite Cécile, qui m’avouait tout-à-l’heure que, pour ne pas être épousée pour sa fortune, mais pour elle-même, elle souhaiterait une aventure avec un inconnu qui ne saurait rien d’Arcis, ni des suggestions qui doivent faire d’elle une lady Crésus, et filer un roman où elle serait, au dénoûment, épousée, aimée pour elle-même...
 
- C’est très-joli, cela. Je savais déjà que mademoiselle avait autant d’esprit que d’argent ! s’écria Olivier Vinet en se joignant au groupe des demoiselles en haine des courtisans de Simon Giguet, l’idole du jour.
 
- Et c’est ainsi, monsieur Goulard, dit Cécile en souriant, que nous sommes arrivées, de fil en aiguille, à parler de l’inconnu...
 
- Et, dit Ernestine, elle l’a pris pour le héros de ce roman que je vous ai tracé...
 
- Oh ! dit madame Mollot, un homme de cinquante ans ! ... Fi donc !
 
- Comment savez-vous qu’il a cinquante ans ? demanda Olivier Vinet en souriant.
 
- Ma foi ! dit madame Mollot, ce matin j’étais si intriguée, que j’ai pris ma lorgnette ! ...
 
- Bravo ! dit l’ingénieur des ponts et chaussées qui faisait la cour à la mère pour avoir la fille.
 
- Donc, reprit madame Mollot, j’ai pu voir l’inconnu se faisant la barbe lui-même, avec des rasoirs d’une élégance ! ... ils sont montés en or ou en vermeil.
 
- En or ! en or ! dit Vinet. Quand les choses sont inconnues, il faut les imaginer de la plus belle qualité. Aussi, moi qui, je vous le déclare, n’ai pas vu ce monsieur, suis-je sûr que c’est au moins un comte...
 
Le mot, pris pour un calembourg, fit excessivement rire. Ce petit groupe où l’on riait excita la jalousie du groupe des douairières, et l’attention du troupeau d’hommes en habits noirs qui entourait Simon Giguet. Quant à l’avocat, il était au désespoir de ne pouvoir mettre sa fortune et son avenir aux pieds de la riche Cécile.
 
- Oh ! mon père, pensa le substitut en se voyant complimenté pour ce calembourg involontaire, dans quel tribunal m’as-tu fait débuter ? - Un comte par un M. !... mesdames et mesdemoiselles ? reprit-il. Un homme aussi distingué par sa naissance que par ses manières, par sa fortune et par ses équipages, un lion, un élégant ! un gant jaune ! ...
 
- Il a, monsieur Olivier, dit Ernestine, le plus joli tilbury du monde.
 
- Comment ! Antonin, tu ne m’avais pas dit qu’il avait un tilbury, ce matin, quand nous avons parlé de ce conspirateur ; mais le tilbury, c’est une circonstance atténuante ; ce ne peut plus être un républicain...
 
- Mesdemoiselles, il n’est rien que je ne fasse dans l’intérêt de vos plaisirs... dit Antonin Goulard. Nous allons savoir si c’est un comte par un M, afin que vous puissiez continuer votre conte par un N.
 
- Et ce deviendra peut-être une histoire, dit l’ingénieur de l’arrondissement.
 
- À l’usage des sous-préfets, dit Olivier Vinet...
 
- Comment allez-vous vous y prendre ? demanda madame Mollot.
 
- Oh ! répliqua le sous-préfet, demandez à mademoiselle Beauvisage qui elle prendrait pour mari, si elle était condamnée à choisir parmi les gens ici présents, elle ne vous répondrait jamais ! ... Laissez au pouvoir sa coquetterie. Soyez tranquilles, mesdemoiselles, vous allez savoir, dans dix minutes, si l’inconnu est un comte ou un commis-voyageur.
 
=== CHAPITRE XII DESCRIPTION D’UNE PARTIE DE L’INCONNU ===
Antonin Goulard quitta le petit groupe des demoiselles, car il s’y trouvait, outre mademoiselle Berton, fille du receveur des contributions, jeune personne insignifiante qui jouait le rôle de satellite auprès de Cécile et d’Ernestine, mademoiselle Herbelot, la sœur du second notaire d’Arcis, vieille fille de trente ans, aigre, pincée et mise comme toutes les vieilles filles. Elle portait, sur une robe en alépine verte, un fichu brodé dont les coins, ramenés sur la taille par devant, étaient noués à la mode qui régnait sous la Terreur.
 
- Julien, dit le sous-préfet dans l’antichambre à son domestique, toi qui as servi pendant six mois à Gondreville, tu sais comment est faite une couronne de comte ?
 
- Il y a des perles sur les neuf pointes.
 
- Eh bien ! donne un coup de pied au Mulet et tâche d’y donner un coup d’œil au tilbury du monsieur qui y loge ; puis viens me dire ce qui s’y trouvera peint. Enfin fais bien ton métier, récolte tous les cancans... Si tu vois le domestique, demande-lui à quelle heure monsieur le comte peut recevoir le sous-préfet demain, dans le cas où tu verrais les neuf pointes à perles. Ne bois pas, ne cause pas, reviens promptement, et quand tu seras revenu, fais-moi-le savoir en te montrant à la porte du salon...
 
- Oui, monsieur le sous-préfet.
 
L’auberge du Mulet, comme on l’a déjà dit, occupe sur la place le coin opposé à l’angle du mur de clôture des jardins de la maison Marion, de l’autre côté de la route de Brienne. Ainsi, la solution du problème devait être immédiate. Antonin Goulard revint prendre sa place auprès de mademoiselle Beauvisage.
 
- Nous avions tant parlé hier, ici, de l’étranger, disait alors madame Mollot, que j’ai rêvé de lui toute la nuit...
 
- Ah ! ah ! dit Vinet, vous rêvez encore aux inconnus, belle dame ?
 
- Vous êtes un impertinent ; si je voulais, je vous ferais rêver de moi ! répliqua-t-elle. Ce matin donc, en me levant...
 
Il n’est pas inutile de faire observer que madame Mollot passe à Arcis pour une femme d’esprit, c’est-à-dire qu’elle s’exprime si facilement, qu’elle abuse de ses avantages. Un Parisien, égaré dans ces parages comme l’était l’inconnu, l’aurait peut-être trouvé excessivement bavarde.
-... Je fais, comme de raison, ma toilette, et je regarde machinalement devant moi ! ...
 
- Par la fenêtre..., dit Antonin Goulard.
 
- Mais oui, mon cabinet de toilette donne sur la place. Or, vous savez que Poupart a mis l’inconnu dans une des chambres dont les fenêtres sont en face des miennes...
 
- Une chambre, maman ? ... dit Ernestine. Le comte occupe trois chambres ! ... Le petit domestique, habillé tout en noir, est dans la première. On a fait comme un salon de la seconde, et l’inconnu couche dans la troisième.
 
- Il a donc la moitié des chambres du Mulet, dit mademoiselle Herbelot.
 
- Enfin, mesdemoiselles, qu’est-ce que cela fait à sa personne ? dit aigrement madame Mollot fâchée d’être interrompue par les demoiselles. Il s’agit de sa personne.
 
- N’interrompez pas l’orateur, dit Olivier Vinet.
 
- Comme j’étais baissée...
 
- Assise, dit Antonin Goulard.
 
- Madame était comme elle devait être, reprit Vinet, elle faisait sa toilette et regardait le Mulet ! ...
 
En province, ces plaisanteries sont prisées, car on s’est tout dit depuis trop long-temps pour ne pas avoir recours aux bêtises dont s’amusaient nos pères avant l’introduction de l’hypocrisie anglaise, une de ces marchandises contre lesquelles les douanes sont impuissantes.
 
- N’interrompez pas l’orateur, dit en souriant mademoiselle Beauvisage à Vinet avec qui elle échangea un sourire.
 
- Mes yeux se sont portés involontairement sur la fenêtre de la chambre où la veille s’était couché l’inconnu, je ne sais pas à quelle heure, par exemple, car je ne me suis endormie que longtemps après minuit... J’ai le malheur d’être unie à un homme qui ronfle à faire trembler les planchers et les murs... Si je m’endors la première, oh ! j’ai le sommeil si dur que je n’entends rien, mais si c’est Mollot qui part le premier, ma nuit est flambée...
 
- Il y a le cas où vous partez ensemble ! dit Achille Pigoult qui vint se joindre à ce joyeux groupe. Je vois qu’il s’agit de votre sommeil...
 
- Taisez-vous, mauvais sujet ! répliqua gracieusement madame Mollot.
 
- Comprends-tu ? dit Cécile à l’oreille d’Ernestine.
 
- Donc, à une heure après minuit, il n’était pas encore rentré ! dit madame Mollot.
 
- Il vous a fraudée ! Rentrer sans que vous le sachiez ! dit Achille Pigoult. Ah ! cet homme est très-fin, il nous mettra tous dans un sac, et nous vendra sur la place du Marché !
 
- À qui ? demanda Vinet.
 
- À une affaire ! À une idée ! À un système ! répondit le notaire à qui le substitut sourit d’un air fin.
 
- Jugez de ma surprise, reprit madame Mollot, en apercevant une étoffe d’une magnificence, d’une beauté, d’un éclat... Je me dis : il a sans doute une robe de chambre de cette étoffe de verre que nous sommes, allés voir à l’Exposition des produits de l’industrie. Alors je vais chercher ma lorgnette, et j’examine... Mais bon Dieu ! qu’est-ce que je vois ? ... Au-dessus de la robe de chambre, là où devrait être la tête, je vois une masse énorme, quelque chose comme un genou... Non, je ne peux pas vous dire quelle a été ma curiosité ! ...
 
- Je le conçois, dit Antonin.
 
- Non, vous ne le concevez pas, dit madame Mollot, car ce genou...
 
- Ah ! je comprends, dit Olivier Vinet en riant aux éclats, l’inconnu faisait aussi sa toilette, et vous avez vu ses deux genoux...
 
- Mais non ! s’écria madame Mollot, vous me faites dire des incongruités. L’inconnu était debout, il tenait une éponge au-dessus d’une immense cuvette, et vous en serez pour vos mauvaises plaisanteries, monsieur Olivier. J’aurais bien reconnu ce que vous croyez...
 
- Oh ! reconnu, madame, vous vous compromettez ! ... dit Antonin Goulard.
 
- Laissez-moi donc achever, dit madame Mollot. C’était sa tête ! Il se lavait la tête, et il n’a pas un seul cheveu...
 
- L’imprudent ! dit Antonin Goulard. Il ne vient certes pas ici avec des idées de mariage. Ici, pour se marier, il faut avoir des cheveux... C’est très-demandé.
 
- J’ai donc raison de dire que notre inconnu doit avoir cinquante ans. On ne prend guère perruque qu’à cet âge. Et en effet, de loin, l’inconnu, sa toilette finie, a ouvert sa fenêtre, je l’ai revu muni d’une superbe chevelure noire, et il m’a lorgnée quand je me suis mise à mon balcon. Ainsi, ma chère Cécile, vous ne prendrez pas ce monsieur-là pour héros de votre roman.
 
- Pourquoi pas ? les gens de cinquante ans ne sont pas à dédaigner, quand ils sont comtes, reprit Ernestine.
 
- Il a peut-être des cheveux, dit malicieusement Olivier Vinet, et alors il serait très-mariable. La question serait de savoir s’il a montré sa tête nue à madame Mollot, ou...
 
- Taisez-vous, dit madame Mollot.
 
Antonin Goulard s’empressa de dépêcher le domestique de madame Marion au Mulet, en lui donnant un ordre pour Julien.
 
- Mon Dieu ! que fait l’âge d’un mari, dit mademoiselle Herbelot.
 
- Pourvu qu’on en ait un, ajouta le substitut qui se faisait redouter par sa méchanceté froide et ses railleries.
 
- Mais, répliqua la vieille fille, en sentant l’épigramme, j’aimerais mieux un homme de cinquante ans, indulgent et bon, plein d’attention pour sa femme, qu’un jeune homme de vingt et quelques années qui serait sans cœur, dont l’esprit mordrait tout le monde, même sa femme.
 
- Ceci, dit Olivier Vinet, est bon pour la conversation, car pour aimer mieux un quinquagénaire qu’un adulte, il faut les avoir à choisir.
 
- Oh ! dit madame Mollot pour arrêter cette lutte de la vieille fille et du jeune Vinet qui allait toujours trop loin, quand une femme a l’expérience de la vie, elle sait qu’un mari de cinquante ans ou de vingt-cinq ans c’est absolument la même chose quand il n’est qu’estimé... L’important dans le mariage, c’est les convenances qu’on y cherche. Si mademoiselle Beauvisage veut aller à Paris, y faire figure, et à sa place je penserais ainsi, je ne prendrais certainement pas mon mari dans la ville d’Arcis... Si j’avais eu la fortune qu’elle aura, j’aurais très-bien accordé ma main à un comte, à un homme qui m’aurait mise dans une haute position sociale, et je n’aurais pas demandé à voir son extrait de naissance.
 
- Il vous eût suffi de le voir à sa toilette, dit tout bas Vinet à madame Mollot.
 
- Mais le roi fait des comtes, madame ! vint dire madame Marion qui depuis un moment surveillait le cercle des jeunes filles.
 
- Ah ! madame, répliqua Vinet, il y a des jeunes filles qui aiment les comtes faits...
 
- Hé bien ! monsieur Antonin, dit alors Cécile en riant du sarcasme d’Olivier Vinet, nos dix minutes sont passées, et nous ne savons pas si l’inconnu est comte.
 
- Le gouvernement doit être infaillible ! dit Olivier Vinet en regardant Antonin.
 
- Je vais tenir ma promesse, répliqua le sous-préfet en voyant apparaître à la porte du salon la tête de son domestique.
 
Et il quitta de nouveau sa place près de Cécile.
 
- Vous parlez de l’étranger, dit madame Marion. Sait-on quelque chose sur lui ?
 
- Non, madame, répondit Achille Pigoult ; mais il est, sans le savoir, comme un athlète dans un cirque, le centre des regards de deux mille habitants. Moi, je sais quelque chose, ajouta le petit notaire.
 
- Ah ! dites, monsieur Achille ? demanda vivement Ernestine.
 
- Son domestique s’appelle Paradis ! ...
 
- Paradis, s’écria mademoiselle Herbelot.
 
- Paradis, ripostèrent toutes les personnes qui formaient le cercle.
 
- Peut-on s’appeler Paradis ? demanda madame Herbelot en venant prendre place à côté de sa belle-sœur.
 
- Cela tend, reprit le petit notaire, à prouver que son maître est un ange, car lorsque son domestique le suit... vous comprenez...
 
- C’est le chemin du Paradis ! Il est très joli celui-là, dit madame Marion qui tenait à mettre Achille Pigoult dans les intérêts de son neveu.
 
=== CHAPITRE XIII OÙ L’ÉTRANGER TIENT TOUT CE QUE PROMET L’INCONNU ===
 
- Monsieur, disait dans la salle à manger, le domestique d’Antonin à son maître, le tilbury est armoirié...
 
- Armoirié ! ...
 
- Et, monsieur, allez, les armes sont joliment drôles ! il y a dessus une couronne à neuf pointes, et des perles...
 
- C’est un comte !
 
- On y voit un monstre ailé, qui court à tout brésiller, absolument comme un postillon qui aurait perdu quelque chose ! Et voilà ce qui est écrit sur la banderolle, dit-il en prenant un papier dans son gousset. Mademoiselle Anicette, la femme de chambre de la princesse de Cadignan, qui venait d’apporter, en voiture, bien entendu, (le chariot de Cinq-Cygne est devant le Mulet ) une lettre à ce monsieur, m’a copié la chose...
 
- Donne !
 
Le sous-préfet lut :
S’il n’était pas assez fort en blason français pour connaître la maison qui portait cette devise, Antonin pensa que les Cinq-Cygne ne pouvaient donner leur chariot, et la princesse de Cadignan envoyer un exprès que pour un personnage de la plus haute noblesse.
 
- Ah ! tu connais la femme de chambre de la princesse de Cadignan ! ... Tu es un homme heureux... dit Antonin à son domestique.
 
Julien, garçon du pays, après avoir servi six mois à Gondreville, était entré chez monsieur le sous-préfet qui voulait avoir un domestique bien stylé.
 
- Mais, monsieur, Anicette est la filleule de mon père. Papa qui voulait du bien à cette petite dont le père est mort, l’a envoyée à Paris, pour y être couturière, parce que ma mère ne pouvait pas la souffrir.
 
- Est-elle jolie ?
 
- Assez, monsieur le sous-préfet. À preuve qu’à Paris elle a eu des malheurs ; mais enfin, comme elle a des talents, qu’elle sait faire des robes, coiffer, elle est entrée chez la princesse par la protection de monsieur Marin, le premier valet de chambre de monsieur le duc de Maufrigneuse...
 
- Que t’a-t-elle dit de Cinq-Cygne ? Y a-t-il beaucoup de monde ?
 
- Beaucoup, monsieur. Il y a la princesse et monsieur d’Arthez... le duc de Maufrigneuse et la duchesse, le jeune marquis... Enfin, le château est plein... Monseigneur l’évêque de Troyes y est attendu ce soir...
 
- Monseigneur Troubert ? ... Ah ! je voudrais bien savoir s’il y restera quelque temps...
 
- Anicette le croit, et elle croit que monseigneur vient pour le comte qui loge au Mulet. On attend encore du monde. Le cocher a dit qu’on parlait beaucoup des élections... Monsieur le président Michu doit y aller passer quelques jours...
 
- Tâche de faire venir cette femme de chambre en ville, sous prétexte d’y chercher quelque chose... Est-ce que tu as des idées sur elle ?
 
- Si elle avait quelque chose à elle, je ne dis pas ! ... Elle est bien finaude.
 
- Dis-lui de venir te voir, à la sous-préfecture ?
 
- Oui, monsieur, j’y vas.
 
- Ne lui parle pas de moi ! elle ne viendrait point, propose-lui une place avantageuse...
 
- Ah ! monsieur... j’ai servi à Gondreville.
 
- Tu ne sais pas pourquoi ce message de Cinq-Cygne à cette heure, car il est neuf heures et demie...
 
- Il parait que c’est quelque chose de bien pressé, car le comte qui revenait de Gondreville...
 
- L’étranger est allé à Gondreville ? ...
 
- Il y a dîné ! monsieur le sous-préfet. Et, vous allez voir, c’est à faire rire ! Le petit domestique est, parlant par respect, soûl comme une grive ! Il a bu tant de vin de Champagne à l’office, qu’il ne se tient pas sur ses jambes, on l’aura poussé par plaisanterie à boire.
 
- Eh bien ! le comte ?
 
- Le comte, qu’était couché, quand il a lu la lettre, s’est levé ; maintenant il s’habille. On attelait le tilbury. Le comte va passer la soirée à Cinq-Cygne.
 
- C’est alors un bien grand personnage ?
 
- Oh ! oui, monsieur ; car Gothard, l’intendant de Cinq-Cygne, est venu ce matin voir son beau-frère Poupart, et lui a recommandé la plus grande discrétion en toute chose sur ce monsieur, et de le servir comme si c’était un roi...
 
- Vinet aurait-il raison ? se dit le sous-préfet. Y aurait-il quelque conspiration ? ...
 
- C’est le duc Georges de Maufrigneuse qui a envoyé monsieur Gothard au Mulet. Si Poupart est venu ce matin, ici, à cette assemblée, c’est que ce comte a voulu qu’il y allât. Ce monsieur dirait à monsieur Poupart d’aller ce soir à Paris, il partirait... Gothard a dit à son beau-frère de tout confondre pour ce monsieur-là, et de se moquer des curieux.
 
- Si tu peux avoir Anicette, ne manque pas à m’en prévenir ! ... dit Antonin.
 
- Mais je peux bien l’aller voir à Cinq-Cygne, si monsieur veut m’envoyer chez lui au Val-Preux.
 
- C’est une idée. Tu profiteras du chariot pour t’y rendre... Mais qu’as-tu à dire du petit domestique ?
 
- C’est un crâne que ce petit garçon ! Monsieur le sous-préfet. Figurez-vous, monsieur, que gris comme il est, il vient de partir sur le magnifique cheval anglais de son maître, un cheval de race qui fait sept lieues à l’heure, pour porter une lettre à Troyes, afin qu’elle soit à Paris demain... Et ça n’a que neuf ans et demi ! Qu’est-ce que ce sera donc à vingt ans ? ...
 
Le sous-préfet écouta machinalement ce dernier commérage admiratif. Et alors Julien bavarda pendant quelques minutes. Antonin Goulard écoutait Julien, tout en pensant à l’inconnu.
 
- Attends, dit le sous-préfet à son domestique.
 
- Quel gâchis ! ... se disait-il en revenant à pas lents. Un homme qui dîne avec le comte de Gondreville et qui passe la nuit à Cinq-Cygne ! ... En voilà des mystères ! ...
 
- Eh bien ! lui cria le cercle de mademoiselle Beauvisage tout entier quand il reparut.
 
- Eh bien ! c’est un comte, et de vieille roche, je vous en réponds !
 
- Oh ! comme je voudrais le voir ! s’écria Cécile.
 
- Mademoiselle, dit Antonin en souriant et en regardant avec malice madame Mollot, il est grand et bien fait, et il ne porte pas perruque ! ... Son petit domestique était gris comme les vingt-deux cantons, on l’avait abreuvé de vin de Champagne à l’office de Gondreville, et cet enfant de neuf ans a répondu avec la fierté d’un vieux laquais à Julien, qui lui parlait de la perruque de son maître : Mon maître, une perruque ! je le quitterais... Il se teint les cheveux, c’est bien assez !
 
- Votre lorgnette grossit beaucoup les objets, dit Achille Pigoult à madame Mollot qui se mit à rire.
 
- Enfin, le tigre du beau comte, gris comme il est, court à Troyes à cheval porter une lettre, et il y va malgré la nuit, en cinq quarts d’heure.
 
- Je voudrais voir le tigre ! moi, dit Vinet.
 
- S’il a dîné à Gondreville, dit Cécile, nous saurons qui est ce comte ; car mon grand-papa y va demain matin.
 
- Ce qui va vous sembler étrange, dit Antonin Goulard, c’est qu’on vient de dépêcher de Cinq-Cygne à l’inconnu mademoiselle Anicette, la femme de chambre de la princesse de Cadignan, et qu’il y va passer la soirée...
 
- Ah ! çà, dit Olivier Vinet, ce n’est plus un homme, c’est un diable, un phénix ! Il serait l’ami des deux châteaux, il poculerait...
 
- Ah ! fi ! monsieur, dit madame Mollot, vous avez des mots...
 
- Il poculerait est de la plus haute latinité, madame, reprit gravement le substitut ; il poculerait donc chez le roi Louis-Philippe le matin, et banqueterait le soir à Holy-Rood chez Charles X. Il n’y a qu’une raison qui puisse permettre à un chrétien d’aller dans les deux camps, chez les Montecchi et les Capuletti ! ... Ah ! je sais qui est cet inconnu. C’est...
 
- C’est ? ... demanda-t-on de toue côtés.
 
- Le directeur des chemins de fer de Paris à Lyon, ou de Paris à Dijon, ou de Montereau à Troyes.
 
- C’est vrai ! dit Antonin. Vous y êtes ! il n’y a que la banque, l’industrie ou la spéculation qui puissent être bien accueillies partout.
 
- Oui, dans ce moment-ci, les grands noms, les grandes familles, la vieille et la jeune pairies arrivent au pas de charge dans les commandites ! dit Achille Pigoult.
 
- Les francs attirent les Francs, repartit Olivier Vinet sans rire.
 
- Vous n’êtes guères l’olivier de la paix, dit madame Mollot en souriant.
 
- Mais n’est-ce pas démoralisant de voir les noms des Verneuil, des Maufrigneuse et des d’Hérouville accolés à ceux des du Tillet et des Nucingen dans des spéculations cotées à la Bourse.
 
- Notre inconnu doit être décidément un chemin de fer en bas-âge, dit Olivier Vinet.
 
- Eh bien ! tout Arcis va demain être cen dessus dessous, dit Achille Pigoult. Je vais voir ce monsieur pour être le notaire de la chose ! Il y aura deux mille actes à faire.
 
- Notre roman devient une locomotive, dit tristement Ernestine à Cécile.
 
- Un comte doublé d’un chemin de fer, reprit Achille Pigoult, n’en est que plus conjugal. Mais est-il garçon ?
 
- Eh ! je saurai cela demain par grand-papa, dit Cécile avec un enthousiasme de parade.
 
- Oh ! la bonne plaisanterie ! s’écria madame Marion, avec un rire forcé. Comment, Cécile, ma petite chatte, vous pensez à l’inconnu ! ...
 
- Mais le mari, c’est toujours l’inconnu, dit vivement Olivier Vinet en faisant à mademoiselle Beauvisage un signe qu’elle comprit à merveille.
 
- Pourquoi ne penserais-je pas à lui ? demanda Cécile, ce n’est pas compromettant. Puis c’est, disent ces messieurs, ou quelque grand spéculateur, ou quelque grand seigneur... Ma foi ! l’un et l’autre me vont. J’aime Paris ! Je veux avoir voiture, hôtel, loge aux Italiens, etc.
 
- C’est cela ! dit Olivier Vinet, quand on rêve, il ne faut se rien refuser. D’ailleurs, moi, si j’avais le bonheur d’être votre frère, je vous marierais au jeune marquis de Cinq-Cygne qui me paraît un petit gaillard à faire joliment danser les écus et à se moquer des répugnances de sa mère pour les acteurs du grand drame où le père de notre président a péri si malheureusement.
 
- Il vous serait plus facile de devenir premier ministre ! ... dit madame Marion, il n’y aura jamais d’alliance entre la petite-fille de Grévin et les Cinq-Cygne ! ...
 
- Roméo a bien failli épouser Juliette ! dit Achille Pigoult, et mademoiselle est plus belle que...
 
- Oh ! si vous nous citez l’opéra ! dit naïvement Herbelot le notaire qui venait de finir son whist.
 
- Mon confrère, dit Achille Pigoult, n’est pas fort sur l’histoire du moyen-âge...
 
- Viens, Malvina ! dit le gros notaire sans rien répondre à son jeune confrère.
 
- Dites donc, monsieur Antonin, demanda Cécile au sous-préfet, vous avez parlé d’Anicette, la femme de chambre de la princesse de Cadignan ? ... la connaissez-vous ?
 
- Non, mais Julien la connaît, c’est la filleule de son père, et ils sont très-bien ensemble.
 
- Oh ! tâchez donc, par Julien, de nous l’avoir, maman ne regarderait pas aux gages...
 
- Mademoiselle ! entendre, c’est obéir, dit-on en Asie aux despotes, répliqua le sous-préfet. Pour vous servir, vous allez voir comment je procède !
 
Il sortit pour donner l’ordre à Julien de rejoindre le chariot qui retournait à Cinq-Cygne et de séduire à tout prix Anicette.
En ce moment, Simon Giguet, qui venait d’achever ses courbettes en paroles à tous les gens influents d’Arcis, et qui se regardait comme sûr de son élection, vint se joindre au cercle qui entourait Cécile et mademoiselle Mollot. La soirée était assez avancée. Dix heures sonnaient. Après avoir énormément consommé de gâteaux, de verres d’orgeat, de punch, de limonades et de sirops variés, ceux qui n’étaient venus chez madame Marion, ce jour-là, que pour des raisons politiques, et qui n’avaient pas l’habitude de ces planches, pour eux aristocratiques, s’en allèrent d’autant plus promptement qu’ils ne se couchaient jamais si tard. La soirée allait donc prendre un caractère d’intimité. Simon Giguet espéra pouvoir échanger quelques paroles avec Cécile, et il la regarda en conquérant. Ce regard blessa Cécile.
 
- Mon cher, dit Antonin à Simon en voyant briller sur la figure de son ami l’auréole du succès, tu viens dans un moment où les gens d’Arcis ont tort...
 
- Très-tort, dit Ernestine à qui Cécile poussa le coude. Nous sommes folles, Cécile et moi, de l’inconnu ; nous nous le disputons !
 
- D’abord, ce n’est plus un inconnu, dit Cécile, c’est un comte !
 
- Quelque farceur ! répliqua Simon Giguet d’un air de mépris.
 
- Diriez-vous cela, monsieur Simon, répondit Cécile piquée, en face à un homme à qui la princesse de Cadignan vient d’envoyer ses gens, qui a dîné à Gondreville aujourd’hui, qui va passer la soirée ce soir chez la marquise de Cinq-Cygne ?
 
Ce fut dit si vivement et d’un ton si dur, que Simon en fut déconcerté.
 
- Ah ! mademoiselle, dit Olivier Vinet, si l’on se disait en face ce que nous disons tous les uns des autres en arrière, il n’y aurait plus de société possible. Les plaisirs de la société, surtout en province, consistent à se dire du mal les uns des autres...
 
- Monsieur Simon est jaloux de ton enthousiasme pour le comte inconnu, dit Ernestine.
 
- Il me semble, dit Cécile, que monsieur Simon n’a le droit d’être jaloux d’aucune de mes affections...
 
Sur ce mot, accentué de manière à foudroyer Simon, Cécile se leva ; chacun lui laissa le passage libre, et elle alla rejoindre sa mère qui terminait ses comptes au whist.
 
- Ma petite ! s’écria madame Marion en courant après l’héritière, il me semble que vous êtes bien dure pour mon pauvre Simon !
 
- Qu’a-t-elle fait, cette chère petite chatte ? demanda madame Beauvisage.
 
- Maman, monsieur Simon a souffleté mon inconnu du mot de farceur !
 
Simon suivit sa tante, et arriva sur le terrain de la table à jouer. Les quatre personnages dont les intérêts étaient si graves se trouvèrent alors réunis au milieu du salon, Cécile et sa mère d’un côté de la table, madame Marion et son neveu de l’autre.
 
- En vérité, madame, dit Simon Giguet, avouez qu’il faut avoir bien envie de trouver des torts à quelqu’un pour se fâcher de ce que je viens de dire d’un monsieur dont parle tout Arcis, et qui loge au Mulet ...
 
- Est-ce que vous trouvez qu’il vous fait concurrence ? dit en plaisantant madame Beauvisage.
 
- Je lui en voudrais, certes, beaucoup, s’il était cause de la moindre mésintelligence entre mademoiselle Cécile et moi, dit le candidat en regardant la jeune fille d’un air suppliant.
 
- Vous avez eu, monsieur, un ton tranchant en lançant votre arrêt, qui prouve que vous serez très-despote, et vous avez raison, si vous voulez être ministre, il faut beaucoup trancher...
 
En ce moment, madame Marion prit madame Beauvisage par le bras et l’emmenait sur un canapé. Cécile, se voyant seule, rejoignit le cercle où elle était assise, afin de ne pas écouter la réponse que Simon pouvait faire, et le candidat resta très-sot devant la table où il s’occupa machinalement à jouer avec les fiches.
 
- Il a des fiches de consolation, dit Olivier Vinet qui suivait cette petite scène.
 
Ce mot, quoique dit à voix basse, fut entendu de Cécile, qui ne put s’empêcher d’en rire.
 
- Ma chère amie, disait tout bas madame Marion à madame Beauvisage, vous voyez que rien maintenant ne peut empêcher l’élection de mon neveu.
 
- J’en suis enchantée pour vous et pour la Chambre des députés, dit Séverine.
 
- Mon neveu, ma chère, ira très-loin... Voici pourquoi : sa fortune à lui, celle que lui laissera son père et la mienne, feront environ trente mille francs de rentes. Quand on est député, que l’on a cette fortune, on peut prétendre à tout...
 
- Madame, il aura notre admiration, et nos vœux le suivront dans sa carrière ; mais...
 
- Je ne vous demande pas de réponse ! dit vivement madame Marion en interrompant son amie. Je vous prie seulement de réfléchir à cette proposition. Nos enfants se conviennent-ils ? pouvons-nous les marier ? nous habiterons Paris pendant tout le temps des sessions ; et qui sait si le député d’Arcis n’y sera pas fixé par une belle place dans la magistrature... Voyez le chemin qu’a fait monsieur Vinet, de Provins. On blâmait mademoiselle de Chargebœuf de l’avoir épousé, la voilà bientôt femme d’un Garde-des-Sceaux, et monsieur Vinet sera pair de France quand il le voudra.
 
- Madame, je ne suis pas maîtresse de marier ma fille à mon goût. D’abord son père et moi nous lui laissons la pleine liberté de choisir. Elle voudrait épouser l’ inconnu que, pourvu que ce soit un homme convenable, nous lui accorderions notre consentement. Puis Cécile dépend entièrement de son grand-père, qui lui donnera au contrat un hôtel à Paris, l’hôtel de Beauséant, qu’il a, depuis dix ans, acheté pour nous, et qui vaut aujourd’hui huit cent mille francs. C’est l’un des plus beaux du faubourg Saint-Germain. En outre, il a deux cent mille francs en réserve pour les frais d’établissement. Un grand-père qui se conduit ainsi et qui déterminera ma belle-mère à faire aussi quelques sacrifices pour sa petite-fille, en vue d’un mariage convenable, a droit de conseil...
 
- Certainement ! dit madame Marion stupéfaite de cette confidence qui rendait le mariage de son fils d’autant plus difficile avec Cécile.
 
- Cécile n’aurait rien à attendre de son grand-père Grévin, reprit madame Beauvisage, qu’elle ne se marierait pas sans le consulter. Le gendre que mon père avait choisi vient de mourir ; j’ignore ses nouvelles intentions. Si vous avez quelques propositions à faire, allez voir mon père.
 
- Eh ! bien, j’irai, dit madame Marion.
 
Madame Beauvisage fit un signe à Cécile, et toutes deux elles quittèrent le salon.
Après quelques tours de promenade, Simon Giguet vint se joindre aux promeneurs et emmena son camarade de collége Antonin au-delà de l’avenue, du côté de la place, et d’un air mystérieux :
 
- Tu dois rester fidèle à un vieux camarade qui veut te faire donner la rosette d’officier et une préfecture, lui dit-il.
 
- Tu commences déjà ta carrière politique, dit Antonin en riant, tu veux me corrompre, enragé puritain ?
 
- Veux-tu me seconder ?
 
- Mon cher, tu sais bien que Bar-sur-Aube vient voter ici. Qui peut garantir une majorité dans ces circonstances-là ? Mon collègue de Bar-sur-Aube se plaindrait de moi si je ne faisais pas les mêmes efforts que lui dans le sens du gouvernement, et ta promesse est conditionnelle, tandis que ma destitution est certaine.
 
- Mais je n’ai pas de concurrents...
 
- Tu le crois, dit Antonin ; mais
 
Il s’en présentera, garde-toi d’en douter.
 
- Et ma tante, qui sait que je suis sur des charbons ardents, et qui ne vient pas ! ... s’écria Giguet. Oh ! voici trois heures qui peuvent compter pour trois années...
 
Et son secret lui échappa ! Il avoua à son ami que madame Marion était allée le proposer au vieux Grévin comme le prétendu de Cécile.
En ce moment, l’inconnu revenait du château de Cinq-Cygne où vraisemblablement il avait passé la nuit. Goulard résolut d’éclaircir par lui-même le mystère dans lequel s’enveloppait l’inconnu qui, physiquement, était enveloppé dans cette petite redingote en gros drap, appelée paletot, et alors à la mode. Un manteau jeté sur les pieds de l’inconnu comme une couverture, empêchait de voir le corps. Enfin, un énorme cache-nez en cachemire rouge montait jusques sur les yeux. Le chapeau crânement mis sur le côté, n’avait cependant rien de ridicule. Jamais un mystère ne fut si mystérieusement emballé, entortillé.
 
- Gare ! cria le tigre qui précédait à cheval le tilbury. Papa Poupart ! ouvrez ! cria-t-il d’une voix aigrelette.
 
Les trois domestiques du Mulet s’attroupèrent et le tilbury fila sans que personne pût voir un seul des traits de l’inconnu. Le sous-préfet suivit le tilbury et vint sur le seuil de la porte de l’auberge.
 
- Madame Poupart, dit Antonin, voulez-vous demander à votre monsieur... monsieur ! ...
 
- Je ne sais pas son nom, dit la sœur de Gothard.
 
- Vous avez tort ! les ordonnances de police sont formelles, et monsieur Groslier ne badine pas, comme tous les commissaires de police qui n’ont rien à faire...
 
- Les aubergistes n’ont jamais de torts en temps d’élection, dit le tigre qui descendait de cheval.
 
- Je vais aller répéter ce mot à Vinet, se dit le sous-préfet. - Va demander à ton maître s’il peut recevoir le sous-préfet d’Arcis.
 
Et Antonin Goulard rejoignit les trois promeneurs qui s’étaient arrêtés au bout de l’Avenue en voyant le sous-préfet en conversation avec le tigre, illustre déjà dans Arcis par son nom et par ses reparties.
 
- Monsieur prie monsieur le sous-préfet de monter, il sera charmé de le recevoir, vint dire Paradis au sous-préfet quelques instants après.
 
- Mon petit, lui dit Olivier, combien ton maître donne-t-il par an, à un garçon de ton poil et de ton esprit...
 
- Donner, monsieur ? ... Pour qui nous prenez-vous ? Monsieur le comte se laisse carotter... et je suis content.
 
- Cet enfant est à bonne école, dit Frédéric Marest.
 
- La haute école ! monsieur le procureur du roi, répliqua Paradis en laissant les cinq amis étonnés de son aplomb.
 
- Quel Figaro ! s’écria Vinet.
 
- Faut pas nous rabaisser, répliqua l’enfant. Mon maître m’appelle petit Robert-Macaire. Depuis que nous savons nous faire des rentes, nous sommes Figaro, plus l’argent.
 
- Que gruges-tu donc ?
 
- Il y a des courses où je gagne mille écus... sans vendre mon maître, monsieur...
 
- Enfant sublime ! dit Vinet. Il connaît le turf.
 
- Et tous les gentlemen riders, dit l’enfant en montrant la langue à Vinet.
 
- Le chemin de Paradis mène loin ! ... dit Frédéric Marest.
 
=== CHAPITRE XV INTERROGATOIRE SUBI PAR L’INCONNU ===
Introduit par l’hôte du Mulet, Antonin Goulard trouva l’inconnu dans la pièce de laquelle il avait fait un salon, et il se vit sous le coup d’un lorgnon tenu de la façon la plus impertinente.
 
- Monsieur, dit Antonin Goulard avec une espèce de hauteur, je viens d’apprendre, par la femme de l’aubergiste, que vous refusez de vous conformer aux ordonnances de police, et comme je ne doute pas que vous ne soyez une personne distinguée, je viens moi-même...
 
- Vous vous nommez Goulard ? ... demanda l’inconnu d’une voix de tête.
 
- Je suis le sous-préfet, monsieur... répondit Antonin Goulard.
 
- Votre père n’appartenait-il pas aux Simeuse ? ...
 
- Et moi, monsieur, j’appartiens au gouvernement, voilà la différence des temps...
 
- Vous avez un domestique nommé Julien qui veut enlever la femme de chambre de la princesse de Cadignan ? ...
 
- Monsieur, je ne permets à personne de me parler ainsi, dit Goulard, vous méconnaissez mon caractère...
 
- Et vous voulez savoir le mien ! riposta l’inconnu. Je me fais donc connaître... On peut mettre sur le livre de l’aubergiste : Impertinent, Venant de Paris, Questionneur, Age douteux, Voyageant pour son plaisir. Ce serait une innovation très-goûtée en France, que d’imiter l’Angleterre dans sa méthode de laisser les gens aller et venir selon leur bon plaisir, sans les tracasser, leur demander à tout moment des papiers ... Je suis sans passe-port, que ferez-vous ?
 
- Monsieur, le procureur du roi est là, sous les tilleuls.., dit le sous-préfet.
 
- Monsieur Marest ! ... vous lui souhaiterez le bonjour de ma part...
 
- Mais qui êtes-vous ? ...
 
- Ce que vous voudrez que je sois, mon cher monsieur Goulard, dit l’inconnu, car c’est vous qui déciderez en quoi je serai dans cet Arrondissement. Donnez-moi un bon conseil sur ma tenue ? Tenez, lisez.
 
Et l’inconnu tendit au sous-préfet une lettre ainsi conçue :
Cette lettre était écrite et signée par le préfet.
 
- Vous avez fait de la prose sans le savoir ! dit l’inconnu en reprenant la lettre.
 
Antonin Goulard, déjà frappé par l’air gentilhomme et les manières de ce personnage, devint respectueux.
 
- Et comment, monsieur ? demanda le sous-préfet.
 
- En voulant débaucher Anicette... Elle est venue nous dire les tentatives de corruption de Julien, que vous pourriez nommer Julien l’Apostat, car il a été vaincu par le jeune Paradis, mon tigre, et il a fini par avouer que vous souhaitiez faire entrer Anicette au service de la plus riche maison d’Arcis. Or, comme la plus riche maison d’Arcis est celle des Beauvisage, je ne doute pas que ce ne soit mademoiselle Cécile qui veut jouir de ce trésor.
 
- Oui, monsieur.
 
- Eh bien ! Anicette entrera ce matin au service des Beauvisage !
 
Il siffla. Paradis se présenta si rapidement que l’inconnu lui dit :
 
- Tu écoutais !
 
- Malgré moi, monsieur le comte ; les cloisons sont en papier... Si monsieur le comte le veut, j’irai dans une chambre en haut...
 
- Non, tu peux écouter, c’est ton droit... C’est à moi à parler bas quand je ne veux pas que tu connaisses mes affaires... Tu vas retourner à Cinq-Cygne, et tu remettras de ma part cette pièce de vingt francs à la petite Anicette... - Julien aura l’air de l’avoir séduite pour votre compte. Cette pièce d’or signifie qu’elle peut suivre Julien, dit l’inconnu en se tournant vers Goulard. Anicette ne sera pas inutile au succès de notre candidat...
 
- Anicette ? ...
 
- Voici, monsieur le sous-préfet, trente-deux ans que les femmes de chambre me servent... J’ai eu ma première aventure à treize ans, absolument comme le Régent, le trisaïeul de notre roi... Connaissez-vous la fortune de cette demoiselle Beauvisage ?
 
- On ne peut pas la connaître, monsieur ; car hier, chez madame Marion, madame Séverine a dit que monsieur Grévin, le grand-père de Cécile, donnerait à sa petite-fille l’hôtel de Beauséant et deux cent mille francs en cadeau de noces...
 
Les yeux de l’inconnu n’exprimèrent aucune surprise, il eut l’air de trouver cette fortune très-médiocre.
 
- Connaissez-vous bien Arcis ? demanda-t-il à Goulard.
 
- Je suis le sous-préfet et je suis né dans le pays.
 
- Eh bien ! comment peut-on y déjouer la curiosité ?
 
- Mais en y satisfaisant. Ainsi, monsieur le comte a son nom de baptême, qu’il le mette sur les registres avec son titre.
 
- Bien, le comte Maxime...
 
- Et si monsieur veut prendre la qualité d’administrateur du chemin de fer, Arcis sera content, et on peut l’amuser avec ce bâton flottant pendant quinze jours...
 
- Non, je préfère la condition d’irrigateur, c’est moins commun... Je viens pour mettre les terres de Champagne en valeur... Ce sera, mon cher monsieur Goulard, une raison de m’inviter à dîner chez vous avec les Beauvisage, demain... je tiens à les voir, à les étudier.
 
- Je suis trop heureux de vous recevoir, dit le sous-préfet ; mais je vous demande de l’indulgence pour les misères de ma maison...
 
- Si je réussis dans l’élection d’Arcis au gré des vœux de ceux qui m’envoient, vous serez préfet, mon cher ami, dit l’inconnu. Tenez, lisez, dit-il en tendant deux autres lettres à Antonin.
 
- C’est bien, monsieur le comte, dit Goulard en rendant les lettres.
 
- Récapitulez toutes les voix dont peut disposer le ministère, et surtout n’ayons pas l’air de nous entendre. Je suis un spéculateur et je me moque des élections ! ...
 
- Je vais vous envoyer le commissaire de police pour vous forcer à vous inscrire sur le livre de Poupart.
 
- C’est très-bien... Adieu, monsieur. Quel pays que celui-ci ? dit le comte à haute voix. On ne peut pas y faire un pas sans que tout le monde, jusqu’au sous-préfet, soit sur votre dos.
 
- Vous aurez à faire au commissaire de police, monsieur, dit Antonin.
 
On parla vingt minutes après d’une altercation survenue entre le sous-préfet et l’inconnu, chez madame Mollot.
 
- Eh bien ! de quel bois est le soliveau tombé dans notre marais ? dit Olivier Vinet à Goulard en le voyant revenir du Mulet.
 
- Un comte Maxime qui vient étudier le système géologique de la Champagne dans l’intention d’y trouver des sources minérales, répondit le sous-préfet d’un air dégagé.
 
- Dites des ressources, répondit Olivier.
 
- Il espère réunir des capitaux dans le pays ? ... dit monsieur Martener.
 
- Je doute que nos royalistes donnent dans ces mines-là, répondit Olivier Vinet en souriant.
 
- Que présumez-vous, d’après l’air et les gestes de madame Marion, dit le sous-préfet qui brisa la conversation en montrant Simon et sa tante en conférence.
 
Simon était allé au-devant de sa tante, et causait avec elle sur la place.
 
- Mais s’il était accepté, je crois qu’un mot suffirait pour le lui dire, répliqua le substitut.
 
- Eh bien ! dirent à la fois les deux fonctionnaires à Simon qui venait sous les tilleuls.
 
- Eh bien ! ma tante a bon espoir. Madame Beauvisage et le vieux Grévin, qui partait pour Gondreville, n’ont pas été surpris de notre demande, on a causé des fortunes respectives, on veut laisser Cécile entièrement libre de faire un choix. Enfin, madame Beauvisage a dit que, quant à elle, elle ne voyait pas d’objections contre une alliance de laquelle elle se trouvait très-honorée, qu’elle subordonnerait néanmoins sa réponse à ma nomination et peut-être à mon début à la Chambre, et le vieux Grévin a parlé de consulter le comte de Gondreville, sans l’avis de qui jamais il ne prenait de décision importante...
 
- Ainsi, dit nettement Goulard, tu n’épouseras pas Cécile, mon vieux !
 
- Et pourquoi ! s’écria Giguet ironiquement.
 
- Mon cher, madame Beauvisage va passer avec sa fille et son mari quatre soirées par semaine dans le salon de ta tante ; ta tante est la femme la plus comme il faut d’Arcis, elle est, quoiqu’il y ait vingt ans de différence entre elle et madame Beauvisage, l’objet de son envie, et tu crois que l’on ne doit pas envelopper un refus de quelques façons...
 
- Ne dire ni oui, ni non, reprit Vinet, c’est dire non, eu égard aux relations intimes de vos deux familles. Si madame Beauvisage est la plus grande fortune d’Arcis, madame Marion en est la femme la plus considérée ; car, à l’exception de la femme de notre président, qui ne voit personne, elle est la seule qui sache tenir un salon, elle est la reine d’Arcis. Madame Beauvisage paraît vouloir mettre de la politesse à son refus, voilà tout.
 
- Il me semble que le vieux Grévin s’est moqué de votre tante, mon cher, dit Frédéric Marest.
 
- Vous avez attaqué hier le comte de Gondreville, vous l’avez blessé, vous l’avez grièvement offensé, car Achille Pigoult l’a vaillamment défendu... et on veut le consulter sur votre mariage avec Cécile ? ...
 
- Il est impossible d’être plus narquois que le vieux père Grévin, dit Vinet.
 
- Madame Beauvisage est ambitieuse, répondit Goulard, et sait très-bien que sa fille aura deux millions ; elle veut être la belle-mère d’un ministre ou d’un ambassadeur, afin de trôner à Paris.
 
- Eh bien ! pourquoi pas ? dit Simon Giguet.
 
- Je te le souhaite, répondit le sous-préfet en regardant le substitut avec lequel il se mit à rire quand ils furent à quelques pas. Il ne sera pas seulement député ! dit-il à Olivier, le ministère a des intentions. Vous trouverez chez vous une lettre de votre père qui vous enjoint de vous assurer des personnes de votre ressort, dont les votes appartiennent au ministère, il y va de votre avancement, et il vous recommande la plus entière discrétion.
 
- Et pour qui devront voter nos huissiers, nos avoués, nos juges de paix, nos notaires ! fit le substitut.
 
- Pour le candidat que je vous nommerai...
 
- Mais comment savez-vous que mon père m’écrit et ce qu’il m’écrit ? ...
 
- Par l’inconnu...
 
- L’homme des mines !
 
- Mon cher Vinet, nous ne devons pas le connaître, traitons-le comme un étranger... Il a vu votre père à Provins, en y passant. Tout à l’heure, ce personnage m’a salué par un mot du préfet qui me dit de suivre, pour les élections d’Arcis, toutes les instructions que me donnera le comte Maxime. Je ne pouvais pas ne point avoir une bataille à livrer, je le savais bien ! Allons dîner ensemble et dressons nos batteries, il s’agit pour vous de devenir procureur du roi à Mantes, pour moi d’être préfet, et nous ne devons pas avoir l’air de nous mêler des élections, car nous sommes entre l’enclume et le marteau. Simon est le candidat d’un parti qui veut renverser le ministère actuel et qui peut réussir ; mais pour des gens aussi intelligents que nous, il n’y a qu’un parti à prendre ? ...
 
- Lequel ?
 
- Servir ceux qui font et défont les ministères... Et la lettre que l’on m’a montrée est d’un des personnages qui sont les compères de la pensée immuable.
 
Avant d’aller plus loin, il est nécessaire d’expliquer quel était ce mineur, et ce qu’il venait extraire de la Champagne.
Environ deux mois avant le triomphe de Simon Giguet comme candidat, à onze heures, dans un hôtel du faubourg Saint-Honoré, au moment où l’on servit le thé chez la marquise d’Espard, le chevalier d’Espard, son beau-frère, dit en posant sa tasse et en regardant le cercle formé autour de la cheminée :
 
- Maxime était bien triste, ce soir, ne trouvez-vous pas ? ...
 
- Mais, répondit Rastignac, sa tristesse est assez explicable, il a quarante-huit ans ; à cet âge, on ne se fait plus d’amis, et quand nous avons enterré de Marsay, Maxime a perdu le seul homme capable de le comprendre, de le servir et de se servir de lui...
 
- Il a sans doute quelques dettes pressantes, ne pourriez-vous pas le mettre à même de les payer ? dit la marquise à Rastignac.
 
En ce moment Rastignac était pour la seconde fois ministre, il venait d’être fait comte presque malgré lui ; son beau-père, le baron de Nucingen, avait été nommé pair de France, son frère était évêque, le comte de la Roche-Hugon, son beau-frère, était ambassadeur, et il passait pour être indispensable dans les combinaisons ministérielles à venir.
 
- Vous oubliez toujours, chère marquise, répondit Rastignac, que notre gouvernement n’échange son argent que contre de l’or, il ne comprend rien aux hommes.
 
- Maxime est-il homme à se brûler la cervelle ? demanda du Tillet.
 
- Ah ! tu le voudrais bien, nous serions quittes, répondit au banquier le comte Maxime de Trailles que chacun croyait parti.
 
Et le comte se dressa comme une apparition du fond d’un fauteuil placé derrière celui du chevalier d’Espard. Tout le monde se mit à rire.
 
- Voulez-vous une tasse de thé ? lui dit la jeune comtesse de Rastignac que la marquise avait priée de faire les honneurs à sa place.
 
- Volontiers, répondit le comte en venant se mettre devant la cheminée.
 
Cet homme, le prince des mauvais sujets de Paris, s’était jusqu’à ce jour soutenu dans la position supérieure qu’occupaient les dandies, alors appelés Gants jaunes, et depuis des Lions. Il est assez inutile de raconter l’histoire de sa jeunesse pleine d’aventures galantes et marquée par des drames horribles où il avait toujours su garder les convenances. Pour cet homme, les femmes ne furent jamais que des moyens, il ne croyait pas plus à leurs douleurs qu’à leurs plaisirs ; il les prenait, comme feu de Marsay, pour des enfants méchants. Après avoir mangé sa propre fortune, il avait dévoré celle d’une fille célèbre, nommée la Belle Hollandaise, mère de la fameuse Esther Gobseck. Puis il avait causé les malheurs de madame de Restaud, la sœur de madame Delphine de Nucingen, mère de la jeune comtesse de Rastignac.
Pendant son ministère, de Marsay répara les fautes de ceux qui avaient méconnu l’utilité de ce personnage, il lui donna de ces missions secrètes pour lesquelles il faut des consciences battues par le marteau de la nécessité, une adresse qui ne recule devant aucune mesure, de l’impudence, et surtout ce sang-froid, cet aplomb, ce coup-d’œil qui constitue les bravi de la pensée et de la haute politique. De semblables instruments sont à la fois rares et nécessaires. Par calcul, de Marsay ancra Maxime de Trailles dans la société la plus élevée ; il le peignit comme un homme mûri par les passions, instruit par l’expérience, qui savait les choses et les hommes, à qui les voyages et une certaine faculté d’observation avaient donné la connaissance des intérêts européens, des cabinets étrangers et des alliances de toutes les familles continentales. De Marsay convainquit Maxime de la nécessité de se faire un honneur à lui ; il lui montra la discrétion moins comme une vertu que comme une spéculation ; il lui prouva que le pouvoir n’abandonnerait jamais un instrument solide et sûr, élégant et poli.
 
- En politique, on ne fait chanter qu’une fois ! lui dit-il en le blâmant d’avoir fait une menace.
 
Maxime était homme à sonder la profondeur de ce mot.
Vêtu selon la mode de 1839, le comte était en habit noir, en gilet de cachemire bleu foncé, brodé de petites fleurs d’un bleu clair, en pantalon noir, en bas de soie gris, en souliers vernis. Sa montre, contenue dans une des poches du gilet, se rattachait par une chaîne élégante à l’une des boutonnières.
 
- Rastignac, dit-il en acceptant la tasse de thé que la jolie madame de Rastignac lui tendit, voulez-vous venir avec moi à l’ambassade d’Autriche ?
 
- Mon cher, je suis trop nouvellement marié pour ne pas rentrer avec ma femme !
 
- C’est-à-dire que plus tard ? .., dit la jeune comtesse en se retournant et regardant son mari.
 
- Plus tard, c’est la fin du monde, répondit Maxime. Mais n’est-ce pas me faire gagner mon procès que de me donner madame pour juge ?
 
Le comte par un geste gracieux, amena la jolie comtesse auprès de lui ; elle écouta quelques mots, regarda sa mère, et dit à Rastignac :
 
- Si vous voulez aller avec monsieur de Trailles à l’ambassade, ma mère me ramènera.
 
Quelques instants après, la baronne de Nucingen et la comtesse de Rastignac sortirent ensemble. Maxime et Rastignac descendirent bientôt, et quand ils furent assis tous deux dans la voiture du baron :
 
- Que me voulez-vous, Maxime ? dit le nouveau marié. Qu’y a-t-il de si pressé pour me prendre à la gorge ? Qu’avez-vous dit à ma femme ?
 
- Que j’avais à vous parler, répondit monsieur de Trailles. Vous êtes heureux, vous ! Vous avez fini par épouser l’unique héritière des millions de Nucingen, et vous l’avez bien gagné... vingt ans de travaux forcés ! ...
 
- Maxime !
 
- Mais moi, me voici mis en question par tout le monde, dit-il en continuant et tenant compte de l’interruption. Un misérable, un du Tillet, se demande si j’ai le courage de me tuer ! Il est temps de se ranger. Veut-on ou ne veut-on pas se défaire de moi ? vous pouvez le savoir, vous le saurez, dit Maxime en faisant un geste pour imposer silence à Rastignac. Voici mon plan, écoutez-le. Vous devez me servir, je vous ai déjà servi, je puis vous servir encore. La vie que je mène m’ennuie et je veux une retraite. Voyez à me seconder dans la conclusion d’un mariage qui me donne un demi-million ; une fois marié, nommez-moi ministre auprès de quelque méchante république d’Amérique. Je resterai dans ce poste aussi longtemps qu’il le faudra pour légitimer ma nomination à un poste du même genre en Allemagne. Si je vaux quelque chose, on m’en tirera ; si je ne vaux rien, on me remerciera. J’aurai peut-être un enfant, je serai sévère pour lui ; sa mère sera riche, j’en ferai un diplomate, il pourra être ambassadeur.
 
- Voici ma réponse, dit Rastignac. Il y a un combat, plus violent que le vulgaire ne le croit, entre une puissance au maillot et une puissance enfant. La puissance au maillot, c’est la Chambre des députés, qui, n’étant pas contenue par une Chambre héréditaire...
 
- Ah ! ah ! dit Maxime, vous êtes pair de France.
 
- Ne le serais-je pas maintenant sous tous les régimes ? ... dit le nouveau pair. Mais ne m’interrompez pas, il s’agit de vous dans tout ce gâchis. La Chambre des Députés deviendra fatalement tout le gouvernement, comme nous le disait de Marsay, le seul homme par qui la France eût pu être sauvée, en tant que cabinet ; car les peuples ne meurent pas, ils sont esclaves ou libres, voilà tout. La puissance enfant est la royauté couronnée au mois d’août 1830. Le ministère actuel est vaincu, il a dissous la Chambre et veut faire les élections pour que le ministère qui viendra ne les fasse pas ; mais il ne croit pas à une victoire. S’il était victorieux dans les élections, la dynastie serait en danger ; tandis que, si le ministère est vaincu, le parti dynastique pourra lutter avec avantage, pendant longtemps. Les fautes de la Chambre profiteront à une volonté qui, malheureusement, est tout dans la politique. Quand on est tout, comme fut Napoléon, il vient un moment où il faut se faire suppléer ; et comme on a écarté les gens supérieurs, le grand tout ne trouve pas de suppléant. Le suppléant, c’est ce qu’on nomme un cabinet, et il n’y a pas de cabinet en France, il n’y a qu’une volonté viagère. En France, il n’y a que les gouvernants qui fassent des fautes, l’opposition ne peut pas en faire, elle peut perdre autant de batailles qu’elle en livre, il lui suffit, comme les alliés en 1814, de vaincre une seule fois. Avec trois glorieuses journées enfin, elle détruit tout. Aussi est-ce se porter héritier du pouvoir que de ne pas gouverner et d’attendre. J’appartiens par mes opinions personnelles à l’aristocratie, et par mes opinions publiques à la royauté de Juillet. La maison d’Orléans m’a servi à relever la fortune de ma maison et je lui reste attaché à jamais.
 
- Le jamais de monsieur de Talleyrand bien entendu ! dit Maxime.
 
- Dans ce moment je ne peux donc rien pour vous, reprit Rastignac, nous n’aurons pas le pouvoir dans six mois. Oui, ces six mois vont être une agonie, je le savais, nous connaissions notre sort en nous formant, nous sommes un ministère bouchetrou. Mais si vous vous distinguez au milieu de la bataille électorale qui va se livrer ; si vous apportez une voix, un député fidèle à la cause dynastique, on accomplira votre désir. Je puis parler de votre bonne volonté, je puis mettre le nez dans les documents secrets, dans les rapports confidentiels, et vous trouver quelque rude tâche. Si vous réussissez, je puis insister sur vos talents, sur votre dévoûment, et réclamer la récompense. Votre mariage, mon cher, ne se fera que dans une famille d’industriels ambitieux, et en province. À Paris, vous êtes trop connu. Il s’agit donc de trouver un millionnaire, un parvenu doué d’une fille et possédé de l’envie de parader au château des Tuileries !
 
- Faites-moi prêter, par votre beau-père, vingt-cinq mille francs pour attendre jusque-là ; il sera intéressé à ce qu’on ne me paie pas en eau bénite de cour après le succès, et il poussera au mariage.
 
- Vous êtes fin, Maxime, vous vous défiez de moi, mais j’aime les gens d’esprit, j’arrangerai votre affaire.
 
Ils étaient arrivés. Le baron de Rastignac vit dans le salon le ministre de l’Intérieur, et alla causer avec lui dans un coin. Le comte Maxime de Trailles était, en apparence, occupé de la vieille comtesse de Listomère ; mais il suivait, en réalité, le cours de la conversation des deux pairs de France ; il épiait leurs gestes, il interprétait leurs regards et finit par saisir un favorable coup d’œil jeté sur lui par le ministre.
Maxime et Rastignac sortirent ensemble à une heure du matin, et avant de monter chacun dans leurs voitures, Rastignac dit à de Trailles, sur les marches de l’escalier :
 
- Venez me voir à l’approche des élections. D’ici là, j’aurai vu dans quelle localité les chances de l’opposition sont les plus mauvaises et quelles ressources y trouveront deux esprits comme les nôtres.
 
- Les vingt-cinq mille francs sont pressés ! lui répondit de Trailles.
 
- Hé, bien ! cachez-vous.
 
Cinquante jours après, un matin avant le jour, le comte de Trailles vint rue de Bourbon, mystérieusement, dans un cabriolet de place, à la porte du magnifique hôtel que le baron de Nucingen avait acheté pour son gendre ; il renvoya le cabriolet, regarda s’il n’était pas suivi ; puis il attendit dans un petit salon que Rastignac se levât. Quelques instants après, le valet de chambre introduisit Maxime dans le cabinet où se trouvait l’homme d’Etat.
 
- Mon cher, lui dit le ministre, je puis vous dire un secret qui sera divulgué dans deux jours par les journaux et que vous pouvez mettre à profit. Ce pauvre Charles Keller qui dansait si bien la mazurka, a été tué en Afrique, et il était notre candidat dans l’arrondissement d’Arcis. Cette mort laisse un vide. Voici la copie de deux rapports ; l’un du sous-préfet, l’autre du commissaire de police, qui prévenait le ministère que l’élection de notre pauvre ami rencontrerait des difficultés. Il se trouve dans celui du commissaire de police des renseignements sur l’état de la ville qui suffiront à un homme tel que toi, car l’ambition du concurrent du pauvre feu Charles Keller vient de son désir d’épouser une héritière... À un entendeur tel que toi, ce mot suffit. Les Cinq-Cygne, la princesse de Cadignan et Georges de Maufrigneuse sont à deux pas d’Arcis, tu sauras avoir au besoin les votes légitimistes... Ainsi...
 
- N’use pas ta langue, dit Maxime. Le commissaire de police est encore là ?
 
- Oui.
 
- Fais-moi donner un mot pour lui...
 
- Mon cher, dit Rastignac en remettant à Maxime tout un dossier, vous trouverez là deux lettres écrites à Gondreville pour vous. Vous avez été page, il a été sénateur, vous vous entendrez. Madame François Keller est dévote, voici pour elle une lettre de la maréchale de Carigliano. La maréchale est devenue dynastique, elle vous recommande chaudement et vous rejoindra d’ailleurs. Je ne vous ajouterai qu’un mot : défiez-vous du sous-préfet que je crois capable de se ménager dans ce Simon Giguet un appui auprès de l’ex-président du conseil. S’il vous faut des lettres, des pouvoirs, des recommandations, écrivez-moi ?
 
- Et les vingt-cinq mille francs, demanda Maxime.
 
- Signez cette lettre de change à l’ordre de du Tillet, voici les fonds.
 
- Je réussirai, dit le comte, et vous pouvez promettre au château que le député d’Arcis leur appartiendra corps et âme. Si j’échoue, qu’on m’abandonne !
 
Maxime de Trailles était en tilbury, sur la route de Troyes, une heure après !