Souvenirs de la Marquise de Créquy de 1710 à 1803/Tome 4/08

Garnier frères, libraires éditeurs (Tome 4p. 158-175).


CHAPITRE VIII.


M. le Dauphin. — Son portrait. — Le Duc et la Duchesse de Gramon. — Le château de Mouchy. — Apparition nocturne. — Le vieux Louvigny. — La Maréchale de Lautrec et le Comte de Guiche. — Anecdote sur le Chevalier de Gramont et le grand Condé. — Mort du Dauphin. — Comment Louis XV annonce cette mort à la veuve de son fils. — Comment la Dauphine Marie-Antoinette annonce à son mari la mort de Louis XV. — Le Maréchal du Muy. — Sa mort et l’inscription de sa tombe. — Enfance de Louis XVI, et conversation de ce prince avec ses jeunes frères. — Le Duc de Berry, le Comte de Provence et le Comte d’Artois. — Le Duc de Chartres chez les enfans de France. — Mots du Comte d’Artois. — Mesdames de Mailly, de Vintimille et de Châteauroulx. — Insolence de Linguet et sa correction. — Mme de Talleyrand, mère de l’Évêque d’Autun. — Ses parties de piquet avec les caméristes de Versailles, etc.

Si je ne vous ai pas encore parlé de M. le Dauphin, n’allez pas supposer que ce soit négligence ou distraction : c’est parce que l’idée de sa mort enveloppe toujours ma pensée comme un drap funèbre. Sa fin prématurée m’est toujours présente, et c’est un sujet de regret et d’affliction que je ne saurais aborder sans en éprouver une émotion terrible[1].

Il a été si douloureusement regretté, il a été si généralement et si justement loué, qu’il ne me resterait pas grand’chose à vous dire de lui, si ce n’est que je vous parlasse de sa parfaite beauté, qui était la moindre de ses perfections ; et c’est peut-être à cause de cela que les écrivains de son temps n’en parlent jamais. On dirait que ses contemporains l’ont imité en n’y songeant pas ; mais toujours est-il que je n’ai vu de ma vie plus admirable figure et physionomie plus attrayante. Son visage et toute sa personne étaient d’une régularité merveilleuse ; mais il avait, surtout dans les mouvemens de la bouche et dans la fierté bienveillante et mélancolique de ses grands yeux noirs, une expression que je n’ai vue nulle autre part, à moins que ce ne soit dans quelques tableaux de l’école d’Espagne. C’était bien autre chose que de l’intelligence, de la noblesse et de la dignité princière c’était une sorte d’élévation sur-humaine, et l’on aurait dit un archange de Murillo. Je disais qu’il regardait tout le monde en frère aîné, mais cette comparaison ne signifie rien pour qui n’a pas rencontré ses doux regards de bonté naïve et de sollicitude exquise. On voyait que c’était la perfection sur la terre, il annonçait une mission providentielle ; il apportait avec lui la félicité de la France et la paix du monde ; mais on pressentait que ce serait le parfait bonheur, et qu’on n’en jouirait pas. Les sujets, et peut-être la famille du Roi son père, avaient provoqué des châtimens terribles ; aussi, disions-nous toujours tristement que la France et les Français du dix-huitième siècle n’étaient pas dignes d’être gouvernés par le Dauphin Louis IX.

En jouant avec un fusil de chasse, il avait eu le malheur de blesser un de ses Écuyers, M. de Chambors, lequel en mourut six jours après, par suite de la gangrène et de l’extrême chaleur, car cette blessure avait été des plus légères ; il laissait une jeune femme qu’il adorait et dont il était aimé tendrement ; mais l’affliction qu’en éprouva M. le Dauphin fut désespérée, et le Roi lui-même y compatit si généreusement qu’il en fit constituer pour la veuve et les enfans de M. de Chambors une rente de vingt-cinq mille francs sur le domaine de la Couronne. Se trouvant sur le point d’accoucher à l’époque de ce malheur, Mme de Chambors écrivit à M. le Dauphin, pour lui recommander son enfant en cas de mort pour elle et voici la réponse de son Altesse Royale :


Versailles, 30 février 1756.

« Vos intérêts, Madame, et ceux de votre famille sont devenus les miens. Je correspondrai toujours à tout ce que vous pourrez désirer pour un enfant que j’ai privé de son père. Je serais nâvré que vous crussiez nécessaire de vous adresser à tout autre qu’à moi ; sur qui pourriez-vous compter avec plus de justice et d’assurance, après l’horrible accident dont j’ose à peine me retracer l’image et l’idée ? Ma seule consolation sera de contribuer à la vôtre autant que je le pourrai ; tout ce que j’ambitionnerais et ce que je désire, c’est d’adoucir, s’il est possible, un malheur que je me reproche et que je ressens, je vous l’assure, avec une amertume inexprimable. Puissiez-vous ne plus voir en moi que le tuteur de vos enfans et leur père adoptif ! »

Louis.


Mme votre mère pourra vous dire comment son oncle, le Marchéchal du Muy, ne put survivre à la perte d’un si bon maître, auprès duquel il est inhumé dans le sanctuaire de la cathédrale de Sens. Huc usque luctus meus, Ma douleur m’a conduit jusqu’ici, telle est la véridique et touchante inscription de cette noble tombe[2].

Le Dauphin, père de Louis XVI, avait eu la triste prévision des obstacles et des dangers qui devaient environner le trône de son fils, et l’on voit dans l’oraison funèbre du Maréchal du Muy, par l’Évêque de Sénez, qu’on avait trouvé la prière suivante écrite de la main de ce prince sur une page de son livre d’heures. fidèle serviteur Victor du Muy, afin que si vous me destinez à porter le fardeau de cette couronne ou si vous y destinez mon fils Louis-Auguste, Victor du Muy puisse nous assister et nous soutenir par ses conseils et l’exemple de ses vertus.

Ainsi-soit-il. »


M. le Dauphin m’a raconté qu’en l’année 1764 il était allé chasser au vautrait, dans la forêt de Compiègne, et qu’en étant sorti pour forcer la bête, il se trouva tout seul, et s’égara dans les environs du château de Mouchy, lequel appartenait au Duc de Gramont. Personne ne voyait et n’avait aperçu le Duc de Gramont depuis son mariage, et surtout depuis sa rupture avec sa femme ; ils s’attribuaient des torts mutuels et se faisaient des reproches que l’on disait assez mérités de part et d’autre ; mais il faut avouer que les griefs de la Duchesse de Gramont contre son mari étaient de la nature la plus grave, ce qui n’empêchait pas que toute la cour ne prît parti pour M. de Gramont contre sa femme, attendu qu’elle était la sœur du Duc de Choiseul.

— Conseillez-moi donc, me disait-elle un jour, et dites-moi ce que je pourrais opposer à des calomnies affreuses…

— Il faudrait, lui dis-je en l’interrompant, que vous fissiez augmenter l’effectif et les cadres de l’armée française, de manière à quadrupler le nombre des régimens de cavalerie : votre frère aurait à distribuer des brevets de colonel à profusion, sans compter des emplois d’officier-général et des grand-croix de Saint-Louis : vous seriez plus blanche que la neige, et M. de Gramont deviendrait un scélérat comme on n’en vit jamais.

— Le beau profit de porter un nom déshonoré ! me répondit-elle avec cette fierté qu’elle avait indomptable ; et la belle recette que vous m’indiquez là ! Ne connaissez-vous pas d’autre moyen ?…

— Aucun autre, avec votre caractère et celui de votre frère, lui repliquai-je.

— Hélas, hélas ! reprit-elle, il faudra donc que je me résigne à passer pour une indigne créature ; et c’est à faire douter de la Providence !…

— Ma pauvre enfant, lui disais-je avec une sorte d’effroi soyez moins impérieuse et moins altière, affligez-vous en vous humiliant, ne vous raidissez plus sous la main de Dieu, qui n’attend peut-être que cela pour vous consoler en vous exaltant. Ne vous révoltez point : n’allez défier ni Dieu ni le Roi dans le trésor de leurs vengeances ; l’orgueil provoque l’écrasement, dit la sainte Bible ; n’oubliez pas surtout que rien n’est aussi dangereux pour la vertu que la perte de la réputation.

— Je ne l’oublierai point, reprenait-elle en gémissant : je n’ai jamais mérité et j’espère bien ne mériter jamais les calomnies dont on m’accable. On me répète souvent une chose que vous ne me dites pas, parce que vous avez trop d’esprit pour employer avec moi des lieux communs, et c’est à savoir que ma bonne conscience et l’estime de mes amis doivent suffire à ma consolation, ce qui n’est pas vrai le moins du monde.

La chose la plus véritable, et celle dont on se doutait le moins, c’est que la Duchesse de Gramont était la plus malheureuse personne de la terre ; et la chose du monde la plus curieuse à bien observer, c’était l’incapacité, l’inutilité, le néant de cette sorte de vertu qu’elle avait, vertu païenne, et dont la bonne compagnie de son temps ne lui voulait tenir aucun compte, à raison de ce qu’elle ne présentait aucune garantie, parce qu’elle n’était établie ni appuyée sur aucun principe religieux. Je vous assure que ce débat perpétuel entre son orgueil et son humiliation, entre son innocence et son malheur, on pourrait dire, était une étrange révélation de la perversité du siècle et de l’insanité des jugemens humains.

Pour en revenir à M. le Dauphin je vous dirai qu’il n’aimait et n’estimait guère le seigneur châtelain de Mouchy, chez lequel il s’était fait annoncer comme un chasseur égaré dans la campagne et attiré par la lumière qui jaillissait par toutes les ouvertures du château, où l’on faisait une orgie qui durait depuis quarante-huit heures[3]. M. de  Gramont l’envoya recevoir par un maître d’hôtel, qui le conduisit dans un appartement écarté, mais le Duc de Gramont ne sortit pas de la salle de banquet, et ne s’en dérangea pas autrement. Survint un valet de chambre, en compagnie d’un laquais, qui portait solennellement une belle robe de chambre, avec un bonnet de nuit à dentelles et des pantoufles à talons rouges ; ensuite de quoi le maître-d’hôtel se mit à dresser un couvert pour le souper de M. le Dauphin, qui ne voulut manger que des fruits avec son pain, parce que c’était un soir des quatre-temps, et que la petite table avait été servie toute en gras. M. le Dauphin se fit débotter et fut s’établir après sa collation dans un coin de cette chambre, au plus loin d’un grand feu dont il ne manqua pas de se trouver incommodé, suivant sa disposition naturelle et son amour pour le grand air. Il avait appointé le valet de chambre à deux heures plus tard, afin de procéder à son coucher ; il avait fait éteindre la plupart des bougies, qui réchauffaient encore l’atmosphère, et finalement il se mit à réciter son office de l’ordre du Saint-Esprit qu’il savait par cœur.

Il entendit d’abord un craquement dans la boiserie, dont il aperçut un panneau qui se mouvait lentement et qui s’ouvrit mystérieusement à la hauteur de quelques degrés au-dessus du parquet. Ensuite il en vit descendre une figure de vieillard accoutré d’une pelisse de fourrure toute blanche, aussi bien que sa longue barbe et ses longs cheveux, sans compter de gros sourcils blancs qui lui retombaient sur les yeux. Le vieillard avait l’air de grelotter. Il se dirigea lentement du côté de la cheminée, devant laquelle il ouvrit ses deux mains diaphanes et glacées, en disant d’une voix frissonnante : Ô-o-o ! Ou-ou-ou-ou ! qu’il y a longtemps que je ne me suis chauffé !… Après s’être agenouillé devant le feu en ouvrant sa pelisse afin d’en profiter mieux, ce vieillard entreprit de faire avancer un grand fauteuil auprès de la cheminée pour s’y réchauffer plus à son aise, et M. le Dauphin, prenant en pitié le travail et la fatigue que ceci lui pouvait donner, s’empressa de lui apporter un siége au coin du feu.

— Mais, monsieur, s’écria le vieux homme, je ne vous connais point…

— Je ne vous connais pas non plus, répondit le jeune Prince, et je n’en ai pas moins le désir de vous assister.

— Mais qui êtes-vous donc, mon charitable Monsieur ?

— Je suis gentilhomme ; ainsi vous pouvez compter sur ma loyauté.

— Ne restons pas ici, reprit le vieillard, et si vous en voulez savoir davantage, et que vous n’ayez pas peur du froid, venez dans ma chambre.

M. le Dauphin prit un flambeau qui brûlait sur une table, et se mit à marcher à la suite du vieillard, qui le conduisit, par une multitude de petits couloirs et d’étroits passages, jusque dans une grande salle dont les deux fenêtres étaient masquées par des abat-jours de planches en forme de parquet.

— Voici mon appartement dit-il au Prince, et voici mon portrait, poursuivit-il en lui montrant un grand tableau qui représentait un personnage du XVIe siècle, armé de pied en cap et décoré du collier de St-Michel.

— Je suppose, Monsieur, lui dit le Dauphin, que vous ne devez pas être bien jeune, et je dois penser qu’on vous retient en captivité contre les lois du royaume et le droit du Roi. J’aurai le pouvoir de vous servir, j’espère, et j’attends que vous me disiez comment il se fait que M. de Gramont s’arroge le droit de vous retenir en charte privée.

— La charte privée ne serait de rien pour moi si l’on me donnait du bois et si je pouvais allumer du feu, répliqua l’autre, mais depuis quatorze ou quinze ans… Ici le pauvre frileux fut interrompu par la brusque apparition des valets qui devaient servir au coucher du Prince, et qui, ne l’ayant pas trouvé dans sa chambre, étaient montés par l’ouverture du panneau, que M. le Dauphin n’avait pas eu la précaution de refermer derrière lui. Voilà des gens qui se mettent à l’injurier sur l’indiscrétion téméraire et l’insolence de sa conduite, en le menaçant de la colère de M. de Gramont.

— Allez chercher votre maître, à qui vous direz que le Dauphin demande à lui parler, ici même et sur-le-champ… Je n’ai pas besoin de vous parler de la prodigieuse surprise et de la terreur de ces valets… M. le Duc ne s’empressa pourtant pas d’obtempérer à l’injonction de Monseigneur : il se fit attendre au moins vingt minutes, ensuite desquelles il apparut avec un air d’autant plus décontenancé qu’il avait la vue des plus troubles et les deux jambes avinées. M. le Dauphin le toisa d’un regard sévère, et l’apostropha sur le fait du vieux prisonnier, qui déclarait être le trisaïeul de M. de  Gramont, ce que celui-ci démentit de toutes ses forces en disant que c’était le Comte de Gramont-Louvigny, son arrière-grand-oncle, lequel avait la manie de se croire et de se dire le Maréchal de Monchy-d’Hocquincourt, sans compter qu’il avait l’inconvénient d’allumer des incendies pour peu qu’il eût à sa disposition du feu, des combustibles, ou seulement de la lumière.

— Au moins, devriez-vous l’abriter dans une pièce chauffée par un poêle, répliqua M. le Dauphin.

— Monseigneur, c’est qu’il n’y a de poêle ici que dans la salle à manger…

— Vous pourrez dîner et souper dans une autre chambre, en attendant que vous ayez fait ajuster un ou deux conduite de chaleur à son appartement. Il est centenaire, il est millionnaire, et vous êtes son curateur et son héritier : tâchez de vous arranger de manière à ce qu’il ne meure pas de froid… M. de Louvigny, reprit S. A. R., nous allons descendre ensemble, afin de vous installer dans la salle à manger du château.

— Mais, lui répliqua notre maniaque, si vous ne voulez pas convenir que je sois le Maréchal d’Hocquincourt, et si vous ne m’appelez pas mon Cousin, je ne vous reconnaîtrai pas non plus pour être le Dauphin de Viennois, Duc de Champsaur et Comte d’Albon. Je ne veux sortir d’ici qu’à la suite de mon portrait, parce que mon petit-fils de Gramont, qui est un dénaturé, ne manquerait pas d’y faire effacer mon bâton de Maréchal de France et mon collier de l’ordre du Roi, ce qui fait que je ne veux pas le perdre de vue. M. le Dauphin lui dit ; — Laissez-moi faire, et grimpa sur une console afin d’aider aux valets, qui décrochèrent et descendirent ce grand tableau tandis que M. leur maître était dans l’inertie de la stupéfaction, avec la bouche béante, et se frottant les yeux comme si tout ce qu’il croyait entendre et voir avait été l’effet d’une hallucination bachique.

— Allons, mon bon Cousin, disait le jeune Prince à ce vieux Louvigny, descendons ensemble, et soyons bons amis. Je vous reconnais d’autant mieux pour notre parent, que vous êtes issu de la charmante et célèbre Corisande d’Andouins, à ce qu’il me semble[4] ; j’enverrai souvent votre neveu le Vicomte d’Aster, qui est à moi, pour être enquis si le Duc de Gramont pourvoit à vous faire chauffer convenablement[5] ?

Comme de raison, ou plutôt comme de coutume, il se trouva nombre de gens qui dirent que c’était le père du duc de Gramont, que son fils avait fait passer pour mort afin d’usurper son héritage, etc.

C’était, comme vous pensez bien des ennemis des Choiseul et des amis de Mme Dubarry.

La Maréchale de Lautrec (Marie-Louise de Chabot avait toujours de curieuses choses à dire sur le fameux Chevalier de Gramont, comme aussi sur les Hamilton, frères de sa femme, et particulièrement sur le Comte Antoine, rédacteur des Mémoires du Chevalier, ou leur auteur, pour mieux dire ; et quand elle se rencontrait chez mon père avec le Vicomte d’Aster, ils s’en faisaient tous les deux de bonnes histoires, avec des battues en rappel de mémoire, où tout le monde prenait plaisir. Il y avait toujours quelque chose d’étrangement impertinent et d’archigascon dans toutes leurs anecdotes sur ledit Chevalier de Gramont, qui se terminaient ordinairement par une escroquerie, ce qui nous scandalisait fortement, vu que ces sortes de violences et de filouteries étaient passées de mode avec la Fronde. La fleur de ses gasconnades était la suivante, et je ne sais pourquoi son beau-frère Hamilton ne l’a pas enregistrée dans ses Mémoires. Il avait reçu l’ordre de traverser je ne sais quelle rivière, et n’en finissait pas, en faisant piaffer sa monture au milieu de cent bouillons d’écume. Le grand Condé, qui s’en impatientait, se mit à lui crier : — Monsieur, n’êtes-vous pas Gascon ? — Oui, Monseigneur, et grâce à Dieu ! répondit l’autre en se retournant en selle et saluant profondément M. le prince ; mais malheureusement mon cheval ne l’est pas. — C’était, nous disait le Vicomte d’Aster, un cheval normand croisé du limousin, sauf votre respect, et, de plus, il était natif de Chantilly : n’est pas Gascon qui veut !

Une chose que je n’oublierai jamais, c’est qu’ayant passé deux heures auprès du lit de Madame la Dauphine, qui se mourait de douleur depuis que la maladie de son mari ne laissait aucune espérance, je m’étais levée pour aller parler à la Maréchale de Loëwendhal, et j’aperçus le Roi Louis XV qui restait immobile à la porte de la chambre, et qui tenait par la main le jeune Duc de Berry, fils aîné de son fils. Le petit Prince et son aïeul avaient les yeux attachés à terre, et la consternation se lisait sur le visage du Roi. Après avoir eu l’air de balancer pendant deux ou trois minutes, S. M. parut surmonter une hésitation douloureuse, et soupira profondément. — Annoncez, dit-elle à l’huissier, le Roi et Monsieur le Dauphin. Ce fut ainsi que j’appris la mort du Dauphin Louis IX, du nouveau saint Louis[6].

Bien que je ne m’applique et ne m’attache pas beaucoup à récolter et noter les bons mots des petits princes, je me souviens pourtant que j’entendis une autre fois, chez Madame la Dauphine, une conversation d’enfans, qui marquait très bien les caractères des trois fils de {{{{lié|M.|le Dauphin[7]. L’aîné, qui était naturellement judicieux, dit à son frère de Provence : — Voulez-vous jouer au jeu des définitions ? Qu’est-ce que c’est que le Diable ? — C’est le Démon, répondit l’autre. — Mais je ne vous de'mande pas si le Diable a plusieurs noms, répliqua le Dauphin, je voulais savoir si vous aviez retenu que c’était un ange rebelle et déchu. Ensuite de cela, M. le  Comte d’Artois se prit à dire qu’il avait fait plier au lieu de ployer son épée, et voilà Monsieur qui s’écrie : — Ah ! quel solécisme, et que j’en suis honteux pour vous ! un prince de notre maison ne doit s’exprimer qu’en bon français ; un prince doit savoir parler sa langue. — Et vous, mon frère, lui repartit vivement le Comte d’Artois, qui n’était âgé que de six à sept ans, vous devriez apprendre à retenir la vôtre. Enfin M. le duc de Chartres arriva chez Madame la Dauphine, et comme il ne disait que Monsieur en adressant la parole aux deux princes cadets, le Comte de Provence observa tout haut que M. le Duc de Chartres agissait cavalièrement, et qu’il était devenu bien familier ; car enfin, disait-il, nous sommes de la famille royale, et comme il n’est que prince du sang, il devrait nous appeler Monseigneur. — Plutôt mon Cousin, s’écria le Comte d’Artois, qui était le plus aimable enfant du monde. N’est-ce pas, mes frères, il pourra nous appeler mon Cousin, s’il est bien sage ?

J’aurais été bien fâchée de vous entretenir successivement de Mesdames de Mailly, de Vintimille et de Châteauroulx[8]. C’étaient des personnes de trop grande naissance pour que je veuille enregistrer ce qu’on en disait et que vous en entendrez dire. C’était de leur part, non pas une affaire de légèreté libertine ou de calcul abject, mais d’entraînement passionné, de faiblesse humaine, et plutôt d’amour éperdu que de galanterie. L’aînée de ces trois sœurs de Nesle en est restée gémissante et désolée pendant 28 ans qu’elle a passés sous un cilice et dans toutes les mortifications de la pénitence. La cadette en est morte de regret, de honte et peut-être aussi de tourment jaloux, car, en dépit des compositeurs de biographies, son amour pour Louis XV était le seul poison qu’elle se fût administré. Son hostilité contre le Duc de Choiseul est une invention fabuleuse, et la cause indiquée par les romanciers comme étant celle de sa mort est une calomnie ridicule. Mme de Vintimille était devenue pulmonique en suite de ses émotions, de ses affections et de ses insomnies ; et sa maladie n’a pas duré moins de 16 à 18 mois. Quand à la Duchesse de Chateauroulx, plus difficile à défendre, et que je n’entreprendrai certainement pas de disculper, je vous dirai pourtant qu’il y avait dans cette femme-là de la Jeanne d’Arc ; mais comme il y avait aussi de l’Agnès Sorel, et comme elle était ma filleule et notre parente, vous comprendrez la contrariété, l’ennui le dégoût, le chagrin que j’en ai soufferts : vous concevrez la retenue que j’ai mise à vous parler d’elle, et vous approuverez certainement que je ne vous en reparle plus.

Ce n’est pas du tout Mme de Châteauroulx, et ce n’est pas non plus Mme de Flavacour, à qui l’avocat Linguet avait eu l’insolence et la brutalité d’appliquer une épithète injurieuse au milieu d’une église ; c’était leur sœur aînée, la Comtesse de Mailly, et ce ne fut pas à Saint-Roch, attendu que c’était à Saint-Sulpice, où prêchait l’Abbé de Radonvilliers. C’est une historiette que les colporteurs et collecteurs d’anecdotes ont complétement défigurée. J’étais dans cette église, assise au banc-d’œuvre, à côté de M. de Penthièvre, et voici précisément ce qui s’y passa.

Mme de Mailly venait d’arriver en grand équipage (parce que c’était une grande dame), mais très modestement vêtue d’un habit brun, sans rouge et sans poudre, et, qui plus est, sans dentelles, attendu qu’elle ne portait plus que de l’entoilage à bord plat. Comme, dans notre aimable et confiante patrie, les maîtres sont habituellement babillards et que les valets sont intelligens, ceux-ci ne manquent jamais d’écouter, et comprennent fort bien les choses que l’on dit devant eux, ce dont il résulte que les valets de Paris sont les personnes du monde qui connaissent le mieux la position sociale de leurs maîtres, et ce qui fait que les laquais des Mailly deviennent toujours des orgueilleux. Toute cette livrée de Nesle entreprit de forcer le passage, et ces turbulens animaux faisaient feu des quatre pieds afin d’écarter la foule et de faire arriver leur maîtresse au plus près de la chaire à prêcher. — Voilà, s’écria Maitre Linguet en regardant ceci d’un œil encyclopédiste et jaloux, voilà bien du bruit dans une église à cause d’une C !… Elle se retourna, belle et calme, en lui disant : — Ah ! Monsieur, puisque vous la connaissez, ne l’insultez pas, ayez pitié d’elle, et priez Dieu pour elle ! Mme de Mailly vint s’agenouiller au-dessous de notre banc-d’œuvre. Je ne l’ai jamais vue plus doucement dévote et plus uniquement absorbée dans l’amertume et l’humilité de son repentir. Mon fils et tous les parens des Mailly, ses contemporains, pourront vous certifier que l’avocat Linguet en a reçu plus de coups de bâton qu’il n’avait de boutons sur la figure. Je n’ai vu ceci rapporté nulle part, et je pense bien que Linguet ne s’en sera pas vanté.

En vous parlant de la mère de l’Évêque d’Autun, M. de Talleyrand, qui était une punaise de cour, et qui truchait toujours dans les mansardes de Versailles, j’ai oublié de vous dire qu’elle allait jouer au piquet avec Mlle Jacob, première femme de chambre de la Comtesse de Mailly. À la vérité, c’était pendant la faveur de sa maîtresse auprès de Louis XV, et je ne sache pas que cette Mme de Talleyrand soit retournée faire la partie de Mlle Jacob après la conversion de Mme de Mailly.

  1. Louis de France, Dauphin de Viennois, IXe du nom, mort à Fontainebleau en 1765, âgé de 36 ans. Laissant de son mariage avec Marie-Josèphe de Saxe Louis-Auguste Duc de Berry, qui fut depuis le Roi Louis XVI, Louis-Stanislas-Xavier Comte de Provence, aujourd’hui légitime héritier de la couronne de France après le décès de son neveu le Roi Louis XVII, et Charles-Philippe de France, Comte d’Artois, lequel est, jusqu’à présent, le seul descendant de Louis XV qui nous ait laissé postérité masculine.
    (Note de l’Auteur, 1798.)
  2. « Ô mon Dieu protégez et conservez-nous votre Louis-Victor de Félix du Muy, Comte de Grignan, Maréchal de France, Ministre de la guerre, Menin de feu M. le Dauphin et Chevalier des ordres du Roi, né au Muy en 1711, mort à Versailles en 1775, avec la réputation du plus intègre des hommes et du ministre le plus judicieux.
    (Note de l’Aut.)
  3. Antoine-Charles, Duc de Gramont, Pair de France et Prince de Bidoche en Navarre, Comte de Guiche, d’Aster et de Louvigny, Baron de Lesparre et Seigneur du duché d’Aumières. Marié en 1764 à Béatrix de Choiseul-Stainville, Chanoinesse, Comtesse et Coadjutrice de l’abbaye royale et chapitrale de Bouxières-les-Dames. Le Duc de Gramont vient de se remarier à l’âge de 84 ans.
    (Note de l’Auteur, en 1801.)
  4. Diane-Corisande d’Andouins, Comtesse de Guiche, était la grand’mère du Chevalier de Gramont, et celui-ci disait souvent avec regret qu’il n’avait tenu qu’à son père d’être reconnu pour fils naturel d’Henry IV.
    (Note de l’Auteur.)
  5. Antoine-Adrien de Gramont, Vicomte d’Aster, et Menin de Monsieur le Dauphin, lequel avait épousé Marie-Sophie de Faoucq de Garnetost, Dame du palais de la Rein.
    (Note de l’Auteur.)
  6. M. de Penthièvre nous a dit hier, 11 mai 1774, que la Dauphine Marie-Antoinette d’Autriche venait d’annoncer à M. le Dauphin son mari la mort de Louis XV avec une délicatesse exquise. — Je viens recevoir, a-t-elle dit en entrant dans le grand cabinet, les ordres de Votre Majesté pour aller avec elle au château de Choisy.
    (Note de l’Auteur.)
  7. Louis}} XVI}}, Louis XVII et Charles X.
    (Note de l’Édit.)
  8. Ces belles amies du Roi Louis le Bien-Aimé étaient filles de notre cousin Louis de Mailly, Marquis de Nesle, et d’Armande-Félicité de la Porte de la Meilleraye, sœur du Duc de Mazarin.
    (Note de l’Auteur.)