Souvenirs d’une morte vivante/03

Librairie A. Lapie (p. 3-12).


CHAPITRE I

1848


Ma famille habitait à Paris, rue de la Ferronnerie, non loin du commencement de la rue St-Honoré, près des Halles, au 1er étage, au-dessus de la voûte où Henri IV avait été assassiné par Ravaillac (un capucin fanatique) ; à la porte d’entrée existe encore la plaque commémorative.

Janvier 1848, mon père n’est presque jamais à la maison, (il faisait partie de plusieurs comités, puis de la Garde Nationale, il était très actif et très occupé). Lorsque le temps le lui permet, il nous raconte ce qui se passe dans la ville, laquelle semble agitée. Le peuple murmure contre Guizot, devenu absolument impopulaire ; Louis Philippe ne peut se décider au renvoi de son premier ministre.

Le 22 février on fit appel à la Garde Nationale qui était sous les ordres du général Jacqueminot, elle ne répond pas à cet appel : Le gouvernement pense qu’on peut se passer d’elle : Notre armée est suffisante pour écraser et disperser les séditieux !

Dès 7 heures du matin, une foule se répand dans les rues, on y voit des ouvriers qui ne vont pas à leur travail, des femmes, des enfants, des curieux, attirés par les bruits qui circulent à l’occasion du banquet, dont Louis Blanc avait été nommé président. Aura-t-il lieu ? La Garde Nationale y viendra-t-elle ? Dans toutes les rues il y a foule. La place de la Madeleine, où s’étaient donné rendez-vous les souscripteurs du banquet, se remplit de monde en habits de fête. Le temps est brumeux et triste. On apprend par les journaux la défection de l’opposition, néanmoins, il n’y a pas apparence de sédition, on ne voit pas de sergents de ville ; les soldats sans armes regardent tranquillement passer la foule.

Mais voilà qu’un incident survient ; onze heures sonnent lorsqu’on voit sans raison apparente, deux détachements de gardes municipaux traverser au trot la place de la Concorde et monter les Champs-Elysées. Ils portent sur leurs dos des haches, des pelles ; ils vont faire enlever les préparatifs du banquet. Au même moment de forts détachements de ligne paraissent à la gauche de la Madeleine et se rangent en bataille sur la chaussée, en face de l’église.

Un murmure hostile les accueille. Personne ne peut comprendre, pourquoi cet appel militaire. Que faisons-nous de mal ? Ne peut-on pas circuler dans les rues ? On entendait des voix lointaines qui retentissaient, vibrantes. C’était la Marseillaise entonnée à pleine poitrine par une colonne de 700 étudiants qui débouchaient sur la place, en deux rangs serrés, dans l’attitude la plus résolue. (L’École Polytechnique s’était abstenue.)

Une acclamation de surprise et de joie électrisa la foule, à la vue de ces jeunes gens aimés du peuple et aux fiers accents de l’hymne révolutionnaire.

Le peuple se sent conduit par une impulsion instinctive, il se pousse en avant par la place de la Concorde.

D’un attroupement de curieux et de désœuvrés, la présence des étudiants fait une manifestation politique. Vaguement décidée à demander justice, la colonne populaire s’avance en bon ordre. Les gardes municipaux lui barrent le passage en croisant la baïonnette. La foule s’arrête, hésite. Un jeune homme sort des rangs, déchirant sa veste d’un mouvement brusque, il se précipite poitrine hue au-devant des fusils chargés : « Tirez !… » dit-il. Tant de hardiesse étonne la troupe qui hésite à son tour. La colonne se presse, le pont est franchi.

Les plus agiles ou les plus entreprenants ont pénétré dans les couloirs. Des gardes nationaux, commis à la garde des députés, repoussent ces téméraires, plus par persuasion que par la force.

Messieurs Crémieux et Marie viennent recevoir la pétition des écoles, promettant que justice sera faite des ministres ; on commence à craindre que la foule n’envahisse la chambre.

Tout à coup, les portes de la caserne du quai d’Orsay s’ouvrent et livrent passage à un escadron de dragons qui fond, au grand trot, le sabre nu, sur l’émeute. Mais en apercevant cette foule si peu effrayée, si peu menaçante, l’officier surpris fait remettre le sabre au fourreau.

« Vivent les dragons ! » s’écrie le peuple, et les soldats ralentissant l’allure de leurs chevaux, disparaissent avec infiniment de ménagements. Les groupes vont se reformer sur la place.

À partir de ce moment, dont nul ne soupçonne la gravité, la révolution est accomplie.

Le sabre remis au fourreau par un brave officier, c’est la force matérielle cédant à la force morale. C’est la royauté vaincue.

À la fin de la séance, Odilon Barrot demande au président de bien vouloir annoncer le dépôt d’une proposition soutenue par un assez grand nombre de députés. Un sourire railleur effleure les lèvres de Guizot. Le président annonce que la proposition sera soumise le jeudi suivant.

L’ordre du jour étant épuisé on se sépare. Il est près de 4 heures.

22 février. Dans la matinée nous déjeunons en hâte, ma mère veut voir ce qui se passe dans les rues, elle m’emmène avec elle.

Paris était très agité, le peuple criait : Vive la Garde Nationale. Vive la réforme ! Au poste Monceau, malheureusement et involontairement, un soldat, l’arme au pied, toucha maladroitement son fusil qui partit, les gardes municipaux firent feu, quatre insurgés furent tués.

On battait le rappel, mon père nous dit au revoir, priant ma mère de ne pas être inquiète, s’il ne rentrait que tard dans la nuit : « Je vais où le devoir m’appelle » dit-il. Ma mère ne fit aucune objection ; il partit rejoindre sa légion. Cette soirée se passa en préparatifs.

Le temps était pluvieux, le ciel était sombre, il faisait à peine clair dans les rues. Nous entendions un grand bruit sourd et confus, ma mère était anxieuse. Elle veut savoir ce qu’il y a autour de notre maison ; de tous les côtés s’élèvent des barricades. Aux halles une foule énorme, très excitée se met à l’œuvre, on entend des coups de fusils retentir en tous sens. Il y a une confusion extraordinaire. Nous apprenons que Guizot a donné sa démission, qu’au ministère on a trouvé des listes de proscriptions, sur lesquelles se trouvent les noms des principaux journalistes de la presse démocratique, des chefs de sociétés secrètes et des hommes les plus influents du parti radical. Ma mère commence à être inquiète.

Une foule résolue afflue par les rues St-Martin, Rambuteau, St-Merry. Dans toutes les rues étroites s’élèvent des barricades. Je me souviens encore d’avoir vu l’Église St-Merry envahie par des personnes cherchant un refuge ; à ces barricades du Cloître St-Merry, il y eut pas mal de pauvres diables qui furent fusillés.

Près de la Fontaine des Innocents, autour de laquelle il avait alors une place assez petite, sur les marches entourant la fontaine, quelques orateurs mettent le peuple de ce quartier au courant de ce qui se passait au Palais Bourbon.

Les ouvriers commencent à faire feu, les tirailleurs ripostent. À peine a-t-on cessé, que les ouvriers (ou insurgés) et les soldats échangent des paroles amicales. Les femmes des halles offrent des vivres aux soldats, en les priant de ne pas tirer sur leurs frères.

Sous les yeux des soldats on continuait gaîment à monter des barricades, tout en chantant. Quelques gamins de Paris disaient en riant aux officiers : « Eh ! ne tirez pas sans nous avertir, au moins ! Criez gare ! » Les officiers eux-mêmes se mettent à rire.

La fusillade se faisait entendre de tous côtés. De temps en temps des bandes d’ouvriers et de gardes nationaux passaient en chantant sur les boulevards. Sur les onze heures du soir, au moment où l’une d’elle arrivait à la hauteur du ministère des affaires étrangères, boulevard des Capucines, un bataillon du 14e de ligne, sous les ordres du lieutenant-colonel Courant, et du commandant de Bretonne, à la suite d’un coup de feu isolé, et sans ordre, fit feu de toutes armes, 50 personnes furent couchées à terre, parmi lesquelles 23 cadavres.

23 février. La fusillade éclate sur un grand nombre de points, on entend battre le rappel, c’est la Garde Nationale qui se rassemble, mais avec l’intention de ne pas combattre l’émeute. Presque partout des légions poussent des cris de : « À bas Guizot ! Vive la République ! Vive la réforme ! » L’insurrection grandit de toutes parts. Guizot se voyant vaincu, vient lui-même à la tribune de la chambre des députés annoncer qu’il descend du pouvoir, et que Molé est chargé, de par le roi, de former un nouveau cabinet. Des courriers vont partout porter la nouvelle pour calmer le peuple. Le préfet de police disait : C’est une émeute qu’il faut laisser passer.

Ma mère et moi nous avons vu des scènes navrantes.

Il était tard, il y avait de la boue plein les rues, il pleuvait assez fort. Nous vîmes apparaître sur plusieurs points dans une obscurité profonde, des torches allumées qui précédaient des civières, sur lesquelles on transportait les blessés et les mourants.

Les docteurs en tabliers blancs, les demi-manches maculées de sang, traversaient les rues pour se rendre à une ambulance improvisée, près de notre maison. Ma mère aida de son mieux à l’installation des victimes. Nous vîmes dans un chariot attelé d’un cheval blanc, que menait par la bride un ouvrier, le bras nu, cinq cadavres rangés avec une horrible symétrie. Debout sur un brancard, un enfant du peuple, 12 ans à peine, au teint blême, l’œil ardent et fixe, le bras tendu, presque immobile, semblait représenter le génie de la vengeance, éclairé des reflets rougeâtres de sa torche ; penché en arrière, le corps d’une jeune femme dont le cou et la poitrine sont maculés d’une longue trainée de sang. De temps en temps un ouvrier placé à l’arrière du chariot, l’enlace de son bras nerveux et s’écrie, en promenant sur la foule des regards farouches : « Vengeance ! Vengeance ! On égorge le peuple ! » Aux armes ! répond la foule.

Le peuple est fou de joie du départ de Guizot. On met des lampions aux fenêtres, on oblige la population d’illuminer, ne fût-ce qu’avec des chandelles, nous aussi, nous mettons des veilleuses dans un verre avec de l’huile ; comme il pleuvait, il était difficile qu’elles restassent allumées ; comme toujours en pareil moment, il y a des fous qui s’excitent, lancent des pierres dans les fenêtres qui ne sont pas éclairées. Ainsi finit cette journée du 23 février. Très tard dans la nuit, nous rentrâmes chez nous. Ma mère était très inquiète, nous n’avions pas vu mon père depuis deux jours.

24 février, déchéance de LOUIS-PHILIPPE.

Dans la journée nous apprîmes la déchéance du roi. Le désordre était à son comble, cette émeute était devenue une révolution.

Louis-Philippe effrayé, fit appeler Thiers, qu’il croyait plus populaire que Molé et le pria de composer un cabinet. Thiers demanda qu’on lui adjoignit Odilon Barrot, ce dernier qui était assez populaire la veille, fut accueilli par des huées dans les rues de Paris.

La réforme ! criait-on, sur l’air des Lampions, puis succéda comme mot d’ordre : La République !

Le roi avait nommé le maréchal Bugeaud, commandant en chef de la Garde Nationale et de l’armée ; les gardes nationaux refusèrent de marcher, les soldats mettent la crosse en l’air. Ils ne peuvent plus arrêter le mouvement. La fusillade éclate aux Tuileries, Louis-Philippe veut essayer de ranimer ses défenseurs. Il monte à cheval, parcourt la place du Carrousel, les gardes nationaux l’accueillent en criant : Vive la réforme ! Complètement découragé, le roi cède.

Il abdique en faveur de son petit fils, le comte de Paris. Il monte dans une voiture fermée, quelques cuirassiers protègent sa retraite. Il prend le chemin de Bruxelles, où il meurt deux ans plus tard.

Dans la soirée mon père rentra à la maison, il nous raconta comment il avait passé ces trois jours, il était aux Tuileries au moment de l’invasion populaire avec sa compagnie. Le récit qu’il nous fit était triste, cependant, il était heureux, espérant la proclamation de la République. Il nous dit aussi qu’il avait vu gravé sur les moulures du trône :

Le peuple de Paris à l’Europe entière.
Liberté ! Égalité ! Fraternité !

ces 3 derniers mots sont maintenant notre devise nationale.

Nous avons vu défiler devant nos fenêtres des bandes populaires, chantant à tue-tête des chants révolutionnaires, portant au bout de leurs baïonnettes ou de leurs bâtons des jambons, des pains, ou toutes sortes d’oripeaux comme trophées de gloire.

25 février. Un gouvernement provisoire ayant été proclamé, tout le monde se réjouissait, on fraternisa ; dans les rues de Paris il y eut des banquets chacun apportait sa part. On planta des arbres de la liberté, des prêtres vinrent les bénir, et devant l’église St-Eustache où j’avais été baptisée dix ans avant, on planta un magnifique chêne qui fut à moitié brisé ; comme emblème des chaînes brisées, et de la délivrance.

En 1848 on était croyant, même les intellectuels. Ils considéraient Jésus, comme le premier représentant du peuple. Cela a bien changé, les arbres bénis par les prêtres sont morts, et la foi chrétienne avec eux.

Ce fut la dernière étape révolutionnaire accomplie sous l’égide de l’église.