Souvenirs d’une actrice/Tome 2/20

Dumont, éditeur (Tome 2p. 329-344).


XX


Départ pour Vilna. — Désastres au portes de la ville. — Maladie du général Lefebvre. — Entrée des Cosaques. — Les prisonniers français. — Mort du général Lefebvre. — Arrivée de l’empereur Alexandre et du général Koutouzoff. — L’orpheline de Vilna. — Mort de Nadéje. — Son épitaphe par madame Desbordes-Valmore.


Je continuai mon voyage dans la voiture du maréchal, jusqu’à Vilna. De ce moment je fus à l’abri du danger, mais j’eus beaucoup à souffrir ; j’étais entourée de gens qui m’étaient entièrement inconnus. Lorsque je voyageais sous la protection des officiers d’ordonnance, ma vie avait été plus de vingt fois en péril, mais comme c’étaient des jeunes gens bien nés, bien élevés, leur humanité me dédommageait, en quelque sorte, des souffrances que j’éprouvais journellement. Je leur racontais assez gaîment mes désastres ; et la manière dont je prenais mon parti les engageait à imiter ma philosophie. Nous songions au temps où nous reverrions nos familles, et où nous pourrions trouver à manger, car c’était l’affaire principale. J’ai vécu de chocolat et de sucre pendant un mois. « Pour peu que cela dure, leur disais-je, vous me ramènerez comme Vert-Vert : vous m’aurez nourri de bonbons, et j’entends jurer dans toutes les langues. »

Nous arrivâmes à Vilna, le 9 décembre, à onze heures du soir ; les portes de la ville étaient tellement encombrées par la foule qui se pressait, croyant atteindre à la terre promise, que nous eûmes toutes les peines du monde à la traverser. Ce fut là que périrent presque tous les Français de Moscou, qui, luttant contre le froid et la faim, ne purent pénétrer dans la ville. Ceux qui échappèrent étaient si changés et si vieillis, que six semaines après j’avais peine à les reconnaître. Nous allâmes loger chez la comtesse de Kasakoska, où M. le duc de Dantzick avait logé à son premier passage ; mais la maison était dans le plus grand désordre. M. le comte de Kasakoska étant au service de Napoléon, s’apprêtait à quitter Vilna ; nous ne pûmes trouver un domestique pour nous donner à manger et nous faire du feu. Le froid était à vingt-huit degrés, nous passâmes une nuit affreuse.

Je voyais d’après l’agitation qui régnait sur les visages, qu’on ne resterait pas long-temps dans la ville. Le fils de M. le duc de Dantzick était blessé, et hors d’état d’être transporté ; son malheureux père était à tout moment obligé de le quitter pour aller donner des ordres. Il revint enfin le soir nous apprendre que l’on allait partir, et il écrivit au général russe qui commandait les avant-postes que, forcé de laisser son fils dans la ville, il se fiait à sa loyauté, pour le traiter en ennemi généreux. Ses yeux étaient mouillés de larmes : « M. le maréchal, lui dis-je, toute émue, je resterai près de votre fils, et j’en aurai les soins d’une mère. » Il me fit de vifs remerciements et accepta ma proposition.

Je pressentais bien les nouveaux dangers que nous allions courir ; mais je voulus lui faire ce sacrifice.

Son aide-de-camp, le colonel Viriau (le même qui sauva un régiment resté sur la place de Vilna) et son intendant restèrent aussi. Il leur laissa de l’argent, des lettres de crédit, et partit la mort dans le cœur ; il semblait avoir un pressentiment qu’il ne reverrait plus son fils.

Nous passâmes la nuit sans dormir ; et le lendemain, à onze heures du matin, les troupes russes entrèrent. Nous n’avions pas encore reçu de réponse à la lettre du maréchal, et nous étions fort inquiets. À une heure cependant, un aide-de-camp du général russe vint nous dire qu’il avait reçu la lettre que M. le maréchal lui avait adressée, et qu’il aurait tous les égards dus au malheur et au fils d’un brave militaire qu’il estimait beaucoup ; il ajouta qu’on allait nous envoyer une sauve-garde.

Une demi-heure après nous vîmes arriver quelques cosaques. On eut l’imprudence de les faire entrer dans la chambre où était le jeune comte ; son aide-de-camp, pour les intéresser à notre sûreté, leur donna quelques pièces d’argent. Dès que ces cosaques eurent aperçu des piles d’écus sur la cheminée, et de l’argenterie sur la table, ils ne songèrent qu’à s’en emparer ; et je vis à leur figure et à leur avidité qu’ils allaient nous faire un mauvais parti. Je fus m’asseoir près du lit du jeune comte, et, en faisant semblant de le couvrir et d’arranger son oreiller, je jetai sa montre, sa pelisse et quelques autres objets dans la ruelle. Ils menacèrent de leurs lances les deux personnes qui étaient vis-à-vis de nous, ensuite ils les quittèrent pour venir au lit du général, et le menacèrent aussi, en lui disant en russe : « De l’argent. » Je détachai de mon col une petite vierge de Kiow que madame la princesse Koutouzoff m’avait donnée en Russie, comme un préservatif de malheur ; elle en fut un en effet, pour nous. Je la posai sur le général : « Comment osez-vous, leur dis-je, attaquer un homme mourant ? Dieu vous punira. » Les Russes ont une grande vénération pour les images, et particulièrement pour la vierge de Kiow. Ma présence d’esprit nous sauva ; mais la révolution que cela fit à ce pauvre jeune homme rendit son mal sans remède.

Vers quatre heures, le général russe Tithakow arriva, et on lui raconta ce qui s’était passé. Il nous laissa dix-huit hommes, dont il nous répondit, et nous fûmes un peu plus tranquilles pour nous-mêmes ; mois ce que nous apprenions par les domestiques de la maison, nous faisait frémir pour les autres. Des malheureux sans asile erraient dans les rues, repoussés par les habitants, qui craignaient, en les recevant, de faire piller leurs maisons, mais bientôt ils étaient dépouillés, et mouraient de froid : les rues en étaient remplies. Ce désordre dura jusqu’à l’arrivée de M. le maréchal Koutousoff, et encore ne put-il pas le réprimer entièrement.

Nous étions logés près d’un couvent de Bénédictins, et nous entendions la nuit les gémissements de ces malheureux. J’attendais que les soldats se fussent retirés, et j’allais toute tremblante voir s’il ne restait pas encore à quelques-uns d’eux un signe de vie. Hélas ! j’étais toujours trompée dans mon espoir : et lorsque j’étais de retour, on me grondait d’avoir l’imprudence de sortir ainsi, et de risquer d’attirer les soldats sur mes pas.

La maladie du jeune comte augmentait de jour en jour. Il avait pour médecin un Polonais, et le baron Desgenettes, qui était prisonnier à Vilna, venait le voir fréquemment.

Dès le premier moment, il nous dit que son mal était sans remède, et qu’on pouvait lui donner ce qu’il demanderait. Il n’entendit que cette dernière phrase et ne me laissa plus de repos que je ne lui eusse été chercher ce dont il avait envie. Il était difficile de se procurer la moindre chose, car les domestiques français ne pouvaient sortir sans danger, et les Juifs, qui servent de commissionnaires dans ce pays, revenaient en disant qu’on leur avait pris ce qu’ils apportaient. Ce fut donc encore moi qui essayai d’aller chercher ce qui était prescrit par les ordonnances des médecins. Je passai au milieu des soldats et des chevaux qui étaient attachés au milieu des rues ; je disais aux cosaques, d’un air gracieux : « Je t’en prie, range tes chevaux, » et ils les rangeaient. Je m’habituai à aller ainsi dans la ville acheter ce qui nous était indispensable, et c’est ainsi que j’ai pu voir de prés ce tableau de désolation.

Enfin ce pauvre jeune homme mourut le 19 décembre 1812, à trois heures du matin ; il avait conservé la connaissance jusqu’au dernier moment.

Quelques heures avant sa mort, tout le monde dormant autour de lui, il m’appela, et me dit à voix basse : « Je ne passerai pas cette nuit. » J’employai tous les moyens pour le rassurer, et je lui dis ce qu’on peut dire en pareille circonstance. « Comme il est probable, reprit-il, que vous retournerez bientôt en France, car on ne retiendra pas les femmes, coupez une boucle de mes cheveux, car après ma mort vous aurez peur de moi : dites à mes parents que je vous recommande à eux. Si j’en avais la force, j’écrirais à ma mère. Vous avez tout perdu ; elle est riche, elle n’oubliera pas votre dévouement. Il me dit ensuite beaucoup de choses touchantes qui m’émurent profondément.

Il fut enterré d’une manière décente pour un pareil moment ; et, selon l’usage du pays, on le couvrit de ses habits. Lorsque j’entrai dans la chambre où il était exposé, je fus frappée en le voyant. La première fois que je le vis dans la maison qu’habitait son père, il était minuit, et il dormait couché sur un banc ; il avait le même costume et la même altitude. Cette conformité de situation, ce passage de la vie à la mort en si peu de temps me fit fondre en larmes.

Lorsque j’eus rempli tous les devoirs de cotte triste circonstance, je songeai enfin à moi. J’étais sans argent et sans aucun moyen d’en gagner. On me conseilla de m’adresser à l’empereur Alexandre, car ayant été huit ans à son service, au théâtre impérial, j’avais quelques droits à sa protection. Si j’avais eu le courage de lui demander audience, comme plusieurs de mes compagnes, il me l’aurait accordée, car il ne s’occupait que d’adoucir le sort de tous les infortunés.

Lors de l’arrivée de l’empereur Alexandre à Vilna, on voulut lui donner une fête. « Non, dit-il, employez cet argent à soulager les malheureux qui sont sans pain et sans asyle. Qui pourrait se réjouir au milieu de tant de souffrances ? ce serait insulter au malheur. »

Ce fut le maréchal Koutouzoff qui me protégea pendant mon séjour à Vilna. J’avais été si bien accueillie par sa famille à Saint-Pétersbourg, que ce fut un titre de plus à sa bienveillance. Ne pouvant ni ne voulant rester dans la maison du général Lefebvre, après sa mort, j’allai loger chez une veuve qui avait recueilli beaucoup de Français, hommes et femmes, et qui presque tous étaient dans un état déplorable. Ma santé ne s’étant point ressentie de tant de peines et de fatigues, je secourais ceux qui, plus malheureux que moi, étaient malades. Un officier, témoin des soins que je leur prodiguais, me parla d’un enfant que l’on croyait encore vivant, quoique ceux qui l’entouraient fussent morts de fatigue ou de faim.

Cet officier m’en fit un récit déchirant : « Ah ! monsieur, courons-y, lui dis-je. » Nous fûmes bientôt aux portes de la ville. Je ne puis me représenter ce tableau sans frémir. Je pris l’enfant dans mon manteau et me sauvai avec tant de vitesse, que mon compagnon pouvait à peine me suivre. J’avais peu d’espérance de rappeler cette petite créature à la vie ; cependant j’eus le bonheur de lui voir reprendre un peu de chaleur, grâce aux soins du docteur Desgenettes. Elle n’était qu’engourdie par le froid. Il fallait de grands ménagements pour lui faire prendre de la nourriture, car elle avait dû souffrir long-temps de la faim. On fut obligé d’accoutumer peu à peu son petit estomac à supporter les aliments. Tout porte à croire quelle appartenait à des parents français habitant Moscou ; car, parmi les femmes qui étaient venues volontairement de France avec leurs maris, et celles qui s’étaient sauvées, aucune je pense, n’aurait abandonné son enfant.

« — Pourquoi ne vous en chargeriez-vous pas, me dit cet officier, vous qui êtes si bonne. — Je ne demanderais pas mieux, mais je ne possède plus rien, que puis-je faire pour elle ? — Ce que vous faites pour tous ces malheureux, lui donner vos soins. — Des soins ne procurent pas l’existence. — Ils la soulagent, répondit-il, et nous ferons en nous réunissant le peu qui sera en notre pouvoir : ce sera le denier de la veuve. »

Mes yeux se remplirent de larmes en contemplant cette jolie petite compagne d’infortune, pour laquelle j’éprouvais déjà un bien vif intérêt. Un de ses pieds était presque gelé. Comme j’avais guéri plusieurs personnes avec un remède fort simple, du jus de pomme de terre, je l’employai pour elle, et cela me réussit.

J’allai le lendemain chez le maréchal Koutousoff. Je fus reçue par son gendre, le prince Goudachoff. « Vous ne savez pas, lui dis-je, ce qui m’arrive : vous connaissez une petite pièce jouée par Brun ? et la banqueroute du Savetier. Ce pauvre homme se lamente de ne pouvoir nourrir son enfant et il en trouve deux exposées à sa porte. C’est à peu près mon histoire ; depuis que je n’ai plus rien au monde, il m’est survenu un enfant. — Comment un enfant ? — Hélas ! oui, une jolie petite créature tombée sur la neige comme un oiseau de son nid. »

Il se mit à rire. « Il faut conter cela au maréchal Koutouzoff, me dit-il. — Oui, c’est fort gai ; mais faites-moi le plaisir de me dire ce que je vais faire d’elle et moi ? — Je vais en parler à mon beau-père ; amenez-nous votre petit oiseau. »

J’y allai le même jour. J’avais fait ma petite fille bien jolie pour la présenter à M. de Koutousoff. Pendant que j’attendais, je jetai les yeux sur un livre resté ouvert. C’étaient les poésies de Clotilde. Je lus cette strophe :

Enfançon malheuré
 M’est assurance,
Que Dieu m’envoye
Pour être ton pavoi.

« — Voyez, monseigneur, dis-je au maréchal qui entrait en ce moment, ne semble-t-il pas que ce soit une prédiction ? — En effet, répondit-il, c’est un singulier à-propos : eh bien ! je veux être son pavoi et son parrain ! » Il la nomma Nadéje (espérance). Il lui donna cinq cents roubles, et son gendre trois cents. « Servez-vous toujours de cela, me dirent-ils, pour ses premiers besoins. »

Je fus, toute joyeuse, apprendre cette bonne fortune à nos amis, qui en furent charmés.

J’étais embarrassée de ce que j’en ferais, lorsque je serais obligée de partir, car avec une existence aussi incertaine que la mienne, et par un hiver très rigoureux, l’emmener avec moi était impossible, et je ne pouvais ni ne voulais l’abandonner. Le prince Goudachoff me tira encore de cet embarras. Il connaissait une Allemande qui lui avait des obligations, et à laquelle il avait fait obtenir un passeport pour retourner dans son pays. Une de mes parentes demeurait à Luxembourg ; le prince m’assura que cette femme se chargerait d’emmener l’enfant et de la lui remettre en sûreté avec une lettre de moi, pour qu’elle en prit soin jusqu’à mon retour. « Nous lui paierons son voyage, me dit-il, et je vous réponds d’elle. » En effet, elle s’acquitta de cette commission de la manière la plus satisfaisante. Tranquille sur ce point, je la gardai avec moi jusqu’au moment de son départ et du mien. Lorsqu’il fallut m’en séparer, j’éprouvai une peine très vive, et quand je la retrouvai, ce fut avec une joie que je ne puis exprimer.

J’avais quitté mon état, sacrifié mon avenir pour m’occuper de cette enfant que j’aimais d’un amour de mère. Son enfance fut entourée de tout l’intérêt que sa position pouvait inspirer. Mais ce n’eût été que l’intérêt du moment, si sa gentillesse et ses dispositions ne l’eussent prolongé. Elle faisait le charme des salons en France et en Angleterre, par son intelligence et sa grâce dans les petites scènes que je lui faisais jouer. Lorsqu’elle exécutait la danse nationale russe dans le costume des paysannes, elle était devenue tellement à la mode, qu’il n’était plus possible de se passer de la petite Nadèje dans une soirée brillante. Elle a occupé tous les souverains au congrès d’Aix-la-Chapelle, dans les fêtes données par la sœur du roi de Prusse, la princesse de La TourTaxis. Frédéric-Guillaume daigna m’adresser, au sujet de mon élève, une lettre flatteuse que j’ai conservée précieusement.

Lorsque nous allâmes en Pologne, nous passâmes par Berlin. Nadèje avait alors quatorze ans. Le roi voulut la voir et nous fit l’accueil le plus flatteur. Nous donnâmes une soirée à Postdam. Il n’y avait que la cour et les ambassadeurs.

Sa Majesté m’accorda la faveur d’amener des artistes, à mon retour de Varsovie, pour jouer la comédie française à Berlin et à Charlottembourg. C’est depuis ce temps qu’il y a un théâtre français en Prusse. À notre représentation d’adieu, on nous jeta des vers qui finissaient ainsi :


 N’oubliez pas vos succès en ces lieux
Emportez nos regrets, laissez-nous l’Espérance.


On prétendit que c’était un calembourg pour Nadèje.

Je la fis débuter à l’âge de quinze ans, à la Comédie-Française, sous les plus heureux auspices…

Je n’ai pas le courage de compléter cette biographie, et je ne puis que rapporter ces lignes d’un journal de 1832, sur sa mort :

C’est cette intéressante orpheline qui, par les soins de madame Fusil, était devenue une actrice charmante, et dont tous les journaux ont parlé lors de son début au Théâtre-Français. Elle était la gloire et l’espérance de sa mère adoptive, qui l’a perdue à l’âge de vingt ans. Voici quelques vers touchants que sa mort a inspirés à madame Desbordes-Valmore, et qui ont été gravés sur sa tombe :


Elle est aux cieux, la douce fleur des neiges,
Elle se fond aux bords de son printemps.
Voit-on mourir d’aussi jeunes instans !
Mais ils souffraient, mon Dieu ! tu les abrèges.

Son sort a mis des pleurs dans tous les yeux :
C’était, je crois, l’auréole d’un ange
Tombée à l’ombre et regrettée aux cieux ;
D’un peu de vie, oh ! que la mort te venge.

Fleur dérobée au front d’un séraphin ;
Reprends ton rang avec un saint mystère,
Et ce fil d’or dont nous pleurons la fin
Va l’attacher autre part qu’à la terre !


FIN.