Souvenirs d’une actrice/Tome 2/02

Dumont, éditeur (Tome 2p. 23-47).


II


Je reviens à Paris. — Répétition générale de la tragédie de Timoléon. — Chénier invite plusieurs députés à y assister. — Au moment du couronnement de Thimophane, le député Albite fait une sortie violente. — On s’enfuit en tumulte. — On joue le lendemain Caïus-Gracchus. — Albite renouvelle la scène de la veille, et jette sa carte de député dans le parterre. — Manière dont madame de Genlis raconte dans ses mémoires l’anecdote relative à Chénier, avec mademoiselle Dumesnil, à laquelle il avait rendu un service important. — Fusil et Martainville. — Fusil fait enfuir Martainville proscrit. Il le déguise en paysan et lui donne de l’argent pour son voyage. — Reconnaissance de Martainville. — Fusil à l’armée de Vendée. — Il rencontre le général d’Autichamp, chef des Vendéens, blessé. — Épisode.


Chénier avait invité plusieurs députés à venir assister à la répétition de Timoléon, que l’on faisait ordinairement le soir. Albite et Julien de Toulouse, je crois, étaient du nombre ; je ne me rappelle pas les autres. Au moment où l’on couronne Timophane, Albite, interrompant l’action, fit une sortie virulente contre la pièce et contre l’auteur. Chœur[1] et comparses, tout le monde s’enfuit en tumulte, comme à l’Opéra, lorsque le grand-prêtre prononce un anathème. La salle et les loges furent bientôt désertes. Chénier parla d’une manière très animée à ces députés et chercha à justifier ce couronnement par l’événement de la fin, mais ces messieurs ne voulurent rien entendre. Nous crûmes que Chénier serait arrêté dans la nuit, et il le pensait lui-même ; cependant il n’en fut rien ; on donna même le surlendemain son Caïus-Gracchus à la place de Timoléon ; mais il parait qu’Albite était décidé à le poursuivre dans tous ses ouvrages, car à ce vers,

……… Des lois et non du sang,


comme il partait un applaudissement général, ce député se leva du balcon où il était placé, en criant au parterre : « Le sang des conspirateurs ! » et il jeta sa carte de député au public, auquel il adressa un long discours sur l’inconvenance de ce vers, ajoutant que l’auteur ne pouvait être qu’un mauvais citoyen, et qu’il le signalait comme tel[2]. On regarda dès-lors Chénier comme un homme proscrit, et tout le monde s’éloigna de lui. Quelques amis et les femmes, qu’on trouve toujours dans le malheur, ne l’abandonnèrent pas et lui restèrent fidèles.

À cette époque, André Chénier, frère de l’auteur, attendait son jugement d’un jour à l’autre. Si Marie-Joseph Chénier eût tenté la moindre démarche en sa faveur, il n’eût fait qu’avancer sa perte ; on sait d’ailleurs que, dans ces temps malheureux, il n’y avait de salut que pour ceux qu’on oubliait, car les choses pouvaient changer par l’excès même où elles étaient parvenues. Un nommé Labussière, qui était employé au comité du salut public, a sauvé plusieurs personnes en remettant leur acte d’accusation en dessous, lorsqu’ils se présentaient dans les cartons. Le 9 thermidor arriva, et ils échappèrent à la mort. Ce jour, hélas ! vint trop tard pour André Chénier, et pour tant d’autres ; il périt la veille de ce jour, et ce qu’il y eut d’affreux pour son frère, c’est que cette tragédie de Timoléon qui devait le perdre, si les choses n’eussent changé, fut le sujet des calomnies les plus affreuses et des fables les plus absurdes répandues par ses ennemis et accueillies par les gens qui n’examinent rien, et croient le mal sans chercher à approfondir la vérité.

Je voyais peu Chénier avant cette époque, mais lorsqu’il fut traité avec tant d’injustice et accusé d’une aussi horrible action, moi qui tant de fois l’avais entendu gémir de la mort de son frère, ce fut un motif pour que je le visse plus souvent. Il est si facile de faire adopter une impression fâcheuse dans les moments de trouble, que celui qui en est accablé ne peut plus se relever ; il semble que l’on se plaise à chercher des faits à l’appui pour y donner de la vraisemblance. Les écrits restent et se relisent quelquefois après un long espace de temps ; bien souvent aussi les histoires contemporaines les recueillent. Madame de Genlis, dans ses Mémoires, ne cite-t-elle pas une anecdote aussi fausse qu’invraisemblable, et qu’elle place même dans un temps où il n’y avait pas de terreur, car la révolution commençait à peine. Chénier à cette époque n’avait encore occupé qu’une place à l’institut, et André Chénier n’était pas arrêté. Je veux parler de l’entrevue de mademoiselle Dumesnil avec le poète Chénier. J’ai si souvent entendu raconter cette anecdote à madame Vestris, la tragédienne, sœur de Dugazon, et par Chénier lui-même, que je n’ai pu en oublier les détails, les voici :

Madame Vestris était très liée avec mademoiselle Dumesnil, que son grand âge et ses infirmités retenaient dans son lit. M. Chénier parlait sans cesse à madame Vestris du regret qu’il éprouvait de n’avoir jamais vu cette célèbre actrice. Cela paraissait assez difficile à obtenir ; cependant un jour madame Vestris, parlant à mademoiselle Dumesnil des jeunes auteurs sur lesquels on pouvait fonder quelque espérance pour soutenir la scène française, nomma Chénier. On avait donné de lui Charles IX et Henri VIII (mademoiselle Dumesnil s’était fait lire ces deux ouvrages).

« Nous espérons beaucoup de ce jeune poète, ajouta madame Vestris, et elle saisit cette occasion pour lui apprendre que c’était à lui qu’elle devait le retour de sa pension, qu’il n’avait cessé de solliciter à l’institut, et de l’extrême désir qu’il avait de la voir. Mademoiselle Dumesnil n’hésita plus.

« Amenez-le ce soir, lui dit-elle, afin qu’il puisse voir Agrippine infirme. »

Ils vinrent en effet ; il faisait petit jour dans la chambre ; mais en voyant entrer Chénier elle se leva sur son séant, et avançant la main avec grâce, elle lui récita tout le grand couplet d’Agrippine. Le jeune poète était dans une telle extase, qu’il osait à peine respirer, dans la crainte de l’interrompre ; elle avait cessé de parler, qu’il écoutait encore[3].

En rectifiant des faits dénaturés avec tant de malveillance pour Chénier et pour d’autres personnes, on ne s’étonnera pas que je veuille rétablir ceux qui concernent Fusil ; je ne répondrai que par des faits.

Peu d’hommes dans la révolution ont été plus faussement jugés par les uns ou plus souvent calomniés par les autres, et cela se conçoit, car quoique son cœur fût plein d’humanité, il était de la plus grande exagération dans ses paroles. Il se serait fait assommer plutôt que de manquer à sa conviction, mais il était incapable de faire du mal à qui que ce soit. Julie Talma, qui l’aimait et lui rendait justice, lui disait sans cesse : « Mais taisez-vous donc, méchant bonhomme ! vous rendez service à tous ces gens-là, et vous querellez avec eux ; ils tairont vos bonnes actions et répéteront vos mauvaises paroles. Les ennemis se retrouvent dans tous les temps : ils tourmentent les vivants et troublent la cendre des morts. »

Hélas ! elle prophétisait ! l’un lui a prêté de fausses anecdotes et l’autre le met hors la loi (ainsi que l’a dit M. Arnault dans ses Mémoires), dans un temps où Fusil était à l’armée de l’Ouest avec le général Tureau. J’ai ses états de service, et je peux en montrer les dates.

Si je n’ai pas répondu aux imputations dirigées contre mon mari, que c’est quand la fureur des partis est encore dans toute sa force et que la haine ou l’exagération dirige la plume des écrivains, on voudrait en vain se faire entendre. Il faut pourtant faire la part de l’époque, de la jeunesse, de l’exaltation des idées, de cette fièvre et de ce fanatisme républicain qui s’était emparé de toutes les têtes. Les hommes sont souvent ce que leur position les fait et vont où les pousse la société qui les entoure. Fusil n’étant pas d’ailleurs un personnage historique, j’avais le droit de penser que, lorsque les passions s’apaiseraient, le temps, qui remet tout à sa place, viendrait à mon aide, mais je me trompais. Les animosités d’opinion survivent à la jeunesse et se retrouvent au bord de la tombe ; on recueille avec soin dans les écrits et dans les journaux du temps ce que des haines particulières avaient pu envenimer ; on s’inquiète peu de savoir si ces faits ont été rapportés d’une manière inexacte. Il est si facile de donner à un fait une couleur odieuse, en dénaturant une circonstance et en la racontant avec malveillance (comme on l’a vu pour Chénier, et pour M. de Caulaincourt, et pour tant d’autres), Ne peut-on se tromper d’ailleurs sur des événements qui ont quarante ans de date, lorsque tous les jours on se trompe sur des événements qui se passent sous nos yeux.

Le premier écrit contre Fusil, après la réaction, celui qui a toujours été reproduit depuis, venait d’un homme qui lui devait la vie, et à qui il avait donné de l’argent pour qu’il pût quitter Paris.

En 89, Martainville et Fusil étaient intimement liés. À peu près du même âge, ils se convenaient et s’aimaient, quoique leurs opinions différassent déjà. Rien ne m’amusait plus que de les entendre se donner mutuellement de ces dénominations dont les mots, inusités jusqu’alors, commençaient à passer dans toutes les classes de la société, et souvent arrivaient à des gens qui ne les comprenaient pas : « Tu es un aristocrate ! Tu es un démocrate !… » Enfin cela voulait dire qu’on n’était pas du même avis, et, plus tard, cela voulut dire qu’il fallait tomber sur des gens qui ne pensaient pas les uns comme les autres ; mais à cette époque il n’y avait encore aucun danger : aussi, après avoir discuté long-temps, ils finissaient par rire eux-mêmes d’avoir fait de la politique en pure perte.

— Mais dis-moi pourquoi, disait Marlainville à Fusil, tu cries contre la noblesse, toi qui par état as dû en être mieux traité qu’un autre ?

— C’est ce qui te trompe !… J’ai été vexé, méprisé pour ce même état que tu me vantes… Ces gens-là nous applaudissaient au théâtre, parce que nous les amusions, mais, hors de là, nous n’étions pour eux que des parias et des bohémiens. Le plus petit noble croyait avoir le droit de nous insulter, et si nous voulions qu’ils nous en fissent raison, on nous répondait par les fers et les cachots.

— Ah ! voilà de l’exagération !…

— Nullement !… Écoute ce qui m’est arrivé en 87… Ce temps n’est pas encore bien éloigné ! Avant que je ne connusse mademoiselle Fleury, j’étais à Besancon, et je devais me marier avec mademoiselle Castello (depuis madame Darboville). J’étais fort aimé dans cette ville, et tout le monde connaissait mes intentions. Cette demoiselle, ainsi que sa famille, était fort considérée. Un soir que je la reconduisais avec sa mère, des gardes-du-corps l’insultèrent par les propos les plus obscènes, et voulurent l’arracher de mon bras. Pensant qu’ils étaient gris, je cherchai à leur faire entendre raison, mais j’étais dans l’erreur. L’un d’eux ayant levé la main pour me frapper, je me jetai sur lui et le saisis à la gorge. Quelques personnes étant accourues au bruit que cela avait causé, je remis ces dames à un de mes amis, et le priai de les ramener chez elles. J’offris alors à l’officier de lui rendre raison : il me répondit qu’il ne se battrait pas avec un saltimbanque, et qu’il y avait d’autres moyens de châtier un vil histrion !… Tu juges de ma fureur !… Les jeunes gens de la ville, qui m’aimaient beaucoup, et parmi lesquels se trouvaient plusieurs de mes amis, voulurent prendre parti pour moi. Une affaire entre militaires et bourgeois pouvant devenir une chose très grave, un homme plus raisonnable qui se trouvait là, un avocat très estimé, calma les esprits, et ces messieurs se retirèrent en proférant des injures et des menaces.

Mademoiselle Castello ni moi ne jouâmes le lendemain, afin d’éviter le bruit qu’aurait pu causer notre entrée en scène. Je passai la journée avec des amis, et le soir ils voulurent m’accompagner, persuadés que ces gardes du corps ne s’en tiendraient pas là. Je refusai et je pris une épée sous ma redingote, pour me défendre en cas d’attaque. En effet, je fus assailli sur le rempart par des gens qui semblaient m’avoir attendu. C’étaient ces mêmes officiers, mais en plus grand nombre et sans uniformes ; ils étaient armés de bâtons. Je tirai mon épée et m’adossai à un arbre, en leur criant que, s’ils m’attaquaient, je vendrais cher ma vie. Cette menace ne parut faire aucune impression sur eux, et j’étais perdu sans M. d’Autichamp, que le hasard avait amené de ce côté, et qui, voyant un homme assailli par plusieurs, s’écria :

— Eh ! quoi, messieurs, avez-vous l’intention de l’assassiner ?…

— Non !… répondirent-ils, nous voulons punir son insolence !…

— J’ignore, reprit M. d’Autichamp, le sujet de la querelle, mais je suis résolu de m’opposer à tout acte de violence. Venez, monsieur, je vais vous accompagner jusque chez vous !…

Chemin faisant, je lui racontai ce qui m’était arrivé la veille.

— Il faut apaiser cette affaire, me dit-il, car elle peut devenir fâcheuse pour vous, mais je prévois que vous serez obligé de quitter Besançon. J’en parlerai demain au vicomte de Puységur (c’était le commandant) ; ne sortez pas que je ne vous aie vu.

Mais avant que M. d’Autichamp eût pu faire aucune démarche, je fus arrêté ; on me mit les fers aux pieds et aux mains, comme à un criminel, et je fus jeté dans un cachot, dont je ne sortis que pour quitter la ville : tout cela, sans être entendu et quoique les témoignages eussent été en ma faveur. Cet événement fit manquer mon mariage et me laissa long-temps sans existence.

Ceci se passait en 1787 ; crois-tu que cela m’ait donné un grand amour pour le despotisme de la noblesse ?

— Tu vois cependant que M. d’Autichamp s’est conduit en homme d’honneur !…

— Je ne prétends pas te dire qu’il n’y ait pas de gens d’honneur parmi eux ; il y a peut-être moins de morgue dans la haute noblesse que dans la petite ; mais ils se croyaient tous le droit de nous écraser. Lorsque l’on nous insultera maintenant, nous pourrons en avoir raison.

Voilà les premiers motifs qui rendirent Fusil républicain ; mais il eût sans doute été moins exalté, s’il ne fût pas venu au théâtre de la République, où il était entouré de gens qui lui montaient la tête, et dont la plupart l’ont désavoué.

Nous étions alors en 91, et les événements marchaient à grands pas. Non-seulement il était dangereux d’émettre, mais d’être cité pour avoir une opinion. Fusil avait souvent averti Martainville de se tenir sur ses gardes, de ne pas parler aussi légèrement, surtout lorsque le vin de Champagne lui montait à la tête. Martainville n’en avait pas tenu compte. Un jour cependant il arriva fort alarmé et me dit qu’il était persuadé qu’il ne tarderait pas à être arrêté. J’arrivais de la Belgique et je ne savais rien de ce qui se passait à Paris, où j’avais éprouvé beaucoup de chagrins et d’inquiétudes.

— Attendez, lui dis-je, que mon mari soit rentré, il vous donnera quelques bons conseils et pourra peut-être vous être utile.

J’aimais assez Martainville, parce qu’il avait un caractère qui m’amusait, et que je lui croyais un bon cœur, quoiqu’en général il fût peu estimé. Mon mari rentra avec Michot ; ils furent d’avis qu’il fallait que Martainville quittât Paris, où il ne serait pas en sûreté ; mais c’était chose assez difficile de se procurer les papiers nécessaires, même pour passer la barrière.

— Tu resteras chez moi, lui dit Fusil, jusqu’à ce que j’aie pris des renseignements à ce sujet. Je vais voir quelqu’un de ta section, qui pourra m’en donner.

Le soir il lui annonça qu’il avait été dénoncé, et qu’il ne pourrait passer la barrière que déguisé. On avait été dans sa maison pour s’informer de l’heure à laquelle il devait rentrer.

— Tu attendras chez moi, ajouta Fusil, jusqu’à jeudi, jour où je serai de garde à la barrière. Voyons, endosse un de mes habits de paysan, pour t’accoutumer aux allures qu’il te faut prendre ; et il lui fit répéter son rôle. Je ne pouvais, en le voyant ainsi, m’empêcher de rire, et cela mettait Fusil en colère. Il est certain que la circonstance n’était rien moins que gaie. Martainville n’avait jamais d’argent, et Fusil, dont les appointements étaient presque entièrement saisis, n’en avait guère. Cependant il lui donna trois cents francs qu’il venait de recevoir. Le lendemain étant le jour de garde de mon mari, Martainville s’achemina à la barrière, le dos voûté, comme on le lui avait recommandé, avec un grand panier rempli de provisions, au bras. Nous lui avions fait emporter des provisions, afin que, tant qu’il serait près de Paris, il n’entrât pas dans les auberges ou dans les cabarets. Son permis était en règle. Il ne lui arriva rien de fâcheux, et il sortit de Paris sans obstacle. Mais si l’on avait soupçonné Fusil d’avoir favorisé sa fuite, Dieu sait ce qui lui serait arrivé, car à cette époque nulle opinion ne vous défendait. Michot en fit l’observation à mon mari, et je n’ai pas oublié qu’il ajouta : — C’est un vilain monsieur, que ton ami Martainville ; il n’en ferait pas autant pour toi, et s’il peut un jour te faire du mal, il n’y manquera pas.

Lorsqu’en 1802 on me montra l’article écrit par Martainville contre Fusil, je ne pus en croire mes yeux ; je restai confondue. Je fus chez lui le voir, et lui parodiai ce vers de Tartuffe :

Mais t’es-tu souvenu que sa main charitable,
Ingrat, t’a retiré d’un état misérable ?

— Oui, me dit-il, je sais tout ce que vous pouvez me dire, et il est à ma connaissance que Fusil n’a jamais fait de mal, mais c’était un braillard, un nigaud, qui pouvait s’enrichir et qui ne l’a pas fait.

— Oui, je crois en effet que, s’il eût suivi l’exemple de tant d’autres, on ne se serait pas informé d’où serait venue sa fortune. S’il avait pu surtout prêter de l’argent à ses anciens amis, et qu’il eût eu une bonne table, aucun d’eux ne l’eût attaqué ; mais il n’a jamais voulu accepter de place, et il a abandonné son état pour défendre son pays.

— Je vous disais bien, interrompit Martainville, que c’était un nigaud. Croyez-vous qu’on lui sache gré de ne s’être pas enrichi ?

— Mais ce n’était pas une raison pour rapporter qu’il était d’une commission dont il n’a jamais fait partie ; Duviquet vous l’a dit lui-même, et il le savait mieux que personne. Pourquoi donc répéter un fait qui a été démenti le lendemain ? Vous savez bien que c’est à l’Opéra-Comique et non au Théâtre de la République qu’un jeune homme est monté sur une banquette pour lire l’article que vous citez et qui concernait Trial.

— C’est possible, reprit Martainville, mais d’ailleurs pourquoi vous en prendre à moi ? J’ai un collaborateur.

— Ce collaborateur était trop jeune alors pour avoir eu ces détails autrement que par vous ; d’ailleurs, si vous lui eussiez dit les obligations que vous aviez à mon mari, il eût trouvé tout naturel votre réclamation contre cet article.

C’est cependant cette première version de Martainville, dont on s’est emparée et qui a été répétée : « Quand un homme est placé sous le poids d’une accusation odieuse, il se trouve toujours des gens qui prétendent en avoir été témoins ; mais s’il a fait quelque bonne action, personne ne s’en souvient. »

Il est un fait remarquable, c’est que, dans le Moniteur et dans les journaux officiels du temps, cités par les historiens, le nom de Fusil ne s’est jamais rencontré. Ce n’est donc que dans ces scènes de théâtre, répétées de tant de manières, et dans lesquelles on a mis sur le compte des uns ce qui appartenait aux autres, qu’il en a été question ; on les retrouve encore sous la plume de quelques Girondins rancuneux qui ont déversé sur Fusil la haine qu’ils portaient aux républicains.

La première impression reste toujours, même après qu’on en a bien démontré la fausseté ; je puis en citer une preuve convaincante.

Une artiste de mes amies intimes, qui eut jadis une grande célébrité, avait une sœur à Bordeaux. Ainsi que la plupart des artistes du Grand-Théâtre, elle fut arrêtée pendant le temps de la terreur. Comme il y avait à cette époque un nommé Fusier, remplissant l’emploi de basse-taille et qui était fort lié avec Tallien, lorsque ce député vint en mission à Bordeaux, on soupçonna ce chanteur d’avoir contribué à faire arrêter ses camarades, pour servir les intérêts du second théâtre, dont il voulait être directeur. Je n’examinerai point si cette accusation était fondée : j’aime mieux croire qu’elle ne l’était pas ; mais, bien des années après, me trouvant avec cette amie qui m’a toujours témoigné un vif intérêt :

— Il faut que je vous aime bien, s’écria-t-elle un jour, pour avoir pu oublier que vous êtes la femme de celui qui a fait arrêter ma sœur à Bordeaux ; je ne vous l’ai jamais dit, mais… — À Bordeaux ? interrompis-je, Fusil n’a jamais été dans cette ville.

— Si fait, si fait, il a chanté les basses-tailles.

— J’aurais plaint ceux qui l’auraient entendu chanter, repris-je en riant, c’est Fusier que vous voulez-dire, un chanteur du Midi, qui n’a jamais quitté Bordeaux.

— Ah ! c’est possible, pardon, ma chère amie, j’ai toujours cru que c’était votre mari, d’après ce qu’a dit Martainville.

Voilà comme on écrit l’histoire.

Depuis cette explication, elle m’a répété plusieurs fois :

« — Il faut que je vous aime bien. »

— Mais si vous m’aimez, ayez un peu plus de mémoire.

— Ah ! c’est vrai, c’est vrai, quand on s’est habitué à croire quelque chose, c’est terrible.

Et elle m’embrasse.

Lorsque Fusil était dans la Vendée en 95, comme aide de camp du général Turreau, il rencontra ce même M. d’Autichamp, devenu chef vendéen, qui était blessé et pouvait à peine se tenir sur son cheval ; ils s’arrêtèrent et se reconnurent aussitôt.

— Eh quoi ! lui dit cet officier, c’est vous, Fusil, qui vous battez contre nous ?

— Fuyez ! s’écria Fusil, f….. le camp, car je n’ai d’autre alternative que de vous faire prisonnier ou de passer devant un conseil de guerre.

Il était temps, en effet, car à peine ce chef vendéen avait-il disparu, que les troupes républicaines arrivèrent.

C’est M. d’Autichamp qui a raconté cette circonstance. Fusil n’en avait jamais parlé, pas même à moi.

Dans ce même temps, où l’on incendiait tout ce pays, il trouva un pauvre enfant abandonné au pied d’un arbre, près d’un village en flammes. Il le prit sous son manteau, le porta dans la ville de Cholet, et fit aussitôt chercher une nourrice, car son intention était de me l’envoyer à Paris ; mais la femme du général lui ayant demandé avec instance cet enfant, Fusil pensa qu’il serait plus heureux avec elle, et consentit à le lui laisser.

Par une destinée bizarre, il avait arraché un petit garçon des flammes ; vingt ans plus tard j’ai trouvé une petite fille au milieu des neiges, et je l’ai sauvée. Tristes épisodes des guerres !…

  1. La musique des chœurs était une très belle composition de Méhul.
  2. C’est à cela que Chénier crut faire allusion dans ces vers de son épitre à la Calomnie :

    Proscrit par mes discours, proscrit par mon silence,
    Seul, attendant la mort, quand leur coupable voix
    Demandait à grands cris du sang et non des lois.

  3. On se demande pourquoi madame de Genlis a écrit que mademoiselle Dumesnil avait eu l’intention de faire à Chénier l’application de ce vers :
    « Approchez-vous, Néron, et prenez votre place, »
    car la révolution commençait à peine, et Chénier n’occupait aucun poste éminent ; il n’avait d’ailleurs d’autre pouvoir que celui que lui donnait sa place à l’institut, celui de solliciter en faveur des artistes retirés ou sexagénaires qui avaient perdu leur pension. Mademoiselle Dumesnil était donc bien loin de vouloir insulter un homme auquel elle avait des obligations.