Souvenirs d’une actrice/Tome 1/14

Dumont (Tome 1p. 191-203).

XIV

Michot. — Volanges. — Bordier. — Mademoiselle Candeille. — Dugazon. — Champville. — M. Daigrefeuille. — Les Chevaliers du Quinquet.


Les artistes ne sont vraiment aimables que lorsqu’ils n’ont d’autre fortune que celle que peut leur procurer leur talent. Du moment qu’ils deviennent spéculateurs, qu’ils acquièrent des propriétés, semblables au savetier financier, ils n’ont plus de joyeux flon-flon.

Avant 1790, le traitement des acteurs était loin d’être aussi considérable qu’il l’est maintenant. Six, huit, dix mille francs, c’étaient des appointements qu’on n’accordait qu’aux grandes réputations. Celui qui n’avait d’autre patrimoine que son talent, dépensait son revenu et souvent au-delà : ce fut bien autre chose lorsqu’arrivèrent les assignats !

Michot était intimement lié avec mon mari. À mon arrivée de la Belgique, il m’amena sa petite femme, jolie comme un ange, jalouse comme un tigre, et qui aurait bien pu dire, ainsi que Colette :

Si des galants de la ville,
J’eusse écouté les discours ;

Mais comme elle, aussi :

Pour l’amour de l’infidèle
J’ai refusé mon bonheur !

Nos maris avaient été charmés de nous réunir, afin d’être plus libres. Nous n’étions riches, ni les uns, ni les autres. Ces messieurs avaient trop peu d’ordre, et nous trop de jeunesse, pour y remédier ; mais nous possédions encore la gaîté, l’insouciance de cet âge où l’on ne prévoit pas. Pourvu qu’il ne manquât rien à notre toilette, le reste nous occupait fort peu.

Michot était un de ces hommes qui ne prennent jamais la vie au sérieux. Il riait de tout, et faisait rire les autres, ce qui n’était pas un petit avantage en ce temps où la gaîté n’était pas à l’ordre du jour. Il avait un esprit original, et sa manière de dire les choses le rendait aussi comique dans la vie privée que sur la scène. Sa figure ouverte et joyeuse, sa voix pleine de sensibilité qui faisait venir la larme à l’œil par un mot naïf ou dans une situation touchante, et le rendaient toujours vrai, quel que fût le caractère de son rôle. Il plaisait dans le monde comme au théâtre.

Dans le temps de la république, Michot venait souvent nous raconter des histoires, qu’il recueillait je ne sais où, mais qui nous faisaient éclater de rire. Il fut mandé à la commune pour y prêter le serment de mourir à son poste. Un facteur qui se trouvait là avant lui ayant prêté le serment de mourir… « À la petite poste, lui dit Michot. »

Il fit sourire la municipalité qui était peu gaie !

Un jour il vint nous raconter qu’un membre de sa section avait demandé la parole pour une motion d’ordre ; alors Michot, montant sur une chaise, nous joua la scène en prenant sa voix dans le fausset :

« Je dénonce Coco l’épicier pour avoir vendu du sable d’estampe pour de la castonade ; je demande qu’il soit envoyé au tribunal révolutionnaire et jugé comme fédéralisse. »

Lorsque l’administration du théâtre passa entre les mains de M. Sageret, les artistes furent mal payés ; Michot avait composé un dialogue sur l’air des pendus. Il disait à ses camarades assemblés :

 Es-tu payé de fructidor ? — Non
— Es-tu payé de thermidor ? — Point.
— On me doit encor vendémiaire.
— Moi : je crains beaucoup pour brumaire.
Tous : — Cela doit-il durer longtemps ?
Le Régisseur : — Jouez toujours, mes chers enfants.

Les Bons Gendarmes, qui ont valu tant de succès à Odry, avaient été composés par Michot dans un temps où l’on ne parlait point encore d’Odry, mais celui-ci a le mérite d’en avoir tiré un immense parti, il faut lui rendre cette justice. Michot ne les avait composés que pour les plaisirs du foyer.

Lorsque je revins de l’étranger, en 1813, Michot était devenu riche, mais il n’était plus aimable. Ce n’était plus cette vie d’artiste, rieuse et insouciante ; ce n’était plus Michot que j’avais connu en 90. Il avait quitté cette jolie Sophie ! c’était un propriétaire ! c’était le seigneur de Verrières !

Volanges était un de ces acteurs de genre pour lesquels on compose des ouvrages et qui les font presque toujours réussir. Ils finissent même souvent par acquérir une immense vogue, comme nous l’avons vu depuis, et comme nous le voyons encore. Volanges était célèbre dans les Vieux Procureurs, appelés Jérôme-Pointu[1] auxquels il avait donné un caractère particulier. Son changement de physionomie annonçait une grande mobilité ; il jouait toute la famille des Pointus à lui seul. Il avait une telle facilité, une telle promptitude dans ses travestissements, qu’il sortait par un côté du théâtre et rentrait presqu’aussitôt par l’autre : c’est lui qui a commencé ce genre de pièces que l’on a tant imité depuis.

Sa vogue fut si grande, son talent tant admiré, qu’on le crut capable de réussir dans tous les genres. Alors une plus grande scène que celle où il brillait lui ouvrit ses portes : ce fut le théâtre Favart ; on y jouait la comédie à cette époque. Il y avait de fort bons acteurs, et ils exploitaient particulièrement le répertoire de Marivaux. Ils voulurent avoir l’acteur à la mode ; car, alors comme à présent, on se persuadait que, lorsqu’on a montré un grand talent dans un genre, on doit réussir dans tous. L’expérience tant de fois renouvelée n’a pu convaincre encore qu’à Paris surtout, en changeant de cadre, je dirai même de quartier, par conséquent de public, l’on perd tous ses avantages. C’est ce que nous avons vu pour d’excellents acteurs de vaudeville, et que l’on vit alors pour Volanges. La foule, qui s’était portée à son premier début, diminua bientôt à ceux qui suivirent, et ensuite on n’en parla plus ; il fut trop heureux de revenir à son genre, et alla l’exploiter en province et à l’étranger.

Quant à Bordier, il aurait peut-être réussi dans les rôles comiques, au nouveau théâtre de la rue de Richelieu, car il avait un talent naturel comme celui de Michot, mais il était plus général. La manière dont il a joué dans les pièces de Dumaniant, pièces qui n’étaient pas du bas comique et qui se rapprochaient déjà de la bonne comédie, a prouvé qu’il eût été bien dans ce genre.

Bordier venait de périr, à Rouen, victime d’une émeute populaire. On fit venir, pour le remplacer, Fusil qui était à Marseille. Je connaissais peu le talent de Bordier, le théâtre des Variétés étant celui où j’allais le moins, lorsque j’étais à Paris chez madame Saint-Huberty. À mon retour, Bordier était mort, mais voici ce que j’ai entends raconter à Michot et à Dumaniant qui le savaient pertinemment.

Bordier relevait d’une maladie dangereuse (dont il eût mieux fait de mourir). Un de ses amis l’engagea à passer quelque temps à la campagne, près de Rouen, pour se remettre tout à fait. Il n’était nullement dans l’intention d’y donner des représentations, mais il fut tellement sollicité, qu’il ne put résister aux instances des jeunes gens de la ville qui l’accueillirent avec transport. Ils l’entraînaient sans cesse à de nouvelles parties de plaisir. Un soir qu’il venait de la chasse avec ses amis, ils trouvèrent la ville en rumeur et en révolte ouverte contre l’autorité. Un avocat, avec lequel Bordier était intimement lié, se trouvant à la tête de l’émeute, il fut entraîné par un groupe qui marchait à l’Hôtel-de-Ville, et il suivit, sans savoir même de quoi il s’agissait. Les troupes les eurent bientôt dispersés, et plusieurs d’entre eux furent arrêtés : l’avocat et Bordier, qui raccompagnait, se trouvèrent du nombre.

Parmi ces turbulents, il y avait des jeunes gens qui appartenaient aux premières familles de la ville. Lorsqu’on instruisit le procès, ils furent mis hors de cour. L’avocat et Bordier furent condamnés, parce qu’il fallait faire un exemple, et pour empêcher que les troubles ne se renouvelassent.

C’était bien le cas de lui appliquer cette malheureuse prophétie qu’il répétait si souvent dans la pièce des Intrigants de Dumaniant : « Vous verrez que je serai pendu pour arranger l’affaire. »

Mademoiselle Fiat, qui devait épouser Bordier, quitta le théâtre : ce fut une grande perte.

Mademoiselle Candeille était douée de tout ce qui peut faire une personne accomplie. Sa taille était bien prise, sa démarche noble, ses traits et sa blancheur tenaient des femmes créoles. Elle possédait à un très haut degré plusieurs talents, la harpe, le piano surtout. Elle avait de l’esprit et de l’instruction ; nous avons vu d’elle plusieurs ouvrages qui ont réussi. Elle jouait agréablement la comédie ; c’était la meilleure personne du monde, et elle avait un caractère charmant : enfin elle réunissait à elle seule plus de qualités qu’il n’en eut fallu à plusieurs pour être admirées. Il semblait que les fées eussent assisté à sa naissance et l’eussent douée de tous les dons ; mais, hélas ! on avait sans doute oublié d’y convier une petite fée Carabosse qui s’en était bien vengée, car d’un seul coup de baguette elle avait détruit leur ouvrage. « Tu auras, lui avait-elle dit, un défaut qui t’empêchera de profiter de tous tes avantages, l’afféterie ; tu ne diras rien comme une autre ; tu jetteras tellement tes talents à la tête, que l’on en sera fatigué ; enfin de chacune de tes perfections naîtra un ridicule, et l’on y ajoutera encore en te prêtant la sottise des autres, convaincu de ce vieil adage, qu’on ne prête qu’aux riches. » Cela n’a pas manqué, car il n’y a pas jusqu’au gigot de mouton, mot connu pour appartenir à madame de Mauléon, et qui remonte au siècle de Louis XV, que l’on n’ait mis sur le compte de mademoiselle Candeille : et l’on ne peut dire qu’un gigot est tendre sans que l’on répète aussitôt, « il n’en est que plus malheureux » comme le disait mademoiselle Candeille, ou du moins comme on le lui faisait dire[2] Elle s’est mariée deux fois et n’a jamais été heureuse, parce qu’elle avait rêvé au bonheur qui n’existe que dans les romans ou dans les nids des tourterelles. Je l’ai revue en Angleterre ; elle n’était plus jeune, mais toujours bonne, aimable, spirituelle, et toujours ridicule.

On comprend difficilement qu’on ait de la gaîté, du naturel dans la société, et qu’on soit morne et froid sur la scène ; c’est cependant ce qui arrivait à Champville, neveu de Préville. S’il avait pu être au théâtre aussi amusant que dans le foyer, il eût eu un succès brillant. Garçon d’esprit d’ailleurs, c’était un des Coryphées les plus agréables de cette réunion. Lui, Michot, souvent Talma, mais surtout Dugazon, auraient fait oublier une pièce qu’on aurait eu la plus grande envie de voir. C’était un feu roulant de folies. Dugazon avait un fond de gaîté inépuisable : ce n’était jamais pour amuser les autres qu’il était ainsi ; c’était pour s’amuser lui-même. Il avait une incroyable facilité pour copier le

caractère de la figure et les habitudes du corps. Dans le valet du Muet, lorsqu’il venait raconter la conversation des deux pères, on croyait les voir et les entendre, tant il s’identifiait avec ses personnages. Aussi, lorsqu’ils arrivaient après ce récit, on entendait rire de tous côtés. Mais où il nous montra le mieux son talent dans ce genre, ce fut un soir avec M. Daigrefeuille, ancien conseiller au Parlement, bien connu du temps du grand chancelier Cambacérès, dont il ne quittait pas l’hôtel. C’était un petit homme, replet et tout d’une pièce ; son geste était rapide, ses bras courts, et retirés en arrière : ses gros yeux ronds lui donnaient un air étonné tout à fait comique.

Il arrive un soir au foyer et se met à causer avec Dugazon, d’une manière très vive. Celui-ci, qui paraissait entièrement occupé de ce que lui disait son interlocuteur, répondait les yeux attachés sur les siens, de manière à fixer son regard ; pendant ce temps, il prenait ses attitudes de corps, ses mouvements, sa physionomie ; enfin, il imitait toute sa pantomime, de façon à lui ressembler parfaitement.

Ils étaient debout sous le lustre, et parlaient avec chaleur, tout en gesticulant. Ceux qui étaient à quelque distance s’apercevaient insensiblement de cette scène des deux sosies, et se sauvaient pour ne pas éclater de rire. Cela dura assez long-temps, et M. Daigrefeuille fut le seul qui ne s’en aperçut pas.

Ce foyer était alors fréquenté par les gens de lettres et les amis des artistes ; on s’y amusait sans mauvais goût, et l’on y accueillait tout le monde avec grâce et politesse. On avait surnommé les plus assidus Les Chevaliers du Quinquet. Talma, qui en était le président, ne parlait jamais avant que le dernier quinquet fût éteint. Comme Talma était aimable et gai, il trouvait toujours des amateurs pour finir le quinquet avec lui.

  1. Henri Monnier a marché sur ses traces avec beaucoup de bonheur.
  2. Il est des réponses qui se répètent et passent en tradition, parce qu’elles ont été dites à leur époque par des gens ignorants, ou malveillants. J’entends tous les jours à l’occasion de Larive, par des artistes qui en sont eux-mêmes persuadés parce qu’ils l’ont entendus raconté par d’autres, qu’il se regardait avec beaucoup de complaisance, lorsqu’il disait dans l’Œdipe de Voltaire :
    J’étais jeune et superbe

    Larive était un homme instruit qui pouvait confondre la signification des mots, et qui savait fort bien que là, superbe, n’est pas la beauté des formes. Celui qui le premier a voulu lui donner ce ridicule, état un homme jaloux de ses succès et qui savait bien qu’on a toujours la mémoire heureuse pour ce qui est au désavantage des autres. Larive a fait un ouvrage sur l’art dramatique qui prouve qu’il en connaissait toutes les expressions.