Souvenirs d’une actrice/Tome 1/12

Dumont (Tome 1p. 167-172).

XII

La fête de la Fédération. — Les Comédiens au Champ-de-Mars. — Fête donnée par Mirabeau aux Fédérés Marseillais au théâtre de la rue Richelieu. — Gaston et Bayard.


J’étais encore aux élèves de l’Opéra, lorsqu’on s’occupait de fêter le premier anniversaire de la fête de la Bastille. L’époque de cette fameuse fête de la Fédération approchait et les travaux n’avançaient pas. On mit en réquisition tous les habitants de Paris : hommes, femmes, enfants, tout le monde fut travailler au Champ-de-Mars. On se réunissait par section en corporation. Les théâtres se signalèrent. Chaque cavalier choisissait une dame à laquelle il offrait une bêche bien légère, ornée de rubans et de bouquets, et, la musique en tête, on partait joyeusement. Tout devient plaisir et mode à Paris ; on inventa même un costume qui pût résister à la poussière, car les premiers jours les robes blanches n’étaient plus reconnaissables le soir. Une blouse de mousseline grise les remplaça. De petits brodequins et des bas de soie de même couleur, une légère écharpe tricolore et un grand chapeau de paille, tel était le costume d’artiste.

Une partie de nos auteurs de vaudevilles se réunirent à nous. Le Cousin Jacques fut mon cavalier, il m’a même fait des vers à ce sujet. On bêchait, on brouettait la terre, on se mettait dans les brouettes pour se faire ramener à sa place, tant et si bien qu’au lieu d’accélérer les travaux, on les entravait. On nous dispensa bientôt des promenades au Champ-de-Mars, à notre grand regret, car cela était très amusant.

Je n’ai pas vu la fête de la Fédération. Voici ce que j’écrivais, à ce sujet, à madame Lemoine-Dubarry :

« Les journaux, madame, vous donneront assez de détails pour que vous puissiez vous passer des miens ; d’ailleurs je ne pourrais vous en parler comme témoin oculaire, car je n’y ai pas assisté. Ces fêtes ne me tentent pas, et la foule me fait peur. Il a fait toute la journée une pluie horrible : voilà ce que je sais.

« Je ne vous entretiendrai donc que de la fête qui a été donnée chez Mirabeau aux Fédérés Marseillais. J’y ai joué dans une pièce faite pour la circonstance ; mais ce qui m’a le plus étonnée dans cette solennité, ce n’est pas de m’y voir, comme le doge de Venise, c’est Mirabeau auquel je parlais pour la première fois ; et, malgré toute votre humeur contre lui[1], je vous en demande bien pardon, mais je l’ai trouvé charmant. Quelle grâce, quelle expression sur cette figure repoussante au premier abord ! que d’esprit répandu sur toute sa personne ! Je ne suis plus surprise qu’il ait inspiré une si grande passion à Sophie[2].

« Je vous entends d’ici dire : Eh bien ! ne va-t-elle pas se passionner aussi ? Ne craignez rien, cela n’ira pas jusque-là, mais j’ai un plaisir infini à causer avec lui. Je m’en étais fait une toute autre idée. Je n’avais pas eu l’occasion de le voir chez Julie Talma. Depuis qu’il est enfoncé dans la politique et qu’il est devenu un célèbre orateur, il ne va guère dans le monde. Julie va chez lui ; elle en parle toujours avec un grand enthousiasme ; il demeure dans sa maison de la rue Caumartin[3].

« Voici les couplets que j’ai chantés à cette fête donnée chez Mirabeau ; ils sont du Cousin Jacques :

« Tous ces Français que loin de nous
« L’espérance retient encore[4]
« Ils n’ont pas vu d’un jour si doux
« Briller la bienfaisante aurore,
« Pareils à ceux que le ciel fit
« Habitants d’un autre hémisphère,
« Ils sont au milieu de la nuit
« Quand le plein midi nous éclaire.

« Mais surtout n’oublions jamais
« Que chacun d’eux est notre frère :
« La voix du sang chez les Français
« Doit-elle un seul instant se taire ?
« Loin d’avoir un cruel plaisir
« À les voir se troubler et craindre,
« Pour parvenir à les guérir,
« Il faut nous borner à les plaindre.

« Je veux vous conter une singulière scène qui est arrivée au théâtre du Palais-Royal[5] le jour où Mirabeau y a amené les Fédérés Marseillais, pour lesquels il avait demandé Gaston et Bayard. Ils étaient en grand nombre, et la salle était tellement remplie, qu’on avait été obligé d’en placer une partie sur le théâtre de manière à ne pas gêner la scène. La plupart d’entre eux ne se doutaient pas de ce que c’était qu’une représentation théâtrale, et n’y avaient jamais assisté. Aussi portaient-ils une grande attention à la pièce. Bayard était joué par un nommé Valois, acteur de province, qui n’était pas sans mérite[6].

« Nos Fédérés s’étaient tellement identifiés avec l’action, qu’ils ne pensaient plus qu’ils étaient sur la scène. Au moment où Bayard, blessé, étendu sur un brancard et couvert de trophées, est surpris par Avogard et les siens qui viennent pour l’assassiner, sur ce vers,

Viens, traître, je t’attends !

« tous les fédérés, comme si c’eût été pour eux une réplique, tirèrent leurs sabres et vinrent entourer le lit de Bayard. Ce mouvement spontané, auquel on était loin de s’attendre, donna un grand succès à ce nouveau dénoûment. Les applaudissements ne cessaient pas, et si Bayard ne leur eût assuré qu’il ne courait aucun danger, Avogard et ses soldats auraient mal passé leur temps.

« L. F. »
  1. Madame Lemoine ne pouvait souffrir Mirabeau, mais elle aimait beaucoup son frère.
  2. On venait de publier les Lettres à Sophie.
  3. C’est dans cette maison qu’il est mort. Je m’étonne qu’un grand souvenir ne se soit pas attaché à cette habitaiton. La maison où meurt un homme célèbre vaut bien une de ces ruines que l’on va chercher si loin.
  4. On sait qu’à cette époque les princes et beaucoup de personnes de la cour étaient sortis de France.
  5. C’est le premier nom du théâtre de la rue de Richelieu.
  6. Valois était du nombre des acteurs de province que l’on avait fait venir à l’ouverture du théâtre, avant que la séparation des acteurs du faubourg Saint-Germain y eût appelé Talma. Valois avait du talent : aussi ne voulut-il pas rester en double et retourna-t-il en province.