Souvenirs d’une actrice/Tome 1/10

Dumont (Tome 1p. 137-147).

X

Le comte de Tilly. — Rivarol. — Vers d’une dame à Rivarol. — Champcenetz. — Tours que jouait Champcenetz à ses créanciers. — Ses bons mots en allant à l’échafaud. — Le chevalier de Saint-Georges. — Son talent musical. — Les amours et la mort du pauvre oiseau. — Son ami Lamothe.


Les personnes que je rencontrais le plus fréquemment dans la société de madame de Chambonas étaient généralement remarquables par leur amabilité et leur esprit. Plusieurs d’entre elles ont même joué dans le monde un rôle assez important. Mais toutes n’avaient pas, comme M. Millin, les qualités solides qui inspirant la sympathie et l’attachèrent. Le comte de Tilly, auteur de la romance qui a eu une si grande vogue :

Tu le veux, je pars pour l’armée.

Le comte de Tilly avait, comme Champcenetz, un esprit mordant qui lui faisait de nombreux ennemis. Lorsqu’il prenait quelqu’un à tic, il était d’une amertume extrême et disait des choses blessantes, s’embarrassant peu si ses pointes acérées ne pénétraient pas trop avant. Il fallait se garder de le provoquer, car il était toujours sur la défensive et espadronnait à droite, à gauche. C’était un bel homme, de tournure élégante, d’une figure distinguée ; aussi les femmes l’avaient gâté, et malgré beaucoup d’esprit et de tact, il ne pouvait éviter un air de fatuité et de distraction qui visait à l’impertinence. Il a paru longtemps jeune ; à cinquante ans, on lui en aurait à peine donné trente. Avec tous les moyens de plaire, il déplaisait[1].

Rivarol avait aussi quelque suffisance, mais il était plus aimable ; il prodiguait de ces mots heureux qui se retiennent et se répètent.

Une femme aimable devant laquelle il avait dit qu’il n’aimait pas les femmes d’esprit ; qu’il préférait une niaise, avec quinze ans et de la fraîcheur, lui avait écrit ces vers sur son album :

Cette morale peu sévère
Séduira plus d’un jeune cœur.
Il est commode et doux de n’employer pour plaire
Que ses quinze ans et sa fraîcheur.
Mais un amant que l’esprit indispose
Peut-il être constant ! oh ! non !
Celui qui, pour aimer, ne cherche qu’une rose,
N’est sûrement qu’un papillon !

Rivarol était l’un des rédacteurs des Actes des Apôtres avec Champcenetz, Mirabeau-Tonneau, etc. Celui-ci devait ce surnom à sa prodigieuse grosseur et à son incontinence ; si l’on doit croire le bon public, car je n’en ai rien entendu dire dans ces réunions particulières. Au reste, c’était aussi, dit-on, un homme d’un très grand mérite. Tous les gens de lettres qui travaillèrent depuis à ce journal en vogue, se rencontraient alors chez la marquise de Chambonas.

M. Champcenetz avait un esprit de critique d’autant plus désespérant qu’il frappait souvent juste ; il ne ménageait personne : aussi était-il fort peu aimé des artistes. Ses mots passaient de bouche en bouche, de salon en salon, et gagnaient toutes les classes. Comme ils étaient méchants, ils ne s’oubliaient jamais ; ils étaient souvent de mauvais goût, comme celui-ci, par exemple :

Une demoiselle Dufay débutait à l’Opéra-Comique (alors Favart) ; elle avait choisi le rôle de Lucette, dans l’opéra de la Fausse Magie, pour le morceau de chant qui commence le second acte :

Comme un éclair, la flatteuse espérance…

Ce qui a fait donner à cet air, le nom de l’Éclair. M. de Champcenetz était à la porte du balcon, appuyé contre une colonne ; il écoutait en bâillant, lorsque M. de Narbonne qui s’intéressait à ce début, arrive tout essoufflé et dit à M. de Champcenetz :

— Mademoiselle Dufay a-t-elle chanté, comme un éclair ?

— Non, mon cher, comme un cochon.

Cela fut entendu de ses voisins qui ne manquèrent d’en rire et de le répéter.

Il avait beaucoup de créanciers, et il leur jouait des tours de page. Les voyant arriver de sa fenêtre, il faisait chauffer la clef de sa porte, de manière à leur brûler outrageusement la main ; il les entendait dégringoler les escaliers, en grommelant et le menaçant des huissiers, ce qui ne l’inquiétait guère.

Un jour, apercevant un de ses plus tenaces créanciers, il prend son manteau, car il commençait à pleuvoir, et s’empresse de le joindre dans la cour. Bientôt la pluie tomba à verse, et le créancier furieux fut obligé de lâcher prise. Alors M. de Champcenetz se mit à chanter le morceau de Didon :

Ah ! que je fus bien inspirée,
Quand je vous reçus dans ma cour.

Il était bien l’homme le plus gai, le plus amusant que j’aie jamais connu. Hélas ! il porta cette gaîté jusqu’au pied de l’échafaud. Il disait au prince de Salm, dont la charette précédait la sienne : « Donne donc pourboire à ton cocher, ce maraud ne va pas. »

Et au président Fouquier-Tinville, qui lui ôtait la parole : « Ah ça, ne plaisantez pas, c’est qu’il n’y a pas moyen de se faire remplacer comme dans la garde nationale. »

Quelques temps avant d’être arrêté, il disait d’un député, envoyé en mission dans les Pyrénées : « Il va y faire des cachots en Espagne. »

Je revins à Amiens, où Saint-Georges et Lamothe m’attendaient pour organiser leurs concerts.

Saint-Georges et Lamothe étaient Oreste et Pylade ; on ne les voyait jamais l’un sans l’autre. Lamothe, célèbre cor de chasse de cette époque, eût été aussi le premier tireur d’armes, disait-on, s’il n’y avait pas eu un Saint-Georges. La supériorité de Saint-Georges au tir, au patin, à cheval, à la danse, dans tous les arts enfin, lui avait assuré cette brillante réputation dont il a toujours joui depuis son arrivée en France. Il était un modèle pour tous les jeunes gens d’alors, qui lui formaient une cour ; on ne le voyait jamais qu’entouré de leur cortège. Saint-Georges donnait souvent des concerts publics ou de souscription ; on y chantait plusieurs morceaux dont il avait composé les paroles et la musique ; c’étaient surtout ses romances qui étaient en vogue. Celle que je vais citer, est une des plus faibles dont j’ai conservé la mémoire, il me la fit chanter dans une de ses soirées chez la marquise de Chambonas.

L’autre jour sous l’ombrage
Un jeune et beau pasteur
Soupirait ainsi sa douleur
À l’écho plaintif du bocage.
Bonheur d’être aimé tendrement,
Que de chagrins vont à ta suite.
Pourquoi viens tu si lentement
Et t’en retournes-tu si vite ?


Ma maîtresse m’oublie,
Amour fais-moi mourir
Quand on cesse de nous chérir,
Quel cruel tourment que la vie.
Bonheur d’être aimé tendrement, etc.

Saint-Georges possédait le sentiment musical au plus haut degré, et l’expression de son exécution était son principal mérite. Un morceau qui lui valut de grands succès sur le violon, c’était Les Amours et la mort du pauvre oiseau. La première partie de cette petite pastorale s’annonçait par un chant brillant, plein de légèreté et de fioritures ; le gazouillement de l’oiseau exprimait son bonheur de revoir le printemps, il le célébrait par ses accents joyeux.

Mais bientôt après venait la seconde partie où il roucoulait ses amours. C’était un chant rempli d’âme et de séduction. On croyait le voir voltiger de branche en branche, poursuivre la cruelle qui déjà avait fait un autre choix et s’enfuyait à tire d’ailes.

Le troisième motif était la mort du pauvre oiseau, ses chants plaintifs, ses regrets, ses souvenirs où se trouvaient parfois quelques réminiscences de ses notes joyeuses. Puis sa voix s’affaiblissait graduellement, et finissait par s’éteindre. Il tombait de sa branche solitaire ; sa vie s’exhalait par quelques notes vibrantes. C’était le dernier chant de l’oiseau, son dernier soupir[2].

Je fis un nouvel engagement avec Saint-Georges et Lamothe pour des concerts, à Lille, en 1791. Lorsqu’ils furent terminés, Saint-Georges comptait les renouveler à Tournay. Cette ville était alors le rendez-vous des émigrés[3]. Ils ne voulurent point y admettre le créole. On lui conseilla même de n’y pas faire un plus long séjour.

Ce fut à son retour à Paris que Saint-Georges forma un régiment de mulâtres dont on le nomma colonel ; il revint à Lille au moment du siège, et son régiment se battit contre les Autrichiens. J’appris depuis que Saint-Georges et Lamothe étaient partis pour Saint-Domingue qui était en pleine révolution ; on répandit même le bruit qu’ils avaient été pendus dans une émeute. Depuis assez longtemps je les croyais donc morts, et je leur avais donné tous mes regrets, lorsqu’un jour que j’étais assise au Palais-Royal avec une de mes amies, et que notre attention était fixée à la lecture d’une gazette, je ne remarquai pas tout de suite deux personnes qui s’étaient placées devant moi. En levant les yeux, je les reconnus, et je jetai un cri comme si j’eusse envisagé deux fantômes ; c’étaient Lamothe et Saint-Georges, qui me chanta :

À la fin vous voilà ! Je vous croyais pendus.
Depuis bientôt deux ans qu’êtes-vous devenus ?

— Non leur dis-je, je ne vous croyais pas précisément pendus, mais bien morts, et je vous ai pris pour des revenants.

— Nous le sommes en effet, car nous revenons de loin, me dirent-ils.

Je les revis plusieurs fois encore, mais nous fûmes bientôt tous dispersés. À mon retour de Russie, en 1813, Saint-Georges ne vivait plus, Lamothe était attaché à la maison du duc de Berry. Après l’horrible catastrophe de ce prince, Lamothe alla à Munich, où Eugène Beauharnais l’accueillit avec empressement ; mais destiné à survivre à tous ses protecteurs, je le retrouvai en passant dans cette ville. Le roi de Bavière actuel lui avait conservé sa place. C’est lui qui nous fit voir ce beau théâtre où l’on joue le grand opéra. Le roi est passionné pour la musique, et l’on y exécute quelquefois ses partitions ; mais cette vaste salle est d’un aspect bien triste, par le peu de monde qui s’y trouve réuni.

  1. Le comte de Tilly s’est brûlé la cervelle à Bruxelles sous la Restauration.
  2. Nous ne connaissions point alors cette expression de dialogue ou de situation rendue par un instrument qui peint tout un sujet, et dont M. Berlioz nous a développé les moyens avec un rare talent ; il est poète, il est dramatique dans ses compositions, et vous fait éprouver une émotion qui vous identifie avec le sujet.
  3. Je revis M. de Rouhaut à Tournay, lorsque l’émigration n’était pas encore hostile, et cela me rappelle un trait assez plaisant. On jouait Richard-cœur-de-Lion. Cette pièce était toujours celle que préférait la ferveur des royalistes. Quand l’acteur chanta

     
    Ô Richard, ô mon roi,
    L’univers t’abandonne ;

    l’enthousiasme monta à un tel point d’exaspération, que ces messieurs franchirent le théâtre, M. de Rouhaut à leur tête, en criant : « Oui, nous le délivrerons ! » Et ils emportèrent en triomphe l’acteur qui jouait le rôle de Richard. Il put dire comme arlequin dans La vie est un songe  :

    Et sous cet habit mince,
    jouissons un moment du plaisir d’être prince.