Souvenirs d’une actrice/Tome 1/02

Dumont (Tome 1p. 19-30).

II

Madame Lemoine-Dubarry. — Le comte Guillaume Dubarry. — Julie Talma. — Son amitié pour moi. — La société de Julie Talma. — Les biographies de Talma. — Henri VIII et Charles IX. — La fortune de Julie Talma et l’usage qu’elle en faisait. — Commencements de Talma. — Révolution dans le costume tragique. — La garde-robe de ce grand acteur.


J’aurai plus d’une fois occasion de parler de mademoiselle d’Arros, et j’anticipe sur les dates pour faire connaître tout d’abord deux autres personnes dont le nom se reproduira souvent dans ces Souvenirs.

Lorsque je vins pour la deuxième fois à Paris, en 1790, les circonstances voulurent que je me trouvasse jetée parmi toutes les notabilités de l’époque, par mes liaisons avec deux femmes aimables qui réunissaient chez elles ce que la capitale renfermait de personnes devenues célèbres dans les genres les plus opposés. La première était madame Lemoine-Dubarry ; la seconde était Julie Talma, première femme de ce grand acteur, qui divorça avec elle pour épouser madame Petit-Vanhove.

Tout le monde connaît les Dubarry par les écrits sans nombre qui ont été publiés sur cette famille ; tout le monde sait que le comte Jean Dubarry avait fait épouser la favorite à son frère, le comte Guillaume ; mais tout le monde ne sait pas que ce mari avait été consolé dans sa mésaventure par une femme intéressante qui est restée son amie dans les moments affreux, dont il ne faudrait rappeler le souvenir que pour les actes de dévoûment qu’ils ont souvent fait naître.

Au commencement de la terreur, le comte Guillaume fut enfermé à Sainte-Pélagie ; il était plus infirme que vieux, Madame Lemoine voulut le suivre dans sa prison. Elle l’aida à supporter ses maux avec ce courage admirable que tant de femmes ont déployé dans ces affreux moments. Le comte eut le bonheur d’échapper à l’échafaud. Devenu libre par la mort de madame Dubarry, il épousa celle à laquelle il devait plus que sa vie ; elle était d’ailleurs sa parente, comme je le dirai plus tard.

Julie et madame Lemoine forment dans mes souvenirs deux des épisodes les plus intéressants, non seulement parce que ces dames furent célèbres sous plus d’un titre, mais parce qu’elles ont échappé aux auteurs contemporains, dont la plupart ne cherchent les noms qu’afin d’ajouter du scandale au scandale.

Une femme célèbre par son esprit, par ses liaisons avec ce qu’il y a eu de plus remarquable dans la société d’alors, par le nom qu’elle a porté, par ses malheurs même, Julie Talma enfin mérite qu’on la rappelle avec plus de vérité et de justice qu’on ne l’a fait jusqu’à présent.

Si je dois en juger par quelques fragments que j’ai lus sur elle, peu de personnes en ont une juste idée. Mon intimité avec elle m’a mise à même de conserver des documents précieux sur cette femme intéressante : c’est d’elle-même que je tiens les détails qui ont rapport à ses premiers pas dans ce monde où elle a brillé à plus d’un titre. Depuis sa séparation et après son divorce avec Talma, je l’ai peu quittée, et j’ai été témoin de tous les faits dont je parle.

Je n’ai connu Julie qu’en 1791 ; elle était mariée depuis un an. Ma parenté avec madame Saint-Huberty, qu’elle avait beaucoup connue, lui inspira un vif intérêt pour moi. Ce fut presque sous ses auspices que j’entrai dans un monde dont je n’avais encore nulle idée. Nos relations devinrent plus intimes, lorsqu’elle éprouva de grands chagrins. Julie avait pour moi le sentiment d’une sœur. Malgré la disproportion de nos âges, le besoin d’épancher son cœur la rendait plus communicative, et sa conversation était tellement attachante, que ce qu’elle me racontait se gravait dans mon esprit. Elle pouvait penser tout haut avec une jeune femme qui lui était dévouée, et près de laquelle elle rencontrait plus de sympathie que dans celles de sa société, occupées de leurs plaisirs ou des événements d’alors. Je ne tenais qu’une bien petite place dans ce monde brillant qu’on ne reverra plus ; il prit bientôt pour moi un aspect plus réel, et sans y jouer un rôle important je me trouvai bien près de ceux qui ne vivent maintenant que dans l’histoire. « Les grands hommes disparaissent et le monde va toujours,  » a dit lord Byron. Je fus froissée comme les autres par les bouleversements qui se succédèrent avec une effrayante rapidité, et cependant ce temps forme, dans les souvenirs de ma vie ; un des épisodes que j’aime le plus à me rappeler ; il reste un fond de jeunesse dans le cœur qui nous fait parfois illusion. En relisant des pages écrites après un si long temps, l’on se trouve porté au moment où on les traçait ; on oublie la distance qui nous en sépare, et l’on se surprend à éprouver les mêmes sentiments qui nous agitaient alors. Ce qu’on aime toujours, c’est à revoir les lieux où chaque objet vous rappelle un événement de votre vie, où l’objet le plus indifférent pour les autres est un soutenir du cœur qui se rattache à ceux que vous avez aimés, et qui ne sont plus. Combien de fois j’ai désiré pouvoir parcourir cette maison de la rue Chantereine ! Je croirais y voir errer les ombres de ceux que j’y rencontrais, et assister encore à ces charmantes causeries de Roucher, Lavoisier, Condorcet, Marie-Joseph Chénier, Roger-Ducos, Vergniaud et tant d’autres. Cette maison mériterait de devenir historique par les hôtes qui l’ont habitée.

C’est surtout dans l’âge mûr que ces souvenirs acquièrent plus de prix. Il semble que le temps qui s’éloigne si rapidement nous fasse sentir le besoin de fixer dans notre mémoire ces dates vivantes qui nous remettent sur la trace des époques. Ce qui nous semblait peu important alors, prend un nouvel intérêt des événements qui se sont succédés. On vieillit avec le temps, mais on marche avec le siècle.

On a toujours désigné la première femme de Talma par le nom de Julie, pour la distinguer de la seconde, qui a brillé sur la scène du Théâtre-Français. La première a été célèbre par son esprit, ses qualités et la société qui se réunissait chez elle.

Il est à remarquer que lorsque l’on a voulu associer son nom aux nombreuses biographies de son mari, ce n’a jamais été que d’une manière inexacte ou malveillante qu’on l’a citée. Il y a bien des faits qu’on pourrait ajouter, bien d’autres qu’on pourrait rectifier sur Talma, ce Napoléon de la scène[1], qui eut plus d’un point de ressemblance avec le héros du siècle, ne fût-ce que par le divorce ; à cela près que l’empereur voulait un héritier de son nom, et Talma en avait deux, Charles-Neuf et Henri-Huit, venus jumeaux au monde ; ce qui prouve victorieusement contre ceux qui ont voulu donner à Julie vingt ans de plus que son mari. L’on nomma ces deux enfants du nom des rôles que leur père avait créés avec un grand succès, Henri VIII et Charles IX.

On a souvent cité la fortune de madame Talma ; c’est la seule chose dont on se soit souvenu d’une manière positive. Elle avait quarante mille livres de rente. C’est la vérité ; mais elle en faisait un si noble usage… Ah ! s’il doit être beaucoup pardonné à celle qui a beaucoup aimé, c’est surtout à la femme dont la bienfaisance et le dévoûment dans nos temps de malheurs ont bien dû effacer la trace d’un péché originel commis par plus d’une Eve, qui n’avait pas autant de motifs pour se faire absoudre.

Julie eût été l’Aspasie de son siècle, si ce siècle eût ressemblé à celui de Périclès. Elle n’avait point la beauté de cette femme célèbre, mais elle en possédait l’esprit et la grâce. Le charme qu’elle répandait autour d’elle attirait tout ce qu’il y avait de marquant à la cour et à la ville, et l’on briguait l’avantage d’être admis dans son cercle.

Les premiers essais de ce jeune homme qui devait être un jour un grand acteur et le Roscius de l’époque, avaient enchanté Julie, dont l’esprit, rempli de poésie, comprenait si bien les arts. De l’admiration à la passion, l’espace fut bientôt franchi. Elle employa son influence à lui faire des amis de tous les jeunes auteurs qui composaient son cercle, et qui devaient eux-mêmes aspirer à une brillante carrière, si la Révolution n’eût pas arrêté ces talents poétiques chez les uns pour tourner leur esprit vers la politique, et si la crainte de la faulx révolutionnaire n’eût réduit les autres au silence.

Depuis 1789, la société de Julie se composait en grande partie de ceux que l’on a depuis nommés les Girondins, dénomination que l’on donnait non-seulement aux députés de la Gironde, mais à tous les hommes d’esprit qui étaient d’une opinion modérée. Vergniaud, Louvet, Roger-Ducos, Roland, Condorcet, etc., se rencontraient chez Julie, ainsi que beaucoup de gens de lettres et de savants, Millin, Lenoir que l’on nommait alors le beau Lenoir, le poète Lebrun, Ducis, Legouvé, Bitaubé, Marie-Joseph Chénier, Lemercier, Giry-Dupré, Saint-Albin, Souques, Riouffe, Champfort et beaucoup d’artistes, David, Garat et autres dont il sera question dans le cours de ces Souvenirs.

Cette société avait beaucoup contribué à mettre le talent de Talma dans un jour favorable. Sans cela, il eût peut être été long-temps à percer, Chénier, Ducis, Lemercier et Legouvé sont ceux qui ont le plus particulièrement travaillé à ouvrir devant Talma la brillante carrière qu’il a parcourue ; mais avant eux, David, car c’est d’après les conseils de ce célèbre peintre, que Talma a été le premier à s’affranchir de l’usage ridicule de la poudre, des hanches, des chapeaux à plumes, et de mille autres absurdités adoptées par ses prédécesseurs. Il fut secondé par les antiquaires et les savants. Ses propres recherches sur les Grecs, les Romains et les monuments du moyen-âge, le mirent à même de se créer une garde-robe remarquable par son exactitude. Ses cuirasses, ses casques, ses armes étaient du plus grand prix. Julie ne croyait pouvoir faire un meilleur usage de sa fortune, qu’en secondant son mari dans tout ce qui pouvait contribuer à le faire paraître avec avantage. La grande galerie de sa maison n’était meublée que de yatagans turcs, de flèches indiennes, de casques gaulois, de poignards grecs ; ces trophées d’armes étaient tous suspendus aux murailles.

Peu de femmes possédaient à un aussi haut degré que madame Talma, un style aimable et exempt de prétention. Elle donnait du charme au plus petit billet. L’on aurait pu la comparer à madame de Sévigné, écrivant dans notre siècle. Mais une de ses qualités les plus précieuses, c’était son âme ardente pour ses amis. Elle s’exposait, pour eux, dans un temps où les vertus étaient des crimes. Combien de fois ne l’a-t-on pas vue, elle si indolente pour son propre compte, courir tout Paris pour servir des proscrits ? Elle était souvent fort mal accueillie dans les bureaux, car les amis d’hier n’étaient quelquefois plus ceux d’aujourd’hui ; mais elle ne se rebutait pas, et sa persévérance finissait par obtenir ce qu’elle avait sollicité. Enfin, c’était un de ces êtres trop rares sur la terre, et dont il faut honorer la mémoire, lorsqu’on a eu le bonheur de les y rencontrer[2].

  1. On veut toujours voir les grands hommes posés sur un piédestal, le général à la tête d’une armée, l’orateur à la tribune, l’auteur sur le théâtre. Voyons-les donc quelquefois en robe de chambre ; dans leur intérieur. S’il n’y a pas un grand homme pour son valet de chambre, en est-il beaucoup pour sa femme ?
  2. Dans un ouvrage qui a paru il y a deux ans, voici comme on s’exprime sur cette femme intéressante, après avoir parlé long-temps de Talma :

    « Une femme spirituelle et riche vint combler le déficit, apportant au grand acteur quarante mille livres de rente. Cette affaire s’arrangea chez madamoiselle Contat ; je dis affaire, car l’aimable prétendue avait au moins vingt ans de plus que son mari. » Il y a là une grande erreur de date, qu’il est facile de rectifier, pour l’honneur même de Talma ; car, s’il eût épousé à vingt-huit ans, une femme de cinquante ans, parce qu’elle avait quarante mille livres de rente, qu’il l’eut quittée après cinq ans de mariage, lorsqu’il lui en restait à peine six ; ce procédé eût été peu délicat, et je lui rends trop de justice pour le penser.

    Julie est morte en 1805, dix ans après son divorce, à l’âge de cinquante-trois ans, elle en avait donc trente-sept en 90, lors de son mariage ; et elle était assez bien encore, pour qu’elle put se croire aimée pour elle-même. Au reste, si mademoiselle Contat a été pour quelque chose dans cette affaire, il paraît que les dames de la Comédie-Française prenaient beaucoup de part aux liens contractés par Talma, car mademoiselle Rancourt, de son côté, avait fait tout son possible pour empêcher son second mariage avec madame Petit-Vanhove ; elle prévoyait sans doute que Talma ne serait pas plus fidèle que par le passé.

    Mais madame Petit était veuve, mère, maîtresse de ses actions ; et les conseils d’une amie ne purent avoir assez d’influence pour la faire renoncer à un projet formé de longue date.

    Quant à Julie, je trouve qu’il est peu généreux de parler avec cette légèreté, d’une personne qui a tant souffert, et qui le méritait si Peu ! perdre à la fois son mari, sa fortune et ses enfants !… Le malheur est si respectable, qu’il est des sujets qu’il devrait interdire.