Souvenirs d’un homme de lettres/XVI

Marpon et Flammarion (p. 175-179).

ADOLPHE DUPUIS


Adolphe Dupuis est le fils de Rose Dupuis, sociétaire de la Comédie-Française, retirée du théâtre depuis 1835 et morte il y a seulement quelques années. Malgré un talent très réel et des succès chèrement conquis à côté de Mlle Mars, l’excellente femme gardait rigueur à son ancien métier ; et, lorsqu’au sortir du collège Chaptal, où il avait fait d’assez médiocres études, sur le même banc qu’Alexandre Dumas fils, Dupuis parla d’être comédien, la mère s’y opposa de toutes les forces de sa tendresse. Mais on sait ce que vaut le « jamais » de la femme qui aime, et celle-là aimait passionnément son grand fils. Au Conservatoire, l’élève ne réussit guère mieux qu’à Chaptal ; non certes que l’intelligence lui fît défaut, il en avait trop au contraire, mais de celle que l’école n’admet pas, cette intelligence aiguisée, personnelle, qui raisonne dans le rang et veut savoir pourquoi le commandement de « tête à droite » quand c’est à gauche qu’il faut aller. En pleine classe, l’écolier discutait les idées de son maître, Samson, s’insurgeait contre cette façon de préparer, de ressasser le concours avec le professeur, au lieu de laisser un peu d’initiative à l’élève ; il demandait pour l’examen un morceau déchiffré à livre ouvert, non pas appris, « seriné » dix mois d’avance, et réclamait enfin comme plan général d’étude une place plus large à la nature, au détriment de la tradition. Pensez si le vieux Samson devait bondir à ces théories subversives ; malgré tout il se sentait de la sympathie pour le fils de son ancienne camarade, ce jeune révolté au sang calme, au sourire bon enfant, et il le fit entrer à la Comédie-Française, comme cinquième ou sixième amoureux de répertoire. Dupuis n’y resta pas longtemps. Un jour Fechter, qui tenait dans la maison le même emploi que lui et ne jouait pas davantage, lui dit tout bas dans un coin du foyer : « Si nous filions ?… On meurt ici… — Filons », dit Dupuis, et voilà nos jeunes premiers partis pour Londres, pour Berlin, chantant « Je suis Lindor » aux quatre coins de l’Europe, mal payés, peu compris, applaudis de travers, mais jouant, ayant des rôles, ce que les débutants préfèrent à tout. Deux ans après, vers 1850, nous retrouvons notre comédien au Gymnase, entre les mains de Montigny, qui le premier comprit ce qu’il y avait à tirer de ce beau garçon un peu lent, un peu mou, l’assouplit par un travail acharné, des créations multiples et diverses, le grima en vieux, en ouvrier, en raisonneur, en père noble, mit en œuvre toutes ses facultés d’observation, de finesse, de sensibilité, de bonhomie, et cet admirable accent de nature que personne n’a comme lui. Après dix ans passés là, au lendemain du grand succès du Demi-monde dont il avait eu sa belle part, Dupuis se laissa tenter par un engagement en Russie ; il y resta longtemps, trop longtemps, et lorsqu’il nous revint, après dix-sept ans d’absence, eut quelque mal à reconquérir son public. C’est l’histoire de tous les revenants du théâtre Michel. Il faut croire que le diapason n’est pas le même à Saint-Pétersbourg que chez nous ; on doit parler plus bas, jouer plus discrètement, s’entendre à demi-mot et ne rien souligner, comme dans un salon, entre gens qui se connaissent et ne sont pas très difficiles. À ce jeu-là, qualités et défauts s’estompent, s’atténuent. Nous reconnaissons bien nos artistes, mais la rampe n’a pas l’air montée ; on les voit confusément comme à travers une gaze. Le soir du Nabab, par exemple, les vieux Parisiens retrouvèrent leur Dupuis, avec tous ses dons d’autrefois, même quelque chose en plus, une largeur d’envergure, une fougue de sang marseillais dont ce père tranquille ne leur paraissait pas capable. Au lendemain de cette représentation, il n’a tenu qu’à Jansoulet d’entrer à la Comédie-Française par l’escalier d’honneur ouvert à deux battants et non plus par la porte dérobée de ses débuts ; mais l’ancien élève de Samson a gardé ses goûts d’indépendance, sa libre humeur des premiers jours, et l’administration de la rue Richelieu n’ayant pas cru devoir se plier à ses exigences, le Vaudeville a eu la bonne fortune de conserver son acteur.