Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 4/Six semaines en corse (1887) Le tour de l’île en calèche/Le parfum de l’île


LE PARFUM DE L’ÎLE


Si l’on dort au paradis, sur le sein de Dieu, ce n’est pas mieux que je ne dormis, la nuit du 20 septembre 1887, sur La Manouia, transatlantique qui nous emportait en Corse. À six heures du matin j’étais sur le pont, frais, dispos, les sens tendus pour voir, respirer et entendre l’île qui charme, embaume et chante.

Elle m’apparut bientôt, vaguement estompée sur la mer, nuageuse, rosâtre, dentelée et pareille à ces gâteaux de sucre que la chaleur des lustres liquéfie, et qui fondent sur le plateau d’argent.

Tous les golfes de la côte occidentale, celui de Galeria, celui de Porto, que commande le monte Rotondo, celui de Sagone, qui dévoile le monte d’Oro, s’échancraient successivement dans les brouillards flottants de l’aurore, et les caps dardaient leurs rostres rouges entre le lapis du ciel et les turquoises des eaux.

Elle a l’air d’être ourlée de corail, cette île de sardoine !

D’ailleurs, pas une voile dans ces anses solitaires, sans vie, où les marsouins et les thons sont plus tranquilles qu’au pôle.

Délaissées, ces grèves admirables, même par les pêcheurs ; abandonnés, ces fiords, dont les sables flamboient comme des bassines de cuivre ; inutiles, ces ports où des flottilles s’abriteraient à l’aise ! Mais le Corse habite ses montagnes ; il n’est pas homme de mer, et toujours il préférera le cheval au bateau, le fusil au filet, et la chasse à la pêche.

Les baies restent désertes et se contentent de rayonner à vide sur le miroir trompeur de la vieille Thétys atlantique.

Mais le soleil se leva et fixa les formes.

Sur les flancs écarlates des promontoires, que dominaient des cimes blanches, l’énorme graminée du maquis étageait ses velours verts laqués.

La brise sauta du nord-est à l’est, et pour la première fois je connus le parfum célèbre, ce parfum extraordinaire dont Napoléon ne pouvait parler sans émotion, qu’il reconnaissait à six lieues et que le vent lui soufflait encore à Sainte-Hélène.

Il n’est pas très aisé de rendre une senteur avec des mots, et le lexique y fait défaut. Mais d’un autre côté il ne suffit pas peut-être de dire que la Corse sent bon pour que les nez sensibles se trouvent renseignés sur son arôme.

Essayons donc d’en donner au lecteur l’illusion olfactive, et que le Dieu de Rimmel vienne en aide à ma Muse !

De même que la soupe aux quatre-z-herbes a quatre herbes, le maquis, forêt vierge de poche, se compose de huit plantes : le ciste, le lentisque, l’arbousier, le myrte, la bruyère, le romarin, le genévrier et l’olivier sauvage. Et c’est tout, car le bandit ne compte pas ; il a son parfum propre.

Ces huit plantes, lorsque le divin soleil commence à en remuer les sèves, combinent leurs exhalaisons particulières en une sorte d’élixir horrible, à peu près assimilable à celui d’une résine poivrée, qui est le musc de l’île.

Si le Père éternel met des relents dans son mouchoir, c’est celui-là. D’autant plus que, par sa configuration sur la Méditerranée, la Corse ressemble à s’y méprendre à un flacon d’essence, dont le cap Corse serait le goulot. Le Créateur est toujours clair et explicite dans ses créations.

Il en résulte que ce qu’on appelle « prendre le maquis » serait une opération qui consiste à se retirer d’une société mal faite et puante, pour aller vivre dans un bois odoriférant. Le bandit est peut-être un homme qui échappe sagement à la mauvaise odeur des lois et de ceux qui les incarnent, notamment à celle des gendarmes, dont les bottes sonores exhalent un ylang-ylang si rude de tan et d’autorité. Le banditisme serait une question d’arôme. Je suis le premier qui l’ai compris, et je le révèle timidement.

Résine poivrée, c’est à peu près cela en somme, ou plutôt gingembrée, mais surchargée, quand la brise évente les brandes corses, de légères émanations furtives de lavande, de thym et de citronnelle.

Vous allez rire de ma comparaison, mais les fins de gueule l’apprécieront. Dans quelques cuisines de province, vastes et aérées, certains courts-bouillons reposés et mitonnant à froid sous le couvercle, projettent, dans les tiédeurs de l’office, des fluides volatils et des esprits qui évoquent l’odeur de la Corse.

Du reste, il est facile à ceux qui veulent se rendre compte de ce parfum célèbre et à qui les mots ne représentent rien sur le papier de s’en payer le régal sans quitter Paris. Ils n’ont qu’à faire venir de Marseille une bourriche de bartavelles corses, ou mieux encore de ces merles de l’île qui se nourrissent de baies de genévrier et de graines étoilées de lentisque et résument en eux les miasmes délicieux du maquis. Le déjeuner terminé, ils en sauront autant que Napoléon.

Tout à coup une fumée s’éleva en spirale des montagnes jetant des rondelles aux nuages.

« C’est le maquis qui brûle, nous jeta le capitaine, qui passait auprès de nous. Les Corses labourent ! »

Telle est, en effet, la méthode sommaire, économique et d’avant Deucalion que les insulaires pratiquent encore pour défricher et faire des champs à la culture.

Septembre venu, ils incendient les brandes, et tous les sommets de l’île projettent des feux qui semblent se correspondre et propager le signal de ce retour de Napoléon, qui, selon nombre d’entre eux, n’est pas mort.