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Librairie Hachette (p. 89-98).

LA MISSION DES VA-NU-PIEDS



Une rue de New-York, située entre les quartiers élégants qui précèdent et entourent Central Park et les quartiers affairés du Down Town, ce « bas de la ville » où s’agglomèrent les entreprises audacieuses d’industrie ou de finance. Elles sont paisibles, ces rues ; c’est à peine si l’on y perçoit le vacarme lointain du chemin de fer aérien qui circule le long des avenues. Elles sont toutes semblables ; on les a numérotées pour s’y reconnaître. Elles ont un cachet particulier d’Angleterre coloniale. Les maisons solides, mais inélégantes, qui y alignent leurs monotones façades à trois fenêtres et leurs portes sombres à un battant, auxquelles donnent accès des perrons de pierre grise, ont été les demeures enviées des premiers enrichis ; ceux qui les élevèrent avaient connu l’âpre bataille du début et réalisé, en les élevant, une ambition longtemps caressée. Les gens simplement « à leur aise » y résident aujourd’hui, mêlés aux aristocrates qui se font gloire d’habiter de vieux murs, et à des œuvres de charité dont les bureaux s’accommodent du silence discret qui distingue ces lieux.

C’est là que le petit Tello d’Apéry a installé sa mission des va-nu-pieds et les bureaux de son journal. Qu’il me pardonne de lui attribuer ce qualificatif retardataire : Tello d’Apéry est maintenant un jeune homme de dix-sept ans qui a déjà beaucoup de décorations européennes sur la poitrine et dans son court passé plus de bonnes actions qu’il n’en faudrait pour faire entrer au paradis vingt vieilles dévotes. Mais de tous les portraits qu’on a faits de lui, j’en préfère un qui le représente à l’âge de douze ans, vêtu d’une blouse à plis en drap chiné, avec son grand col blanc et son air décidé d’écolier américain ; et j’ai peine à séparer sa physionomie d’alors de l’entreprise à laquelle il a attaché son nom.

D’entreprise à proprement parler, il n’y en eut point ; comme beaucoup d’enfants qui ont bon cœur et pour lesquels l’économie politique demeurera toujours une science sinistrement facétieuse, Tello souffrait de voir d’autres enfants courir, pieds nus, pâlis par la faim et le froid, les rues neigeuses de sa ville natale. Les privations de chaque jour inscrites sur leurs traits fatigués éveillaient en lui un douloureux écho, et, lorsque leurs pauvres regards de détresse croisaient le sien, sa douleur devenait cuisante. Il lui arrivait de se détourner de sa route, quand il sortait seul comme le font beaucoup de petits Américains, afin de mieux éviter les carrefours où il sentait que le spectacle redouté l’attendait. Un jour enfin, n’y tenant plus, il ramena chez lui deux petits mendiants tout déguenillés dont les pieds saignaient et pour lesquels il trouva une paire de chaussures et quelques vieux vêtements On ne dit pas comment ses parents envisagèrent cette visite inattendue, mais il ne vint pas à Tello l’idée de recourir à eux.

C’est ici que l’histoire devient intéressante pour nous autres du vieux monde. Nous aimons bien noter dans le cœur de nos petits la naissance des instincts charitables, quitte à leur expliquer qu’ils vont trop loin lorsque, comme le « Jack » de Daudet, ils introduisent dans la salle à manger un pauvre colporteur hâve et défait, et lui découpent une tranche appétissante du jambon paternel ! Nous leur enseignons même à faire une part pour les pauvres dans les économies qu’ils peuvent réaliser, et à se séparer sans trop de larmes des joujoux cassés susceptibles de faire sourire encore les petits visages sans joie. Mais j’aperçois d’ici l’effarement de madame et les sombres préoccupations de monsieur s’ils voyaient leur fils employer les loisirs de sa vie scolaire à mettre sur pied toute une organisation sociale destinée à lui procurer les ressources pécuniaires indispensables à la réalisation de ses vues philanthropiques.

Tello d’Apéry n’était pas très robuste ; sa première enfance ayant été entourée de soins, il avait appris une foule de choses qu’ignorent les diablotins que le plein air et les jeux violents peuvent seuls satisfaire et que met en fuite la perspective d’un amusement tranquille, sur une table, dans un appartement clos. Il savait notamment faire des fleurs en papier et d’autres petits ouvrages de fantaisie, tels que les fillettes se plaisent à en confectionner chez nous. À huit ans, un Américain délaisse volontiers de pareilles récréations, même s’il lui est interdit de participer aux plaisirs virils de ses camarades. Mais Tello reprit ses fleurs et ses pinceaux et se mit à vendre, parmi ses amis et connaissances, tout ce qui s’échappait de ses doigts.

Cela ne valait pas grand’chose, et le nombre des va-nu-pieds qui avaient appris le chemin de sa demeure augmentait rapidement. Il réquisitionnait à l’école les vieux souliers des autres garçons ; mais tout cela était insuffisant ! Il avait aussi, dès 1885, organisé un arbre de Noël pour ses protégés. Cette année-là, il y avait eu assez de chaussures, de gâteaux et de fruits pour faire les délices d’une vingtaine d’entre eux !

Vous autres, qui ne voyez l’Amérique que dans une fuite rapide, par les glaces d’un Pulmann-car ou bien à travers les impressions hâtivement récoltées par un touriste à la plume facile, vous n’imaginez pas ce que sont, à l’époque de Noël ou bien au Thanksgiving Day, ces cités américaines qu’on vous dépeint desséchées et endurcies dans le culte du veau d’or. Partout des charités, de ces charités « de luxe » qui sont si ingénieuses et que vous jugez dangereuses parce que vous avez gardé, du vieux temps féodal, ce préjugé que les pauvres sont faits d’un autre bois que vous-même.

Les Américains ne pensent pas qu’un jour de fête soit de trop dans une vie de misère, ni qu’on risque de gâter un enfant en lui donnant un joujou neuf ou des friandises inutiles. Vous partez de ce point de vue que la flamme de Bengale rend plus obscure l’obscurité qui lui succède ; ils croient, eux, que le souvenir de sa splendeur évanouie aide à supporter les ténèbres. Ce sont deux conceptions de la charité absolument opposées l’une à l’autre.

Aux approches de Noël donc, les New-Yorkais se groupent pour préparer les Christmas Trees. On les surcharge de lumières, de fleurs, d’objets ; et on réunit tous ces enfants abandonnés, auxquels New-York apprend les duretés de l’existence et qui s’exercent de mille manières à trouver leur pain dans les fentes de sa richesse ; ils sont des centaines et des centaines qui vendent les journaux, matin et soir, sautant dans les tramways en marche, se faufilant partout et voyant peu à peu diminuer l’énorme masse de papier tout frais imprimé dont on a surchargé leurs faibles bras ; ils sont aussi des centaines qui cirent les souliers, tout du long du jour, armés d’une brosse, d’un pot de cirage et d’un escabeau, et des centaines encore qui vont au vent, l’œil éveillé, guettant un métier imprévu, un hasard favorable Curieux types, ces gamins de New-York en qui l’on retrouve cette vivacité et cette ingéniosité à « se débrouiller » qui distinguent le gamin de Paris, avec, à côté, quelque chose de posé, de suivi, de moins gai aussi et de moins drôle. Ils n’aiment guère à mendier et regardent avec un plaisir un peu fier les sous qu’on leur met dans la main ; quelquefois un de plus que le compte, parce qu’ils sont populaires et qu’ils ne rechignent pas au travail.

Mais, pour vendre les journaux ou faire des commissions, se rendre utile d’une manière quelconque, il faut avoir des souliers aux pieds ; ceux qui n’en ont pas sont condamnés à l’ornière sans fin, et c’est pourquoi, avec l’esprit pratique du nouveau monde, Tello d’Apéry avait tout de suite donné cette forme à ses ambitions charitables : la paire de souliers, la paire de souliers qui permet les longues marches et constitue pour l’être humain le premier échelon de la respectability.

Le commerce des fleurs en papier et des petits ouvrages de dames, décidément, ne fournissait que des ressources insignifiantes. Tello pensa à un journal qui contiendrait des histoires d’enfants, écrites par des enfants, et créerait un lien entre tous les petits riches pour venir en aide à tous les petits pauvres. Il en parla à ses parents et leur demanda leur agrément. La permission fut donnée à deux conditions : la première, c’est que l’essai durerait au moins une année, et la seconde, c’est qu’aucune subvention ne serait fournie par les parents. C’était à Tello à faire réussir son journal, quitte à l’abandonner, au bout d’un an, « s’il ne payait pas ». — Affaire conclue ! L’enfant de douze ans se mit à la besogne ; il parla à ses camarades de classe, sollicita des annonces, des abonnements, des dons. — Le premier numéro parut en avril 1889 ; on le tira à mille exemplaires ; l’impression, le papier et les frais de poste payés, il resta un profit net de 6 dollars 25 (31 fr. 25). « Il s’agit, disait l’éditorial, de réunir de l’argent pour fonder une mission de va-nu-pieds à New-York, où les enfants abandonnés puissent à toute heure obtenir des bas et des souliers, sans démarche à faire, ni preuve à fournir, ni temps perdu. »

Le succès fut grand, mais toujours montait la marée des va-nu-pieds. Impossible de se faire connaître avec un journal si modeste, de huit pages par mois et un tirage si faible Il fallait, de toute nécessité, atteindre le grand public. Tello en parla à son conseiller habituel, M. Edward H. House, l’écrivain bien connu. L’entretien avait lieu devant un ami de M. House qui était banquier et fut prodigieusement intéressé par ce qu’il entendit ce jour-là :

« Combien, dit-il à Tello, vous faudrait-il d’argent pour agrandir le journal et lui mettre une couverture en papier de couleur ?

— Au moins 100 dollars (500 francs), répondit Tello.

— Eh bien, dit le banquier, qui signa un chèque, les voici ; si vous faites des bénéfices, vous me les rendrez à vos convenances ; sinon, ne vous en inquiétez plus. »

Tello a rendu les 500 francs ; il ne les a pas pris sur ses bénéfices ; il les a regagnés à part en écrivant des articles pour quelques grands journaux qui commençaient à parler de lui à leurs lecteurs ; le sien, pendant ce temps, a prospéré ; il lui a donné un titre poétique : The Sunny Hour (l’Heure ensoleillée). On en passe une en le lisant, car chaque page dit l’immense et généreux effort du petit fondateur : son naïf appel à toutes les souveraines d’Europe, qui, presque toutes, figurent sur sa liste de patronage, sa constance et sa persévérance devant les difficultés et les déboires, son pénible apprentissage du métier d’éditeur, et, au travers de ses études scientifiques qui ne paraissent pas en avoir souffert, les soirées passées à répondre à des lettres ou à corriger des épreuves.

La plume de Tello parle une jolie langue, simple et légère, et c’est en ces termes qu’il a apprécié, une fois, ce que lui-même doit à son journal : « Vous ne sauriez croire combien cela aide à l’éducation d’un garçon, d’avoir ainsi un petit journal à conduire et combien cela lui fait toucher du doigt l’utilité pratique de ce qu’on lui enseigne. Si j’ai bien réussi avec le Sunny Hour, cela tient d’abord à ce que, travaillant pour les autres, j’y apportais plus d’ardeur et de dévouement, et ensuite à ce que je n’ai jamais perdu de vue la nécessité d’une bonne réclame pour « pousser le journal » et celle de bonnes finances pour le soutenir. Je ne dépense jamais un sou de plus qu’il n’est nécessaire et que je ne puis en dépenser. Tout garçon ou fille de mon âge aurait réussi de même par ces moyens. »

Ne trouvez-vous pas ces lignes délicieusement fraîches ? Quelle leçon donnée aux éducateurs du vieux monde qui persistent, les ciseaux de la routine à la main, à tailler les caractères en charmilles, avec des allées bien droites, des arches bien régulières et des angles bien nets ! Ceci est du Jean-Jacques Rousseau, mais du Jean-Jacques Rousseau mis au point, dépouillé de toute prétention, de tout enfantillage, dépouillé de tout ce qui fausse et déforme le sens de la nature et du vrai si profondément marqué dans l’Émile. Vous me direz qu’il s’agit d’un phénomène, que ce Tello d’Apéry est un être aussi admirable qu’il est exceptionnel et qu’on ne peut raisonner sur son cas sans s’égarer. Eh bien ! cela est faux. Il y a chez lui assurément une intelligence d’élite et un dévouement rare à ses semblables ; mais, moins en vue, moins complets, moins aptes à entreprendre et à réussir, il y en a beaucoup sur la terre d’Amérique qui ont fait des choses analogues, à l’âge où nos enfants finissent de jouer au cerceau et commencent à se regarder dans un miroir. Celui-ci n’est pas une exception, c’est un perfectionnement. Et n’allez pas croire qu’ils cessent, pour cela, d’être enfants, qu’ils se prennent au grand sérieux et font les petits hommes. Ils sont moins savants, mais ils ont le sens de la vie ; en Europe, à vingt ans, on ne l’a jamais, et à cinquante ans, on ne l’a pas toujours.

J’en reviens à cette mission des va-nu-pieds qui a poussé des rejetons à Montréal, à Londres, à Bruxelles. Je voudrais vous dire son budget. Entre avril 1889 et avril 1894, elle a reçu 11 136 paires de chaussures et 5 216 dollars (26 080 francs). Elle a dépensé en charités de tout genre 4 400 dollars (22 000 francs) ; pour ses arbres de Noël, 2 000 dollars (10 000 francs) ; pour son loyer, 2 344 dollars (11 720 francs) et pour son entretien 300 dollars (1 500 francs). Les frais d’installation se sont élevés à 740 dollars (3 700 francs). Le déficit a été de 22 930 francs ; les bénéfices du Sunny Hour y ont pourvu ; ils ont été assez considérables pour le couvrir entièrement.

La mission comprend une bibliothèque-salle de lecture et une grande salle de jeu. Les livres et le mobilier ont été donnés par M. et Mrs G.-S. Miller en souvenir de leur fils William. Il y a des tapis, des collections de gravures, de grandes tables, toute sorte de jeux et d’amusements. Les salles sont ouvertes trois soirs par semaine pour les garçons et le samedi après-midi pour les filles. Tout cela est décoré avec ce luxe tranquille et soigné auquel les pauvres sont sensibles, parce qu’ils sentent ainsi diminuer la distance morale qui triple si douloureusement l’écart matériel entre eux et les heureux de ce monde.

Tello maintenant se cherche des imitateurs ; il a jeté les bases d’une association à laquelle ont adhéré déjà plusieurs milliers d’enfants ; les membres s’engagent à consacrer une heure par semaine à un travail quelconque susceptible d’être utilisé pour le bien d’autrui. J’imagine qu’il y a du « déchet » dans les produits. Mais que de bonnes volontés mises en mouvement ! Que de bons instincts stimulés ! Comme c’est naïf et génial !

Et tout cela vient des États-Unis, de cette République calomniée que l’on prend pour une nation de trafiquants et de coureurs de dollars, sans songer que déjà elle a donné au monde un héros comme Washington et des soldats comme Lee et Sherman, sans s’aviser que sur son sol fécond de très grandes idées se développent qui bousculeront étrangement l’économie branlante du vieux monde