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Librairie Hachette (p. 79-88).

LES SPORTS DE GLACE



Les plaisirs d’hiver s’offrent à la jeunesse du Canada et des États-Unis du Nord sous quatre formes différentes : le patinage, le tobogganing, le ice yachting et les courses en snow shoes.

Le toboggan était un traîneau dont se servaient les Indiens ; ils entassaient dessus le produit de leur chasse et le tiraient après eux. Il était fait de deux morceaux de bois longs et plats solidement juxtaposés, maintenus par des traverses et recourbés à leur extrémité. Les visages pâles n’ont fait qu’améliorer l’appareil en changeant sa destination. Ils ont donné des soins tout particuliers à sa construction, l’ont revêtu de coussins confortables, y ont ajouté de chaque côté des cordes pour se tenir. Après quoi ils s’y sont installés et ont débouliné le long du mont Royal. Le mont Royal qui domine la ville de Montréal était fait pour servir de berceau à un pareil sport. Ses pentes abruptes s’y prêtent à merveille. Elles se prêtent également aux collisions et à des accidents de tout genre, en sorte qu’on a pris le parti de corriger artificiellement les rudesses de la nature, en élevant des constructions de bois dont les courbes sont plus rassurantes sans cesser d’être audacieuses. Ce sont des pistes glacées qui se raccordent à la montagne et sur lesquelles le toboggan descend avec une vitesse vertigineuse dont les « montagnes russes » du boulevard ne sauraient donner le plus léger avant-goût. Les amateurs y ont gagné sous beaucoup de rapports : autrefois il fallait être aux ordres de la lune qui éclairait gratuitement, mais irrégulièrement, et de la température qui ne préparait pas toujours la piste aussi bien qu’il eût fallu. Maintenant, des clubs se sont fondés ; la lumière électrique brille partout : on égalise savamment la surface des pistes et en débarquant, vous trouvez dans un joli chalet bien chauffé, du thé et tous les grogs imaginables. Par contre, le danger a diminué. C’était un furieux plaisir de descendre jadis dans Fletcher Field, secoué, ballotté par les accidents de terrains, courant, entre autres risques, celui d’arriver en plusieurs morceaux.

Les principaux clubs de Montréal sont ceux du Parc, de la Tuque bleue, de Lansdowne, du Trappeur, du Pastime, de la Côte Saint-Antoine. La piste du Parc est l’une des plus grandioses ; à gauche elle domine Montréal dont les coupoles et les clochers se détachent sur le Saint-Laurent transformé en une banquise immense. À droite les vallonnements, les prés, les bois qui forment le couronnement du mont Royal étincellent sous le manteau de givre qui les recouvre. Il fait 30° Fahrenheit au-dessous de zéro. Par les petits escaliers de bois, les dames enveloppées de chaudes fourrures montent rapidement, s’arrêtant aux paliers pour écouter le bruit des toboggans glissant au-dessus de leurs têtes. Les voici au sommet, entourées de jeunes gens qui se disputent l’honneur de les conduire. Chacun fait l’éloge de son traîneau : que ce soit un « Larivière », un « Star », un « Paton », un « Blizzard », ces différentes marques de fabrique font sans doute moins d’impression sur les voyageuses que l’adresse du conducteur. Car ce n’est pas tout de se laisser aller : il faut conduire la machine. Il y a des toboggans tout étroits, tout petits où l’on peut à grand’peine offrir l’hospitalité à un camarade pas trop gros : la plupart sont à deux places, toujours étroits, mais plus longs[1]. Voyez-les partir : une dame est installée en avant, les pieds appuyés sur la courbure du toboggan : elle se tient aux cordes, de chaque côté, et vous allez l’entendre, tout à l’heure, pousser de petits cris d’effroi qui se changeront à l’arrivée en un joyeux éclat de rire. L’arrivée, c’est là-bas, à trois quarts de mille où sont les lumières. Le jeune homme, lui, s’étend sur la partie arrière du traîneau appuyé sur un bras : il gouvernera avec le pied, très légèrement, car dans ce tourbillon le contact avec la glace causerait, en se prolongeant, des dommages. Ils sont partis !… Ils ont une sensation de précipice, de chute indéfinie : le vent leur coupe la respiration et il y a comme des éclairs tout autour d’eux. Mais en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la distance est dévorée et ils se dépêchent de descendre pour laisser arriver ceux qui les suivent. Et c’est alors que, rétrospectivement, ce voyage étrange captive et charme comme un parfum qui mettrait quelque temps à se répandre dans une chambre. Tout enfiévré par le développement des sensations puissantes que la course a emmagasinées en vous, vous ne désirez plus qu’une chose : recommencer, recommencer encore et toujours ! Tel n’est pas, cependant, l’avis de tout le monde. Un Alabamien s’écria, dit-on, lors de sa première et unique expérience : « Je ne voudrais pas pour 100 dollars n’être pas monté là dedans, mais, pour 1 000 dollars, je n’y remonterais pas. » Quelque incroyable que cela puisse paraître, il n’est pas très rare de voir des jeunes gens debout sur leur toboggan, les pieds appuyés contre les rebords latéraux, tenant d’une main une corde attachée à la partie antérieure de l’appareil et étendant l’autre bras pour s’en servir comme d’un balancier. Dans cette posture de triomphateurs, ils accomplissent le terrifiant parcours non sans danger, mais avec quel plaisir ! on le devine aisément.

À la Tuque bleue se produisit, il y a quelques années, une aventure mémorable dont on ne put s’empêcher de rire malgré l’accident sérieux qui faillit en résulter. La piste se termine par un arc de cercle, incliné à l’intérieur et longeant un fossé qui marque l’extrémité du terrain appartenant au club. Les membres de la Tuque bleue possédaient alors un grand toboggan qu’ils appelaient Baby et dont ils étaient très fiers. Baby jouissait d’une grande popularité et pouvait porter tout un groupe de sportsmen. Ils étaient sept, ce soir-là, qui y prirent place et Baby partit à fond de train. Fut-ce caprice de sa part, ou inhabileté du « barreur », toujours est-il qu’arrivé à la courbe, le toboggan se refusa à la suivre, sauta l’énorme muraille de neige qui se trouvait là et tomba lourdement dans une rue en contre-bas où, par bonheur, personne ne passait. L’équipage fut peu endommagé, mais Baby expira séance tenante.

Le voyageur qui, au plus fort de l’hiver, longe en chemin de fer les rives grandioses de l’Hudson, aperçoit de blancs triangles se déplaçant avec une extrême rapidité sur la surface congelée du fleuve. Ce sont des ice yachts. Quand ils commencèrent, voilà déjà longtemps, à sillonner ces parages, il arrivait souvent que les trains du Central Hudson Railway, en débouchant de quelque tunnel, les trouvaient rangés d’un air de défi : malgré les ordres formels de la Compagnie, nul mécanicien ne résistait à cette muette invitation à la course. La locomotive lancée à fond de train dévorait l’espace : les voyageurs debout sur les plates-formes ou passant la tête par les glaces, l’encourageaient de leurs plus énergiques acclamations. Des paris formidables s’engageaient… et, malgré tout, les ice yachts disparaissaient au loin, laissant la vapeur vaincue et humiliée. Cela se renouvela si fréquemment que les mécaniciens n’acceptèrent plus la lutte et n’essayèrent plus de contester, à ce singulier moyen de transport, sa vitesse sans égale.

Le ice yacht mériterait tout aussi justement le nom de « patin à voile ». Il est formé de deux traverses de bois posées en croix : aux extrémités de la pièce transversale, deux lames de métal mordent la glace : à l’extrémité postérieure de l’autre pièce, une troisième lame, qui s’incline à volonté, sert de gouvernail. Près de l’intersection des deux pièces s’élève le mât portant la voilure très tendue. Les passagers n’ont pas la place de se promener. Ils s’arriment de leur mieux au mât, et, sous l’impulsion du vent, l’ice yacht se met en mouvement. Les patins crient, les cordages grincent : une fine poussière neigeuse s’élève autour du yacht dont la marche s’accélère jusqu’à devenir une course folle, invraisemblable : il exécute bientôt des zigzags coupés de bonds fantastiques. Les hommes qui le montent ont pris soin, sous les vêtements qui les transforment en pelotes de laine, de se couvrir de soie ou de peau de chamois : sans cette précaution le froid, quintuplé par la vitesse, les terrasserait. La sensation est cuisante et non éphémère comme dans le toboganning. Cela dure des heures, cette promenade sur la plaine glacée. On prend le vent, on court des bordées, on vire comme en pleine mer. Il faut faire son possible pour maintenir le yacht en contact avec la glace : car lorsque le vent le soulève, il ôte par là même à ceux qui le conduisent toute action sur le gouvernail. C’est un sport bizarre, plein d’émotions, moins dangereux peut-être qu’on ne le croirait au premier abord, effrayant néanmoins et pouvant se terminer par une catastrophe soudaine. Mais à quoi bon chercher des mots pour le décrire ? Le yacht qui va plus vite que la vapeur, va aussi plus vite que la pensée ; l’on en est encore à chercher des termes de comparaison, des expressions sincères et imagées que son gréement ressemble, tout là-bas, à une mouette posée sur l’horizon.

Le show shoe, mot à mot : soulier de neige, est une vaste raquette de forme oblongue ; au centre, le pied chaussé d’un mocassin se fixe par des courroies. Ces raquettes empêchent d’enfoncer dans la neige et permettent à ceux qui savent s’en servir habilement des allures très rapides. Le balancement rendu obligatoire par la largeur de la raquette avec laquelle les maladroits s’accrochent à chaque instant, rappelle celui du patineur ; mais il est plus lourd et les mouvements sont moins gracieux. Les amateurs de snow-shoeing, groupés en associations diverses, rivalisent de hardiesse et d’imagination dans l’organisation de fêtes de nuits ou de lointaines expéditions : retraites aux flambeaux, escalades, steeple-chases, que n’inventent-ils pas ! Ils aiment s’aventurer au loin, dans la campagne, par monts et par vaux, pour la seule satisfaction d’errer, en vrais chevaliers de la neige, dans les solitudes blanches. Ou bien, poursuivant quelque gibier, ils prennent pour compagnon un de ces Indiens du Canada demi-civilisés, qui ont renoncé à la guerre, baragouinent un peu d’anglais ou de français, vivent tranquilles dans leurs villages et du passé n’ont gardé que la passion des grandes chasses et des nuits dans les bois.

Associés comme jadis, aux temps héroïques, l’homme blanc et l’homme rouge s’enfoncent dans la forêt. Emmitouflés chaudement, leur visage seul reçoit le contact de l’air. Ils portent le fusil sur l’épaule et sur le dos tout ce que nécessite le campement. Ils aiment le craquement de leurs snow shoes sur la neige qui s’envole autour d’eux en écume argentée : ils aiment le craquement des branches d’arbres répercutés par les échos de cristal ; ils aiment ces splendeurs hivernales qui les consolent des fatigues volontaires, ces mauvais repas autour d’un grand feu et ces nuits étranges sur le sol hâtivement déblayé et, quand une tourmente les surprend, que la brise chasse de tous côtés les flocons épais, je crois, ma parole ! que la joie d’être là et de défier les éléments les empêche de sentir la morsure du froid.

Et puis, le caribou finit par se montrer. La silhouette élégante de l’animal se détache enfin sur la colline. Il renifle, il écoute, les jarrets tendus La brise lui a donné quelque avertissement et il flaire le danger. Soudain il bondit en avant et s’enfuit d’un galop allongé, gracieux. Si le chasseur a la main ferme et le regard impassible, le caribou tombera et la neige autour de lui se teindra de rouge

La journée a été bonne, le carnet de chasse s’est enrichi de nouveaux exploits ; l’homme regarde gaîment le soleil boréal qui va s’éteindre. Et ce pays de la mort blanche s’éclaire peu à peu de lueurs fauves qui s’allongent sur le sol. On dirait des flammes tombées du ciel et immobilisées là dans la congélation des choses. Le campement est établi ce soir auprès d’une large rivière dont les eaux se précipitent sur un chaos de roches amoncelées ; une carapace glacée recouvre la chute et le long des falaises qui l’enserrent descendent de minces stalactites transparentes,… et le chasseur s’endort en songeant à ses amis de Montréal qui vont, tout à l’heure, aller danser sur le Victoria Rink la valse des patineurs.

Le Victoria est une immense patinoire qu’entoure une galerie circulaire sur laquelle donnent les salons, les vestiaires, le buffet : tout cela est éclairé à l’électricité ; les verres de couleur et les lanternes multicolores dessinent l’architecture des portiques de bois découpé ; des flammes de Bengale brillent à travers les blocs de glace ; dans les angles il y a des massifs sombres de sapins et l’orchestre rythme les danses avec un entrain endiablé.

En Floride, sous les palmiers, on danse aussi joyeusement ; la brise parfumée caresse les murailles de marbre de l’hôtel Alcazar. Sur la côte de Californie, où sont les jardins élyséens de l’hôtel Del Monte, on joue au tennis dans des clairières fleuries les balles effleurent les roses et provoquent des pluies de pétales odorantes ; le chèvrefeuille grise les joueurs et de grandes branches de jasmin de Virginie trouent la verdure çà et là comme pour mieux voir le jeu Mais les enfants du Nord n’envient point leurs cousins : ils aiment mieux goûter, au prix des rigueurs de l’hiver, la vivifiante et mâle ardeur des sports de glace.

  1. Le toboggan ordinaire a 60 centimètres de large sur 2 ou 3 mètres de long.