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Librairie Hachette (p. 3-19).

CHICAGO



i

Nous étions trois, ce matin-là, Paul Bourget, Sam Pozzi et moi, sur le sommet d’un bizarre édifice très étroit et très haut : autour de nous, d’autres édifices semblables dressaient, dans la brume ensoleillée d’octobre, leurs dix étages surmontés de vilaines cheminées noires. Le murmure confus d’une grande ville emplissait l’atmosphère ; on entrevoyait au loin les bouquets d’arbres des jardins publics, et toute une portion de l’horizon se trouvait fermée par une nappe d’eau incolore et paisible, qui ne ressemblait pas tout à fait à la mer, bien qu’il fût impossible de dire en quoi elle en différait.

Paul Bourget avait voulu voir cet Athletic club de Chicago qui nous donnait l’hospitalité, à Pozzi et à moi, pour la plus grande satisfaction de nos instincts de sybarites ; nous lui avions montré la piscine d’eau tiède avec ses balcons de marbre et ses girandoles de fer forgé, la salle de billard, énorme et somptueuse, les chambres à coucher, le grand gymnase avec ses pistes élastiques pour les coureurs, et ses multiples appareils pour la joie des muscles, puis, tout en haut, les salles de paume ; et, entre temps, nous causions de la belle audace yankee, de ces quelques capitalistes qui, de leur propre initiative et malgré des obstacles et des labeurs sans fin, avaient créé cette Exposition où s’écoulaient la plupart de nos journées : soudain le petit « boy », qui faisait notre service, nous avait croisés dans un couloir et s’était exclamé : « Venez, venez vite sur le toit voir les foules qui vont à la World’s Fair » ; et ces mots : les foules, World’s Fair, prenaient sur ses lèvres des allures géantes : une ivresse orgueilleuse animait ses yeux pâles. Comme il était fier, le petit Chicagoïen !

C’est qu’un grand anniversaire se célébrait ce 9 octobre 1893, et Chicago, dans son triomphe, retournait, par la pensée, aux heures sombres de 1871, à ce même 9 octobre dont l’aube se leva sur une catastrophe sans nom : 17 450 maisons incendiées, 672 hectares couverts de ruines, 950 millions de richesses anéanties, 275 victimes, tel fut l’horrible bilan ! Une mer de décombres hérissée de pans de murs branlants, voilà ce qu’à cette même place on contemplait, il y a vingt-deux ans ; mais la dernière flamme n’était pas morte que déjà des ouvriers clouaient des planches, déblayaient des terrains, posaient des trottoirs volants : la sève avait seulement reculé devant le feu : à fleur de sol, elle était prête à pousser de nouveaux rameaux plus vigoureux ; et, pendant que l’Europe charitable exposait des tableaux et organisait des tombolas pour les pauvres incendiés de Chicago, ceux-ci, déjà consolés et pleins de confiance, rebâtissaient leur ville, en pierre et en marbre, cette fois, par crainte des accidents futurs.

Nous songions à ce contraste, en l’air, sur notre toit, en regardant « les foules ». Sur le boulevard Michigan, en face des assises cyclopéennes de l’Auditorium, on les voyait, compactes et noires, se presser autour des guichets d’une gare improvisée ; toutes les trois ou quatre minutes, un convoi rempli s’élançait comme une fusée dans la direction de Jackson-Park ; plus lents, sur les eaux du lac, de gros steamers s’échelonnaient, chargés de bétail humain.

Tout ce monde devait revenir fort tard le soir avec de la lumière plein les yeux et des fanfares triomphales plein les oreilles : pas un qui ne soit monté, ce jour-là, au capitole et n’ait mentalement remercié Dieu de ne pas l’avoir fait semblable aux autres hommes qui végètent dans la médiocrité et marchent craintifs sur le chemin de la vie.

Le lendemain, on publia le total des entrées payantes ; l’enthousiasme ne connut plus de bornes : 713 646 ! Un tel chiffre n’avait jamais été atteint nulle part : l’Exposition de Paris, qui jusque-là détenait le record, s’était tenue aux environs de 400 000. Chicago avait la palme ! Dans les clubs, les hommes les plus graves s’accostèrent, se félicitant avec une exubérance inusitée.

ii

On ne vit jamais, pourtant, contraste plus absolu et plus complet entre deux cités qu’entre Chicago et son Exposition. Cela frappait dès l’entrée. Ici des rues larges et pareilles, bordées de maisons cubiques, puissantes, privées de formes et de proportions ; un réseau de fils noirs rayant le ciel comme du papier à musique ; le fer tordu en courbes audacieuses pour former des voûtes grandioses, mais sans grâce ; un mouvement prodigieux, des perspectives enfumées, une impression de fatigue, de hâte et de labeur forcé ; et, à côté, sans transition aucune, une incomparable succession de palais tranquilles, la sereine beauté des lignes, l’enfilade grave des portiques et des péristyles, l’éblouissante blancheur des murailles, l’ampleur majestueuse des escaliers baignant dans l’eau, tout un décor antique avec un visible effort pour n’y rien laisser pénétrer de l’agitation moderne. Le petit chemin de fer qui circulait à travers l’Exposition se dissimulait de son mieux comme une chose indigne, et les bateaux qui, sur les lagunes et les canaux, se mêlaient aux gondoles lentes, étaient mus par l’électricité, afin que nulle vapeur ne vînt jeter une note discordante dans le paysage.

Au centre était la cour d’honneur, forum gigantesque bordé de temples et de statues qui se reflétaient dans un bassin grandiose. Là, de quelque côté qu’on se tournât, on ne voyait absolument rien qui fût « américain », au sens habituel que nous donnons à ce mot. Les proportions étaient justes, la décoration sobre, la silhouette harmonieuse, et si les fautes de détail abondaient, on ne les percevait du moins qu’en les cherchant. Il se dégageait de cet ensemble une impression d’élan vers le beau, une impression d’immatérialisme, si l’on peut ainsi dire, qui vous saisissait étrangement. L’émotion devenait poignante lorsque sur l’arc triomphal qui donnait accès à la plage, on lisait les lignes, magnifiquement simples, par lesquelles le peuple américain, évoquant les audaces et les souffrances des pionniers du nouveau monde, dédiait à leurs mémoires glorieuses les merveilles de la World’s Fair. Leurs noms étaient là, en cortège ; au pied de la colonnade venaient mourir les vagues du Michigan ; les héroïsmes du passé, les richesses du présent et les splendeurs de l’avenir se trouvaient réunis, pour un moment, dans cette enceinte inoubliable.

Combien, parmi nous, ont traversé cette Exposition de Chicago sans la comprendre, sans même se douter de son importance ! Non qu’il fallût, pour cela, le moindre génie ; il suffisait de connaître l’existence d’une Amérique pensante, désintéressée, éprise de science et de grandeur morale. Et vraiment ce ne devrait pas être si difficile d’imaginer qu’une telle Amérique ne peut pas ne pas exister. Est-ce que jamais l’or a suffi à former une nation ? Est-ce que jamais on a vu un peuple limiter ses ambitions à la recherche du bien-être, se passer d’idéal et vivre sans une âme collective qui lui soit inséparablement unie ? Or il est difficile de nier l’existence de la nation américaine, difficile de méconnaître le patriotisme du peuple américain ; prétendre qu’une nationalité qui a résisté à la guerre de sécession et qui assimile chaque jour le surplus d’hommes que l’Europe lui envoie ne repose que sur le « tout-puissant dollar », c’est démentir l’histoire entière de l’humanité. Si nous réfléchissions davantage à ces choses, nous verrions combien étroite est notre conception de la vie et de la société américaines et combien insuffisante est l’explication que nous nous donnons à nous-mêmes de ses contrastes et de ses bizarreries.

Mais le dollar absorbe l’attention, tandis que la science est discrète ; et les voyageurs continueront longtemps encore d’ignorer les petites villes universitaires, les professeurs peu rétribués et contents de leur sort, les travailleurs silencieux, les aspirations ardentes, mais cachées, pour courir aux grandes cités tumultueuses, pleines d’agiotage et de fracas ; ils en rapportent la notion d’un pays exorbitant, déréglé, enfiévré, tandis que se construit dans l’ombre l’Amérique véritable qu’ils n’ont point vue.

iii

De loin, l’idée avait paru géniale dans sa simplicité, de célébrer, à Chicago, la cité yankee par excellence, ce grand anniversaire qui devait être — on le croyait du moins — une fête d’orgueil, une fête de parvenus, l’étalage de mille fortunes, une parade écrasante pour cette pauvre Europe ! Et ce n’a rien été de tout cela ! Matériellement, l’opération a tout juste couvert ses frais : l’Europe a paru, et, sans se donner de mal, a marqué sur plus d’un point sa supériorité. Les visiteurs étrangers n’ont pas rempli les hôtels, et l’Exposition a coïncidé avec une de ces crises financières et commerciales que l’Union traverse périodiquement et qui causent tant de déboires et de ruines.

Le succès est venu néanmoins, mais sous une forme imprévue : il est venu par où nul ne l’attendait. Au lieu d’une foire merveilleuse, faite pour égayer et charmer, les architectes, on ne sait pourquoi, ont élevé une ville surnaturelle dans sa conception, faite pour la prière et le recueillement et, tout de suite, une idée a circulé sous ces portiques solennels, une idée qui se dégageait toute seule des efforts de chacun, l’idée de l’unité. Les New-Yorkais, les habitants de la Nouvelle-Angleterre qui détestent ou jalousent Chicago, sont venus railleurs et sont repartis touchés ; ceux du Sud, encore sous le poids de la défaite, ont senti fondre leurs rancunes et s’apaiser le sentiment de leur humiliation. Une fois dans le forum, Chicago s’était effacé et, pour la première fois, ils s’étaient trouvés tous face à face avec la réalité des États-Unis de cette grande patrie qu’ils aimaient et servaient sans la connaître, sans l’avoir vue jamais !

L’impression se retrouve dans tous les articles que publièrent alors les revues locales. Les premiers visiteurs l’avaient rapportée chez eux, incitant les autres à venir la recevoir à leur tour. « J’ai beau chercher à m’intéresser à ce que renferment les galeries, me disait l’un deux, je ne puis y réussir, et toujours je reviens à cette cour d’honneur ; mes yeux ne se lassent pas de la voir ; je sens qu’il y a là quelque chose de grand ! »

Nous avons peine à comprendre cela, parce que, en Europe, Marseille et Lille ne s’ignorent pas, non plus que Barcelone et Séville, ou bien Exeter et Glasgow. Mais qu’y a-t-il de commun entre la Géorgie et le Wyoming, l’Arizona et le Vermont, la Floride et l’Utah ? Ce sont des mondes différents. On a accrédité chez nous la légende de l’Américain toujours en mouvement, se transportant sans hésitation et sans difficulté d’un bout à l’autre de son immense empire, et passant l’Océan comme les Parisiens passent la Seine ; mais n’allez pas croire que cet Américain-là peuple les États-Unis ; il ne représente qu’une minorité, et quand il vous plaît de sortir de l’ornière des voyages circulaires pour vous arrêter dans les bourgs ou vous enfoncer dans les campagnes, vous trouvez des populations sédentaires, des hommes instruits, intelligents, dont l’existence a tenu dans les frontières de leur État, qui n’ont jamais visité l’Europe et ne verront jamais San Francisco ni la Nouvelle-Orléans.

Ils se connaissent de loin : ils forment une de ces familles nombreuses, créées par la fécondité successive de trois générations dont les représentants, éparpillés dans toutes les provinces, occupent les situations les plus diverses, mais dont l’esprit de famille résiste à tous les éloignements et à toutes les inégalités. Ce sont des cousins qui vivent et meurent sans s’être serré la main, mais qui, fidèlement, se sont fait part des événements principaux de l’existence, naissances, mariages, décès : vienne un danger qui menace la famille entière, on la trouve subitement reformée, réunie comme par enchantement ; sa personne morale était demeurée vivante

Autour des grandes constructions qui donnaient à la World’s Fair ce caractère grave, presque religieux dont s’irritèrent les habitués du Moulin-Rouge et de la danse du ventre, chaque État avait son édifice séparé ; certains, très vastes, contenaient toute une exposition ; la Californie était du nombre ; son art naissant y côtoyait les riches produits de son sol privilégié. Mais la plupart des autres États, ayant exposé dans les galeries nationales, s’étaient contentés d’élever, à Jackson-Park, des pavillons pouvant servir de centres de ralliement à leurs citoyens respectifs ; ceux-ci trouvaient là les journaux du pays[1] ; ils s’inscrivaient sur des registres, et l’État y entretenait, à leur usage, un bureau de renseignements et d’informations.

Puis, à de certains jours, anniversaires d’événements mémorables empruntés à l’histoire locale, le pavillon se décorait ; on drapait les fenêtres avec ces petits oripeaux au moyen desquels les Yankees expriment leur allégresse et qui ont l’air d’une lessive de saltimbanques, et, sur le coup de midi, le gouverneur de l’État, suivi d’un cortège de landaus à cochers nègres, escorté d’un détachement de sa garde nationale, se rendait à travers les jardins, puis le long de la cour d’honneur jusqu’au dôme central : Là, sur une esplanade, se trouvait la fameuse cloche de la Liberté, épave des grands jours de la Révolution et dont le voyage de Philadelphie à Chicago s’était accompli au milieu d’une si curieuse ovation, la foule s’encombrant aux gares pour voir passer la cloche, lui jeter des fleurs et lui présenter les enfants Auprès d’elle, on trouvait invariablement le maire de Chicago, Harrison, celui-là même qui devait périr un peu plus tard sous le poignard d’un fanatique. Il s’était constitué le gardien de cette cloche, et, après un échange de discours et de civilités, il la faisait tinter en l’honneur de l’État dont c’était la fête. Ensuite, le cortège se débandait au travers de l’exposition, chacun portant fièrement à la boutonnière ou sur l’épaule des insignes compliqués ou de grands rubans de satin multicolores.

Ces cérémonies, qui se renouvelaient assez fréquemment, causaient beaucoup d’hilarité parmi les Européens ; les cochers nègres, les panaches, la naïve emphase de la promenade, le chapeau mou du maire Harrison prêtaient aux quolibets ; mais il arrive souvent que les choses risibles ont un grand fond de sérieux et que les peuples, comme les enfants, symbolisent en leurs amusements ce qui se passe dans le tréfonds de leur âme.

iv

De sorte que l’Exposition représentait assez bien ce patriotisme à deux étages sur lequel M. James Bryce appelle tout de suite l’attention du lecteur au début de son fameux ouvrage, American Commonwealth, l’État que l’on aime un peu à la vieille manière, d’un amour bourgeois, pot-au-feu, détaillé ; la Nation vers laquelle monte un sentiment plus pur, plus sacré, dépouillé de toute tendance vile, distinct de tout intérêt de clocher : le même sentiment que Rome inspira, vers le temps de l’empire, aux habitants des provinces d’Espagne, de Gaule ou d’Afrique.

Ces patriotismes-là ne s’opposent pas, comme le donnent à penser certains indices superficiels : ils dérivent les uns des autres. Ce sont comme autant de rivières descendant des collines vers un grand lac dans lequel elles se déversent, mais des rivières qui auraient conscience de leur mission et poursuivraient, dans le grand lac, leurs cours individuels.

Ainsi, à Chicago, en était-il de l’unité : tout le monde la cherchait non pour s’y perdre, mais pour la réaliser, la sentir, la toucher, se bien convaincre de son existence et en jouir. Et le rêve d’unité fut si puissant qu’il dépassa la matière pour atteindre l’esprit. L’unité nationale ne parut pas suffisante ; on chercha, pour la compléter, l’unité religieuse.

Les congrès étaient légion ; on les qualifiait tous d’universels, bien que l’univers y fût, la plupart du temps, assez imparfaitement représenté, et cela malgré les appels sensationnels et les énumérations attrayantes ; or un de ces congrès dépassait tous les autres en hardiesse déraisonnable ; il s’intitulait orgueilleusement le Parlement des religions et prétendait grouper les représentants de tous les cultes monothéistes pour une œuvre de conciliation et d’entente. L’idée fit sourire, même en Amérique. Je crois bien qu’elle avait germé dans le cerveau d’un brave homme, sans génie et sans renommée qui, la trouvant simple et bonne, pensa que son devoir était de travailler à la réaliser.

Et cela s’est fait. Pendant plus d’une semaine, on a vu les catholiques, les épiscopaliens, les baptistes, les méthodistes, les presbytériens, les bouddhistes, les brahmanistes, les musulmans, discourir sans fiel, s’inspirant d’une pensée de divine mansuétude et de fraternelle harmonie ; on a vu un cardinal de l’Église Romaine, un grand cardinal dont le nom vivra, Gibbons de Baltimore, comme ils disent là-bas, ouvrir ce congrès par l’oraison dominicale, la prière du Christ qui soudain est apparue applicable à tous les cultes, acceptable par tous les dogmes, s’étendant, dans son humble simplicité, par-dessus les psaumes, les hymnes et les invocations des églises.

Un Anglais qui avait entendu ces choses, qui avait entendu aussi le président Cleveland, ce chef de 70 millions d’hommes, que rien ne distinguait du plus modeste de ses administrés, inaugurer l’Exposition par quelques mots d’une virile tranquillité, revint en disant que, par une fente ouverte sur l’avenir, le monde de demain lui était apparu, ce monde que gouvernera la force morale, forte de sa faiblesse même.

v

Voilà donc ce que l’Amérique est venue faire à Chicago : s’unifier ! Quel étrange caprice du destin l’a voulu ainsi et par quel contraste bien fait pour réjouir les philosophes, la nation s’est-elle fait sacrer dans une ville qui précisément n’est point unie et ne le sera jamais, qui n’est même pas une ville, mais une agglomération sans ciment, un damier humain ?

Chicago trompe le public : elle est toute en façades ; en façade sur le lac Michigan, le long duquel s’étalent son luxe, ses constructions géantes, l’interminable ruban de ses avenues rectilignes, et, en second plan, les grandes rues débordantes d’activité fébrile ; en façade aussi sur le monde auquel elle se présente comme l’incarnation du pays entier, de son génie entreprenant, de son goût pour la lutte âpre et les réactions de la vie.

Abandonnez la rive du lac, non pour pousser la pointe obligée vers les abattoirs dont l’ignominie affecte encore quelque grandeur, mais pour atteindre ces régions inconnues des touristes où les rues n’ont plus de trottoirs, où les maisons s’abaissent jusqu’à n’être plus que des cabanes, où les piétons hâves remplacent les hommes d’affaires congestionnés. Vous aurez alors conscience d’avoir franchi une frontière ; l’orgueil et la richesse sont demeurés bien loin derrière vous, et la misère suinte partout d’une façon lamentable et terrible. Nulle fermentation n’indique la continuation sourde de la lutte pour la vie ; il n’y a plus là que des hommes découragés devant l’effort devenu surhumain ; c’est, pour eux, le fond de l’abîme, d’autant plus noir, d’autant plus définitif qu’ils sont accourus de plus loin pour y tomber et qu’ils ont fait pour l’éviter un plus grand effort.

Oh ! les espoirs dorés perdus dans ce gouffre !

Cette intensité de souffrance et d’abaissement n’engendre pas la solidarité ; elle ne rapproche pas les cœurs comme la pauvreté le fait parfois ; elle ne les rapproche qu’aux jours de haine pour quelque méfait sanglant.

Le recensement de mai 1892 donnait 1 438 000 âmes : on comptait 385 000 Allemands, 216 000 Irlandais, 42 000 Anglais et Écossais, 100 000 Scandinaves, 54 000 Tchèques, 53 000 Polonais, 10 000 Juifs russes, 20 000 Canadiens-Français,… vivant côte à côte sans se mêler, ayant leurs journaux, leurs lieux de réunion, leurs sociétés secrètes. J’ai eu sous les yeux des plans de ces sombres quartiers de Chicago ; les groupements nationaux y sont représentés chacun par une teinte différente et ils indiquent en même temps le degré de misère calculé d’après le taux des loyers. On frémit en regardant cela. Cette armée du malheur se recrute surtout parmi les naufragés de l’Europe ; il y a des coins de la ville où l’anglais est incompris, où l’on ne parle qu’allemand, polonais, français. La naturalisation, qui s’opère si facilement dans le reste du pays, là ne se fait pas. Ils deviennent réfractaires par abaissement, par renoncement à la lutte, par désespoir d’arriver jamais à rien.

Souvent je revois par la pensée deux personnes auxquelles il m’a été donné de rendre visite la dernière fois que je me suis trouvé à Chicago. L’une est le président Harper, qui dirige l’Université de Chicago ; l’autre est miss Addams, qui dirige Hull-House. Le président Harper est un homme très pressé et très glorieux. Il m’a dit de son institution naissante que, dans dix ans, elle serait la première du monde et que déjà maintenant elle fonctionnait « comme une compagnie de chemin de fer » ; ce dont il se montrait ravi, sans que j’aie pu déterminer de quelle nature était la joie que lui inspirait cette bizarre assimilation. Miss Addams est un apôtre ; elle ne va pas dans les beaux quartiers, et ses ambitions ne visent pas au delà des misères qui l’entourent et qu’elle veut soulager. Résidant au milieu de cette nuit polaire de l’infortune, elle en sait long sur la ville superbe, aux fragiles assises : Hull-House, le quartier général de ses charités, est bien modeste à côté des pignons robustes de l’Université ; mais c’est là que se trouve le salut de Chicago, si Chicago doit être sauvé, et non chez le président Harper.

vi

Et voici un autre paradoxe que peuvent discuter les philosophes.

C’est une grève, une grève sanglante, bestiale, injuste, qui a renversé les palais de la World’s Fair, couvert de décombres ces beaux jardins de Jackson-Park, souillé l’eau des lagunes, brisé l’enceinte immense Or il fut un temps où la question sociale semblait n’être qu’une des particularités morbides de la décadence européenne. De braves théoriciens, échafaudant leurs raisonnements et leurs systèmes les uns sur les autres, en arrivaient à prouver, clair comme la lumière du jour, que les États-Unis se trouvaient à jamais préservés de tout conflit entre le capital et le travail par la nature même de leur organisation politique et la perfection de leurs rouages constitutionnels. Il eût été facile de se convaincre du contraire. La question sociale n’est pas née d’hier en Amérique ; elle s’est développée d’une manière normale ; il y a longtemps qu’on l’étudie, qu’on en prévoit l’évolution ; il fallait notre naïveté et notre ignorance de tout ce qui concerne ce pays pour ne pas comprendre qu’après tout la société humaine y revêt les mêmes caractères fondamentaux, y présente les mêmes causes de conflit, s’y trouve aux prises avec les mêmes problèmes que partout ailleurs.

Il existe une photographie panoramique de Jackson-Park, prise le lendemain du désastre ; de la cour d’honneur, plus rien n’est debout : ni le péristyle avec l’arc de triomphe, ni les palais blancs aux longues façades, ni le dôme central,… tout est à bas ; mais dans le grand bassin majestueux, que les gondoles ne sillonnent plus et auquel les grévistes, ivres de rage, ont fait une ceinture de ruines, toute seule, au milieu de l’eau, se dresse intacte la statue dorée de la République, les lauriers au front et le globe dans la main droite. Sa silhouette calme de déesse continue de resplendir au soleil, elle se détache sur l’horizon du lac dominant les hommes et les événements.

C’est là un symbole. De cette grande Exposition calomniée, incomprise, mais si magnifique pour ceux qui ont cherché à l’analyser consciencieusement, une chose subsiste, une chose dont l’influence va se faire sentir pendant des années et des années : la patrie américaine, unifiée et consolidée, a pris conscience de ses forces et de ses aspirations et rien ne peut plus l’atteindre désormais. Sur sa route, peut-être bien des obstacles sont-ils dressés ; l’apprentissage de la vie lui sera peut-être bien rude, mais, dans le triomphe comme dans l’infortune, sa personnalité demeurera. Elle a désormais sa mission dans l’ordre matériel et dans l’ordre moral. Comme les patries du vieux monde, elle exaltera des âmes et suscitera des héros ; elle aura ses caprices que ses enfants satisferont avec leur or et avec leur sang ; elle engendrera des fanatismes, elle tentera des folies, elle sera basée sur la gloire et le désintéressement.

Voilà pourquoi, malgré son insuccès apparent, malgré les étrangetés de la ville qui l’avait vue naître, malgré la fin tragique que le destin lui réservait, l’Exposition colombienne a marqué une date inoubliable dans la suite des âges.

En la parcourant, on avait l’impression d’être à un de ces tournants de siècle que constituent la naissance d’un grand mouvement, la découverte d’une vérité inconnue ou l’avènement d’une race nouvelle.

  1. Les États-Unis n’ont rien qui ressemble au Times ; les plus importants journaux de New-York n’étendent guère leur sphère d’action au delà des États voisins. L’Inter Ocean de Chicago, le Daily Picayune de la Nouvelle-Orléans, ou le San-Francisco Examiner n’exercent également qu’une action locale.