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Calman Lévy (p. 259--).



SOUVENIR D’AUVERGNE


À M. ADOLPHE JOANNE.


Cher ami, je voudrais pouvoir ajouter, sinon un chapitre, du moins quelques lignes, aux trésors de souvenirs que vos fréquents voyages ont entassés dans votre mémoire. Cela ne m’est pas facile. Vous connaissez si bien la France, vous en avez si fidèlement retracé tous les aspects, qu’on ne peut vous rien apprendre, et rien apprendre aux autres après vous.

On ne peut vous raconter que des impressions personnelles, et vous les comprendrez d’autant mieux que vous connaissez les beaux endroits qui les font naître. Quand ces impressions sont très-vives ou très-douces, ce n’est pas toujours en raison de l’étrangeté ou de la beauté des sites où l’on se trouve. Outre la disposition de l’esprit et du corps, il y a des moments particuliers, certaines nuances du ciel, certains bien-être mystérieux répandus dans l’atmosphère, certaines flambées de soleil, certains parfums de forêts ou de montagnes, qui nous rendent tout à coup enthousiastes et heureux, sans qu’on puisse, sans qu’on veuille s’en rendre compte, sinon par la réflexion, après coup. L’esprit amoureux de la nature n’en demande pas toujours beaucoup pour se dilater ou se délecter. Quant à moi, j’avoue être impressionnée par la lumière au point de lui appartenir absolument et d’être peu frappée des objets qu’elle ne dessine pas avec magnificence. Mon âme suit ses triomphes et ses langueurs avec une passivité qui me rend peut-être mauvais juge de ce qui n’est pas favorisé par elle.

J’ai été en Auvergne l’année dernière pour la troisième fois, à quinze ou vingt ans de distance. Quand, de chez nous (le Berry), on s’embarque pour une excursion, on est volontiers ambitieux ; on pense aux grandes Alpes ou aux Pyrénées, ou aux rivages de l’Océan, de la Manche, de la Méditerranée. Aller en Auvergne, c’est si près ! on y est rendu en quelques heures. Et c’est pour cela qu’on n’y va pas, c’est-à-dire qu’on n’y va pas assez. L’Auvergne, d’ailleurs, n’offre ni grandes fatigues, ni grands dangers, et, quand on a l’honneur de faire partie du Club alpin français, on croit peut-être qu’il est au-dessous de soi d’explorer un pays où tout le monde peut aller si facilement. Pourtant l’âge amène, sinon plus de modestie dans le cerveau, du moins plus de sagesse dans les jambes, et on retombe sur la charmante Auvergne avec le sentiment d’une ingratitude à réparer.

L’Auvergne n’est pas une petite Suisse, comme nous le disons quelquefois, pensant lui faire honneur. L’Auvergne est l’Auvergne, avec sa grande signification géologique comme Alpe centrale et puissant relief aux doux escaliers. On les gravit sans fatigue et sans vertige, sans songer à la conquête d’une région supérieure, mais avec l’intérêt de bonnes gens montant au faîte de leur maison pour contempler leur jardin. C’est que ce jardin, c’est la France, dont une si grande partie va se dérouler sous nos yeux, des sommets du vaste plateau central. Sur ces paisibles belvédères, nous serons au cœur de la patrie. Nous aurons sous les pieds ces vieux volcans qui nous ont fait émerger du sein des océans et qui nous montrent les traces de leurs formidables vomissements. Leurs puissants massifs sont comme les assises de notre existence même. Les grandes chaînes qui protégent nos frontières sont nos murailles ; l’Auvergne est notre forteresse. Il n’y faut donc pas chercher l’émotion de l’inaccessible. Elle appartient à l’homme, et l’on ne s’y sent point seul avec le ciel, comme sur les sommets tourmentés ou glacés des hautes montagnes ; mais ses grâces rustiques ont un charme que l’on retrouve plus pénétrant chaque fois qu’on y retourne.

J’y ai remarqué du changement. La civilisation y a pénétré ; il faut en prendre son parti. Je n’ai rapporté que déception de certains pèlerinages. Il y a un petit coin, aux environs de Riom, où je me plaisais singulièrement jadis. C’est un hameau nommé Enval ; il est situé dans une impasse volcanique qu’on appelle là, comme dans beaucoup d’autres localités analogues, le bout du monde. Autrefois, ce hameau était une merveille pour les artistes. Toutes les maisons, construites en lave noire, étaient ornées de plusieurs étages de balcons sans parapets et sans symétrie aucune, soutenus, ainsi que le toit, par des arbres tout entiers à peine équarris, encore couverts de leur écorce, et dépassant la construction de leurs branches sorties de la maçonnerie. Les escaliers droits ou en spirale, suivant les besoins de la distribution, et tous extérieurs, étaient formés de dalles brutes de cette légère téphrine de Volvic, qui est poreuse comme une éponge et plus résistante que le granit. J’ai vu construire une de ces maisons. Un petit âne amenait un chargement d’apparence colossale. Le paysan soulevait d’une main ces planches de pierre et les plantait dans la muraille, à mesure qu’elle s’élevait, sans s’inquiéter de les joindre l’une à l’autre, ni de les border d’aucune rampe ni support. Les enfants grimpaient ainsi de marche en marche et descendaient légèrement et sans effroi ces effrayants échelons jetés dans le vide. Dès leurs premiers pas, on les habituait à circuler ainsi sans maladresse et sans vertige. Cet étrange village avait une physionomie que je n’ai jamais trouvée ailleurs. On eût dit, au premier abord, qu’il avait été construit pour des singes ; mais, dans l’adresse et dans la prévoyance de l’aménagement, on retrouvait l’esprit auvergnat, économe de l’espace et habile à conjurer l’inclémence de son climat. Enval, planté au fond d’une gorge sans issue, est abrité par le rocher et comme détendu par de gros blocs en forme de tours qui surplombent le long des parois de la montagne. La situation est bonne, le terrain généreux, et de beaux arbres occupent le centre de la bourgade. C’est là une promenade dont la nature a fait tous les frais et que j’ai retrouvée intacte ; mais le hameau est à peu près rebâti en entier, et quelques maisons des petites rues n’offrent plus qu’un spécimen altéré et modifié de l’ancien système. Heureusement le fond du vallon, que bordent les habitations principales, est toujours traversé par les ramifications d’un charmant ruisseau qui bouillonne parmi les roches brutes, les buissons et les fleurs. En remontant pendant dix minutes cette eau courante et murmurante, on arrive à l’impasse où il cache sa source, dans un petit chaos délicieux de désordre et de végétation. Tout cela, éclairé par un bon et clair soleil, m’a fait l’effet d’une oasis où l’on aimerait à vivre durant les jours d’été.

Mais l’hiver y est rude, et le ruisseau devient un torrent ; c’est pour cela que les premiers habitants avaient élevé leurs maisons de manière à préserver leurs personnes et leurs récoltes de l’humidité : probablement le vent ne souffle pas dans ce couloir étroit et fermé, car elles semblaient être d’une fragilité extrême.

Je ne veux pas oublier la source minérale d’Enval, propriété d’une vieille bonne femme qui l’a enfermée dans une cahute et qui la vend aux amateurs. C’est une eau limpide et acidulée, délicieuse au goût et dont les habitants de Riom font usage comme eau de Seltz. Ceux d’Enval la prisent à l’égal du vin, et, pour mon compte, je la préférerais beaucoup, quoique le vin des coteaux environnants soit très-bon.

Ces environs de Riom sont une première étape en Auvergne qui mérite bien qu’on s’y arrête quelques jours. Le chemin qui conduit à Châtelguyon à travers les collines luxuriantes est un enchantement perpétuel. C’est une première Limagne accidentée et plus charmante que la Limagne proprement dite. En allant un peu plus loin, à Volvic et à Pontgibault, on trouve, après les beaux châtaigniers qui ombragent la route et les collines ; les grandes coulées de lave et les landes stériles, si l’on peut toutefois appeler stérile un terrain jonché de fleurs et de framboisiers sauvages, d’où bientôt l’on voit surgir comme par enchantement la base de cette chaîne de mamelons qui furent des volcans, et dont les lèvres noircies semblent prêtes à vomir encore ces torrents de lave qui ont fait un océan de pierres de la contrée environnante. C’est à Pontgibault qu’il faut aller voir ces vagues de laves grises, d’un aspect navrant, mais si étrange qu’on ne regrette pas le voyage. Les routes sont rapides mais excellentes, et l’on trouve à Riom de bons chevaux et de bonnes voitures. De là, on se rend à Clermont en un instant. La crainte de fatiguer mes enfants m’a fait prendre la nouvelle route. Toutefois, j’ai regretté l’ancienne, qui traversait la chaîne des Puys et longeait la base du Puy de Dôme. Je me souvenais d’avoir fait cette route à travers les nuages par un temps très-froid et dans une disposition par conséquent mélancolique ; mais, précisément au pied du Puy de Dôme, la brume se déchira comme un rideau et le soleil dessina comme des éclairs de lumière sur les flancs du géant. Cette splendeur ne dura qu’un instant ; toutefois elle avait suffi pour empourprer les nuées qui rampaient sur nous d’une lueur rose et transparente qui dura plus d’une heure. À travers cette gaze magique, on distinguait les troupeaux paissant au flanc des montagnes, et les pentes gazonnées avaient des scintillements d’aigue-marine. Les sommets restaient enveloppés par les nuages, et on ne pouvait se faire aucune idée de leur hauteur. Je ne vis donc presque rien, cette fois-là, mais l’éclairage était si étrange et si agréable, que jamais je ne contemplai avec plus de plaisir ces beaux portiques de l’Auvergne, qu’on appelle les monts Dômes. Pardonnez-moi de vous dire si peu et si mal des impressions fugitives qui n’apprendront rien à personne, mais qui rappelleront à quelques voyageurs que la rêverie et la contemplation sans but font aussi partie des émotions de voyage.

À vous de cœur.


Nohant, décembre 1874.