Silas Marner/9

Traduction par Auguste Malfroy.
Librairie Hachette et Cie (p. 128-141).


CHAPITRE IX


Godfrey se leva et déjeuna de meilleure heure que de coutume, mais il resta dans le petit salon lambrissé jusqu’à ce que ses plus jeunes frères eussent fini de prendre leur repas et fussent sortis, il attendit son père, lequel faisait toujours avec son régisseur une promenade qui précédait le déjeuner. Personne ne mangeait à la même heure le matin, à la Maison Rouge. Le squire venait toujours le dernier, afin de donner à un appétit assez faible de plus grandes chances, avant de le mettre à l’épreuve. Il y avait presque deux heures que la table était garnie de mets substantiels attendant son arrivée. C’était un sexagénaire, grand et corpulent. Ses sourcils froncés et le regard assez dur de sa physionomie semblaient ne pas être en harmonie avec sa bouche flasque et sans énergie. Sa personne portait les marques d’une négligence habituelle, et son habillement était mal soigné. Cependant, il y avait dans l’air du vieux squire quelque chose qui le distinguait des fermiers ordinaires de la paroisse. Ceux-ci étaient peut-être à tous égards aussi raffinés que lui, mais ils s’étaient traînés lourdement sur le chemin de la vie, avec la conscience d’être dans le voisinage d’hommes qui leur étaient supérieurs. Ils manquaient, par conséquent, de cette possession d’eux-mêmes, de cette autorité de la parole et de cette prestance qui formaient l’apanage d’un homme considérant les gens au-dessus de lui comme des êtres tellement éloignés, qu’il n’avait personnellement guère plus à faire avec eux qu’avec le Grand Turc. Le squire avait été accoutumé toute sa vie à recevoir l’hommage des gens de la paroisse, et à penser que sa famille, ses gobelets d’argent et tout ce qui lui appartenait, était ce qu’il y avait de plus ancien et de meilleur ; et, comme il ne fréquentait jamais de bourgeoisie d’une sphère plus élevée que la sienne, son opinion ne souffrait pas de la comparaison.

En entrant dans l’appartement il lança un regard sur son fils, et lui dit :

« Comment, monsieur ! vous[1] n’avez donc pas encore déjeuné non plus ? » Ils n’échangèrent aucune de ces salutations agréables du matin ; non point qu’il existât entre eux quelque inimitié, mais parce que la fleur suave de la courtoisie ne croissait pas dans des demeures telles que la Maison Rouge.

« Si, mon père, répondit Godfrey, j’ai déjeuné, mais je vous attendais pour vous parler.

— Ah ! bien, » reprit le squire, se jetant nonchalamment dans son fauteuil et parlant d’une voix pesante et tousseuse, — ce qui était regardé, à Raveloe, comme une sorte de privilège de son rang, — tandis qu’il coupait un morceau de bœuf, et le tendait au chien courant qui était entré avec lui.

« Sonnez pour qu’on apporte ma bière, voulez-vous ? Vos affaires, à vous autres jeunes gens, sont le plus souvent vos plaisirs personnels ; mais, si vous êtes pressés de les faire, les autres ne le sont pas. »

La vie du squire était tout aussi oisive que celle de ses fils ; toutefois, c’était une fiction entretenue par lui et ses contemporains, à Raveloe, que la jeunesse était exclusivement la période de la folie, et que leur vieille sagesse était un état continuel de souffrance que le sarcasme adoucissait. Avant de reprendre la parole, Godfrey attendit que la bière fût venue et la porte fermée. Pendant ce temps, Rapide, le chien courant, consomma des morceaux de bœuf en quantité suffisante pour faire le dîner d’un pauvre un jour de fête.

« Il y a eu un maudit accident au sujet d’Éclair, commença-t-il ; c’est arrivé avant-hier.

— Quoi ! s’est-il couronné ? » dit le squire, après avoir bu une gorgée de bière. « Je pensais que vous saviez mieux monter que cela, monsieur. Je n’ai jamais abattu un cheval de ma vie. Si je l’avais fait, j’aurais pu chanter pour en avoir un autre ; car mon père, à moi, n’était pas aussi disposé à délier les cordons de sa bourse que d’autres pères de ma connaissance. Mais il faut que ceux-ci changent de gamme, il le faut nécessairement. Tant avec les hypothèques qu’avec les payements en souffrance, je suis aussi à court d’argent qu’un mendiant de grand chemin. Et ce sot de Kimble dit que les journaux parlent de paix. Mais, le pays ne pourrait plus se maintenir : les prix dégringoleraient comme le poids d’un tourne-broche et je n’obtiendrais jamais mes arriérés, lors même que je ferais vendre tout ce que ces individus possèdent. Et voilà ce maudit Fowler,… je ne veux pas tolérer son retard plus longtemps ; j’ai dit à Winthrop d’aller chez Cox aujourd’hui même. Ce coquin de menteur m’a promis de me verser sans faute cent livres sterling le mois dernier. Il profite de ce qu’il a une ferme écartée, et il croit que je le perdrai de vue. »

Le squire venait de débiter son discours en toussant et en s’interrompant ; toutefois, sans arrêt assez long qui pût servir de prétexte à Godfrey pour reprendre la parole. Celui-ci vit que son père avait l’intention d’éluder toute demande pécuniaire motivée par le malheur arrivé à Éclair. En outre, il devina que le ton d’insistance auquel le squire avait ainsi été amené en parlant du peu d’argent qu’il avait et de ses arriérés, devait probablement produire dans son esprit la disposition la moins favorable pour écouter les aveux de son fils. Cependant il fallait continuer, maintenant qu’il avait commencé.

« C’est quelque chose de plus grave : le cheval a été empalé sur un pieu et il s’est tué, » dit-il, aussitôt que son père se fut arrêté et eut commencé de couper sa viande. « Mais je n’avais pas l’intention de vous demander de m’en acheter un autre ; je songeais seulement que j’avais perdu les moyens de vous rembourser avec le prix d’Éclair, comme je me le proposais. Dunsey l’a emmené à la chasse l’autre jour pour le vendre, et, après avoir conclu le marché avec Bryce pour cent vingt livres sterling, il a suivi la meute et a fait quelque saut insensé ou autre qui a immédiatement réglé l’affaire du cheval. Sans cette circonstance, je vous aurais donné cent livres sterling ce matin. »

Le squire avait mis là son couteau et sa fourchette, et regardait son fils fixement et avec stupéfaction. Son esprit n’était pas assez subtil pour deviner ce qui avait probablement pu causer un renversement aussi étrange des rapports entre le père et le fils, que cette proposition de Godfrey de lui donner cent livres sterling.

« La vérité est, mon père,… j’en suis bien fâché,… j’ai eu grand tort, dit Godfrey, Fowler a bien payé les cent livres sterling. Il me les a remises lorsque je suis allé là bas, le mois dernier. Mais Dunsey m’a tourmenté pour avoir l’argent, et je le lui ai laissé parce que j’espérais pouvoir vous le rendre plus tôt. »

Le squire, devenu rouge de colère avant que son fils eût fini de parler, ne parvint qu’avec difficulté à s’exprimer :

« Vous avez laissé l’argent à Dunsey, monsieur ? Et depuis quand êtes-vous si intime avec votre frère, que vous soyez obligé de vous liguer avec lui pour détourner mon argent ? Êtes-vous en train de devenir un vaurien ? Je vous dis que je ne souffrirai pas cela. Je chasserai toute votre séquelle en même temps, et je me remarierai. Je voudrais, monsieur, que vous vous souvinssiez que ma propriété n’est pas un bien inaliénable. Depuis l’époque de mon grand-père, les Cass peuvent disposer de leur terre comme bon leur semble. N’oubliez pas cela, monsieur. Vous avez laissé l’argent à Dunsey ! Pourquoi laisser l’argent à Dunsey ? Il y a quelque mensonge là-dessous.

— Il n’y a aucun mensonge, mon père, » reprit Godfrey. « Je n’aurais pas voulu dépenser l’argent moi-même ; seulement Dunsey m’a tourmenté, et j’ai été assez sot pour le lui donner. Mais j’avais l’intention de vous le remettre, qu’il me le rendît ou non. Voilà toute l’affaire. Je n’ai jamais eu l’idée de détourner l’argent. Vous ne m’avez jamais pris à jouer un vilain tour, mon père.

— Où est Dunsey, alors ? Pourquoi restez-vous là à causer ? Allez chercher Dunsey, je vous dis, et qu’il explique pourquoi il a eu besoin de argent, et ce qu’il en a fait. Il s’en repentira. Je le mettrai à la porte. J’ai déjà dit que je voulais le faire ; je le ferai, Il ne me bravera pas. Allez le chercher.

— Dunsey n’est pas revenu, mon père.

— Quoi ! Il s’est donc cassé le cou ? » dit le squire, se montrant quelque peu mécontent à l’idée que, s’il en était ainsi, il ne pourrait pas mettre ses menaces à exécution.

« Non, il n’a pas eu de mal, je crois, car le cheval a été trouvé mort, et Dunsey a dû pouvoir s’en aller à pied. Je suppose que nous le reverrons bientôt. Je ne sais pas où il est.

— Et pourquoi vous a-t-il fallu lui donner mon argent ? Répondez-moi là-dessus, » continua le squire, attaquant Godfrey de nouveau, puisque Dunsey n’était pas à sa portée.

« Eh bien, mon père, je ne sais pas, » répondit Godfrey avec hésitation.

C’était là un faible subterfuge, mais Godfrey n’aimait pas mentir, et, comme il ne savait pas assez qu’aucune sorte de duplicité ne peut prospérer longtemps, sans l’aide de paroles mensongères, il n’avait à sa disposition aucune défaite imaginée à l’avance.

« Vous ne savez pas ? je vais vous dire ce qu’il en est, monsieur. Vous avez fait des vôtres et vous avez acheté son silence, » dit le squire avec une pénétration subite. Godfrey tressaillit. Il sentit son cœur battre violemment en voyant que son père avait presque deviné. Cette alarme soudaine le poussa à faire un pas de plus, — une très légère impulsion suffit pour cela lorsque la voie est inclinée.

« Eh bien, mou père, reprit-il, — et il essayait de parler d’un ton facile et insouciant, — il y avait une petite affaire entre moi et Dunsey ; elle n’a aucune importance pour tout autre que lui et moi. Il ne vaut guère la peine de se mêler des folies des jeunes gens,… cela ne vous aurait nui en rien, mon père, si je n’avais pas eu la mauvaise chance de perdre Éclair. Je vous aurais remis l’argent.

— Des folies ! bah ! il serait, temps d’en finir avec les vôtres. Je voudrais vous apprendre, monsieur, qu’il faut réellement y mettre un terme, dit le squire, fronçant les sourcils et lançant à son fils un regard irrité. Vos beaux exploits ne sont pas de ceux pour lesquels je trouverai désormais de l’argent. Tenez, mon grand-père avait ses écuries remplies de chevaux ; sa table aussi était une bonne table, — et dans des temps plus mauvais que le nôtre, — à ma connaissance du moins. Je pourrais faire de même, si je n’avais pas quatre vauriens qui se cramponnant à moi comme de grosses sangsues. J’ai été un père trop bon pour vous tous, voilà ce que c’est. Mais je serrerai la bride désormais, monsieur. »

Godfrey resta silencieux. Il n’était pas probable qu’il fût très pénétrant dans ses jugements ; toutefois, il avait toujours senti que l’indulgence de son père n’était pas de la bonté, et il avait soupiré vaguement après quelque discipline qui eût maîtrisé sa faiblesse vagabonde, et secondé ses meilleures intentions. Le squire mangea son pain et sa viande rapidement, et but une bonne gorgée de bière ; puis, il tourna le dos à la table, et reprit la parole.

« Ce sera tant pis pour vous, sachez-le ; mieux vaudrait pour vous essayer à m’aider à conserver ce que nous avons.

— Eh bien, mon père, je me suis souvent offert pour prendre la gestion des affaires, mais vous savez que vous avez toujours mal interprété la chose, et que vous avez paru croire que je voulais vous supplanter.

— Je ne me souviens point de vos offres, ni d’avoir mal interprété la chose, dit le squire, dont les souvenirs consistaient en certaines impressions vives que les détails n’avaient point modifiées ; ce que je sais, c’est qu’à une certaine époque, vous avez paru songer à vous marier, et je n’ai pas cherché à vous barrer le chemin comme quelques pères l’auraient fait. J’aimerais autant vous voir épouser la fille de Lammeter que toute autre. Je suppose que, si je vous avais dit non, vous auriez persisté dans votre intention ; à défaut de contradiction, vous avez changé d’avis. Vous êtes comme une girouette ; vous tenez de votre pauvre mère. Elle n’a jamais eu de force de caractère. Il est vrai que c’est inutile à une femme si son mari est un homme comme il faut, mais cette qualité serait bien nécessaire à la vôtre, car vous avez à peine assez de volonté pour faire marcher vos deux jambes dans la même direction. La jeune fille n’a pas dit pour tout de bon qu’elle ne voulait pas de vous, n’est-ce pas ?

— Non, dit Godfrey, sentant une vive chaleur lui monter au visage, et se trouvant mal à son aise ; mais je ne crois pas qu’elle veuille de moi.

— Vous ne croyez pas ! Pourquoi n’avez-vous pas le courage de le lui demander ? Avez-vous toujours le désir de l’épouser, elle ? Voilà la question.

— Je n’en désire pas d’autre, répondit Godfrey d’une manière évasive.

— Eh bien, alors, laissez-moi faire la demande à votre place, voilà tout, si vous n’avez pas le cœur de la faire vous-même. Il n’est pas probable que Lammeter voie d’un mauvais œil sa fille se marier dans ma famille, à moi, il me semble. Quant à la jolie jeune fille, elle n’a pas voulu de son cousin, et je ne vois pas d’autre soupirant qui aurait pu vous couper l’herbe sons le pied.

— J’aimerais mieux laisser la chose tranquille pour l’instant, si vous le voulez bien, mon père, reprit Godfrey, effrayé. Je crois qu’elle est un peu fâchée contre moi juste en ce moment, et je désirerais lui parler moi-même. Il faut qu’on s’occupe personnellement de ces choses-là.

— Eh bien, alors, parlez et occupez-vous-en, et voyez si vous ne pouvez pas changer de conduite. C’est ce qu’il est nécessaire qu’un homme fasse lorsqu’il songe à se marier.

— Je ne vois pas comment il me serait permis d’y songer à présent, mon père. Vous n’aimeriez pas à m’établir dans une de vos fermes, je suppose, et je ne crois pas qu’elle consente à venir demeurer dans cette maison avec tous mes frères. On y mène une vie différente de celle dont cette jeune fille a l’habitude.

— Elle ne consentirait pas à venir demeurer dans cette maison ? Ne me dites pas cela. Demandez-lui, voilà tout, reprit le squire avec un rire bref et ironique.

— J’aimerais mieux laisser la chose tranquille pour l’instant, mon père, dit Godfrey. J’espère que vous n’essayerez pas de presser les affaires en disant quoi que ce soit.

— Je ferai ce qui me plaira, répliqua le squire, et je vous apprendrai que je suis le maître ; autrement, vous pouvez quitter la maison et partir chercher un domaine ailleurs. Allez-vous-en dire à Winthrop de ne pas se rendre chez Cox, mais de m’attendre… et ordonnez qu’on selle mon cheval.

Cependant, attendez : voyez à vendre la vieille haridelle de Dunsey et à me remettre l’argent, entendez-vous ? Il n’entretiendra plus de chevaux à mes frais. Et si vous savez où il est fourré, — vous le savez sans doute, — vous pouvez l’inviter à s’épargner la peine de revenir à la maison. Qu’il se fasse garçon d’écurie et subvienne à ses besoins. Il ne sera plus à mes crochets.

— Je ne sais pas où il est, mon père ; et, si je le savais, ce ne serait pas à moi de lui dire de ne plus revenir, fit Godfrey, s’avançant vers la porte.

— Le diable vous confonde, monsieur ; ne restez pas là à raisonner, mais allez dire qu’on prépare mon cheval, » continua le squire, tandis qu’il prenait une pipe, Godfrey sortit, sachant à peine s’il était plus soulagé à l’idée que l’entrevue était terminée sans avoir apporté aucun changement à sa position, ou plus inquiet en songeant qu’il s’était enchevêtré davantage dans les subterfuges et les artifices. Ce qui s’était passé au sujet de la demande de la main de Nancy, avait causé au jeune homme une nouvelle alarme : la crainte que le squire ne glissât à M. Lammeter, après un dîner, quelques mots qui fussent de nature à le mettre, lui, Godfrey, dans un embarras tel qu’il serait absolument obligé de refuser Nancy, au moment même où elle semblerait être à sa portée. Il eut recours à son refuge ordinaire, à l’espérance de quelque coup imprévu de la fortune, de quelque chance favorable qui lui épargnerait des conséquences désagréables, — peut-être même justifierait son manque de sincérité en en manifestant la prudence.

En ce qui concerne le fait de compter sur quelque coup de dés de la fortune, on peut à peine dire que Godfrey fût de la vieille école. Le hasard favorable est le dieu de tous les hommes qui suivent leurs propres impulsions, au lieu d’obéir à une loi à laquelle ils croient. Que même un homme distingué de notre temps obtienne une position qu’il a bonté de faire connaître, et son esprit recherchera toutes les issues imaginables, susceptibles de le délivrer des résultats que cette position laisse prévoir. S’il dépense au delà de son revenu, s’il évite le travail honnête et résolu qui procure un salaire, il se met aussitôt à rêver à la chance de trouver un bienfaiteur, un nigaud qu’il saura cajoler, afin de l’amener à user de son influence en sa faveur, — à s’imaginer un état d’esprit possible chez quelque personne probable qui n’est point encore prête à paraître. Qu’il néglige les obligations de son emploi, il jette inévitablement son ancre sur le hasard, avec l’espoir que la chose qui n’a point été faite ne se trouvera pas être de l’importance supposée. S’il trahit la confiance de son ami, il adore cette même complexité subtile appelée le hasard, qui lui donne l’espérance que cet ami ne l’apprendra jamais. S’il abandonne un honnête métier pour rechercher les distinctions d’une profession à laquelle il n’a jamais été appelé par la nature, sa religion est infailliblement le culte du hasard favorable, en qui il croit comme au puissant créateur du succès. Le mauvais principe rejeté par cette religion, c’est l’ordre naturel de la succession des choses, d’après lequel les semences produisent une récolte de leur espèce[2].



  1. Voyez note, page 43.
  2. 'Galates, VI, 7. (N. du Tr.)