Silas Marner/7

Traduction par Auguste Malfroy.
Librairie Hachette et Cie (p. 104-113).


CHAPITRE VII


Le moment d’après, cependant, il parut y avoir quelques preuves que les revenants avaient dans leur nature plus de condescendance que M. Macey ne leur en attribuait ; car, soudainement, on vit la figure pâle et maigre de Silas Marner. Debout dans la lumière chaude de la pièce, il ne proférait aucune parole, mais regardait autour de rassemblée avec des yeux étranges et surnaturels. Les longues pipes firent un mouvement simultané, comme celui des antennes d’insectes effrayés. Tous ceux qui étaient présents, sans même en excepter le sceptique maréchal, eurent l’impression qu’ils voyaient, non point Silas Marner en chair et en os, mais une apparition. En effet, la porte par laquelle Silas était entré, se trouvait cachée par les bancs à hauts dossiers, et personne ne s’était aperçu de son arrivée. On pouvait supposer que M. Macey, assis très loin du revenant, jouissait du triomphe de ses arguments, triomphe qui devait tendre à neutraliser sa part de l’alarme générale. N’avait-il pas toujours dit qu’au moment où Silas Marner avait son extase étrange, son âme s’affranchissait de non corps ? La preuve était là. Néanmoins, toutes choses considérées, il eût été tout aussi content sans l’apparition. Pendant quelques instants il régna un silence du mort : l’essoufflement et l’agitation empêchaient Marner de parler. L’aubergiste, poussé par le sentiment dont il était constamment animé, qu’il était de son devoir de tenir sa maison ouverte à tout le monde, et confiant dans la protection de son inébranlable neutralité, assuma enfin sur lui la tâche de conjurer l’esprit.

« Maître Marner, dit-il, d’un ton conciliant, que voulez-vous ? Que venez-vous faire ici ?

— Volé ! répondit Silas, haletant. J’ai été volé ! Je cherche le constable… et le juge… et le squire Cass… et M. Crackenthorp.

— Saisissez-le, Jacques Rodney, » reprit l’aubergiste, chez qui l’idée d’un revenant se dissipait ; « il a perdu la tête, je crois. Il est trempé jusqu’aux os. »

Jacques Rodney, assis le plus près de l’entrée de la pièce, était à portée de l’endroit où se tenait Marner ; mais il refusa ses services.

« Venez le saisir vous-même, monsieur Snell, si vous en avez envie, » répondit Jacques avec assez de mauvaise humeur. « Il a été volé, et assassiné aussi, que je sache, » ajouta-t-il à voix basse.

« Jacques Rodney ! » dit Silas, en se tournant vers lui, et fixant ses yeux étranges sur l’homme qu’il soupçonnait.

« Eh bien, maître Marner, que me voulez-vous ? » reprit Jacques, tremblant un peu et saisissant sa canette en guise d’arme défensive.

« Si c’est vous qui avez volé mon argent, » dit Silas, joignant ses mains suppliantes, et élevant la voix jusqu’à crier, « rendez-le-moi, et je vous laisserai tranquille ; je ne mettrai pas le constable après vous. Rendez-le-moi, et je vous donnerai,… je vous donnerai une guinée.

— Moi… volé votre argent ! continua Jacques avec colère ; je vais vous lancer cette canette sur le nez si vous dites que c’est moi,… moi qui ai volé votre argent.

— Allons ! allons ! maître Marner, » reprit l’aubergiste, se levant alors d’un air résolu et saisissant Marner par l’épaule, « si vous avez une plainte à faire, exposez-la d’une manière raisonnable et montrez que vous êtes dans votre bon sens ; autrement, personne ne vous écoutera. Vous êtes trempé comme un rat noyé. Asseyez-vous, séchez vos vêtements et parlez franchement.

— Ah, vous entendez, mon vieux, » continua le maréchal, qui commençait à sentir qu’il n’avait pas été tout à fait égal à lui-même, et à la hauteur de la situation, « Ne regardons plus fixement les gens et ne crions plus, ou bien nous vous ferons garrotter comme un insensé. Voilà pourquoi je n’ai pas parlé tout d’abord, — je me suis dit : le bonhomme est fou.

— Oui, oui, faites-le asseoir, » dirent d’une seule voix plusieurs des assistants, très contents que l’existence des revenants fût encore une question ouverte.

L’aubergiste força Marner à enlever son habit, et ensuite à s’asseoir sur une chaise au milieu du cercle, de manière que, séparé de toute autre personne, il reçût directement les rayons du feu. Le tisserand, trop abattu pour avoir d’autre but distinct que celui d’obtenir du secours en vue de recouvrer son argent, se soumit sans résistance. Les craintes passagères de la compagnie avaient maintenant disparu pour faire place à un vif sentiment de curiosité, et toutes les physionomies s’étaient tournées vers Silas, lorsque l’aubergiste, après s’être rassis, parla de nouveau :

« Eh bien, voyons, maître Marner, qu’est-ce donc que vous avez à dire,… que vous avez été volé ? Expliquez-vous clairement.

— Il ferait mieux de ne pas répéter que c’est moi qui l’ai volé, » s’écria Jacques Rodney, vivement. « Qu’aurais-je pu faire de son argent ? Je pourrais tout aussi bien voler le surplis du pasteur et le porter.

— Retenez votre langue, Jacques, et écoutons ce qu’il a à dire, reprit l’aubergiste. Eh bien, voyons, maître Marner. »

Alors Silas raconta son histoire, et fut fréquemment interrompu par des questions, à mesure que le caractère mystérieux du vol devenait évident.

Cette situation étrange et nouvelle pour lui d’exposer ses peines à ses voisins de Raveloe, d’être assis à la chaleur d’un foyer autre que le sien, et de se sentir en présence de physionomies et de voix qui faisaient naître en lui ses premières espérances de secours, exerça sans aucun doute une influence sur Marner, malgré la vive préoccupation que lui causait son infortune. Notre conscience ne perçoit guère plus le commencement d’une croissance morale, que celui d’une croissance dans la nature ; — la sève a circulé bien des fois avant que nous découvrions le moindre signe du bourgeon.

Le léger soupçon avec lequel ses auditeurs l’avaient écouté d’abord, se dissipa graduellement devant la simplicité convaincante de sa détresse. Il était impossible pour les voisins de douter de la véracité de Marner. Ils ne pouvaient à vrai dire, d’après la nature des faits relatés par lui, conclure immédiatement qu’il n’avait pas de motifs de les exposer faussement ; mais, comme M. Macey le fit observer, « il n’était pas probable que des gens ayant le diable pour eux, fussent aussi abattus que l’était le pauvre Silas ». Bien plutôt, de la circonstance étrange que le voleur n’avait laissé aucune trace, et s’était trouvé connaître le moment opportun où Silas était sorti sans fermer sa porte, — moment que des agents mortels ne pouvaient calculer en aucune façon, — la conclusion la plus naturelle à tirer, semblait être que l’intimité peu honorable du tisserand avec le malin, si elle avait jamais existé, devait être détruite. En conséquence, ce mauvais coup avait été fait à Marner par quelqu’un aux trousses duquel il était tout à fait inutile de mettre le constable. Le motif pour lequel le voleur surnaturel avait été forcément obligé d’attendre que Silas ne fermât pas sa porte à clef, fut une question qui ne vint à l’esprit de personne.

« Ce n’est pas Jacques Rodney qui a fait cette besogne, maître Marner, dit l’aubergiste. Il ne faut pas soupçonner le pauvre Jacques. Peut-être y aurait-il un petit reste de compte à régler avec lui pour quelque chose comme un lièvre ou deux, s’il fallait toujours avoir les yeux grands ouverts et ne jamais les fermer. Mais Jacques a été tout le temps ici à boire sa canette, comme l’homme le plus convenable de la paroisse. Il y était même avant l’heure où, d’après votre témoignage, vous avez quitté votre maison, maître Marner.

— Oui, oui, continua M. Macey ; n’accusons pas l’innocent. Ce n’est pas la loi. Il faut qu’il y ait des gens pour jurer qu’un homme est coupable, avant qu’il puisse être arrêté. N’accusons pas l’innocent, maître Marner. »

La mémoire de Silas n’était pas tellement engourdie, qu’elle ne fût pas susceptible d’être éveillée par ces paroles. Sous l’influence d’un mouvement de repentir, aussi nouveau et aussi étrange pour lui que l’avait été toute autre chose pendant l’heure qui venait de s’écouler, il s’élança de sa chaise, s’approcha tout près de Jacques, et le regarda comme s’il voulait s’assurer de l’expression de sa physionomie.

« J’ai eu tort, lui dit-il,… oui, oui,… j’aurais dû réfléchir. Il n’y a aucune preuve contre vous, Jacques. Mais vous êtes entré chez moi plus souvent que tout autre. Voilà pourquoi vous m’êtes venu à l’idée. Je ne vous accuse pas. Je ne veux accuser personne. Seulement, » ajouta-t-il dans son égarement misérable, en portant ses mains à sa tête et en se retournant du côté de la compagnie, « j’essaye,… j’essaye de m’imaginer où peuvent être mes guinées.

— Ah ! ah ! elles sont allées où il fait assez chaud pour les fondre, je crois, dit M. Macey.

— Allons donc ! » reprit le maréchal. Et il demanda alors, de l’air d’un juge qui pose à un témoin des questions captieuses : « Combien d’argent pouvait-il y avoir dans les sacs, maître Marner ?

— Deux cent soixante-douze livres sterling, douze shillings et un demi-shilling, hier soir lorsque j’ai compté, dit Silas, se rasseyant avec un gémissement.

— Bah ! Mais ce n’était pas si lourd à emporter. Quelque vagabond est entré, voilà tout. Quant à l’absence de pas, et aux briques et au sable qui n’étaient pas dérangés, eh bien, vos yeux sont assez semblables à ceux d’un insecte, maître Marner ; vous êtes obligé de regarder de si près, que vous ne pouvez pas voir beaucoup de choses à la fois. Je suis d’avis que, si j’eusse été à votre place, ou vous à la mienne, — car cela revient au même, — vous ne vous seriez pas imaginé que tout était dans l’état où vous l’aviez laissé. Mais voici ce que je propose : c’est que deux hommes parmi les plus sensés de la compagnie aillent avec vous chez M. Kench, le constable, — il est malade et au lit, à ce que je sais, — pour lui demander qu’il nomme l’un de nous son suppléant ; car c’est la loi, et je ne crois pas que quelqu’un prenne sur lui de me contredire sur ce point. Ce n’est pas très loin d’ici chez Kench. Alors, si c’est moi qui suis nommé suppléant, je m’en retournerai avec vous, maître Marner, et j’examinerai les lieux. Au cas où quelqu’un trouverait à redire à cela, je lui serais obligé de se lever et de le dire bravement. »

Par ce discours important, le maréchal s’était rétabli dans sa propre estime, et il attendait avec confiance qu’on le désignât comme un des hommes les plus sensés.

« Voyons cependant quel temps il fait ce soir, » dit l’aubergiste, qui se considérait aussi comme personnellement intéressé dans cette proposition. « Mais il pleut encore à verse ! » ajouta-t-il, comme il revenait de regarder à la porte.

« Eh bien, je ne suis pas homme à avoir peur de la pluie, dit le maréchal. Cela fera mauvais effet quand le juge Malam apprendra qu’une plainte a été adressée à des gens honorables comme nous, et que nous n’avons fait aucune démarche. »

L’aubergiste fut de cet avis, et, après avoir demandé l’assentiment de la compagnie et dûment répété une petite cérémonie connue dans le haut clergé sous le nom de nolo episcopari[1], il consentit à bien vouloir accepter le réfrigérant honneur d’aller chez Kench. Mais, à la grande horreur du maréchal, la proposition qu’il avait faite d’être lui-même suppléant du constable, soulevait une objection de la part de M. Macey. Ce vieil oracle, qui prétendait connaître la loi, déclara qu’aucun médecin ne pouvait être constable, — que ce fait lui avait été transmis par son père.

« Et vous êtes médecin, il me semble, bien que vous ne soyez qu’un médecin-vétérinaire ; car une mouche est une mouche, lors même qu’elle serait un taon, » dit, en terminant, M. Macey, quelque peu émerveillé de sa sagacité.

Un violent débat s’éleva à ce sujet. Le maréchal, naturellement, n’était pas disposé à renoncer au titre de médecin, mais il soutenait qu’il était permis à un médecin d’être constable s’il le voulait ; que le sens de la loi était simplement qu’on ne pouvait pas l’obliger à être constable s’il ne le désirait pas. M. Macey considéra cette interprétation comme une absurdité, attendu que la loi n’était pas supposée avoir plus de tendresse pour les médecins que pour les autres gens. Il ajouta que, s’il était dans la nature des médecins plus que dans celle des autres mortels, de ne pas désirer d’être constables, comment se faisait-il que M. Dowlas souhaitât si fort d’agir en cette qualité ?

« Moi, je ne tiens pas à remplir le rôle du constable, » répliqua le maréchal, poussé à bout par ce raisonnement impitoyable. « Personne ne peut dire que j’y tienne, si on veut parler sincèrement. Mais s’il doit y avoir des jaloux et des envieux à propos de cette démarche à faire chez Kench par un temps pareil, y aille qui voudra, vous ne m’y ferez pas aller, c’est moi qui vous le dis. »

Cependant, par l’intervention de l’aubergiste le différend s’accommoda. M. Dowlas consentit à partir comme second, ne voulant plus agir officiellement. Ainsi, le pauvre Silas, escorté de ses deux compagnons, et qu’on avait pourvu de vieux habits, sortit de nouveau par la pluie, songeant aux longues heures de nuit qui restaient à s’écouler, non point comme ceux à qui il tarde de prendre du repos, mais comme les veilleurs qui attendent le matin[2].

  1. Nolo episcopari, je ne veux pas être évêque. Allusion aux ecclésiastiques de l’Église anglicane qui, par humilité chrétienne, ne doivent pas accepter d’emblée d’être évêques. (N. du Tr.)
  2. Psaume CXXIX, verset 6. (N. du Tr.)