Silas Marner/3

Traduction par Auguste Malfroy.
Librairie Hachette et Cie (p. 43-63).


CHAPITRE III


Le personnage le plus important de Raveloe était le squire Cass, qui demeurait dans une grande maison rouge ayant un joli perron sur le devant et de hautes écuries derrière, presque en face de l’église. Il se trouvait d’autres propriétaires fonciers que lui dans la paroisse, mais il était seul honoré du titre de squire ; car, bien que la famille de M. Osgood fût considérée aussi comme ayant une origine immémoriale, — l’imagination des habitants de Raveloe ne s’étant jamais aventurée à remonter jusqu’à ce vide effrayant où les Osgood n’existaient pas, — cependant, il ne faisait que posséder la ferme qu’il occupait, tandis que le squire Cass avait un tenancier ou deux qui se plaignaient à lui des dégâts du gibier, comme s’il eut été un seigneur[1].

On était encore dans cette période glorieuse de guerre, considérée comme une faveur spéciale accordée par la Providence aux propriétaires fonciers. Alors, les prix des denrées n’avaient point encore baissé de façon à précipiter la race des petits squires et des francs tenanciers sur le chemin de la ruine, vers lequel leurs habitudes de prodigalité et la mauvaise exploitation de leurs terres les entraînaient rapidement. Je fais maintenant allusion au village de Raveloe et aux paroisses qui lui ressemblaient, car la vie de nos anciens paysans se présentait sous beaucoup d’aspects différents. Il en est ainsi de toute existence qui s’est répandue sur une surface variée, où soufflent, dans des directions diverses, une multitude de courants — depuis les vents du ciel jusqu’aux pensées des hommes — qui se meuvent et se croisent éternellement, en produisant des résultats incalculables. Raveloe était situé dans un bas-fond, au milieu d’arbres touffus et de chemins sillonnés d’ornières, loin des courants de l’activité industrielle et de la ferveur puritaine : les riches mangeaient et buvaient à leur aise, acceptant la goutte et l’apoplexie comme des choses qui se transmettaient mystérieusement dans les familles honorables, et les pauvres pensaient que les riches étaient tout à fait dans leur droit de mener joyeuse vie. D’ailleurs, les festins de ceux-ci avaient pour résultat de multiplier les restes, qui étaient l’héritage des premiers. Betty Jay sentait l’odeur de la cuisson des jambons du squire, mais la forte envie qu’elle avait d’en manger, était calmée par le jus onctueux dans lequel on les faisait bouillir ; et, quand les saisons ramenaient les grandes réunions joyeuses, tout le monde les regardait comme une excellente aubaine pour les pauvres. En effet, les fêtes de Raveloe étaient en rapport avec les tranches de bœuf et les fûts de bière : elles se faisaient sur un grand pied et duraient longtemps, principalement pendant l’hiver. Après que les dames avaient empaqueté leurs meilleures robes et leurs fontanges dans des cartons, et s’étaient risquées à passer à gué les cours d’eau en temps de pluie et de neige, assises en trousse sur des coussins avec leur précieux fardeau, — alors qu’on ne pouvait dire jusqu’où l’eau s’élèverait, — on n’allait pas supposer qu’elles s’attendissent à un plaisir éphémère. C’est pour cette raison que l’on s’arrangeait toujours, dans la morte saison, — époque où il y avait peu de travail, et où l’on trouvait les heures longues, — pour que plusieurs voisins tinssent successivement table ouverte. Aussitôt que les plats de fondation du squire Cass n’étaient plus aussi frais ni aussi abondants, ses convives n’avaient rien de mieux à faire que de remonter un peu le village, afin de se rendre chez M. Osgood, aux Vergers. Là, ils trouvaient des échinées et des jambons intacts, des pâtés de porc venant de recevoir le dernier coup de feu, et du beurre tréfilé[2] dans toute sa nouveauté ; en fait, tout ce que l’appétit de gens ayant des loisirs pouvait désirer, et de meilleure qualité, peut-être, que chez le squire Cass, bien que l’abondance ne fût pas plus grande. Car la femme du squire était morte depuis longtemps, et la Maison Rouge se trouvait privée de l’épouse et de la mère, dont la présence est la source salutaire de l’amour et de la crainte qui doivent régner dans la famille et parmi les serviteurs.

Cela contribuait non seulement à expliquer pourquoi, aux jours de fête, la profusion des provisions l’emportait sur leur qualité délicate, — pourquoi le fier squire condescendait si souvent à présider dans le cabinet particulier de l’auberge de l’Arc-en-Ciel, plutôt qu’à l’ombre des noirs lambris de son salon, mais peut-être aussi la raison pour laquelle ses fils avaient assez mal tourné. Raveloe n’était pas un lieu où la censure des mœurs fût sévère ; cependant, on regardait comme une faiblesse du squire, d’avoir gardé tous ses fils à la maison dans l’oisiveté ; et, bien qu’une certaine licence dût être accordée aux enfants dont les pères avaient des moyens, les gens hochaient la tête en voyant la vie que menait le cadet, Dunstan, généralement appelé Dunsey Cass, dont le goût pour le troc et les paris pouvait devenir quelque chose de pire que de jeter sa gourme. Peu importait, assurément, disaient les voisins, ce que deviendrait Dunsey, — cet individu rancunier et railleur, qui semblait prendre d’autant plus de plaisir à boire que les autres souffraient de la soif, — pourvu, toutefois, que ses actes n’attirassent aucun ennui à une famille comme celle du squire Cass, qui avait un monument dans l’église, et des gobelets d’argent plus anciens que le roi George[3]. Mais ce serait grand dommage si M. Godfrey, l’aîné, beau jeune homme à la physionomie franche et d’un bon caractère, qui devait hériter un jour des propriétés, se mettait à suivre la même voie que son frère, ainsi qu’il avait semblé le faire récemment. S’il continuait de la sorte, Mlle Nancy Lammeter serait perdue pour lui ; car on savait bien qu’elle était toujours restée très réservée à son égard depuis la Pentecôte de l’année précédente, époque où l’on avait tant parlé, parce qu’il n’était pas revenu à la maison plusieurs jours de suite. Il y avait là quelque chose qui n’était pas convenable, — quelque chose qui n’était pas ordinaire, c’était évident, attendu que M. Godfrey ne paraissait pas avoir la moitié de ce teint frais et de cette physionomie ouverte qu’il avait autrefois. À une certaine époque tout le monde disait : quel beau couple lui et Mlle Nancy feraient ! et si elle pouvait devenir la maîtresse de la Maison Rouge, il y aurait un joli changement, les Lammeter ayant été élevés de telle façon qu’ils ne souffraient jamais qu’une pincée de sel fût gaspillée. Cependant, tous les gens de leur maison obtenaient ce qu’il y avait de meilleur, chacun suivant son rang. Avec une telle bru, le vieux squire réaliserait des économies, lors même qu’elle n’apporterait pas un sou en dot ; car il était à craindre que, malgré ses revenus, le squire Cass eût plus de trous dans la poche que celui où il mettait la main. Mais si M. Godfrey ne changeait pas de conduite, il pouvait dire « adieu » à Mlle Nancy Lammeter.

C’était ce Godfrey, naguère donnant de si grandes espérances, qui se tenait les mains dans les poches de son habit et le dos tourné au feu, dans le salon aux sombres lambris, à une heure avancée de l’après-midi, un jour de novembre de cette quinzième année de la résidence de Silas Marner à Raveloe. La lumière grise et pâlissante éclairait faiblement les murs ornés de fusils, de fouets et de queues de renard ; les habits et les chapeaux jetés sur les chaises ; les gobelets d’argent exhalant une odeur de bière éventée ; le feu à moitié éteint, et les pipes appuyées dans les coins de la cheminée : signes d’une vie domestique dépourvue de tout charme saint, avec lesquels l’expression de sombre ennui du visage blond de Godfrey était en triste harmonie. Il semblait écouter dans l’attente de l’approche de quelqu’un. Bientôt, le bruit d’un pas pesant, accompagné de sifflements, se fit entendre à travers le grand vide de l’entrée du vestibule.

La porte s’ouvrit, et un jeune homme trapu et lourdaud entra, avec le visage rouge et l’air gratuitement vainqueur qui caractérisent la première phase de l’ivresse. C’était Dunsey. À sa vue, la figure de Godfrey se dépouilla d’une partie de son aspect sombre, pour prendre l’expression plus active de la haine. Le bel épagneul brun qui était couché sur l’âtre, se retira sous la chaise, au coin du foyer.

« Eh bien, maître Godfrey, que me voulez-vous[4] ? dit Dunsey, d’un ton moqueur. Vous êtes mon aîné et mon supérieur, vous savez ; force m’était de venir, du moment que vous m’aviez envoyé chercher.

— Eh bien, voici ce que je veux, — mais secouez d’abord votre ivresse, et écoutez, s’il vous plaît, » — dit Godfrey, d’un ton furieux. Il avait lui-même bu un peu plus que de raison, afin d’essayer de changer sa tristesse en colère aveugle. « Je veux vous dire qu’il faut que je remette au squire ce fermage de Fowler, ou que je l’avertisse que je vous l’ai donné ; car il menace d’une saisie pour cela, et tout se découvrira bientôt, que je l’en informe ou non. Il vient de déclarer, avant de sortir, qu’il allait mander à Cox d’opérer cette saisie, si Fowler ne venait pas payer son arriéré cette semaine. Le squire est à court d’argent, et il n’est pas d’humeur à supporter aucune sottise. Vous savez ce dont il vous a menacé, si jamais il vous trouvait encore à dépenser follement son argent. Ainsi, faites en sorte de vous procurer cette somme, et assez promptement, en tendez-vous ?

— Oh ! » dit Dunsey, en ricanant, comme il se rapprochait de son frère et le regardait en face, « supposons maintenant que vous vous procuriez l’argent vous-même, pour m’en épargner la peine, qu’en dites-vous ? Puisque vous avez été assez bon pour me le remettre, vous ne me refuserez pas l’amabilité de le rendre à ma place : c’est par amour fraternel que vous avez agi ainsi, vous savez. »

Godfrey se mordit les lèvres et serra le poing.

« N’approchez pas en me regardant de cette façon ; autrement, je vous assomme.

— Oh, non, vous ne le voudriez pas, » dit Dunsey, tout en pirouettant sur les talons cependant, pour s’éloigner, « je suis un frère si bon, vous savez. Je pourrais vous faire chasser de la maison et de la famille, et vous faire déshériter n’importe quand. Si je racontais au squire comment son joli garçon s’est marié avec cette gentille jeune femme, Molly Farren, et combien il a été malheureux parce qu’il n’a pu vivre avec cette épouse ivrognesse, je me glisserais à votre place, aussi commodément que possible. Mais vous voyez, je me tais ; je suis si accommodant et si bon. Vous vous donnerez toutes les peines du monde pour moi. Vous vous procurerez les cent livres sterling[5] à ma place, je le sais.

— Comment puis-je me procurer cet argent ? dit Godfrey, en frémissant. Je n’ai ni sou ni maille. Et vous mentez, lorsque vous dites que vous vous glisseriez à ma place, — vous vous feriez chasser aussi, voilà tout. Car si vous vous mettez à rapporter, je rapporterai comme vous. Bob est l’enfant favori, vous savez cela parfaitement. Mon père se croirait simplement bien débarrassé, s’il ne vous avait plus.

— Peu importe, » dit Dunsey, hochant la tête de côté, tandis qu’il regardait par la fenêtre, « Il me serait très agréable de partir en votre compagnie : vous êtes un frère si beau, et nous avons toujours tant aimé à nous quereller,… je ne saurais que devenir sans vous. Mais vous préférez que nous restions tous deux à la maison, je le sais. Par conséquent, vous vous arrangerez de façon à trouver cette petite somme d’argent, et je vais vous dire au revoir, bien que je regrette de vous quitter. »

Dunstan s’en allait ; mais Godfrey s’élança après lui et le saisit par le bras, en disant avec un juron :

« Je vous dis que je n’ai pas d’argent,… que je ne puis pas me procurer d’argent.

— Empruntez-en au vieux Kimble.

— Je vous dis qu’il ne veut plus m’en prêter, et je ne lui en demanderai pas.

— Eh bien, alors, vendez Éclair.

— Oui, c’est facile à dire. Il me faut l’argent immédiatement.

— Eh bien, vous n’avez qu’à le monter à la chasse demain, Bryce et Keating y seront certainement. On vous fera plus d’une offre.

— C’est cela, et je reviendrai à la maison à huit heures du soir, couvert d’éclaboussures jusqu’au menton. Je vais au bal que Mme Osgood donne à l’occasion de sa fête.

— Ah ! ah ! dit Dunsey, tournant la tête de côté, et essayant de parler d’une petite voix flûtée. Et la gentille demoiselle Nancy y sera, et nous danserons avec elle, et nous lui promettrons de ne plus être méchant ! et nous rentrerons en faveur, et…

— Retenez votre langue au sujet de Mlle Nancy, sot que vous êtes, dit Godfrey rougissant de colère, ou je vous étrangle.

— À quoi bon ? » dit Dunsey, toujours d’un ton affecté, mais prenant un fouet sur la table et frappant avec le gros bout dans le creux de sa main. « Vous avez une très bonne occasion. Je vous conseillerais de vous remettre dans ses papiers : cela épargnerait du temps, s’il arrivait que Molly prît quelque jour une goutte de laudanum de trop, et fit de vous un homme veuf. Peu importerait à Mlle Nancy d’être la seconde, si elle n’en savait rien. Et vous avez un excellent frère qui gardera bien votre secret, parce que vous aurez tant d’obligeance à son égard.

— Je vais vous dire ce qu’il en est, reprit Godfrey frémissant et redevenu pâle. Ma patience est presque à bout. Si vous étiez un peu plus malin, vous sauriez qu’il est possible de pousser un homme un peu trop loin, et de lui rendre un obstacle aussi facile à franchir qu’un autre. Je ne suis pas sûr de ne pas en être arrivé à ce point-là maintenant : je puis aussi bien que vous tout révéler au squire moi-même. Au moins, je ne vous aurais plus sur le dos, si je n’obtenais rien autre chose. Et, après tout, il apprendra la vérité tôt ou tard. Elle a menacé de venir en personne le lui dire. Par conséquent, ne vous flatter point que votre silence vaille n’importe quel prix qu’il vous plaise de demander. Vous me soutirez mon argent de telle façon qu’il ne me reste plus rien pour apaiser cette femme, et elle mettra un jour ses menaces à exécution. Qu’importe, au bout du compte ! Je dirai tout à mon père moi-même. Quant à vous, allez au diable. »

Dunsey s’aperçut qu’il avait dépassé son but, et qu’il y avait un point où Godfrey lui-même, l’homme irrésolu, pourrait être amené à prendre une détermination. Pourtant, il dit d’un air d’indifférence :

« Comme vous voudrez ; mais, tout d’abord, je vais boire une gorgée de bière. »

Et, après avoir sonné, il se jeta en travers de deux chaises, et se mit à frapper la banquette de la fenêtre avec le manche de son fouet.

Godfrey était resté debout, le dos tourné au feu, remuant les doigts avec inquiétude au milieu du contenu des poches de son habit, et les regards fixés sur le sol. Son grand corps musculeux était tout rempli de courage physique ; cependant il ne lui suggérait aucune décision lorsque les dangers à braver ne consistaient point à terrasser ou à étrangler quelqu’un. Son irrésolution naturelle et sa couardise morale se trouvaient exagérées par une situation où les conséquences redoutables semblaient presser de tous côtés avec la même force. Son irritation ne l’eut pas plutôt provoqué à défier Dunstan, et à devancer toutes les dénonciations possibles, que les misères qu’il devait s’attirer en agissant ainsi, lui parurent plus insupportables que le mal actuel. Les résultats d’un aveu n’étaient pas douteux : ils étaient sûrs, tandis que la dénonciation restait incertaine. De cette certitude envisagée de près, il retomba dans le doute et l’irrésolution avec un sentiment de repos. Le fils déshérité d’un petit squire, également peu disposé à travailler la terre ou à mendier[6], se trouvait presque aussi impuissant qu’un arbre déraciné, qui, favorisé par le sol et l’atmosphère, s’était considérablement développé dans l’endroit même où il n’était à l’origine qu’un rejeton. Peut-être en serait-il venu à songer à travailler la terre avec quelque gaieté, s’il lui avait été donné d’obtenir Nancy Lammeter à ce prix. Mais, puisqu’il lui fallait la perdre sans retour, quoi qu’il fît, et l’héritage aussi, — puisqu’il devait briser tout lien, si ce n’est celui qui le dégradait et ne lui laissait aucun motif d’essayer de reconquérir sa meilleure nature, il ne pouvait s’imaginer qu’il lui restât, après l’aveu de sa faute, d’autre avenir que de s’engager comme volontaire. C’était la détermination la plus désespérée après le suicide, aux yeux des familles honorables. Non ! mieux valait pour lui se fier au hasard qu’à sa propre résolution, — mieux valait rester assis au festin, buvant le vin qu’il aimait, même avec l’épée suspendue au-dessus de sa tête et la terreur au cœur, que se précipiter dans les froides ténèbres où tout plaisir serait à jamais perdu. La dernière concession qu’il pût faire à Dunstan à propos du cheval, commença à lui paraître facile auprès de l’accomplissement de la menace faite à son frère. Toutefois, sa fierté ne voulut pas lui permettre de reprendre la conversation sans continuer la querelle. Dunstan s’y attendait, et buvait sa bière à plus petites gorgées que de coutume.

« Il vous sied bien, s’écria Godfrey d’un ton amer, de parler avec autant d’indifférence de la vente d’Éclair, la dernière chose qu’il me soit permis d’appeler mienne, et la plus jolie bête que j’aie jamais eue de ma vie. Si vous aviez en vous une étincelle d’orgueil, vous seriez honteux de voir nos écuries vides et tout le monde s’en moquer. Mais j’ai la conviction que vous vendriez votre propre personne, ne fût-ce que pour avoir le plaisir de faire sentir à quelqu’un qu’il vient de conclure un mauvais marché.

— Oui, oui, dit Dunstan, avec beaucoup de calme, vous me rendez justice, à ce que je vois. Vous savez que je suis une perle lorsqu’il s’agit d’amadouer les gens pour les amener à traiter. C’est pour cette raison que je vous conseille de me laisser, à moi, le soin de vendre Éclair. Je le monterais demain à la chasse à votre place, avec plaisir. Je ne paraîtrais pas aussi élégant que vous en selle, mais c’est sur le cheval qu’on enchérira et non sur le cavalier.

— Oui, c’est cela,… vous confier mon cheval !

— Comme il vous plaira » dit Dunstan, frappant de nouveau la banquette de la fenêtre, d’un air tout à fait indifférent. « C’est vous-même qui devez remettre l’argent de Fowler ; ce n’est point mon affaire. Vous avez reçu cet argent lorsque vous êtes allé à Bramcote, et c’est vous-même qui avez dit au squire que cette somme n’était pas payée. Je n’ai rien eu à faire là-dedans ; vous avez été assez aimable pour me la donner, voilà tout. Si votre intention n’est pas de remettre l’argent, laissez la chose tranquille, cela m’est indifférent. Seulement, je désirais vous obliger en essayant de vendre le cheval, sachant qu’il ne vous est pas commode d’aller si loin demain. »

Godfrey resta silencieux pendant quelques instants. Il aurait voulu se jeter sur Dunstan, lui arracher le fouet de la main, le rouer de coups jusqu’à le mettre à deux doigts de la mort, et aucune crainte corporelle n’aurait pu l’en détourner, si une autre sorte de crainte, nourrie par des sentiments qui l’emportaient même sur sa rancune n’eût dominé sa volonté. Quand il reprit la parole, ce fut d’un ton à moitié conciliant :

« Eh bien, vous n’avez pas quelque sottise en tête au sujet du cheval, hein ? Vous le vendrez bien loyalement et vous m’en remettrez le prix ? Autrement, vous savez, tout ira à la débandade, car je n’ai pas d’autre planche de salut. Et vous aurez moins de plaisir à m’abattre la maison sur la tête, lorsque votre propre crâne devra se briser aussi.

— Oui, oui, très bien, dit Dunstan, en se levant. Je pensais que vous finiriez par entendre raison. Je suis homme à faire mordre le vieux Bryce à l’hameçon. Je vous obtiendrai cent vingt livres sterling de votre cheval, aussi sûrement que je vous obtiendrais un gros sou.

— Mais il pleuvra peut-être des hallebardes demain, comme il en a plu hier ; dans ce cas, vous ne pourrez pas aller à cette chasse, » dit Godfrey, sachant à peine s’il désirait ou non que cet empêchement survînt.

« Pleuvoir, allons donc ! dit Dunstan. J’ai toujours de la chance pour le temps. Il pleuvrait sans doute, si vous vouliez y aller vous-même. Les atouts ne sont jamais dans votre jeu, vous savez ; moi, je les ai toujours. Vous possédez la beauté, voyez-vous, et moi j’ai la chance, de sorte qu’il faut me garder auprès de vous comme votre porte-bonheur[7]. Non, vous ne réussirez jamais sans moi.

— Que le diable vous confonde ! retenez votre langue, dit Godfrey impétueusement. Mais prenez garde de ne pas vous enivrer demain ; autrement, vous piquerez une tête en revenant à la maison, et Éclair pourrait en pâtir.

— Tranquillisez votre cœur sensible, dit Dunstan, en ouvrant la porte. Vous ne m’avez jamais pris à y voir double lorsque j’avais un marché à conclure : cela gâterait le divertissement. D’ailleurs, toutes les fois que je tombe, je suis sûr de tomber sur mes pieds. »

Là-dessus, Dunstan fit claquer la porte derrière lui. Il laissa Godfrey à ces amères réflexions sur sa situation personnelle, qui se succédaient alors d’un jour à l’autre sans interruption, quand il n’était pas excité par le sport[8], la boisson, les cartes, ou par le plaisir plus rare, mais moins susceptible d’être oublié, de voir Mlle Nancy Lammeter. Les souffrances subtiles et variées, naissant de cette sensibilité plus délicate qui accompagne une culture plus élevée, sont peut-être moins dignes de pitié que cette morne privation de jouissances et de consolations intellectuelles, qui force les esprits plus grossiers à rester constamment face à face avec leur chagrin et leur mécontentement. La vie de ces rustiques ancêtres, que nous sommes enclins à considérer comme des personnages prosaïques, — de ces hommes dont la seule occupation était de chevaucher autour de leurs propriétés, qui devenaient de plus en plus lourds sur leurs selles, et passaient le reste de leurs jours à satisfaire d’une façon presque insouciante leurs sens émoussés par la monotonie, — leur vie, dis-je, avait cependant quelque chose de pathétique. Les calamités leur venaient, à eux aussi, et leurs premières erreurs entraînaient après elles de dures conséquences. Peut-être qu’un amour pour quelque douce jeune fille, image de pureté, d’ordre et de calme, avait ouvert leurs regards à la vision d’une existence où les jours n’eussent pas semblé trop longs, même sans les excès de l’intempérance. Mais la jeune fille était disparue et la vision s’était évanouie. Alors, que leur restait-il, surtout lorsqu’ils étaient devenus trop lourds pour la chasse à courre, ou pour porter un fusil à travers les sillons ? Rien, si ce n’est boire et s’égayer, ou boire et s’irriter, pourvu qu’ils ne fussent point esclaves de la variété, et pussent ressasser tout au long, avec une chaleureuse emphase, les choses qu’ils avaient déjà racontées maintes fois pendant l’année. Assurément, parmi ces hommes au teint rubicond et au regard morne, il s’en trouvait quelques-uns qui, grâce à leur bonté naturelle, ne pouvaient jamais être poussés à la brutalité, même par les dérèglements. Ceux-là, à l’époque où leurs joues étaient dans leur fraîcheur, avaient ressenti la pointe acérée du chagrin ou du remords. Ils avaient été percés par les roseaux sur lesquels ils s’appuyaient[9], ou bien, sans réfléchir, ils avaient engagé leurs membres dans des entraves, d’où aucun effort n’était capable de les délivrer. Dans ces tristes circonstances communes à nous tous, il était impossible que la pensée de ces hommes rencontrât aucun lieu de repos, hors du cercle continuellement battu de leur histoire insignifiante.

Telle était, tout au moins, la condition de Godfrey Cass dans la vingt-sixième année de sa vie. Un mouvement de remords, secondé par ces petites influences indéfinissables que toutes les relations personnelles exercent sur une nature flexible, l’avait poussé à contracter un mariage secret, qui était une flétrissure dans son existence. C’était une vilaine histoire de passion vulgaire, d’illusion et de désillusion, qu’il n’est point nécessaire de retirer de la cellule secrète des souvenirs amers de Godfrey. Il savait depuis longtemps que l’illusion était due en partie à un piège que lui avait tendu Dunstan. Celui-ci avait vu dans le mariage dégradant de son frère les moyens de satisfaire à la fois sa haine jalouse et sa cupidité. Et si Godfrey avait pu se considérer simplement comme une victime, l’irritation causée par le mors de fer que la destinée lui avait mis dans la bouche, lui eût été moins insupportable. Si les malédictions qu’il prononçait à mi-voix, lorsqu’il était seul, n’eussent eu d’autre objet que la ruse diabolique de Dunstan, il lui aurait été possible de moins reculer devant les conséquences d’un aveu. Mais il lui restait autre chose à maudire : sa folie et ses vices personnels, qui, maintenant, lui semblaient aussi insensés et aussi inexplicables que le sont presque toutes nos folies et tous nos vices, quand la cause qui les a provoqués est depuis longtemps disparue. Pendant quatre ans, il avait pensé à Nancy Lammeter, et il l’avait recherchée avec un culte secret et patient, comme une femme qui le faisait songer joyeusement à l’avenir. Elle serait son épouse et lui rendrait le foyer charmant, plus charmant que celui du squire ne l’avait jamais été, et il lui serait facile, lorsqu’elle serait toujours près de lui, de rejeter ces sottes habitudes qui n’étaient point des plaisirs, mais seulement une manière fiévreuse de tromper le désœuvrement. Godfrey, dont les goûts étaient par nature essentiellement domestiques, avait été élevé dans une demeure où le foyer n’avait pas de sourires, et où les habitudes quotidiennes n’étaient point châtiées par la présence de l’ordre intérieur. Son caractère facile lui avait fait adopter sans résistance le genre de vie de sa famille, mais le besoin de quelque affection tendre et durable, le désir ardent de subir quelque influence qui lui facilitât la recherche du bien-être qu’il préférait, rendaient, à ses yeux, la propreté, la pureté, le bon ordre et la libéralité de la maison de Lammeter, — ensoleillée par le sourire de Nancy, — semblables à ces heures fraîches et brillantes du matin, où les tentations sommeillent, et laissent l’oreille ouverte à la voix du bon ange qui invite au travail, à la sobriété et à la paix. Et cependant, l’espérance de ce paradis n’avait point suffi pour le sauver des errements qui l’en excluaient pour toujours. Au lieu de tenir d’une main ferme la solide corde de soie, au moyen de laquelle Nancy l’aurait amené sain et sauf sur les rivages verdoyants où la marche devenait facile et assurée, il s’était laissé entraîner en arrière, au milieu de la fange et la vase, et là, il était inutile de se débattre. Il s’était créé des liens qui lui ravissaient tout mobile salutaire d’action et qui l’exaspéraient sans cesse.

Cependant, il y avait une situation pire encore : celle qui l’attendait lorsque le vil secret serait découvert ; aussi, le désir qui, chez lui, triomphait continuellement de tous les autres, c’était d’éloigner le malheureux jour où il aurait à supporter les conséquences du ressentiment violent de son père, pour la blessure infligée à l’orgueil de la famille, — où il lui faudrait peut-être renoncer à ce bien-être et à cette dignité héréditaires qui, après tout, étaient une sorte de raison de vivre, en emportant avec lui la certitude qu’il était à jamais banni de la vue et de l’estime de Nancy Lammeter. Plus le délai se prolongerait, et plus il y aurait de chances d’être affranchi, au moins de quelques-unes de ces conséquences odieuses auxquelles il avait livré son être, — plus il lui resterait d’occasions de saisir l’étrange plaisir de voir Nancy, et de recueillir quelques faibles marques d’un reste d’affection pour lui. Il était poussé vers ce plaisir par accès et fréquemment, après avoir passé des semaines entières à éviter la jeune fille, lorsqu’elle lui apparaissait dans le lointain, comme un ange aux ailes brillantes, — prix radieux dont la vue ne faisait que l’exciter à s’élancer en avant, et lui rendre ses chaînes d’autant plus cruelles. Un de ces accès le possédait alors, et l’ardeur de son désir eût été assez violente pour lui persuader de confier Éclair à Dunstan plutôt que de décevoir ce désir, même s’il n’avait pas été détourné, par une autre raison, de prendre part à la chasse du lendemain. Cette raison tenait à cette circonstance que le rendez-vous devait avoir lieu près de Batherley, bourg où demeurait sa malheureuse épouse, dont l’image lui devenait de jour en jour plus odieuse. Dans la pensée de Godfrey, cette femme hantait tous les environs. Le joug qu’un homme se crée par ses mauvaises actions, engendre la haine dans la meilleure nature, et le gai et affectueux Godfrey Cass s’aigrissait rapidement. De cruels désirs l’éprouvaient, semblant entrer, sortir et rentrer dans son cœur, comme des démons qui y avaient trouvé une demeure toute préparée[10].

Qu’allait-il faire ce soir-là pour passer le temps ? Après tout, pourquoi n’irait-il pas à l’auberge de l’Arc-en-Ciel, écouter ce qu’on dirait au sujet du combat de coqs ? Tout le monde y était, et de quelle autre chose s’occuper, bien que, pour son propre compte, il ne se souciât pas du tout de cet amusement ? Flaireuse, l’épagneule brune, qui s’était placée en face de lui et l’avait fixé pendant quelque temps, s’impatienta et sauta alors sur les genoux de son maître pour recevoir la caresse habituelle. Mais Godfrey la repoussa sans la regarder, et quitta la pièce. Elle le suivit humblement et sans rancune, peut-être parce qu’elle n’avait pas d’autre chose en perspective.

  1. Allusion au droit de chasse qu’avait le seigneur sur ses terres, même après les avoir louées, et à l’interdiction faite au tenancier de détruire le gibier. (N. du Tr.)
  2. Texte : spun butter. Dans le N. de l’Angleterre, après que le beurre est sorti de la baratte, on le met quelquefois dans une autre machine, d’où il sort sous l’apparence de fils d’or. Il ressemble alors au vermicelle ou au macaroni. (N. du Tr.)
  3. George III, roi d’Angleterre, qui naquit en 1738 et régna de 1760 à 1820, époque où il mourut. (N. du Tr.)
  4. Il n’est pas d’usage de tutoyer en Angleterre. (N. du Tr.)
  5. La valeur nominale de la livre sterling est de 25 francs. (N. du Tr.)
  6. Saint Luc XVI, 3. (N. du Tr.)
  7. Texte : latin, pièce de douze sous bosselée. C’est une croyance populaire, en Angleterre, qu’une pièce bosselée ou trouée porte bonheur à la personne qui l’a sur elle. (N. du Tr.)
  8. Mot anglais désignant tout exercice en plein air. (N. du Tr.)
  9. Expression biblique : IV, Les Rois, XVIII, 21 ; Isaïe, XXVI, 6. (N. du Tr.)
  10. Allusion biblique : Saint Luc, VIII, 27 et versets suivants. (N. du Tr.)