Silas Marner/4

Traduction par Auguste Malfroy.
Librairie Hachette et Cie (p. 64-76).


CHAPITRE IV


Dunstan Cass, se mettant en route par une matinée froide et humide, au pas tranquille et judicieux d’un chasseur obligé de se rendre à cheval au lancé, devait suivre le chemin qui, tout à son extrémité, passait près du terrain sans clôture appelé la Carrière, où se trouvait la maisonnette — autrefois la cabane d’un tailleur de pierre — que Silas Marner habitait depuis quinze ans. Le lieu semblait très triste en cette saison, avec l’argile mouillée et battue dont il était environné, et l’eau boueuse et rougeâtre qui avait atteint un niveau élevé dans la carrière abandonnée. Ce fut la première pensée de Dunstan en s’approchant de l’endroit. Il se souvint ensuite que le vieux sot de tisserand, dont il entendait déjà se mouvoir le métier, avait beaucoup d’argent de caché quelque part. Comment se faisait-il que lui, Dunstan Cass, qui avait souvent entendu parler de l’avarice de Marner, n’eût jamais pensé à suggérer à Godfrey d’amener le vieux bonhomme, soit en l’effrayant, soit en le gagnant par la douceur, à prêter son argent sur l’excellente garantie des espérances du jeune squire ? Cette ressource se présentait maintenant à lui comme très facile et très agréable à réaliser. Il songeait surtout que, suivant les probabilités, le trésor de Marner devait être assez important pour laisser à Godfrey, après que celui-ci aurait paré à ses besoins les plus pressants, un bel excédent qui le mettrait à même d’obliger son frère dévoué. Aussi, fut-il tenté de tourner bride du côté de la maison. Godfrey serait assez disposé à accepter cette idée. Il adopterait avidement un plan qui, peut-être, lui éviterait de se séparer d’Éclair. Mais quand la réflexion de Dunstan en fut arrivée à ce point, l’envie de continuer sa route se fortifia et prévalut. Il ne voulait pas procurer cette satisfaction à Godfrey ; il préférait que maître Godfrey fût tourmenté. De plus, Dunstan se réjouissait à la pensée si importante à ses yeux, d’avoir un cheval à vendre, et, en outre, l’occasion de conclure un marché, de faire le fanfaron, et, probablement, d’attraper quelqu’un. Il pourrait goûter tout le plaisir qui résulterait de la vente du cheval de son frère, sans être privé de l’autre plaisir d’amener Godfrey à emprunter l’argent de Marner. Il continua donc à chevaucher vers le gîte.

Bryce et Keating y étaient, comme Dunstan en était sûr, — il avait tant de chance !

« Tiens, dit Bryce, qui depuis longtemps convoitait Éclair, vous montez le cheval de votre frère aujourd’hui ; à quel propos ?

— Oh, j’ai fait un échange avec lui, » dit Dunstan, dont la joie de mentir, grandement indépendante de l’idée d’utilité, n’allait pas se trouver diminuée par la probabilité que son auditeur ne le croirait pas. « Éclair est à moi maintenant.

— Comment ! vous l’a-t-il échangé contre votre vieille haridelle aux gros os ? » dit Bryce, avec l’entière certitude qu’il obtiendrait un autre mensonge en retour.

« Oh, il y avait un petit compte entre nous, répondit Dunstan avec indifférence, et Éclair a réglé cela. J’ai rendu service à Godfrey en prenant le cheval. Ce fut bien contre mon gré, car j’avais une toquade pour une jument de Jortin, bête de sang aussi rare que vous en ayez jamais monté. Mais je garderai Éclair maintenant que je l’ai, quoiqu’il m’en ait été offert cent cinquante livres sterling l’autre jour par un homme là-bas, à Flitton, — celui qui achète pour Lord Cromleck, — cet individu qui louche et qui porte un gilet vert. Mais j’ai l’intention de ne pas lâcher Éclair : je ne trouverai pas facilement une meilleure bête pour franchir les clôtures. La jument de Jortin a plus de sang, mais elle est une idée trop faible à l’arrière-train. »

Naturellement, Bryce devina que Dunstan voulait vendre le cheval, et Dunstan s’aperçut qu’il le devinait, — le maquignonnage n’est qu’une des nombreuses transactions humaines conduites de cette façon ingénieuse. Tous les deux considéraient que le marché était dans sa première phase, quand Bryce répondit avec ironie :

« Je suis étonné de cela maintenant ; je suis étonné que vous ayez l’intention de garder le cheval, car je n’ai jamais entendu dire qu’un homme refusât de vendre une bête lorsqu’on lui en offrait moitié plus qu’elle ne valait. Vous aurez de la chance si vous en trouvez cent livres sterling. »

Là-dessus, Keating s’étant avancé, le marché se compliqua. Il fut enfin conclu, Bryce devenant acquéreur moyennant cent vingt livres sterling payables à la remise d’Éclair, sain et sauf, dans les écuries publiques de Batherley. Il vint bien à l’esprit de Dunsey qu’il serait prudent de sa part de renoncer à la chasse ce jour-là, de se rendre immédiatement à Batherley, et, après avoir attendu le retour de Bryce, de louer un cheval qui le ramènerait à la maison avec l’argent en poche. Cependant, le désir de faire une partie de chasse, stimulé par sa confiance en son étoile, ainsi que par une gorgée d’eau-de-vie provenant de son flacon de poche lors de la conclusion du marché, n’était pas facile à vaincre, considérant surtout qu’il montait une bête qui exciterait l’admiration des chasseurs en franchissant les clôtures. Mais Dunstan en franchit une de trop, et il empala son cheval sur un pieu de haie. Sa personne disgracieuse et tout à fait invendable échappa sans se faire aucun mal, tandis que le pauvre Éclair, inconscient de sa valeur, roula sur le flanc, et rendit, douloureusement le dernier soupir. Il était arrivé que Dunstan, peu de minutes auparavant, avait été forcé de descendre pour arranger un de ses étriers. Il avait proféré force imprécations contre ce retard qui le reléguait derrière la chasse, au moment du triomphe. Sous le coup de cette exaspération, il avait sauté trop aveuglément les clôtures. Il était sur le point de rattraper la meute lorsque l’accident fatal survint. En conséquente, il se trouvait entre les chasseurs ardents qui étaient en avant, s’inquiétant peu de ce qui était arrivé derrière eux, et les retardataires éloignés qui pouvaient tout aussi bien passer très loin que très près de l’endroit où Éclair était tombé. Dunstan, dont la nature était d’avoir plus souci des ennuis de l’heure présente que des conséquences lointaines, ne se fut pas plutôt remis sur ses jambes, et n’eût pas plutôt reconnu que c’en était fini d’Éclair, qu’il éprouva un certain plaisir à la pensée de n’avoir pas été vu dans une situation qu’aucune fanfaronnade n’eût réussi à rendre enviable. S’étant réconforté après cette secousse avec un peu d’eau-de-vie et beaucoup de jurons, il se dirigea le plus vite possible vers un fourré qui était à sa droite. L’idée lui était venue qu’en le traversant, il trouverait moyen de se rendre à Batherley sans courir le risque de rencontrer aucun des chasseurs. Sa première intention était d’y louer un cheval qui le ramènerait chez lui immédiatement ; car, pour ce qui était de faire un certain nombre de milles à pied sans fusil à la main, et le long d’une route publique, il ne fallait pas plus s’y attendre de sa part que de celle d’autres jeunes gens fougueux de son espèce. Il lui était à peu près indifférent de porter la mauvaise nouvelle à Godfrey, attendu qu’il avait à lui offrir en même temps la ressource de l’argent de Marner. Si Godfrey regimbait, comme cela arrivait toujours quand on lui parlait d’une nouvelle dette, d’où lui-même ne retirait que le plus mince avantage, eh bien, il ne regimberait pas longtemps. Dunstan se sentait sûr d’amener Godfrey, en le tourmentant, à faire n’importe quoi. L’idée de l’argent de Marner devenait de plus en plus distincte dans son esprit, maintenant que le besoin en était devenu pressant. Mais la perspective d’avoir à se présenter à Batherley avec les bottes crottées d’un piéton, et d’affronter les questions narquoises des garçons d’écurie, contrariait beaucoup son désir impatient d’être de retour à Raveloe, et de mettre à exécution son heureux projet. En même temps, une perquisition qu’il fit, par hasard dans la poche de son gilet, tandis qu’il était à réfléchir, lui rappela que les deux ou trois petites pièces qu’y rencontra son index, étaient d’une couleur trop pâle pour couvrir une petite dette, à défaut du payement de laquelle le loueur de chevaux avait déclaré qu’il ne ferait plus jamais d’affaires avec Dunsey Cass. Après tout, considérant la direction où la chasse l’avait amené, il n’était pas beaucoup plus loin de chez lui que de Batherley. Toutefois, Dunsey ne brillait pas par sa lucidité d’esprit. Il n’arriva à cette conclusion qu’en s’apercevant peu à peu qu’il était forcé par d’autres raisons, de prendre le partisans précédent de s’en retourner à pied à la maison. Il était à ce moment près de quatre heures, et le brouillard se formait ; plus tôt il atteindrait la route, mieux cela vaudrait. Il se souvint de l’avoir traversée et d’avoir vu le poteau indicateur quelques instants seulement avant qu’Éclair s’abattit. Alors, boutonnant son habit et enroulant solidement la lanière de son fouet de chasse autour du manche, il frappa le revers de ses hottes de l’air d’un homme maître de lui-même, comme pour se persuader qu’il s’attendait bien à ce qui venait d’arriver. Il partit ensuite avec l’idée qu’il entreprenait un remarquable exploit d’activité physique, qu’un certain jour il ne manquerait pas d’embellir et d’amplifier d’une manière ou de l’autre, à la grande admiration d’une société d’élite, à l’auberge de l’Arc-en-Ciel. Lorsqu’un jeune monsieur comme Dunsey en est réduit à un genre de locomotion aussi exceptionnel que celui d’aller à pied, le fouet à la main est le palliatif désirable du sentiment trop confus — trop semblable à un rêve — que lui fait éprouver sa situation inusitée ; et Dunstan, à mesure qu’il s’avançait à travers le brouillard croissant, frappait toujours quelque part avec son fouet. C’était le fouet de Godfrey. Il lui avait plu de le prendre sans permission, parce que le manche avait une poignée d’or. Naturellement, on ne pouvait remarquer, lorsque Dunsey l’avait à la main, que le nom Godfrey Cass était gravé en caractères creux sur cette poignée : on voyait simplement que ce fouet était très beau. Dunsey n’était pas sans craindre qu’il lui arrivât de tomber sur quelqu’un de connaissance, aux yeux de qui il ferait triste figure, vu que le brouillard n’est plus un voile assez épais quand les gens se rapprochent. Mais lorsqu’enfin il se trouva dans les ruelles bien connues de Raveloe, sans avoir rencontré âme qui vive, il réfléchit à part lui que c’était là une partie de sa chance habituelle. Cependant le brouillard, aidé par l’obscurité du soir, était devenu un voile plus épais qu’il ne le désirait. Il lui cachait les ornières dans lesquelles ses pieds étaient exposés à glisser, — il lui cachait toute chose, de sorte qu’il dut guider ses pas en traînant son fouet contre les petits buissons qui croissaient le long de la haie. Il devait, pensait-il, bientôt arriver près du passage donnant accès aux Carrières. Il le trouverait au moyen d’une brèche qui existait dans cette haie. Mais ce fut une circonstance à laquelle il ne s’attendait point qui le lui fit découvrir ; à savoir, certains rayons de lumière qu’il devina immédiatement provenir de la chaumière de Silas Marner. Sur son chemin, cette chaumière et l’argent qui y était caché avaient continuellement hanté son esprit, et il avait imaginé différentes manières de cajoler et de tenter le tisserand pour que celui-ci, séduit par l’appât des intérêts, se séparât sans retard de l’argent qu’il possédait. Il semblait à Dunstan qu’il faudrait peut-être ajouter quelques menaces aux cajoleries, car ses notions d’arithmétique n’étaient point assez nettes pour lui fournir aucune démonstration probante des profits de l’intérêt. Quant à la garantie, il la regardait vaguement comme un moyen de tromper un homme, en lui faisant croire qu’il serait remboursé. Somme toute, l’opération à entreprendre sur l’esprit de l’avare, était une tâche que Godfrey confierait sûrement à son frère plus audacieux et plus fin que lui. Dunstan était déjà fixé à cet égard ; et, au moment où il vit la lumière briller à travers les fentes des volets de Marner, l’idée d’une conversation avec le tisserand lui était déjà devenue si familière, qu’il trouva tout naturel de faire sa connaissance immédiatement. Il pourrait y avoir plusieurs avantages à procéder ainsi : entre autres, le tisserand avait peut-être une lanterne, et Dunstan était fatigué de chercher son chemin à tâtons. Il était encore à près de trois quarts de mille de chez lui, et le sol devenait désagréablement glissant, car le brouillard se changeait en pluie. Il tourna sur le talus, non sans une certaine crainte de manquer la bonne direction, attendu qu’il ne savait pas au juste si la lumière se trouvait sur le devant ou sur le côté de la chaumière. Mais, à l’aide du manche de son fouet, il sonda prudemment le terrain devant lui, et il arriva enfin sain et sauf à la porte. Il frappa avec force, éprouvant un certain plaisir à l’idée que le vieux bonhomme serait effrayé par ce bruit soudain. Aucun mouvement ne se fit entendre en réponse ; tout était silencieux dans la chaumière. Le tisserand était-il donc allé se coucher ? S’il en était ainsi, pourquoi avait-il laissé de la lumière ? Étrange oubli pour un avare ! Dunstan frappa encore plus fort ; puis, sans attendre qu’on lui répondit, il passa les doigts dans le trou de la porte avec l’intention de secouer celle-ci, et, en même temps, de tirer et de laisser retomber le loquet au moyen de la ficelle, ne doutant pas que la porte ne fut barrée. À son grand étonnement, ce double mouvement la fit s’ouvrir, et il se trouva en face d’un feu brillant qui éclairait tous les coins de la chaumière — le lit, le métier, les trois chaises et la table — et lui permettait de voir que Silas n’était pas là.

Rien à ce moment ne pouvait avoir plus d’attrait pour Dunsey que le feu brillant sur l’âtre de briques. Il entra et s’assit auprès immédiatement. Il y avait aussi devant le feu quelque chose qui, si la cuisson en eût été plus avancée, n’aurait pas non plus été sans attrait pour un homme dont l’estomac était vide. C’était un petit morceau de porc, suspendu au crochet de la cheminée par une ficelle passée à travers l’anneau d’une grande clef de porte, suivant une méthode connue des anciennes ménagères qui ne possédaient pas de tourne-broches. Malheureusement, le porc avait été placé tout à fait à l’extrémité du crochet, vraisemblablement pour l’empêcher de rôtir trop vite pendant l’absence du maître. Le vieux nigaud aux yeux béants s’octroyait donc de la viande pour son souper ? pensa Dunstan. On avait toujours dit qu’il vivait de pain moisi, pour mettre un frein à son appétit. Mais où pouvait-il être à cette heure, et par une telle soirée, laissant son souper dans cet état de cuisson incomplète, et n’ayant pas barré sa porte ? La difficulté que Dunstan lui-même venait d’avoir de trouver son chemin, lui suggéra l’idée que le tisserand était peut-être sorti pour aller chercher du combustible, ou faire quelque autre besogne analogue et de courte durée, et qu’il était glissé dans la carrière. C’était là une idée qui intéressait Dunstan et impliquait des conséquences tout à fait nouvelles. Si le tisserand était mort, qui avait droit à son argent ? Qui saurait où son argent était caché ? Qui saurait que quelqu’un était venu l’enlever ? Il ne pénétra pas davantage dans les subtilités des preuves ; la question pressante : « Où est l’argent ? » s’empara alors tellement de son esprit, qu’elle lui fit oublier entièrement que la mort de Marner n’était pas une certitude. Un esprit lourd, en est-il arrivé à une conclusion qui flatte son désir, ne peut guère conserver le sentiment que l’idée d’où il a tiré cette conclusion était purement problématique. Et l’esprit de Dunstan était aussi lourd que celui d’un futur criminel l’est généralement. Il n’y avait que trois cachettes dans lesquelles il eût jamais entendu dire qu’on trouvât les trésors des paysans : le toit de chaume, le lit et un trou dans le sol. La demeure de Marner n’était pas couverte en chaume. Le premier acte de Dunstan, après une succession de pensées accélérées par l’aiguillon de la cupidité, fut d’aller vers le lit ; mais, tout en y allant, ses regards passèrent avidement sur le sol, dont les briques, éclairées par la lumière du feu, s’apercevaient à travers du sable qui avait été répandu dessus. Toutefois, elles n’étaient pas visibles partout. Il y avait un endroit en effet, un seul, qui était tout à fait recouvert. On y distinguait les marques de doigts qui, apparemment, avaient pris soin d’étendre le sable sur un espace déterminé. Cet endroit était près des pédales du métier. En un moment, Dunstan s’élança vers cet endroit et écarta le sable avec son fouet. En introduisant le petit bout de la crosse entre les briques, il trouva que celles-ci ne tenaient pas. Il se hâta d’en soulever deux, et vit ce qui sans aucun doute était l’objet de sa recherche ; car, que pouvait-il y avoir dans ces deux sacs de cuir si ce n’est de l’argent ? Et, à en juger d’après leur poids, ils devaient être remplis de guinées. Dunstan fouilla le trou tout alentour, pour s’assurer qu’il ne contenait plus rien ; puis, replaçant promptement les briques, il répandit le sable par-dessus. Il n’y avait guère plus de cinq minutes qu’il était entré dans la chaumière, mais cet espace de temps lui avait semblé très long, et, bien qu’il n’eût aucune vue distincte de la possibilité que Marner fût vivant et pût revenir dans la chaumière d’un instant à l’autre, il se sentit saisi d’une terreur indéfinissable en se remettant sur ses pieds, les sacs à la main. Il allait se hâter de sortir, gagner l’obscurité, et réfléchir ensuite à ce qu’il ferait des sacs. Il ferma immédiatement la porte derrière lui, afin d’intercepter la traînée de lumière : quelques pas allaient suffire pour le porter au delà du danger d’être trahi par les rayons filtrant à travers les fentes des volets et le trou du loquet. La pluie et l’obscurité étaient devenues plus intenses : il s’en réjouit, bien que ce fût gênant de marcher les deux mains si pleines, car c’était tout au plus s’il pouvait tenir son fouet avec l’un des sacs. Mais, lorsqu’il aurait fait deux ou trois pas, il serait libre de prendre son temps. Il s’avança donc dans les ténèbres.