Sept pour un secret/24

Traduction par Maurice Rémon.
Éditions du siècle (p. 281-292).

CHAPITRE XXIV

Un écheveau de laine féerique.


Dans les trois semaines qui suivirent, Gillian se retrancha derrière des montagnes d’étoffes qu’Isaïe était heureux de lui voir acheter, et elle ne voulait rien dire à Elmer. Elle avait reculé son mariage jusqu’à la date extrême autorisée par son père, le 25 mai. Isaïe la conduisait au Donjon, à Silverton, puis encore au Donjon, signait des chèques, envoyait des invitations, voyait le Recteur, faisait mettre la ferme en état pour la noce, désignait Elmer comme plus digne que lui du poste de marguillier, et commandait une ample provision de Champagne, qu’il envoya chercher par Robert à son premier jour de liberté. Sur quoi Robert écrivit une lettre et eut une grande caisse à rapporter en même temps que le vin. Mme Makepeace elle-même fut conquise par la vue de tant de beau linge et la pensée de la layette de bébé qu’il lui suggéra immédiatement. Et elle se lança de toutes ses forces dans les préparatifs.

À l’auberge, Fringal et Ruth travaillaient du matin au soir ; quant à Elmer, il allait et venait comme un possédé. Jonathan en revenait ayant plein la bouche du grand dîner qui serait offert à tout le monde, quand la mariée serait conduite chez elle, et des tonneaux d’ale et de vin qui seraient mis en perce.

— Il faut espérer, disait-il, que nous vivrons assez pour manger et boire tout ça. Il y a encore plus de quinze jours d’ici là, et il peut arriver n’importe quoi en quinze jours. Ma foi, la fin du monde pourrait venir en deux trois jours, s’il avait plu au Seigneur d’en décider ainsi de toute éternité.

— Eh bien, mon cher, ripostait sa femme, s’il en avait décidé ainsi, tout serait pour le mieux, et tu ne t’agiterais plus pour une gorgée d’alcool.

— Oui, mais j’espère bien que le Seigneur n’a pas ordonné les choses comme ça, la mère !

Et il se tourmentait tellement là-dessus, et tout le monde avec lui, qu’on ne pouvait presque plus supporter d’entendre parler de la noce. Il citait tant d’exemples de mariages qui n’avaient jamais été célébrés, racontait tant d’histoires de festins qui n’avaient jamais été mangés, que Gillian se composait un bonheur spécieux avec ses prophéties de malheur.

Elle passait ses journées dans le parloir et, ayant par intuition trouvé que c’était un calmant de mener une vie superficielle, elle s’en contentait. Ses doigts fins caressaient avec amour les linges délicats, nouaient et dénouaient les jolis rubans qui devaient parer sa beauté quand elle se donnerait pour toujours à Elmer. Elle avait beau savoir qu’il ne l’aimait pas comme elle voulait être aimée, il était dans sa nature de jouir de son pouvoir sur lui. Elle prenait les parures mousseuses l’une après l’autre et soupirait. Un jour vint où le facteur apporta de lourds et grands cartons, et, voyez, sur son lit s’étalait la robe de mariée, à l’apparence diaphane d’une brume traversée de rayons de lune, avec le voile et la couronne. Tout devait être de premier ordre, ainsi l’avait décrété Isaïe, exactement comme si elle était la fille d’un seigneur.

« Oh, Robert, murmura Gillian — et deux larmes tombèrent sur la chemise de nuit nuptiale, toute garnie de rubans blancs — oh, Robert, mon Robert chéri ! »

Mais ni Mme Makepeace elle-même, affectueuse et fouineuse, ni la tante Fanteague avec son œil perçant et ses questions insinuantes, ne découvrirent la cause de ces deux larmes.

Elle avait beau garder toujours en son cœur un coin pour Elmer, parce qu’il avait été le premier à l’initier à la passion, c’était pourtant le regard de Robert, le contact de sa main, quand il l’aidait à monter dans le cabriolet ou à en descendre, qui la jetait dans une langueur si douce qu’elle souhaitait en mourir et ne jamais plus se réveiller aux vulgarités de la vie. Son allure, qui avait toujours été hautaine, devenait chancelante quand Robert était près d’elle, ses cils ombrageaient ses joues, ses mains fraîches et résolues tremblaient. Entendait-elle le pas de Robert pendant qu’elle causait avec Elmer à la grille, elle ressemblait immédiatement à une statue modelée dans la neige.

Un soir où les averses étaient fréquentes, elle était assise devant la fenêtre du parloir, et les Gloire de Dijon précoces exhalaient des bouffées de parfum dans la tiédeur humide, quand une forme mince, aux vêtements sombres, parut à la barrière et Ruth s’arrêta avec hésitation à la porte. Gillian, en proie à sa tristesse si nouvelle, courut à elle pour la faire entrer, mit la bouilloire au feu pour le thé et la traita non en future servante, mais en amie. Les yeux noirs et lumineux brillaient, tout le visage de Ruth s’éclairait de tendresse, d’une mystérieuse affection qui se sacrifie. Elle venait apporter son présent de noce, un panier à ouvrage tressé en joncs, comme en vendent les Bohémiens et qu’elle fabriquait très habilement. Ses mains étaient adroites à toutes sortes de travaux et elle n’oubliait jamais ce qu’elle avait une fois appris. Elle présenta son œuvre avec un humble petit sourire et Gillian s’extasia avec ravissement, y mit aussitôt son dé et ses ciseaux, et témoigna beaucoup de reconnaissance à Ruth. Mais ce ne fut pas tout. Ruth tira de sa poche une photographie d’Elmer, la tint dans ses mains, hocha la tête, montra le portrait, le serra de nouveau contre elle comme pour dire : « Il est à moi. »

Ensuite elle se leva, le mit dans les mains de Gillian qu’elle referma dessus en la regardant dans les yeux d’un air interrogateur, puis fit le geste d’y renoncer absolument, et de nouveau considéra d’un air scrutateur Gillian qui, intriguée, reçut très froidement la photographie et fit mine de la lui rendre. Ruth la reprit, mais sans paraître la désirer. Elles achevèrent de boire leur thé et Gillian cueillit un bouquet de roses pour Ruth, qui s’en alla en souriant.

Bientôt après retentit un bruit de roues lourdes et Robert s’arrêta devant le portail ; debout sur le chariot, il cria à Jonathan de venir l’aider. Sans compter les boîtes et paquets d’Isaïe, il y avait une grande caisse qu’ils portèrent dans la maison et qui, ouverte, laissa voir un piano en bois de rose. Jonathan parti, Robert s’agenouilla pour ramasser la paille.

— Bob, lui dit Gillian, sans s’occuper du piano, pourquoi me traitez-vous comme si j’étais une lépreuse ?

— Ce n’est pas vrai. S’il y a un lépreux, c’est moi.

Et mon mal s’appelle pauvreté, et c’est la couche où croît la fierté.

— Parlez-moi doucement, Robert.

— Je n’y ai jamais manqué.

— De qui vient ce piano, Robert ?

— Comment le saurais-je ? Est-ce à moi de le demander ? Que suis-je ? dit-il avec un accent de profonde amertume.

— Ce que vous êtes ? Vous êtes Robert Rideout, et il n’y a pas votre pareil au monde… pour le mauvais caractère, se hâta-t-elle d’ajouter. Je vous serais obligée de regarder l’étiquette d’envoi, Bob, afin que je sache à qui envoyer des remercîments.

Il fit semblant de chercher activement l’étiquette, mais soudain, tandis qu’il était toujours à genoux, Gillian vint se mettre tout contre lui.

— Regardez-moi un peu, Bob, dit-elle.

Il leva sur elle ses yeux sombres et brillants, et elle posa légèrement les mains sur ses épaules.

— Allons, Robert, il vient de vous… vous ne pouvez pas le nier. Regardez-moi en face et dites « non » ; je vous en défie !

Dans un silence douloureux, il la dévisagea, et la vérité se lisait nettement dans ses yeux, dans la rougeur qui montait lentement sous son hâle.

— Qu’est-ce qui vous a fait supposer que ce présent venait de moi ?

— Parce que personne d’autre au monde n’aurait pensé à ça, Robert. Et je ne peux pas assez vous remercier, Bob.

— Je n’ai pas besoin de remercîments.

— Robert, vous avez dépensé jusqu’au dernier penny toutes les économies que vous aviez pu faire depuis l’âge de douze ans.

Tout à coup elle se baissait, très légèrement, très doucement, lui mit un baiser sur le front. Il se redressa d’un bond et lança, la voix rauque :

— Je vous suis bien obligé… Madame Elmer !

Et il gagna la porte en titubant.

Gillian, les mains crispées sur le bois verni du piano, sanglota jusqu’à ce que la nuit fût tombée et que son père rentrât, et alors elle courut se laver la figure pour qu’il n’y vît pas la trace de ses larmes.

« Et il faudra que cela dure toute notre vie, se dit-elle, cela va durer cent mille ans ! »


Robert, complètement abasourdi par la douceur de ce baiser, se disait, lui : « Elle a fait cela pour s’amuser, elle ne tient pas à moi, elle ne sait pas que je l’aime… elle ne peut pas le savoir, ajouta-t-il naïvement, puisque je ne lui en ai pas soufflé mot. Je ne lui ai pas encore montré les pennillions et le poème. Elle a fait ça parce que c’est une petite flirteuse et qu’elle a voulu voir ce que je dirais. »

Oh, triste et cruelle ironie de la vie, qu’un rire joyeux, un sourire des lèvres ou des yeux puisse tromper même un amoureux quand le cœur en dedans se meurt, que, quand nous faisons notre suprême et frénétique effort pour saisir ce qui est notre vie même, on croie que nous plaisantons… comme on pourrait dire au malheureux poisson, pâmé et frétillant à l’hameçon, mourant du manque d’eau : « Ah, quelle danse amusante tu nous fais voir ! Tu es le meilleur des baladins, petit poisson ! »

Ce ne fut que la veille même de son mariage qu’elle se risqua de nouveau à adresser la parole à Robert. Elle avait joué du piano, chanté en s’accompagnant, et elle avait parfois entendu son pas s’arrêter sur le sentier voisin. Mais ils n’avaient pas échangé un mot jusqu’à cette après-midi où ils se rencontrèrent par hasard dans la cour des meules, où Gillian cueillait des feuilles au vieux sycomore pour envelopper, avant le jour de la noce, le beurre destiné au marché.

C’était une fin de journée délicieuse, parfumée de mille senteurs, aubépines et boutons d’or, fleurs de pommiers et de marronniers, lilas, et douceur sèche du foin coupé.

— Robert, dit Gillian, oh… Robert !

Il s’arrêta près de la clôture du verger.

— Robert, j’adore ce piano… je voudrais pouvoir faire quelque chose pour vous remercier…

Robert songea à Ruth et aux leçons d’écriture.

— Vous pouvez faire quelque chose pour une autre personne, mais ce sera quand même pour moi. Gillian, voulez-vous apprendre à écrire à Ruth, celle de La Sirène ?

— Mais pourquoi… ? fit-elle, stupéfaite.

— Parce que je vous le demande. Il y a une raison, mais je ne peux pas vous la dire. Apprenez-lui vite… j’achèterai les cahiers.

— Mais si elle est incapable d’apprendre ?

— Elle pourra, elle est très adroite de ses doigts, vous verrez. Mais… — il hésitait.

— Mais quoi ?

— Eh bien, voyez-vous, c’est que… M. Elmer n’a pas grande envie que Ruth apprenne quelque chose.

— Oh !

— Serait-il, peut-être, contraire à votre devoir de ne lui en rien dire ?

— Non.

— Très bien alors. Merci mille fois.

— Robert !

Ah, comme elle adorait son nom, comme elle adorait sa mère, et son cottage, et ses bottes de laboureur, ses mains rudes, le brin d’herbe qu’il tournait dans ses doigts, les agneaux apprivoisés qui l’attendaient dans le verger. Tous les jours il les prenait dans ses mains, tous les jours leur laine raide et serrée sentait — et continuerait à sentir — la caresse de ses doigts. Tandis qu’elle… elle devrait se contenter d’une légère touche des doigts, et peut-être d’un mot de temps à autre, et du bruit de son rire ou de son pas. C’était tout. Elle tendit la main

— Au revoir, Robert, dit-elle.

Et Robert sentit que, s’il attendait un moment de plus, il la saisirait tout simplement dans ses bras et s’en irait, par delà la lande, par delà les montagnes, par delà les limites du monde.

Il posa les mains sur la barrière et sauta de l’autre côté.

— Bonne nuit, Gillian Lovekin, bonne nuit, et Dieu vous protège !

Il était parti.

Au cottage, l’esprit de Jonathan travaillait toujours sur le mystère du piano.

— Un cadeau venant d’un inconnu, disait-il, ça ne porte pas bonheur à une fiancée. Écoutez. Il y avait, il y a bien longtemps, une dame qui aimait un lord. Mais un prince du pays des fées la vit un jour qui cueillait des groseilles dans son jardin. « Sa bouche, dit-il, est aussi rouge que les groseilles, il me la faut. » Et il prend et lui envoie comme cadeau de noce un écheveau de laine blanche de fée. Or, c’était une dame très travailleuse et, bien que le mariage fût tout proche, elle prit cette laine et se mit à la filer. Mais quand elle fut en train, le bout partit, flottant par la fenêtre, et plus elle filait plus il en sortait une quantité qui s’étendait à la brise. Alors, dès qu’elle eut fini, elle garda le bout qu’elle tenait et se mit à l’enrouler sur une bobine d’ivoire. Car elle disait : « Le vent qui souffle annonce la tempête et il ne faut pas que la pluie mouille la laine. » Mais tandis qu’elle tirait, autre chose tirait en sens inverse, doucement, mais obstinément, et cela l’en traîna à travers la pièce et la fenêtre, dans le jardin et sur le chemin, et la voilà partie dans les champs, et elle fut emportée tout droit au pays des fées, si bien que le prince a fini par l’avoir.

Quelle étrange résonance, comparable à celle de nombreuses cloches lointaines, éveillèrent dans l’esprit de Robert ces cinq mots si simples : « Il a fini par l’avoir. » Il l’a eue, mais aussi c’était un prince-fée, ce n’était pas simplement Bob des Gwlfas, habillé d’une culotte de velours et d’une veste rapiécée, impuissant à profiter des circonstances. Mais était-il sans pouvoir ? Et si son soupçon grandissant au sujet de Ruth se confirmait ? Alors… ? Eh bien, alors, l’homme qui se dressait entre Gillian et lui était entre ses mains. Un mot à Johnson… est-ce qu’après tant d’années de souffrance, après un pareil drame, Johnson pardonnerait-il ? Robert savait que non. Peut-être, une fois écarté le personnage plus éblouissant qu’était Elmer, Gillian lui reviendrait-elle, et Johnson récompenserait Robert, car il était riche. Personne, à le voir, ne l’aurait cru, mais il était très à son aise. Ou bien Robert pourrait faire payer son silence à Elmer, à moins que cela dût faire du tort à son ami. Il pourrait aussi exposer la situation à Elmer, exiger le don de l’auberge pour le laisser partir et attendre pour prévenir Johnson qu’Elmer eût traversé la mer. Mais alors, Gillian n’en serait pas moins mariée… à moins que… Et son père ne lui permettrait pas de vivre avec son berger. Toutes les issues étaient fermées.

Et par-dessus tout, plus grave que tout était le fait — dont il était à peu près sûr — que Gillian aimait Elmer.

« Il faut que je reste où je suis, pensait-il, c’est de l’absinthe dans la bouche, mais il n’y a rien d’autre à faire. Je mourrai sans enfant, car en prendre une autre que Gillian, ça, jamais. On balancera le berceau dans la cuisine d’Elmer, mais pas dans la mienne. »

— Eh bien, mère, dit-il en se levant pour aller au lit, je vais demain voir Gruffyd Conwy. J’emporterai un morceau à manger, si vous voulez bien.

— Quoi ? cria Jonathan, si fort que le chat traversa la cuisine d’un bond. Comment ? Tu n’assisteras pas au mariage ? Tu ne seras pas au souper ? Seigneur ! Seigneur ! Qu’est-ce qui s’est détraqué dans ta pauvre tête ? Mais, pauvre garçon, il y aura trois fois de quoi te remplir la panse : chez Lovekin le matin, encore chez lui au thé, et pour dîner à La Femme Nue. Du bœuf, du mouton et de l’excellente ale, et un tas de bonnes histoires, car il n’y a rien comme une goutte de bière pour faire sortir les histoires de la tête des vieux ; elles s’envolent comme des oiseaux d’une cage.

— Allons, mon bon, dit Mme Makepeace, pour arrêter le flux de paroles, laisse Robert tranquille. Il n’aime pas les vieilles histoires comme toi. Il aime la musique, lui, chacun emploie son congé à sa façon, pourquoi n’en ferait-il pas ce qui lui plaît ?

Elle donna à Robert une petite tape timide sur l’épaule, et ôta de la main de Jonathan le couteau que, dans la surprise que lui avait causée Robert, il avait oublié, et dont la pointe était dirigée droit vers son œil.


Au Repos de la Sirène, la chambre nuptiale était prête, aussi jolie, aussi nette qu’avaient pu la faire les mains agiles de Ruth. La longue fenêtre basse donnait du côté de Dysgwlfas et Gillian avait été heureuse de le constater. Car quelquefois, au petit matin, dans le pré qui montait vers la lande, quand il n’y aurait pas de brouillard, elle apercevrait une mince silhouette noire sur le clair tapis vert… et ce serait Robert.

Quand Ruth lissa le drap blanc et ferma la fenêtre pour la nuit, puis sortit de la pièce, elle plaignait Gillian, et en montant l’escalier du grenier elle était heureuse pour son compte, heureuse de la joie sauvage et instinctive d’un oiseau. Car elle n’aurait plus à descendre en tremblant dans l’obscurité pour aller dans la chambre d’Elmer. Elle pourrait désormais se consacrer tranquillement à son culte pour Robert.

L’ironie du destin, bien entendu, ne les frappait pas, cette étrange ironie qui voulait que deux femmes, qui aimaient de toute leur âme, de tout leur cœur l’homme du cottage de Dysgwlfas, dussent habiter avec celui du Repos de la Sirène. Mais pour Fringal l’ironie n’était jamais perdue. Rien ne lui échappait jamais, et le Bouffon sardonique trouvait en lui un parfait auditeur.

Il était assis sur son lit dans l’obscurité, fatigué, mais pas trop pour rire : il laissait son esprit se pénétrer de la curieuse situation, du moindre détail, de tous les bizarres détours, et il en savait plus là-dessus que personne, même que les protagonistes. Et alors, — en silence, parce que son maître dormait dans la chambre au-dessous — il riait, il était secoué de rire, se frappait les cuisses — toujours sans bruit — puis se tordait de nouveau. La vieille maison, plongée dans le silence, semblait écouter, semblait guetter et attendre, et se résumer en lui, Fringal. À l’étage au-dessous, Elmer étendu tout éveillé, était torturé par le désir physique. À côté, Ruth était à genoux dans une extase d’amour spirituel. Autour de ces trois êtres, dans le calme de la nuit, la maison tissait de menus bruits, grignotement d’un rat dans une chambre vide, frôle ment d’une aile de chauve-souris dans un corridor, le frottement à peine perceptible des pattes d’une tipule marchant sur Fringal avec son allure extraordinaire de goule ou de clown, le hululement d’une chouette dans la friche, et l’incessant murmure de la lande, qui se changeait l’hiver en grondement, mais ne mourait jamais et qui, même quand il était le plus atténué, semblait le balbutiement d’un être destiné à devenir un conquérant.