Sept petites nouvelles de Pierre Arétin/Première nouvelle

Traduction par Philomneste junior.
Chez Jules Gay, éditeur (p. 79-80).

PREMIÈRE NOUVELLE. —


Certains plaisants jouent un tour à un de leurs amis pour lui faire croire qu’il a perdu la vue, et ils le corrigent ainsi de la coupable habitude de blasphémer.


Il y avait à Sienne un joueur très-connu par l’habileté qu’il possédait dans les jeux de cartes ; mais il était décrié à cause des blasphèmes qu’il proférait lorsqu’il jouait. Il advint que, par un tour fort ingénieux, quelques-uns de ses amis l’amenèrent à se corriger. La nuit de Sainte-Lucie, ce Siennois se mit à jouer, et à chaque coup qu’il perdait, sa langue effrontée martyrisait le nom de la pauvre Vierge ; elle proférait des horreurs scandaleuses. Quand la partie fut finie, il ne restait plus au Siennois d’autres vêtements que sa chemise ; et s’il ne perdit pas également tout ce qu’il avait dans sa maison, c’est que ses adversaires ne voulurent pas le laisser sans un abri où se reposer. À la fin, fatigué de vociférer contre tous les saints, il se jeta sur son lit, et bientôt, la lassitude l’emportant sur son chagrin, il s’endormit. Ses amis, ayant caché la lumière, se mirent à faire semblant de jouer dans l’obscurité, annonçant à haute voix les coups et suivant la marche de la partie tout comme si elle avait lieu avec activité. Le bruit réveilla le Siennois, et en ouvrant les yeux il fut saisi de surprise de ne pas voir la lumière et d’entendre compter l’argent qui passait de main en main. Les plaisants qui lui jouaient ce tour continuaient de dire : « Huit à sept, neuf à dix » ou autres points semblables, et notre homme s’écria : « Comment diable jouez-vous dans l’obscurité ? — Qu’est-ce que tu veux dire avec ton obscurité ? » répondirent-ils, et finalement ils lui firent croire que, si les cartes lui avaient enlevé son argent, sainte Lucie l’avait privé de la vue pour le châtier de sa mauvaise habitude. Ils continuèrent de suivre avec activité leur partie imaginaire, tandis que le Siennois restait dans les ténèbres les plus épaisses. Tenant pour certain que la martyre l’avait puni en le rendant aveugle, il se mit à demander miséricorde, promettant à Dieu, par les vœux les plus formels, de ne plus blasphémer de sa vie. Quand il eut pris cet engagement, ses amis, remettant la lumière sur la table, lui rendirent la vue ; et c’est ainsi qu’ils furent cause qu’il se corrigea, pour le reste de sa vie, de ses blasphèmes.