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Michel Lévy frères (p. 514-531).

XX.

Cependant un travail mystérieux s’accomplissait dans le cœur de Laure et dans le cœur de Gaston. Ces deux jeunes gens n’étaient pas sortis mauvais des mains de Dieu ; l’éducation avait faussé leur nature, sans la dépraver pourtant d’une façon inguérissable. Gaston, affligé d’abord de la ruine de son beau-père et de sa femme, éprouvait maintenant un sentiment de délivrance ; la créance qu’il ne pouvait acquitter n’était-elle pas déchirée ? Laure éprouvait un sentiment pareil ; chacun des deux se trouvait dégagé. Libres désormais, rendus à leur nature première, ils s’observaient avec curiosité et s’étonnaient de découvrir mutuellement des trésors auxquels ils n’avaient jamais songé. Laure, qui, en se mariant, n’avait rêvé que les fêtes de la cour, qui, en perdant sa chimère, s’était crue menacée d’un ennui sans remède et sans fin, s’apercevait avec surprise que les joies de la vanité ne sont pas les seules joies de ce monde. Sa vanité, ne sachant plus où se prendre, était morte, faute d’aliment. On se rappelle que mademoiselle Levrault avait étudié avec succès la peinture et la musique. Établie dans une chambre que Gaston avait décorée avec une élégante simplicité, elle reprit ses études ; les talents qu’elle avait négligés au milieu des distractions de sa vie opulente consolaient, égayaient sa solitude et sa pauvreté. Le printemps renaissait ; Laure l’accueillit avec un bonheur inespéré. Un jour, on s’en souvient peut-être, quelques semaines après son arrivée à la Trélade, le jour même où elle avait rencontré Gaston pour la première fois, les champs et les bois s’étaient révélés vaguement à sa jeune imagination, mais ce poétique sentiment n’avait pas résisté aux préoccupations toutes mondaines qui l’agitaient alors ; en présence du même spectacle, son émotion, fut, cette fois, plus durable, plus profonde, et la révélation s’acheva. Gaston, qui aimait les poètes, avait réuni dans la chambre de sa femme un petit nombre de livres choisis avec goût, et Laure retrouvait avec un secret orgueil, dans ces livres enivrants, l’expression pure et précise de ses rêveries et de ses pensées. De jour en jour, son intelligence s’élevait, son cœur s’ouvrait à des sentiments plus tendres. Les poètes lui expliquaient la nature, et la nature, à son tour, lui enseignait à mieux comprendre les poètes.

Un soir, elle était assise au piano, Gaston se promenait dans le parc ; les derniers rayons du soleil filtraient à travers la ramée. Après avoir préludé pendant quelques instants, elle se mit à jouer une des plus charmantes compositions de Louis Lacombe, le Soir, idylle gracieuse qui raconte avec une merveilleuse précision, avec une exquise délicatesse, toutes les rumeurs, tous les bourdonnements, tous les murmures de la plaine à la fin de la journée ; poème champêtre où l’on entend le bêlement des troupeaux ramenés à la bergerie, le chant des pâtres, le tintement de l’Angelus, tous ces bruits confus qui s’élèvent à la nuit tombante, comme une prière de la terre au ciel. Gaston était venu s’accouder sur la fenêtre. Les doigts de Laure semblaient à peine effleurer le clavier ; la brise soulevait les boucles de ses cheveux ; son cou s’inclinait mollement comme le cou d’un cygne. Gaston la contemplait avec surprise, comme s’il l’eût aperçue pour la première fois. En ce moment, en effet, Laure était pour lui une femme toute nouvelle. Émue, attendrie, pénétrée à son insu d’un sentiment religieux, elle commença d’une voix claire et vibrante un psaume de Marcello. Sa voix, autrefois gâtée par la mignardise et l’afféterie, s’échappait pure et limpide, et rendait avec une simplicité puissante la divine mélodie de ce maître inspiré. Quand elle eut fini de chanter, Gaston s’éloigna d’un pas rêveur. Il comprenait confusément tout le prix du trésor qu’il possédait, et se sentait honteux de l’avoir si longtemps ignoré, si longtemps négligé. Que fallait-il pour cultiver ce champ dont il avait méconnu la richesse ? En arracher quelques brins d’ivraie, déraciner les travers puérils, les désirs frivoles, les idées étroites qu’il avait laissé grandir, qu’il avait encouragés par son indifférence : le malheur avait fait ce que Gaston n’avait pas su faire.

Laure, qui n’avait vu dans Gaston qu’un marquis et rien de plus, voyait maintenant en lui un homme nouveau. Gaston, en effet, l’avait traitée jusque-là avec froideur ; l’orgueil, la crainte de passer pour un courtisan de l’opulence, arrêtaient sur ses lèvres tout ce qui pouvait ressembler à un témoignage d’affection ; cette crainte, en s’évanouissant, avait réveillé tous ses bons instincts. Il n’avait plus cette impassible courtoisie qui soumet tous les mouvements aux lois de l’étiquette et enveloppe la vie d’une atmosphère glacée. Ce jeune homme naguère si frivole, occupé de voitures, de chiens et de chevaux, devenu grave et pensif, avait avec sa femme des entretiens sérieux. Elle l’écoutait avec déférence et s’accusait à son tour de l’avoir méconnu. Ainsi, par une pente insensible, ils arrivaient à l’amour, qu’ils n’avaient pas cherché ; mais le souvenir de leur mariage, conclu sous les auspices d’une double promesse et suivi d’une double déception, enchaînait sur leurs lèvres toutes ces confidences familières dont se nourrissent les affections naissantes. La honte arrêtait le mutuel aveu de leur tendresse ; chacun des deux aimait sans se croire aimé, et s’avouait avec douleur qu’il n’avait rien fait pour mériter de l’être.

Gaston comprit enfin que le moment était venu de renoncer à l’inaction, de se conduire en homme, et que le seul moyen de gagner le cœur de sa femme était de reconquérir sa propre dignité. Ses revenus, quoique modestes, lui permettaient d’aller vivre à Paris sans entamer le bien-être de sa famille ; il résolut de partir seul, de s’ouvrir une carrière, de travailler pour tirer sa femme de la vie chétive de La Rochelandier. Que ferait-il ? Il ne le savait pas encore ; mais il avait vingt-cinq ans, de l’intelligence, du courage, et comptait sur Dieu, qui vient en aide aux gens de bonne volonté.

Les choses en étaient là, Gaston n’avait encore confié sa résolution à personne, quand un incident inattendu vint ajourner l’accomplissement de son projet.

On était au mois de mai. Laure et Gaston, M. Levrault et la marquise achevaient de souper, quand tout à coup ils entendirent un bruit confus de voix sous le vestibule. Un garçon de ferme entra dans la salle manger, annonçant qu’un homme en blouse, à longue barbe, voulait à toute force pénétrer dans la maison. Au même instant, Timoléon parut, renversant sur son passage un valet qui essayait de l’arrêter.

— Mon fils ! murmura. M. Levrault, en cachant sa tête entre ses mains.

— Malheureux, s’écria la marquise indignée, que venez-vous faire ici ?

— Croiriez-vous, dit Timoléon s’adressant à son père sans s’inquiéter de cette apostrophe inhospitalière, croiriez-vous que ces drôles veulent m’empêcher d’entrer dans le château Levrault ? J’ai beau leur crier que je suis votre fils ; ils s’obstinent à n’en rien croire. Je suis proscrit, traqué par les sicaires de la réaction ; me refuserez-vous un asile ?

Et, sans plus de façon, il prit place à table.

— Puisque vous êtes proscrit, dit le jeune La Rochelandier d’un ton qui n’admettait pas de réplique, nous vous cacherons ; mais vous n’êtes pas ici chez vous, sachez-le bien, vous êtes chez moi. Dans huit jours, au plus tard, il faut quitter la France. Vous choisirez vous-même le lieu de votre retraite, et nous ferons les frais de votre voyage.

Demeuré seul avec son père, Timoléon lui raconta à sa manière l’étourderie populaire du 15 mai. Il était lui-même un des étourdis qui avaient envahi la chambre et balayé la représentation nationale. Quand il eut terminé son récit :

« Je suis proscrit, ajouta-t-il ? mais ne croyez pas pourtant qu’en venant ici, je n’aie songé qu’à mon salut. Puisque Paris refuse de nous suivre, nous allons endoctriner les campagnes. Vous n’êtes pas de ces républicains timorés qui reculent devant le remaniement complet de la société ; les théories les plus avancées n’ont rien qui vous surprenne. Je viens vous proposer une œuvre admirable, et je compte sur vous.

— Quel est ton projet ? demanda M. Levrault, frissonnant des pieds à la tête.

— Je veux démocratiser la Bretagne, réhabiliter la Vendée, moraliser, donner à la république ces deux provinces si longtemps abruties par la superstition et l’aristocratie ; je veux prêcher en Bretagne, en Vendée, la vérité sociale. À nous deux, mon père ! Nous convertirons les paysans à la foi nouvelle ; je serai Jésus, et vous serez saint Jean. Nous porterons la lumière sous le chaume, et nous brûlerons les châteaux.

— Tu parles de Jésus et de saint Jean ; mais Jésus et saint Jean ne brûlaient pas les châteaux.

— Ils devaient les brûler ; c’est à nous d’achever leur tâche. À nous deux, nous en viendrons à bout.

— Ah ! mon cher Timoléon, dit M. Levrault, toujours prêt à hurler avec les loups, je ne t’ai pas attendu pour prêcher ici la foi nouvelle ; mais tu ne connais pas les paysans de nos campagnes. Les malheureux croient encore à toutes les vieilleries dont nous connaissons, nous autres, le néant et l’impiété, à la famille, à l’héritage. Ils se feraient tuer jusqu’au dernier pour défendre, pour sauver le champ de leur seigneur, le champ qu’ils labourent, qu’ils arrosent de leurs sueurs et qui ne leur appartient pas. Tu ne sais pas jusqu’où va leur stupidité, s’il me prenait fantaisie de mettre moi-même le feu à mon château, ils accourraient par milliers pour l’éteindre. Ce n’est pas sur cette terre ingrate que pourra germer la vérité sociale.

— L’entreprise est difficile, mon père, je le savais déjà ; elle n’en sera que plus glorieuse. Ma parole fécondera cette terre ingrate. Couvrir de moissons les plaines de la Beauce, est-ce là de quoi tenter le génie et le dévouement d’un apôtre ?

— Va donc, que ta destinée s’accomplisse ! Poursuis ta mission. Pour moi, j’ai renoncé à la vie politique. Je sens que je ne suis pas fait pour l’apostolat ; mais je suis fier de mon fils, et mes vœux t’accompagneront.

— Eh bien ! reprit Timoléon, puisque vous êtes fier de votre fils, vous ne lui refuserez pas une poignée de ce vil métal qui disparaîtra de la terre régénérée quand le règne de la vérité sociale sera venu, mais qui aujourd’hui, dans le vieux monde corrompu où nous vivons, peut servir à tout ; même au bien.

— Mais je suis ruiné, tu ne l’ignores pas.

— Bah ! laissez donc ! Vous avez bien encore un petit magot.

Pour avoir la paix et se donner en même temps un air de grandeur et de générosité, M. Levrault tira sa bourse et la jeta à Timoléon avec la grâce et le laisser-aller d’un marquis de l’ancienne comédie.

Le lendemain était un dimanche ; Timoléon rôdait dans le village voisin. Comme les paysans sortaient de l’église, il trouva moyen de lier conversation avec deux garçons de ferme, les entraîna au cabaret et demanda un broc du meilleur vin. À peine attablé, il commença son rôle d’apôtre. La singularité de ses discours, la longueur de sa barbe, eurent bientôt attiré autour de lui un nombreux auditoire. Il leur expliquait la sublime théorie de la vraie et de la fausse propriété, le partage des fruits de la terre entre tous les membres de la communauté, la nécessité d’abolir l’héritage. Déjà il touchait aux cimes les plus hautes de la vérité sociale, lorsqu’il fut interrompu dans son improvisation.

— Ainsi, à votre compte, demanda Jean-Thomas, le champ que mon père m’a laissé et que j’ai arrondi de quelques bons lopins, je n’ai pas le droit de le laisser à mon fils ?

— Non, car l’héritage est un sacrilége, et votre fils ne posséderait qu’une propriété mensongère.

— Ainsi, demanda le père Michel, au lieu de porter mon blé au marché et de rapporter à notre ménagère quelques bons sacs d’écus, à votre compte, il faut le partager entre tous les fainéants de la commune qui se croisent les bras et passent leur vie au cabaret ?

— Vous devez le partager, au nom de la fraternité.

— Ainsi, demanda Claude-l’Éveillé, si nous avons besoin, pour faire ripailles, d’un quartier de bœuf ou de mouton, nous n’avons plus qu’à choisir dans l’étable ou la bergerie de notre maître ?

— Il n’y a plus de maîtres ; ses moutons et ses bœufs sont à vous.

— C’est donc pour nous apprendre toutes ces belles choses que vous êtes venu exprès de Paris ? demanda François-l’ahuri.

— Oui, mes enfants, je suis venu pour vous éclairer sur vos droits, pour vous affranchir. Vos prêtres, ligués avec vos seigneurs, vous ont assez long-temps prêché la servitude et la misère : moi, au nom de la vérité sociale, je vous apporte la richesse et la liberté.

— C’est un partageux ! s’écria l’auditoire tout entier.

Au même instant, Timoléon fut couvert d’une grêle de coups de poing. Hué, conspué, meurtri, il s’échappa du cabaret, et courut à toutes jambes. Les paysans le serraient de près. Comme il passait devant une mare ; Claude-l’éveillé et François-l’ahuri le prirent dans leurs bras vigoureux et le lancèrent au milieu de la fange. Quand les paysans, satisfaits de la double leçon qu’ils venaient de lui donner, se furent éloignés, Timoléon, dont la barbe limoneuse ne ressemblait pas mal à celle d’une divinité aquatique, s’essuya de son mieux en se roulant sur l’herbe d’un pré voisin et regagna piteusement le château Levrault. La leçon avait été si bonne, qu’il fallut le mettre au lit. Après avoir maugréé pendant une semaine entière au milieu des tisanes et des compresses, il appela M. Levrault à son chevet.

— Vous aviez raison, lui dit-il d’un air contrit ; la vérité sociale ne germera jamais dans cette terre maudite. Je ne le sens que trop, la Bretagne est condamnée à croupir éternellement dans l’ignorance et la stupidité ; je renonce à la moraliser, à la guérir. Que votre gendre se réjouisse, votre gendre qui m’a si bien reçu : je quitte la France.

— Où iras-tu ? demanda M. Levrault, secrètement charmé.

— En Icarie ! c’est le seul coin de terre où la vérité sociale compte aujourd’hui quelques disciples fervens ; en Icarie, où je trouverai des frères.

La petite colonie se cotisa pour payer la traversée de l’apôtre exilé ; trois jours après, Timoléon s’embarquait au Hâvre pour la Californie.