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Michel Lévy frères (p. 456-477).

XVIII.

L’hôtel Levrault était devenu un véritable enfer. Timoléon voulait jouir sans retard de tous les avantages attachés à sa nouvelle condition. En attendant la somme qui devait lui être comptée pour la fondation de la Vérité sociale, il avait accepté quelques menues poignées d’or et jeté sa blouse aux orties. Transformé en un clin d’œil des pieds à la tête, il commandait en maître, parlait aux valets d’une voix dure et hautaine, contrecarrait à tout propos la marquise et Gaston, raillait les travers de M. Levrault, et reprochait sans pitié à sa sœur ce qu’il appelait sa mésalliance. Il avait congédié ses frères et ne parlait plus de son apostolat. Froissée dans son orgueil, vingt fois la marquise avait formé le projet de retourner à La Rochelandier, mais elle avait toujours ajourné son projet, car elle ne sentait pas en elle-même la force de renoncer à cette vie opulente qui lui avait déjà coûté tant de sacrifices : elle se défiait de Timoléon et restait pour veiller au grain ; puis, quand elle vit la république, dont le nom seul l’avait d’abord épouvantée, si clémente pour les partis vaincus, elle releva la tête et prit part à toutes les petites intrigues qui déjà s’agitaient dans l’ombre. Gaston s’interrogeait avec anxiété, cherchait un rôle et attendait. Laure qui avait réduit toute sa vie à une seule pensée, pleurait amèrement la ruine irréparable de toutes ses espérances ; comme si la cour, en quittant les Tuileries, eût emporté avec elle sa grâce, sa beauté, sa jeunesse, elle croyait sa vie close, sa destinée manquée.

Cependant Timoléon réclamait avec instance les cent mille écus que lui avait promis son père. M. Levrault, avant d’ouvrir sa bourse, voulait connaître la pensée tout entière de Timoléon. Un jour donc que son fils revenait à la charge :

— Je tiendrai ma promesse ; mais, avant de te compter mes écus, je serais bien aise d’apprendre ce que c’est que la vérité sociale.

— Je vous le répète, mon père, vous ne pourrez pas entendre ce que j’ai à vous dire sans être foudroyé. Il y a si loin des préjugés grossiers au milieu desquels vous avez vieilli à la pensée sublime que je dois vous révéler, que je tremble pour votre raison.

— Eh bien ! répliqua M. Levrault, dussé-je être froudroyé, dût ma raison s’égarer, la curiosité l’emporte. Je veux connaître à tout prix la vérité sociale.

— Ainsi, dit Timoléon, vous voulez, comme l’aigle, regarder le soleil face à face ?

— Oui, répondit M. Levrault, j’y suis résolu.

— Rappelez-vous ce que je vous ai dit de la propriété, de l’héritage, de la famille. L’abolition de ces trois monstruosités nous mène directement à la découverte d’une vérité encore plus élevée. Mon système politique se résume en deux mots. Dans les longs loisirs que je dois au travail servile de mes frères, j’ai feuilleté les philosophes. Hobbes, vous le savez, conclut pour la tyrannie. Son opinion ne vaut pas la peine d’être réfutée. Montesquieu, infatué des idées anglaises, se prononce pour le gouvernement représentatif, c’est-à-dire pour une vieille machine usée qui vient de se détraquer sous nos yeux. Avez-vous lu le traité de Cicéron sur la république ?

— Jamais, dit M. Levrault.

— Tant pis, reprit Timoléon. Si vous l’aviez lu, vous sauriez comme moi tout ce que la république cache au fond de ses entrailles d’impuissance et d’absurdité. La formule de Hobbes, c’est-à-dire la tyrannie, est tout simplement un crime de lèse-humanité ; c’est un défi porté au droit, et je ne m’abaisserai pas jusqu’à discuter une pareille ineptie. La république, malgré tous les arguments entassés par Cicéron, est stérile pour la fraternité. Quant au gouvernement représentatif, si pompeusement vanté par Montesquieu, c’est un système bâtard, digne tout au plus d’amuser les beaux-esprits d’une académie : ni chair ni poisson. Je ne vous parle pas d’Aristote ; sans doute, vous avez lu sa Politique.

— Il ne s’agit pas d’Aristote, mais de ton système.

— Aristote, qui a prévu tant de choses, n’a pas pressenti la vérité sociale. Cuvier, dont on vante la sagacité, s’est vu obligé de rendre hommage au génie d’Aristote en histoire naturelle ; pour moi, qui suis aujourd’hui en pleine possession de la vérité sociale, en politique, Aristote ne m’inspire qu’une profonde pitié.

— Passons sur Aristote, reprit M. Levrault, de plus en plus impatient.

— La république de Platon, plus généreuse, plus grande, plus éclairée que la république de Cicéron, est cependant pleine de misères. Nous ne devons parler de Platon qu’avec respect, puisqu’il avait supprimé la famille. C’était un grand pas dans la voie de la vérité ; mais Platon s’est arrêté court après ce premier pas. C’est à moi que Dieu réservait la découverte de la vérité sociale.

— Arrivons à ton système.

— Moïse, dans le Deutéronome et le Lévitique, a émis quelques idées justes sur des points de détail ; mais ce législateur si vanté n’a jamais conçu une idée générale, applicable à l’humanité tout entière. Nous devons quelque reconnaissance à Salomon pour l’élasticité qu’il a donnée au lien du mariage…

— Pour Dieu, s’écria M. Levrault, explique-moi la vérité sociale.

— Vous parlerai-je de Saint-Simon et de Fourrier, race de charlatans dont la postérité trop nombreuse encombre le chemin de la vérité, comme les grenouilles après une pluie d’orage ? À quoi bon vous en parler ? Je les confondrais d’un mot.

— Je les tiens pour confondus, dit M. Levrault. Je ne te demande que la vérité sociale.

— Savez-vous pourquoi tous les gouvernements sont condamnés à tomber, lors même que Marc-Aurèle reviendrait sur la terre ?

— J’avoue à ma honte que je ne le sais pas.

— Eh bien ! reprit Timoléon d’une voix grave, tous les gouvernements ont péri parce qu’ils étaient gouvernements. Pour éviter les malheurs sans nombre qu’entraîne la chûte d’un gouvernement, tel qu’il soit, j’ai trouvé une méthode souveraine : je supprime le gouvernement. Quand ma formule sera maîtresse du monde, il ne sera plus permis, il ne sera plus possible de violer les lois, car je supprime les lois. Sur les ruines de toutes les législations, je fonde le règne de l’égalité absolue. Désormais on ne dira plus les hommes, on dira l’homme, car tous les hommes seront égaux en force, en beauté, en intelligence, en bonheur. Ni grands ni petits, ni riches ni pauvres, car tous les hommes auront la même taille, et tous les biens seront également répartis, puisqu’ils appartiendront à tout le monde. Je supprime d’un trait de plume toutes les passions, depuis la jalousie jusqu’à la cupidité. Quel tableau enchanteur ! quel monde de délices et de ravissements ! Tous les hommes absolument pareils ! C’est à peine si on pourra dire toi et moi, car chacun se reconnaîtra dans le premier passant venu.

— Je suis curieux de savoir comment tu accompliras ce beau rêve.

— Je le crois bien, reprit Timoléon.

— Ainsi, demanda M. Levrault, le but de la vérité sociale est de rendre tous les hommes pareils ?

— Vous l’avez dit, mon père. Rappelez-vous cette belle phrase de Rousseau : « Tout est bien, sortant des mains de Dieu ; tout dégénère entre les mains de l’homme. » Les ennemis de l’égalité s’appuient sur l’inégalité prétendue des forces et des intelligences : cette inégalité n’est qu’un blasphème. Dieu a donné à tous les hommes la même force, la même intelligence. L’éducation seule a créé cette inégalité monstrueuse où les philosophes puisent le plus perfide, le plus dangereux de tous leurs arguments. Je change l’éducation, et je rétablis l’égalité. Désormais plus de classes, plus de distinction injurieuse entre les professions libérales et les professions mécaniques. Tous les hommes sont propres à tout ; chacun doit exercer tour à tour toutes les professions, et ne saurait dédaigner la profession d’autrui sans se dédaigner lui-même.

Et voyant son père ébahi l’écouter bouche béante :

— Vous ne me comprenez pas, je l’avais pressenti.

— J’avoue, répondit humblement M. Levrault, que je ne devine pas comment tu mettras en œuvre ton système.

— Jusqu’ici, je me suis borné à vous exposer sommairement le but, la fin de mon système. Il me reste à vous révéler les moyens que j’emploie pour atteindre ce but providentiel ; mais avant de déchirer le voile du sanctuaire, je dois exiger de vous un serment solennel.

— Quel serment ? interrompit M. Levrault, qui déjà se voyait affilié à une société maçonnique.

— Jurez-moi, reprit Timoléon, de garder pour vous seul le secret que je vais vous dévoiler. Il y va de ma gloire. Songez-y bien, si quelqu’un pouvait connaître ce que je vais vous apprendre, il exploiterait à son profit la vérité sociale. Moi, nouveau Colomb, je serais dépouillé du monde que j’ai découvert. Jurez-moi donc la discrétion la plus sévère, la plus impénétrable.

— Sois tranquille, je garderai pour moi seul le secret que tu vas me révéler : je le jure.

— Maintenant, mon père, redoublez d’attention. Le théorème que je vais démontrer est d’une rigueur mathématique ; mais, si votre intelligence bronche un seul instant, si, pendant la déduction de mes idées, vous laissez échapper un seul mot, toute la démonstration est à recommencer.

— Je t’écoute de toutes mes oreilles.

— Ici, toutes les paroles portent coup. Suivez-moi bien. Tous les cinq ans, toutes les professions sont tirées au sort. L’obligation de prendre part au tirage commence à l’âge de vingt ans, car tout homme de vingt ans est propre à tout. Personne n’aura le droit de se plaindre de son lot, puisque le sort tracera les devoirs de chacun, et que le tirage suivant offrira à tous les citoyens une légitime compensation. Comme il faut absolument que tous les hommes aient la même taille, le même embonpoint, tous les cinq ans, avant de procéder à un nouveau tirage, tous les citoyens seront exactement pesés ; tous ceux qui seront au-dessous du poids déterminé comme idéal de force et de santé seront admis à ne tirer au sort que les professions qui n’imposent qu’une fatigue légère ; tous ceux qui seront au-dessus du poids légal seront obligés de tirer au sort les professions fatigantes. On arrivera ainsi à corriger peu à peu l’inégalité de force et d’embonpoint. Une nourriture pareille, une éducation uniforme, l’exercice varié de toutes les professions, établiront entre tous l’identité de caractère, l’égalité absolue d’intelligence. Qu’on poursuive courageusement l’application de mon système, et, avant deux siècles révolus, il n’y aura plus au monde qu’un homme et une femme.

M. Levrault croyait rêver. Malgré les doutes qu’il conservait encore à regard de la vérité sociale, il eût été trop heureux de se débarrasser de Timoléon en lui comptant cent mille écus ; mais où prendre cent mille écus ? C’était la valeur de son hôtel, dont les deux tiers restaient à payer. Ses frais d’installation à la Trélade et rue de Varennes avaient écorné son capital. La meilleure partie de son avoir avait été engagée dans une maison de banque et le reste dans les fonds publics. Dévoré d’inquiétude, il allait chaque jour à la Bourse et revenait chaque jour plus consterné. Il gardait pour lui seul les soucis qui le rongeaient. La maison de banque où il avait engagé un million comme commanditaire était déjà compromise par de nombreux sinistres. La rente était descendue à cinquante et menaçait de fléchir encore. Dans son effroi, M. Levrault perdit la tête et vendit à ce taux désastreux vingt-cinq mille livres de rente. Le lendemain la rente remontait. Il racheta dans l’espérance que la hausse continuerait ; le lendemain la rente fléchit de nouveau. M. Levrault s’acharna dans ses spéculations et se trouva bientôt sur le bord de l’abîme. Enfin, il recevait des nouvelles alarmantes sur la maison d’Elbeuf où il avait placé la dot de sa fille. Que de tribulations, sans parler de la tête de Charlemagne !

Un jour, avant l’heure du dîner, la marquise, enfoncée dans une bergère, contemplait d’un œil rêveur l’ameublement du salon et passait en revue toutes les richesses qui l’entouraient. Après tout, se disait-elle, la république aura bientôt fait son temps, le comte de Chambord mettra sur sa tête la couronne de saint Louis ; un accident heureux nous débarrassera, je l’espère, de ce drôle de Timoléon, et la fortune, de mon fils nous permettra de faire assez bonne figure à la cour.

Assis au coin du feu, Gaston tisonnait en silence. Laure et Timoléon se querellaient. Timoléon, le matin même, avait été reçu pour la première fois par sa sœur. L’opulence seigneuriale de cette demeure avait excité sa jalousie. Il avait visité les écuries, les remises de Gaston, et s’était demandé, en rentrant chez lui, pourquoi il ne mènerait pas à son tour la vie que menait son beau-frère. Déjà cent mille écus ne lui suffisaient plus.

— Mon père, disait-il, se fait vraiment bien prier pour me donner trois cent mille francs. Pourtant il ne faut pas croire que je le tienne quitte à si bon marché. J’ai réfléchi sur ma position. Depuis vingt-sept ans, je n’ai rien coûté à mon père. Je ne réclame rien pour les arrérages ; je ne suis pas exigeant. Qu’il me donne seulement ce qu’il m’aurait donné à ma majorité, si la Providence, qui avait ses vues sur moi, ne m’eût pas séparé de ma famille.

— N’êtes-vous pas trop heureux ; disait Laure, hébergé comme vous êtes ici, après la vie errante que vous avez menée ? Ne devez-vous pas rendre grâce à Dieu d’avoir enfin trouvé un asile calme et sûr ? Je vous conseille de vous plaindre. Que vous manque-t-il ? Quel souhait pouvez-vous former qui ne soit aussitôt accompli ?

— Mon Dieu ! reprit Timoléon, mes vœux sont bien modestes. Vous avez eu en dot un million ; que mon père me donne cinq cent mille francs, et à sa mort nous compterons ensemble.

À ces mots, la marquise dressa l’oreille.

— Cinq cent mille francs, sauf à compter plus tard ! Cinq cent mille francs pour un apôtre ! M. Levrault, que vous appelez votre père, ne sera pas assez fou pour vous les compter. Qui nous prouve, après tout, que vous êtes son fils ? Vous avez sur la poitrine une tache écarlate ; est-ce là une preuve sans réplique ? Le premier aventurier venu ne peut-il pas en montrer autant ?

— Que parlez-vous d’aventurier ? s’écria Timoléon rouge de colère. Oui, ma vie a été une vie de périls et d’aventures ; mais je n’ai rien à cacher dans le passé, je peux raconter ce que j’ai fait jour par jour. Je suis ici chez moi, et quand je réclame la moitié de ce que ma sœur a reçu en dot, qui donc osera m’accuser de cupidité ? Puisqu’on le prend avec moi sur ce ton-là, je ne céderai pas un pouce de mes prétentions. Je veux cinq cent mille francs, je les aurai, et plus tard je compterai avec ma sœur.

— Allons donc ! interrompit la marquise avec dédain.

— Ma mère, brisons là, dit Gaston.

Et se tournant vers Timoléon :

— Faites valoir vos droits, monsieur ; ce n’est pas à nous de les juger. Permettez-moi cependant d’éprouver quelque surprise en vous écoutant. Les principes que vous professez, votre apostolat, annonçaient un peu plus de désintéressement.

— Nous ne sommes plus au temps, reprit Timoléon, où les apôtres marchaient pieds nus à la conquête du monde. Aujourd’hui, l’or est un levier, et je manquerais à mon apostolat en ne réclamant pas la richesse qui m’appartient.

En ce moment, la porte du salon s’ouvrit, et M. Levrault entra, pâle, bouleversé, une lettre à la main.

— Je suis ruiné ! s’écria-t-il.

— Ruiné ! s’écrièrent à la fois Timoléon, Laure et la marquise.

— Ruiné, ruiné sans ressources ! reprit M. Levrault en se laissant tomber dans un fauteuil.

— Eh bien ! monsieur, lui dit Gaston sans s’émouvoir, reprenez la dot de votre fille.

— La dot de ma fille ? répondit M. Levrault. Lisez vous-même la nouvelle qui m’arrive à l’instant.

La dot de Laure venait d’être engloutie dans une faillite.

— Il ne me reste plus, continua-t-il, qu’à vous offrir l’hospitalité dans le château Levrault.

— Et mes cent mille écus ! s’écria Timoléon d’une voix de stentor. Mort et damnation ! Le destin s’acharne donc contre moi. Couler en vue du port ! Ruiné avant d’avoir joui de rien !… Mais vous ne parlez pas sérieusement, vous n’êtes pas ruiné de fond en comble : il vous reste bien quelque chose.

— Il me reste, en Bretagne, un château lézardé, où je vous offre à tous un asile.

— Moi, vous suivre en Bretagne ! moi, vivre dans un repaire d’aristocrates ! Jamais, s’écria Timoléon. Solon Marche-Toujours va se remettre en route. Puisque vous n’avez pas cent mille écus à me donner pour enseigner pacifiquement la vérité sociale, à la grâce de Dieu ! je reprends mon fusil ; j’aurai toujours une place à la table et sous le toit de mes frères.

Huit jours après, Laure et Gaston, M. Levrault et la marquise partaient tous quatre dans la diligence Laffitte et Gaillard. Laure n’avait plus le titre qu’elle avait payé de sa dot ; Gaston n’avait plus la richesse qu’il avait payée de son nom.