Sébastopol/3/Chapitre1

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 4p. 103-108).
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SÉBASTOPOL EN AOÛT 1855


I


À la fin d’août, par la grande route encaissée de Sébastopol, entre Douvanka [1] et Bakhtchisaraï, une charrette d’officier avançait au pas sur la poussière épaisse et brûlante. (Cette charrette particulière qu’on ne rencontre plus nulle part était quelque chose d’intermédiaire entre la britchka d’un marchand juif, une charrette russe et un panier.)

Dans la charrette était accroupi un brosseur en veston de cotonnade, coiffé d’une ancienne casquette d’officier tout à fait déformée. Il tenait les guides. Derrière, sur le sac et sur les paquets, couvert d’une capote de soldat, était assis l’officier d’infanterie en capote d’été. Autant qu’on en pouvait juger dans sa station assise, l’officier n’était pas de haute taille, mais extrêmement large, et pas tant d’une épaule à l’autre que de la poitrine au dos. Il était large et robuste, son cou et sa nuque étaient très développés et très tendus. Ce qu’on appelle la taille — la ceinture au milieu du corps — chez lui n’existait pas. Le ventre non plus n’existait pas. Au contraire, il était plutôt maigre, surtout le visage, couvert d’un masque malsain, jaunâtre. Son visage eût été joli, sans une certaine bouffissure et des rides molles, non séniles, profondes, qui déformaient les traits de son visage et lui donnaient à l’expression générale quelque chose de fané et de vulgaire. Ses yeux étaient petits, bruns, très vifs, même effrontés. Ses moustaches très épaisses et mordillées n’étaient pas très larges, mais le menton et surtout les pommettes étaient couverts du poil fort, très épais, noir, d’une barbe de deux jours. L’officier avait été blessé le 10 mai d’un éclat d’obus à la tête, (bandée jusqu’à ce jour), et maintenant, tout à fait remis depuis une semaine, il allait de l’hôpital de Simféropol à son régiment sis quelque part là-bas où l’on entendait les coups de la canonnade. Mais était-ce à Sébastopol ou à Severnaia ou à Inkermann, il n’avait pu encore se renseigner exactement chez personne.

On entendait déjà les coups, et parfois, surtout quand la montagne n’y faisait pas obstacle ou quand le vent les apportait, ils semblaient très nets, très fréquents, très proches. Tantôt, c’était comme une explosion qui faisait tressaillir l’air et malgré vous, vous faisait trembler ; tantôt rapidement, l’un après l’autre, se succédaient des sons moins forts, qui semblaient des coups de tambour interrompus parfois par un grondement terrible. Tantôt, tout se confondait en un éclat roulant, semblable aux coups de tonnerre, comme si l’orage battait son plein et comme si la pluie venait de tomber. Tout le monde disait et l’on entendait que le bombardement était terrible. L’officier pressait le brosseur, il désirait évidemment arriver le plus tôt possible. À leur rencontre marchaient quantité de charrettes de paysans russes qui avaient amené des approvisionnements pour Sébastopol, et maintenant en revenaient chargées de soldats malades ou blessés en capotes grises, de matelots en capotes noires, de volontaires en fez rouge et de miliciens avec barbe. La charrette d’officier dut s’arrêter dans le nuage épais, immobile de poussière soulevée par les fourgons, et l’officier, en clignant des yeux et fronçant les sourcils, à cause de la poussière qui lui emplissait les yeux et les oreilles, examinait les visages des malades et des blessés qui passaient devant lui.

— Voilà un soldat malade de notre compagnie ! dit le brosseur en se tournant vers son maître et en lui montrant le fourgon plein de blessés qui, en ce moment, était sur la même ligne qu’eux.

Sur le devant de la charrette était assis, de côté, un moujik à grande barbe, en bonnet de feutre ; en retenant du coude le manche de son fouet, il attachait une corde. Derrière lui, dans la charrette, tremblaient cinq soldats diversement installés.

L’un avait la main bandée, la capote jetée sur les épaules, sur la chemise. Il était maigre et pâle mais assis bravement au milieu de la charrette, et en apercevant l’officier, il voulut enlever son bonnet. Mais, se rappelant sans doute qu’il était blessé, il fit seulement semblant de vouloir se gratter la tête. L’autre, à côté de lui, était couché sur le fond de la charrette. On ne voyait que ses deux mains qui s’accrochaient au bord du véhicule et ses genoux soulevés qui se balançaient de tous côtés comme une chiffe. Le troisième, le visage enflé, la tête entourée d’un bandage, sur lequel était posé son bonnet, était assis de côté, les jambes pendantes vers la route et les mains appuyées sur les genoux, il semblait dormir. L’officier s’adressa précisément à ce dernier.

— Doljnikov ! — cria-t-il.

— Moi ! — répondit le soldat en ouvrant les yeux et en ôtant son bonnet. Sa voix était si basse, et si saccadée qu’on eût dit que vingt soldats criaient ensemble.

— Quand as-tu été blessé, mon cher ?

Les yeux vitreux et gonflés du soldat s’animèrent. Il avait reconnu son officier.

— Salut Votre Seigneurie ! — prononça-t-il d’une même basse saccadée.

— Où est maintenant le régiment ?

— Nous étions à Sébastopol. On devait s’en aller mercredi, Votre Seigneurie.

— Où ?

— C’est inconnu… Probablement à Severnaia, Votre Seigneurie ! Maintenant, Votre Seigneurie, — ajouta-t-il d’une voix lente et en mettant son bonnet, — il commençait à tirer sans s’arrêter, surtout avec des bombes. Ils atteignent jusqu’à la baie… et ils tirent tant, que c’est affreux !…

On n’entendait plus ce que disait le soldat, mais à l’expression de son visage et de son attitude, on voyait qu’avec une certaine colère d’homme qui souffre, il disait des choses peu consolantes.

L’officier qui voyageait, le lieutenant Kozeltzov, était un officier hors ligne. Il n’était pas de ceux qui règlent leur vie et leurs actes sur la vie et les actes des autres : il faisait ce qu’il voulait et les autres déjà faisaient de même, convaincus que c’était bien. Sa nature était assez riche en petits talents : il chantait assez bien, jouait de la guitare, était beau parleur, écrivait très facilement, surtout les papiers administratifs à quoi il s’était occupé, étant aide de camp du bataillon. Mais sa nature était surtout remarquable par l’énergie de l’amour-propre qui, bien que fondé surtout parce qu’il se sentait doué, était en soi-même très fort et très remarquable. Il avait un de ces amours-propres qui se confondent à un tel point avec la vie, et se développent le plus souvent dans les cercles d’hommes et surtout dans les cercles militaires, qu’il ne voyait pas d’autre alternative : être le premier ou se détruire. L’amour-propre était le mobile même de ses mouvements intérieurs, il aimait à se trouver lui-même le premier parmi les hommes auxquels il se comparait.

— Comment donc ! j’écouterais ce que bavarde Moscou ! [2] — murmurait le lieutenant qui sentait un malaise moral, une sorte d’apathie et du vague dans les idées, suscités en lui par la vue de ce convoi de blessés et par les paroles du soldat, dont le bruit du bombardement augmentait l’importance. Il est drôle ce Moscou !… Va Nikolaïev !… Avance donc… quoi ! Es-tu endormi ? — ajouta-t-il en grondant un peu son brosseur et en réparant les pans de sa capote.

Les rênes s’agitèrent, Nikolaïev claqua des lèvres et le chariot roula plus rapidement.

— Nous n’arrêterons qu’un moment pour donner à manger au cheval, et immédiatement, aujourd’hui même, plus loin, en route, dit l’officier.

  1. Dernière station avant Sébastopol. (Note de l’auteur.)
  2. Dans beaucoup de régiments d’infanterie, les officiers, moitié avec injure, moitié avec tendresse appellent le soldat Moscou ou, quelquefois, le Serment. (Note de l’auteur.)