Sébastopol/2/Chapitre5

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 4p. 47-54).
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V

Le prince Galtzine, le lieutenant-colonel Neferdov et Praskoukhine, que personne n’invitait, à qui personne ne parlait, mais qui ne se séparait pas d’eux, tout en quittant les boulevards, partirent prendre le thé chez Kalouguine.

— Eh bien ! Tu n’as pas fini avec Vaska Mendel, — dit Kalouguine en ôtant son manteau et en s’asseyant sur un fauteuil moelleux, confortable, qui était près de la fenêtre, et en déboutonnant le col de sa chemise blanche, empesée, en toile de Hollande. — Comment donc s’est-il marié ?

— Oh ! c’est une histoire, mon cher ! Je vous dis, il y avait un temps, on ne parlait que de ça à Pétersbourg, — dit en riant le prince Galtzine. Il s’éloigna du piano près duquel il était assis, et vint s’asseoir à la fenêtre près de Kalouguine. — C’est une drôle d’histoire. Je connais tous les détails…

Et gaiement, avec esprit, il se mit à raconter une histoire amoureuse que nous omettrons parce qu’elle ne présente pour nous aucun intérêt. Chose remarquable, non seulement le prince Galtzine, mais tous ces messieurs installés l’un sur la fenêtre, l’autre les jambes repliées, le troisième au piano, semblaient tout autres que sur le boulevard. Ils n’avaient plus cette morgue ridicule, cet orgueil qu’ils montraient devant les officiers d’infanterie. Ici, ils étaient parmi les leurs, et surtout Kalouguine et le prince Galtzine étaient des garçons très gentils, très gais et très bons. La conversation roulait sur les camarades et les connaissances de Saint-Pétersbourg.

— Eh bien ! Que fait Maslovskï ?

— Lequel ? Le uhlan ou celui de la garde à cheval ?

— Je les connais tous deux : je me rappelle celui de la garde quand il était encore tout gamin, il sortait à peine de l’école. Que fait l’aîné, le capitaine de cavalerie ?

— Oh ! il y a déjà longtemps…

— Quoi ? Est-il toujours avec sa tzigane ?

— Non, il l’a quittée… etc., et la causerie continua dans le même genre.

Après, le prince Galtzine s’assit au piano, et chanta fort bien une chanson tzigane. Praskoukhine, sans que personne le lui eût demandé, entonna aussi, si bien qu’on lui proposa de continuer, ce dont il était très content.

Le garçon apporta du thé, de la crème et des gâteaux sur un plateau d’argent.

— Donne au prince, dit Kalouguine.

— C’est étrange de penser, — dit Galtzine en prenant le verre et s’éloignant vers la fenêtre, — que nous sommes ici dans une ville assiégée : le piano, le thé à la crème et un appartement tel, que vraiment j’en voudrais avoir un semblable à Pétersbourg.

— Mais si nous n’avions pas cela, — dit le vieux lieutenant-colonel, toujours mécontent de tout, — ce serait tout simplement insupportable, cette attente perpétuelle de quelque chose, voir comment chaque jour on tue, on tue, et jamais la fin. Si avec cela il fallait vivre dans la boue, si l’on n’avait pas de commodités…

— Et comment font nos officiers d’infanterie, qui vivent sur les bastions avec les soldats, dans le blindage, et mangent la soupe des soldats ? Comment font-ils ? — dit Kalouguine.

— Comment font-ils ? Il est vrai que pendant dix jours ils n’ont pas changé de linge, mais ce sont des héros, des hommes admirables.

À ce moment, un officier d’infanterie entra dans la chambre :

— Moi… j’ai reçu l’ordre… pourrais-je voir le général… Son Excellence, de la part du général N… ? — demanda-t-il, confus.

Kalouguine se leva ; mais, sans répondre au salut de l’officier, avec une politesse blessante et un sourire officiel, très tendu, il demanda à l’officier de vouloir bien attendre, et, sans le prier de s’ asseoir, sans faire attention à lui, il se tourna vers Galtzine et parla en français, si bien que le pauvre officier, debout au milieu de la chambre, ne savait absolument que faire de sa personne.

— C’est pour une affaire très urgente, — dit l’officier, après un court silence.

— Ah ! alors s’il vous plaît ! — dit Kalouguine en prenant son manteau et l’accompagnant jusqu’à la porte.

— Eh bien ! Messieurs, je crois que ça chauffera cette nuit, — dit Kalouguine, en revenant de chez le général,

— Ah ! Quoi ? Une sortie ? — demandèrent-ils à la fois.

— Je ne sais pas. Vous verrez vous-mêmes, — répondit Kalouguine avec un sourire mystérieux.

— Mon commandant est au bastion, alors je dois y aller aussi, — dit Praskoukhine, en prenant son sabre.

Mais personne ne lui répondit, il devait savoir lui-même s’il devait y aller ou non.

Praskoukhine et Neferdov sortirent pour se rendre à leur poste. « Adieu, messieurs ! Au revoir, messieurs ! Nous nous reverrons encore cette nuit ! » cria Kalouguine, debout à la fenêtre, tandis que Praskoukhine et Neferdov, penchés sur les arçons de leurs selles de Cosaques, s’éloignaient au grand trot.

Le piétinement des chevaux des Cosaques se perdit bientôt dans les rues sombres.

Non, dites-moi ; est-ce qu’il y aura véritablement quelque chose cette nuit ? — dit Galtzine, en s’allongeant à la fenêtre, près de Kalouguine, et en regardant les bombes qui se soulevaient au-dessus des bastions.

— À toi, je puis le raconter. Vois-tu… tu as été au bastion ? (Galtzine fit un signe affirmatif, bien qu’il ne fût allé qu’une fois au quatrième bastion). Eh bien, en face de notre lunette, il y avait une tranchée. — Et Kalouguine qui n’était pas un spécialiste, bien qu’il crût ses explications militaires tout à fait précises, commença à s’embrouiller un peu, et en écorchant les termes de fortifications, raconta la situation des travaux des nôtres et de ceux de l’ennemi et le plan de la bataille projetée.

— Cependant on commence à tirer bien près des logements. Oh ! oh ! Cette bombe est à nous ou à lui ? Ah ! elle a éclaté, — disaient-ils, assis à la fenêtre en regardant les lignes fulminantes des bombes qui se croisaient en l’air, la foudre des coups qui éclairait pour un moment le ciel bleu foncé, la fumée blanche de la poudre, et en écoutant attentivement les sons de la canonnade qui augmentait de plus en plus.

Quel charmant coup d’oeil ! Ah ! — dit Kalouguine en attirant l’attention de son hôte sur ce spectacle vraiment beau. — Sais-tu, parfois on ne distingue pas la bombe de l’étoile.

— Oui, tout à l’heure je croyais voir une étoile, et elle s’est abaissée… Voilà, elle vient d’éclater. Et cette grande étoile, comment l’appelle-t-on ? Elle est comme une bombe.

— Tu sais, je suis si habitué à ces bombes que je suis persuadé qu’en Russie, pendant une nuit d’étoiles, je croirai toujours que ce sont des bombes. On s’y habitue.

— Cependant, ne me faudrait-il pas aller à cet assaut ? — dit le prince Galtzine après un moment de silence.

— Quelle idée, mon cher, n’y pense pas. Je ne te laisserai pas, — répondit Kalouguine — Tu auras encore le temps, mon cher !

— Alors sérieusement, tu penses qu’il ne faut pas y aller, hein ?

À ce moment, dans la direction où regardaient ces messieurs, derrière le grondement de l’artillerie, on entendit un bruit effrayant de fusils et des milliers de petits feux, en éclatant sans cesse, brillèrent sur toute la ligne.

— Voilà où commence la véritable affaire ! dit Kalouguine.

— Je ne puis entendre avec indifférence le son des fusils. Il prend l’âme. Voilà ! Hourra ! — fit-il en entendant les cris lointains prolongés des centaines de voix : « A-a-a » qui du bastion arrivaient jusqu’à lui.

— De qui ce hourra ? Le leur ou le nôtre ?

— Je ne sais pas, mais déjà c’est la bataille à armes blanches, parce que la fusillade s’est calmée.

À ce moment, près du perron, sous la fenêtre, s’approcha un officier suivi d’un Cosaque. Il descendit de cheval.

— D’où ?

— Du bastion. Il nous faut le général.

— Allons. Eh bien ! Quoi ?

— On a attaqué les logements… On les a occupés… Les Français ont envoyé de grandes réserves… On attaqué les nôtres… Il n’y avait que deux bataillons — prononçait, essoufflé, le même officier qui était venu le soir, — il respirait avec peine mais très librement se dirigeait vers la porte.

— Eh bien ? On s’est retiré ? — demanda Galtzine.

— Non, répondit brusquement l’officier. Un bataillon a réussi à venir et on les a repoussés. Mais le colonel est tué ainsi que beaucoup d’officiers. On nous a donné l’ordre de demander des renforts…

En disant cela, il passait avec Kalouguine chez le général où nous ne le suivrons pas.

Cinq minutes après, Kalouguine était déjà monté sur un cheval de Cosaque (et de nouveau, avec cette allure soi-disant Cosaque, en quoi, comme je l’ai remarqué, tous les aides de camp voient quelque chose de particulièrement séduisant) au galop il partit au bastion pour y transmettre quelques ordres et attendre des nouvelles sur les résultats définitifs de l’affaire. Et le prince Galtzine, sous l’influence de cette vive émotion que produisent d’ordinaire sur le spectateur qui n’y prend pas une part directe, les indices proches d’une affaire, sortit dans la rue et, sans aucun but, se mit à marcher de long en large.