Sébastopol/2/Chapitre11

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 4p. 76-80).
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XI

— Vous avez du sang sur votre capote, vous êtes-vous battu à l’arme blanche ? — lui demanda Kalouguine.

— Oh ! c’est terrible ! Vous ne pouvez vous imaginer…

Et Pest se mit à raconter, comment il conduisait sa compagnie, comment avait été tué le commandant, comment il avait tué un Français, et comment, sans lui, tout eût été perdu.

Les grandes lignes de ce récit : la mort du commandant de la compagnie et le Français tué par Pest, étaient exactes, mais dans les détails le junker inventait et se glorifiait.

Il se vantait involontairement parce que, pendant tout le combat, il s’était trouvé comme dans un brouillard et dans l’inconscience, à un tel point que tout ce qui s’était passé lui semblait être arrivé quelque part, il y avait longtemps, et à un autre. Il était donc très naturel qu’il tâchât d’exposer les détails sous un jour avantageux pour lui. Mais voici réellement comment les choses s’étaient passées.

Le bataillon auquel le junker était attaché pour prendre part à la sortie, pendant deux heures s’était trouvé sous le feu, près d’un mur. Après, le commandant du bataillon, qui se trouvait en avant, dit quelque chose, les commandants des compagnies se remuèrent, le bataillon s’ébranla, sortit du parapet, puis ayant fait cent pas, s’arrêta, s’allongea en colonnes, par compagnie. On ordonna à Pest de se tenir sur le flanc droit de la deuxième compagnie.

Ne se rendant littéralement aucun compte ni de l’endroit où il était ni pourquoi il y était, le junker prit sa place, et en retenant involontairement son souffle, tandis qu’un frisson glacé lui parcourait le dos, inconscient il regarda en avant, dans le lointain sombre, en attendant quelque chose de terrible. Cependant il avait moins de peur, parce qu’il n’y avait pas de fusillade, que d’étonnement étrange à penser qu’il se trouvait en dehors de la forteresse, dans un champ. De nouveau, le commandant de bataillon qui était en avant prononça quelque chose ; de nouveau les officiers se mirent à chuchoter en transmettant des ordres, et soudain le mur noir de la première compagnie s’abaissa. On donnait l’ordre de se coucher. La deuxième compagnie se coucha aussi et Pest, ce faisant, se blessa la main sur une épine.

Seul le commandant de la deuxième compagnie ne s’étendait pas. Sa petite figure avec le sabre tendu qu’il agitait sans cesser de parler, se remuait devant la compagnie.

— Enfants ! Attention ! Soyez braves avec moi ! Ne tirez pas de fusils, mais abordons ces canailles avec les baïonnettes ! Quand je crierai hourra ! Qu’on me suive et que personne ne recule… Principalement que tous soient serrés, unis. Nous nous montrerons, mais ne tomberons pas dans la boue. Hein ! Enfants ! Pour le tzar notre père !

— Quel est le nom de notre commandant de compagnie ? — demanda Pest au junker qui était couché près de lui. — Comme il est brave !

— Oui. À la bataille, il est toujours ainsi — répondit le junker. — Son nom est Lisinkovsky.

À ce moment, devant la compagnie, une flamme brillait soudain et un bruit éclatait, assourdissant toute la compagnie. Haut dans l’air tournoyaient des pierres et des éclats (au moins cinquante secondes après, une pierre tomba du haut et écrasa la jambe d’un soldat.) C’était une bombe venant du point d’élévation, et ce fait qu’elle était tombée dans la compagnie prouvait que les Français avaient remarqué la colonne.

— Ah ! Ils lancent des bombes ! Que seulement nous puissions venir chez eux, alors, maudit ! tu essaieras la baïonnette russe ! — prononça si haut le commandant de la compagnie que le commandant du bataillon dut lui faire dire de se taire et de faire moins de bruit.

Après, cela la première compagnie se leva, puis la deuxième. On donna l’ordre de descendre les armes, et le bataillon marcha en avant. Pest avait si peur qu’il ne se souvenait pas du tout combien de temps on avait marché, où on allait et ce qu’on avait fait. Il marchait comme un homme ivre. Mais soudain de tous côtés brillèrent des milliers de feux. Quelque chose sifflait, craquait. Il cria et s’enfuit au hasard parce que tous criaient et s’enfuyaient. Ensuite il buta contre quelque chose et tomba. C’était le commandant de la compagnie. (Il marchait en avant et avait été blessé, et, prenant le junker pour un Français, il l’attrapait par la jambe.) Quand le junker dégagea sa jambe et se souleva, derrière lui, dans l’obscurité, surgit un homme qui de nouveau faillit le renverser. Un autre cria : « Perce-le ! Qu’est-ce que tu attends ainsi !» Quelqu’un prit le fusil et enfonça la baïonnette dans quelque chose de mou. « Ah Dieu ! » cria une voix terrible, perçante, et alors seulement Pest comprit qu’il avait tué un Français. Une sueur froide couvrit son corps, il trembla comme saisi de fièvre, et jeta le fusil. Mais ce ne fut que l’affaire d’un moment ; aussitôt il lui vint en tête qu’il était un héros. Il prit le fusil, et avec la foule, en criant hourra ! il courut loin du Français tué. Après vingt pas il arrivait à la tranchée. Là-bas se tenaient les nôtres et les commandants de bataillons.

— Moi, j’ai tué un Français ! — dit-il au commandant de bataillon.

— Bravo, baron !