Rue Principale/Tome I/24

Éditions Bernard Valiquette (Tome I — Les Lortiep. 174-183).

XXIV

les révélations d’andré lamarche

Le lendemain midi, Marcel, la tête et les mains bandées, reposait dans un fauteuil. Son héroïsme n’avait pas été inutile. Il avait, au prix de quelques brûlures plus douloureuses que profondes, tiré madame Lamarche vivante de sa maison en flammes. Vivante mais hélas, grièvement atteinte.

Ninette, qui avait été à l’hôpital, rapportait une bien triste nouvelle. Les membres inférieurs avaient été brûlés au point que les médecins en avaient décidé l’amputation.

Monsieur Bernard et Fernande étaient également auprès de Marcel.

— Mais, demanda le vieillard, où donc étaient Simonne et André pendant l’incendie ?

— Simonne était allée passer la soirée chez une amie, répondit Ninette, et André était à Montréal depuis la veille.

— Ces enfants-là n’ont certainement pas réfléchi qu’il était imprudent de laisser leur mère seule dans la maison.

— C’est ce que Simonne se reproche, monsieur Bernard ; mais c’est madame Lamarche elle-même qui a insisté pour qu’elle sorte.

— Les voilà sans abri, les pauvres gens, dit Fernande. On disait ce matin que leur maison n’était même pas assurée.

— Non, dit Marcel, les compagnies ne voulaient plus, à ce qu’on prétend. Il aurait fallu qu’ils fassent construire une nouvelle cheminée. Il paraît que…

Mais la sonnerie de la porte d’entrée interrompit ses explications.

— Tiens, dit Ninette, encore de la visite pour le héros. Depuis le matin ça n’a pas dérougi !

Et elle s’en fut ouvrir.

C’était André Lamarche. Il parut surpris et gêné de voir tant de monde autour de Marcel.

— Voyons André, entre donc, dit Marcel, tu n’as pas besoin de te gêner avec nous autres !

— C’est que vois-tu, Marcel, répondit le jeune homme après un timide salut à tous : c’est que vois-tu, ce que j’ai à te dire est… est plutôt…

— C’est bien simple, dit monsieur Bernard, nous allons vous laisser seuls tous les deux.

Et il se leva.

— C’est que, reprit André Lamarche, je pense que… je pense que pour ce que j’ai à dire, il vaudrait peut-être mieux qu’il y ait un témoin… C’est… c’est surtout les jeunes filles qui me gênent dans cette histoire-là !

— Viens Fernande, dit Ninette, allons préparer le café !

Lorsque Ninette et Fernande furent sorties, André sembla encore hésiter quelque peu.

— Marcel, finit-il par dire, avant tout il faut que je te remercie. Oh ! ne proteste pas. Ils sont bien rares ceux qui auraient fait ce que tu as fait, qui auraient risqué leur vie pour sauver celle de ma mère. Je sais comment ça s’est passé, on me l’a expliqué, et les bandages que tu as sur la figure et sur les mains prouvent bien quel danger tu as couru.

— Il ne faut rien exagérer, tu sais, dit Marcel que ces éloges faits à sa bravoure embarrassaient quelque peu.

— Oh ! je n’exagère pas. Il ne faut pas savoir ce que c’est que la peur pour entrer comme ça dans une maison en flammes qui pouvait s’écrouler à tout instant. Ce dont je suis heureux, c’est que tu en sois sorti sans trop de mal.

— Je t’en prie, fit Marcel de plus en plus gêné, tu m’as remercié, tu te croyais probablement obligé de le faire ; à mon tour, je te remercie de l’avoir fait, mais si ça ne te fait rien, on va parler d’autre chose. Au fond, moi tu sais, ça me met mal à l’aise.

— Soit, Marcel, on va parler d’autre chose. Justement, j’ai autre chose à te dire.

— Ah !

— Oui, et entre nous, ça n’est pas très facile.

Marcel sembla surpris ; et monsieur Bernard, qui n’avait pas dit un mot depuis le début de l’entretien, continua imperturbablement à faire décrire à la fumée de son cigare de savantes volutes dans l’espace.

— Non, poursuivit André Lamarche, non ça n’est pas facile, et je te dis que j’y ai pensé depuis hier soir à cette affaire-là ! Ce que je suis venu faire, je savais qu’il fallait que je le fasse ; pas un instant je n’ai pensé que je pourrais ne pas le faire, mais je t’avoue que je ne savais pas, et que je ne sais pas encore très bien comment m’y prendre.

— Ça ne peut pourtant pas être si compliqué, mon pauvre André ?

— Bien plus que tu ne le penses, Marcel. Surtout que, vois-tu, ça fait longtemps que j’aurais dû le faire, ça fait longtemps que ça me tracasse. Que veux-tu ? Il y a comme ça des choses que, malgré soi, on ne peut pas se décider à dire.

— C’est donc si difficile ? demanda monsieur Bernard.

— Oui, dit André, oui, terriblement difficile.

— Mais c’est à propos de quoi, donc ? questionna Marcel.

— C’est… c’est à propos du hold-up de chez Senécal.

Marcel se redressa brusquement :

— Ah ! tu sais quelque chose, toi ?

Et comme André tardait à répondre, il poursuivit avec fièvre :

— Tu sais qui a fait le coup ?

Cette fois la réponse vint, sourde mais ferme :

— Oui.

Dans les yeux de Marcel passa comme un éclair de victoire. Monsieur Bernard s’était levé. Il posa la main sur l’épaule d’André.

— Prenez garde, lui dit-il, prenez garde monsieur Lamarche ! Vous êtes bien sûr de ne pas vous tromper, n’est-ce pas ? Vous êtes bien sûr que les révélations que vous allez faire sont exactes ?

— Tout-à-fait, fit le jeune Lamarche.

— Mais parle donc, s’écria Marcel, parle donc, je t’en prie !

— C’est ben simple, dit André, ce coup-là, je sais qui l’a fait…parce que c’est moi.

— Toi !

— Vous !

— Oui, moi.

Chez Marcel, la colère avait déjà succédé à l’étonnement :

— Comment, c’était toi ! Et tu as laissé Sénécal m’accuser en public ? Tu as permis qu’on me…

— Je t’en prie, Marcel, interrompit monsieur Bernard, calme-toi, laisse-le parler.

André, faisant de visibles efforts pour retenir ses larmes, leva les yeux au plafond, incapable qu’il était de soutenir le regard de Marcel.

— Ah ! dit-il, je sais tout ce que tu penses et tout ce que tu voudrais me dire, Marcel. Je me rends bien compte de tout ce que tu as souffert par ma faute, et j’en ai bien souffert moi-même, tu peux me croire. Mais que veux-tu ? Je ne pouvais pas parler sans m’accuser, et ça je ne voulais pas le faire à cause de maman. Franchement, j’en ai passé des nuits blanches, moi aussi, à me reprocher mon mauvais coup et à me demander si je n’irais pas, le lendemain matin, raconter toute l’histoire à la police.

— Tu n’avais pas le droit d’hésiter !

— Je te jure que si tu avais été condamné j’aurais tout dit ! Mais vois-tu, pour le coup lui-même, je ne le regrette qu’à moitié ; parce que Sénécal, tu peux me croire Marcel, il méritait bien ça.

— Il méritait bien ça ?

— Oui, certain.

— Mais dis donc, s’étonna Marcel, Léon Sénécal c’est ton oncle !

Monsieur Bernard sursauta.

— Son oncle ?

— Oui, dit André, c’est le plus jeune frère de maman.

— Et il ne vous a pas reconnu ?

— Non, monsieur Bernard. J’avais d’ailleurs pris mes précautions.

— Mais enfin, dit Marcel, pourquoi as-tu fait ça ?

— Mais oui, insista monsieur Bernard, pourquoi ?

Sans la moindre honte cette fois, André répondit :

— Parce qu’on avait besoin d’argent chez nous : parce qu’on était mal pris, et que l’argent de Sénécal, au fond, c’était plutôt notre argent à nous autres.

— Votre argent à vous autres ?

— Oui, Marcel. C’est une longue histoire, mais pour que vous compreniez bien ce qui m’a poussé à agir comme je l’ai fait, je vais vous la raconter.

Et André Lamarche commença son récit.

— Quand mon grand-père est mort, on n’a pas retrouvé son testament. Pourtant, il en avait fait un. Ce qu’on a retrouvé, ce que mon oncle Léon a retrouvé, c’est un papier par lequel ma mère, il y a vingt ans, reconnaissait avoir reçu sa part d’héritage.

— Ce papier était-il véritable ? demanda monsieur Bernard.

— Jusqu’à un certain point, oui. Vous allez comprendre. Il y a vingt ans, tout de suite après le mariage de mes parents, mon père a eu des difficultés d’argent. Il s’était installé à son compte, ça n’avait pas marché, et un jour, pour éviter la catastrophe, ma mère est allée trouver mon grand-père. Il fallait, pour sauver mon père, un peu moins de trois mille piastres. Mon grand-père n’était pas bien riche, mais il s’est quand même arrangé pour donner à mes parents ce qu’ils lui demandaient et, comme ça représentait à peu de chose près la moitié de ce qu’il possédait, il a fait signer le papier en question par ma mère, pour que, s’il venait à mourir, mon oncle Léon ne soit pas lésé.

— Est-ce qu’il n’y avait pas d’autres enfants ? demanda Marcel. N’as-tu pas dit tout à l’heure que Léon Sénécal était le plus jeune des frères de ta mère ?

— Oui, répondit André, mais l’autre était mort depuis quelques années déjà. Après ça, mon grand-père a été chanceux. Il a fait de l’argent, pas mal d’argent même. Ce qui fait que, quand il est mort, il valait entre vingt-cinq et trente mille piastres.

Les trois mille piastres que ma mère avait reçues étaient bien loin de représenter sa part d’héritage.

— En effet.

— En plus de ça, Léon Sénécal avait fait quelques petites affaires qui n’étaient pas trop droites, et grand-père avait fait, lui, un testament par lequel il ne lui laissait que mille piastres, et par lequel il léguait le reste à ma mère, pour ma sœur et pour moi. Vous comprenez ?

— Parfaitement, dit monsieur Bernard ; c’est très clair.

— Et quand grand-père est mort, on n’a jamais retrouvé ce testament-là.

— Vous êtes bien sûr qu’il existait ?

— Certainement ! Grand-père me l’a montré quelques mois avant sa mort. Je crois que c’était le Jour de l’An au matin.

— Et naturellement, dit Marcel, tu penses que c’est ton oncle qui l’a fait disparaître.

— J’en suis aussi sur que j’existe !

— Voilà, dit monsieur Bernard, un méfait qu’il serait difficile de prouver.

— C’est possible, reprit André, mais ça n’empêche que, quand j’ai vu qu’on était mal pris chez nous, quand j’ai vu Sénécal refuser d’aider ma mère, je me suis décidé… à faire ce que vous savez.

— J’aurais probablement fait la même chose, moi ! s’exclama Marcel.

— Oui, dit monsieur Bernard, mais au point de vue de la loi, c’est quand même un vol à main armée.

André baissa la tête.

— Je sais, dit-il. Après ce que Marcel a fait hier soir, je ne peux agir que d’une seule façon.

En sortant d’ici, il faut que j’aille trouver le chef Langelier et que je lui raconte toute l’histoire.

— Mais il va te mettre en prison ! s’écria Marcel.

André Lamarche eut un haussement d’épaules résigné.

— Je sais bien, dit-il ; mais toi, Marcel, plus personne ne pourra te soupçonner ; les gens n’auront plus qu’à te faire des excuses.

Marcel, qui depuis tant de semaines, attendait avec une fébrile impatience le moment de sa réhabilitation, était incapable, maintenant que ce moment-là était arrivé, d’en tirer la moindre joie.

— Attendez donc, dit monsieur Bernard, attendez donc ! Marcel a évidemment le désir légitime de voir son innocence prouvée une fois pour toutes. Mais d’un autre côté, je suis bien sûr qu’il ne tient pas particulièrement à ce que vous fassiez de la prison, monsieur Lamarche. N’est-ce pas Marcel ?

— Mais pas du tout, fit Marcel. Au contraire !

— Il est évident, Marcel, reprit le vieillard, que si tu pouvais produire une confession, signée devant témoins par André Lamarche, ça réglerait ton affaire.

— Naturellement.

— D’un autre côté, si on donne à André quelques jours pour disparaître, et si l’on obtient du chef de police que les recherches ne soient pas trop activement poussées, il y a bien des chances pour que jamais personne n’aille en prison.

— Il me semble moi, dit Marcel.

— Eh bien ! voici ce que je propose, conclut monsieur Bernard. Vous, monsieur Lamarche, vous allez rédiger une confession dans laquelle vous direz, sans omettre le moindre détail, comment vous vous y êtes pris pour entrer en possession d’une partie de l’argent qui vous revenait. Cette confession, vous la signerez, je la signerai comme témoin, et on demandera, disons à Mathieu et à Girard, qui vont venir ici ce soir, et qui sont des gens discrets en qui j’ai toute confiance, de la signer eux aussi. Ensuite, c’est très simple, nous nous tairons pendant huit jours, et vous, pendant ce temps-là, vous pourrez passer la frontière et vous mettre à l’abri. Qu’en dites-vous ?

— Moi, je trouve que c’est parfait, dit Marcel.

— Oui, dit André, mais il y a maman. Qui est-ce qui va l’aider si je m’en vais ?

— Mais vous ne serez pas plus en mesure de l’aider si vous allez en prison.

— C’est vrai.

— Mais, dit Marcel, pour t’en aller, il te faut de l’argent. En as-tu ?

— Non, je n’en ai pas.

— Oui, évidemment, il y a ça, dit monsieur Bernard. Mais, en somme, c’est un détail. Je n’ai jamais aimé faire les choses à moitié et…

Il sortit son portefeuille, en tira deux billets, qu’il tendit à André.

— Prenez ça, dit-il, ça vous donnera le temps de vous retourner.

Mais André Lamarche eut un geste de recul.

— Je ne peux pas accepter ça, monsieur Bernard. Vous en faites déjà suffisamment pour moi et…

L’excellent homme insista :

— Mais oui, mais oui ! D’ailleurs je ne vous le donne pas, cet argent-là, je vous le prête. Je sais bien qu’un jour ou l’autre, quand vous le pourrez, vous aurez à cœur de me le rendre. Et en ce qui concerne votre mère et votre sœur, soyez tranquille, Marcel et moi nous veillerons à ce qu’elles n’aient pas trop de misère. Nous avons assez d’amis pour que…

La sonnerie du téléphone l’interrompit. Il décrocha le récepteur.

— Allo, fit-il. Oui… Ah !… Oui j’ai compris… Je vous remercie.

Il raccrocha l’appareil et resta un long moment sans rien dire.

— Qu’est-ce que vous avez donc, monsieur Bernard ? demanda Marcel. Vous avez l’air tout drôle.

— Euh… monsieur Lamarche.

— Oui monsieur Bernard ?

— Le… le coup de téléphone que je viens de recevoir là…

— Oui ?

— Votre… votre maman…

— Maman !

— Oui, mon ami. Elle a fini de souffrir.