Rue Principale/Tome I/22

Éditions Bernard Valiquette (Tome I — Les Lortiep. 160-167).

XXII

où cunégonde crie vengeance

Comme tous les matins, ou presque, Marcel s’était levé plus tard qu’il n’était raisonnable, et avait dû, afin d’arriver à l’heure chez monsieur Bernard, se contenter d’une tasse de café hâtivement avalée. Sitôt son frère parti, Ninette s’était mise, plutôt machinalement, à vaquer aux travaux prosaïques mais indispensables de la maison.

Elle époussetait consciencieusement, encore que sans enthousiasme, les meubles du salon, lorsque le timbre de la porte d’entrée résonna trois fois, ce qui était la sonnerie particulière de mademoiselle Cunégonde Décarie. Cunégonde hors de chez elle à neuf heures du matin ! C’était là le signe certain d’un événement anormal. Ninette s’en fut ouvrir, en proie à une curiosité qui ne fit que s’accroître, lorsqu’elle aperçut sa compagne de travail. La méticuleuse, la soigneuse demoiselle Décarie avait le chapeau en bataille sur ses bigoudis, le manteau boutonné de travers et les pieds chaussés de pantoufles.

— Bonjour ! dit-elle.

Et elle entra tête première.

Tandis que Ninette, surprise, refermait la porte, Cunégonde se laissa tomber dans un fauteuil.

— Qu’est-ce qui vous arrive ? demanda Ninette.

— Ce qui m’arrive, bout de peanut ! Si vous saviez, ma pauvre Ninette, si vous saviez !

Et comme la physionomie de Ninette exprimait clairement le désir qu’elle avait de savoir, Cunégonde poursuivit :

— C’est ben simple, je viens de recevoir une lettre de Jules.

— Une lettre de votre Jules ?

Mon Jules ! Dites pas ça, malheureuse ! C’est pas et ça sera jamais mon Jules !

— Mais qu’est-ce qu’il vous a fait ?

— Après tous les services que je lui ai rendus ! Ah ! bout de peanut ! Me faire ça à moi. J’aurais dû m’en douter que c’était pas pour rien qu’il me faisait une si belle façon. J’aurais bien dû penser qu’à mon âge, c’était pas naturel qu’un gars de même soye en amour avec moi !

— Mais encore une fois, Cunégonde, qu’est-ce qu’il vous a fait ?

— Comment, je vous l’ai pas encore dit ? Tenez, regardez ! Regardez la lettre que j’ai reçue à matin ! Si c’est pas épouvantable !

De la poche de son manteau, elle sortit une feuille de papier sur laquelle Ninette put lire :

Je vous écris pour vous faire savoir que tout est fini entre nous deux. Vous m’avez trompé, j’aurais bien aimé à continuer à vous voir, j’aurais bien aimé finir par me marier avec vous, mais vous m’avez trompé, et moi je pourrais pas vivre avec une femme qui m’a trompé. Oui, vous m’avez trompé car c’était bien me tromper que de me faire accroire que vous aviez quinze mille piastres à la banque. Ça je l’ai sur le cœur et jamais je ne pourrai l’oublier. Oui je lai sur le cœur, parce que je le sais à présent, vous n’avez rien que $3, 500.00 à la banque. Comme j’avais l’honneur et le chagrin de vous le dire au commencement de ma lettre, après une chose pareille tout est fini. Croyez bien Cunégonde que ça me fait de la peine de vous écrire ça. J’espère que vous ne m’en voudrez pas trop et je signe,

Celui qui a le cœur brisé,
Votre Jules.

— Pauvre Cunégonde, dit Ninette d’un air compatissant qui cachait une furieuse envie de rire.

— Surtout, plaignez-moi pas, Ninette ! Ça ne se passera pas de même, c’est moi qui vous le dis !

— Qu’est-ce que vous allez faire ?

— Ce que je vais faire ? Vous me demandez ce que je vais faire ! Eh ben, c’est bien simple, ma chère Ninette, je m’en vas le faire mettre en prison moi ce gars-là.

— En prison ?

— Certain ! Vous le savez pas vous, mais il me doit au-delà de sept cents piastres, cet animal-là.

— Sept cents !

— Oui certain ! Ça a commencé par cent piastres pour aider un de ses amis qui était mal pris, puis quatre cents pour acheter son char, puis cinquante, puis vingt-cinq, puis une autre fois quarante, puis une autre fois soixante-quinze, puis des petits chèques que je lui ai changés et qui sont revenus pas de fonds, puis mes assurances, puis…

— Sept cents dollars, Cunégonde ! Comment avez-vous pu vous laisser soutirer une somme pareille ?

— J’en sais rien, ma pauvre Ninette. Ça s’explique pas une affaire pareille. Chaque fois qu’il m’arrachait de l’argent, je me disais que c’était la dernière : puis la fois suivante, j’étais pas capable de rien lui refuser. Je suppose que c’est ça qu’on appelle l’amour.

— Quelles sont vos intentions maintenant ?

— C’est ben simple, bout de peanut ! Je vas mettre la police à ses trousses ; je vas le faire arrêter et pas plus tard qu’aujourd’hui ! Puis si ça dépend rien que de moi, il aura des poils blancs dans la barbe le jour où il sortira de prison ! Et je vous dis rien qu’une chose, c’est qu’à partir d’aujourd’hui, je prête plus une cent, pas même à ma propre sœur ! Si j’en avais une !

* * *

Cunégonde tint parole. Elle porta plainte, et le chef Langelier demanda aussitôt à la sûreté municipale de Montréal d’opérer l’arrestation de Jules Lanctôt, ce qui fut fait avec tant de célérité, qu’à quatre heures de l’après-midi, le même jour, le beau Jules était amené à Saint-Albert et, dans le bureau du chef de police, mis en présence de la plaignante. En l’absence du chef, c’était Bob qui présidait la confrontation.

— Voyons, monsieur Gendron, voyons donc, ne cessait de répéter le prisonnier, c’est pas sérieux cette histoire-là ? J’ai rien fait de mal, moi !

Et même quand Bob lui eut lu la plainte signée par Cunégonde, dans laquelle il était bel et bien accusé d’escroquerie, ou pour employer le terme judiciaire exact, d’obtention d’argent sous faux prétextes, il répéta encore :

— J’ai rien fait de mal, voyons, j’ai rien fait de mal.

— Rien fait de mal ? rugit Cunégonde. Rien que la lettre que j’ai reçue aujourd’hui, ça vaut cinq ans de prison et dix coups de fouet !

— Je vous demande pardon, interrompit Bob, mais la lettre que vous avez reçue ce matin n’a pas grand chose à voir avec le sujet de la plainte. Vous avez accusé Jules Lanctôt, ici présent, de vous avoir extorqué une somme d’au-delà de sept cents dollars.

— Oui certain !

— C’est pas vrai !

— C’est ce que nous allons voir, reprit Bob. Le mois dernier, monsieur Lanctôt, vous avez emprunté à la plaignante, une somme de cent dollars pour tirer d’affaire un ami embarrassé.

— Oui, admit Jules. Oui, c’est vrai ça.

— Pourriez-vous me donner le nom et l’adresse de cet ami ?

— Le… le nom et l’adresse ?

— Il m’a dit, intervint Cunégonde, que c’était un gars de Saint-Jean d’Iberville.

— C’est ça, dit Jules, c’est ça tout juste. C’est un gars de Saint-Jean.

— Comment s’appelle-t-il ?

Lanctôt eut l’air de ne pas comprendre.

— Voyons ! Si c’est un de vos amis, vous devez savoir son nom. À moins évidemment qu’il n’ait jamais existé.

— Ben oui, là, je l’avoue, admit Jules, il existe pas, ce gars-là.

— Comme ça, s’écria Cunégonde, le gars gui était mal pris c’était toi ?

— Oui, murmura lamentablement Jules.

— Pourquoi ne l’as-tu pas dit franchement, espèce de bandit !

Le beau Jules se fit suppliant :

— Cunégonde !

— Espèce de gangster !

— Cunégonde !  !

— Ennemi public numéro un !

— Cunégonde !  !  !

— Ainsi donc, coupa Bob, vous admettez que l’ami embarrassé était purement et simplement une invention de votre part ?

Jules baissa la tête.

— Ben oui, monsieur Gendron, ben oui, je l’admets. Faut bien.

La voix de Bob se fit sévère :

— Ça suffit pour prouver l’accusation de faux prétextes et vous faire attraper deux ans, ça.

— Deux ans, s’étonna Cunégonde. Pas plus que ça ?

— Deux ans ! gémit Jules Lanctôt, je n’en sortirai jamais vivant.

Et Cunégonde d’ajouter, avec une froide cruauté :

— Je l’espère bien, bout de peanut.

— Avec mes lésions au cœur, expliqua Lanctôt, puis mes pierres dans le rein, puis ma dilatation d’estomac, comment voulez-vous que je résiste à deux ans de prison ?

Mais Bob, que ces lamentations ne semblaient guère émouvoir, continua son exposé :

— Quelques jours plus tard, vous avez emprunté une somme de quatre cents dollars, pour vous permettre l’achat d’une automobile, que vous disiez pouvoir revendre le lendemain avec un bénéfice considérable.

— Oui, monsieur le détective, larmoya Lanctôt.

— J’espère, reprit Bob, que vous ne ferez aucune difficulté pour avouer que l’automobile en question n’a jamais existé, et que la transaction commerciale était aussi imaginaire que votre ami de Saint-Jean d’Iberville.

— Non mais j’ai-t’y été bête, s’écria Cunégonde, j’ai-t’y été bête !

— Vous ne répondez pas ? dit Bob à Lanctôt.

Comme le pauvre diable restait silencieux, littéralement écrasé, le policier reprit :

— Il faut aussi compter un chèque de soixante dollars qui a été retourné trois fois par votre banque pour insuffisance de fonds, cinq dollars que la plaignante vous a prêtés, le jour où vous avez prétendu avoir oublié votre portefeuille : quarante-deux quatre-vingt-quinze qu’elle vous a donnés pour aller payer sa prime d’assurances, prime d’assurances qui, vérification faite, n’a jamais été payée ; et différents petits montants qui font que le tout se chiffre à sept cent-trente-et-un dollars soixante-cinq.

— Qu’est-ce que je vais devenir, mon Dieu ? Qu’est-ce que je vais devenir ? gémit Jules.

— Pour le moment, répondit Bob, vous allez me faire le plaisir de vider vos poches, d’enlever les lacets de vos chaussures, de me donner votre ceinture, vos bretelles et votre cravate.

— Je… je vas… je vas faire quoi ?

— Pourquoi ça, enlever ses lacets de bottines ? s’étonna Cunégonde.

— Parce que, expliqua Bob, le règlement interdit de mettre un homme en prison sans lui enlever tout ce qui pourrait lui servir à mettre fin à ses jours.

— Laissez-les lui donc, dans ce cas-là, bout de peanut !

Jules Lanctôt, hébété, avait l’air de ne pas comprendre grand chose à ce qui se passait autour de lui. Bob, trouvant qu’il n’obéissait pas assez vite, haussa la voix :

— Dépêchez-vous ! j’ai autre chose à faire qu’à attendre que vous vous décidiez.

Jules se remit à gémir.

— Si tu me fais mettre en prison, Cunégonde, je vais mourir certain. Je te l’ai dit tout à l’heure, j’ai une lésion au cœur, une lésion au cœur grande comme ça ! Puis j’ai des cailloux dans les reins gros comme ça, Cunégonde, gros comme ça ! Puis mon estomac, il est dilaté grand comme ça !

Et le geste approprié accompagnait la description de chacune de ses infirmités.

— Si vous êtes si malade que ça, trancha Bob, on vous enverra à l’hôpital.

— Retire donc ta plainte, Cunégonde !

— Il n’y a pas grand danger, bout de peanut !

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Qu’est-ce que tu veux que je te promette ?

— Je veux rien pantoute, je veux mes sept cents piastres !

Et Jules, jouant sa dernière carte, avec un trémolo dans la voix et un geste héroïque, s’écria :

— Cunégonde, je suis prêt à tous les sacrifices ! Pour te prouver que je ferais n’importe quoi, si tu veux retirer ta plainte, je m’en vas te marier la semaine prochaine !