Rue Principale/Tome I/17

Éditions Bernard Valiquette (Tome I — Les Lortiep. 125-133).

XVII

rencontre au bord de l’eau

Le chef Langelier reçut monsieur Bernard et Marcel avec cette amabilité un peu bourrue qui lui était coutumière. Il écouta leurs doléances, prit quelques notes, promit de faire exercer autour d’eux une surveillance active et, appelé par d’autres affaires plus importantes à ses yeux, les mit gentiment mais fermement à la porte.

En novembre, le soleil qui se ressent sans doute de la fatigue de ses longues journées d’été, éprouve le besoin de se coucher tôt. Et quoiqu’il ne fût pas encore cinq heures quand Marcel, l’air pensif, les poings serrés au fond de ses poches, s’assit au bord du fleuve pour rouler, loin des intrus, des pensées plutôt sombres, l’astre-roi avait plus qu’à moitié disparu à l’horizon. Comme tous ceux qui ont ou s’imaginent avoir à se plaindre de l’existence, Marcel rêvait à de lointains rivages. Cette eau qui coulait à ses pieds, qu’aucune force n’arrêterait, qui s’en allait toujours plus vite, semblait-il, entre les rives de plus en plus écartées du fleuve, lui faisait envie. Que ne pouvait-il, comme elle, avec cette même indifférence des paysages environnants, s’en aller loin, bien loin ? Où allait-elle cette eau sur laquelle, avant de disparaître pour la nuit, le soleil jetait des reflets fauves ? S’il avait pu lier son sort à celui de n’importe laquelle de ces vagues minuscules, où aurait-il finalement été échouer ? Sur quelle plage ensoleillée, sur quel rocher abrupt, sur quelle froide banquise, au bord de quel aride désert ou dans quel port grouillant de vie ? Là-bas, entre les bouées rouges et noires qui marquaient le chenal, un paquebot parut. Deux énormes cheminées jaunes amenèrent sur les lèvres de Marcel qui, comme tous les riverains du Saint-Laurent, avait appris à reconnaître les caractéristiques des bâtiments des différentes compagnies de navigation, ces simples mots :

— Un Duchess.

Le transatlantique, qui avait quitté Montréal quelques heures auparavant, s’en allait vers Québec, le golfe et l’Atlantique. Ah ! comme il eut, ce pauvre Marcel, voulu se voir à bord ! Même sans bagages, même sans argent, il eut préféré, tant la détresse de son âme était grande, l’angoisse de l’expatriement à la méchanceté imbécile de ses concitoyens.

Rauque, la sirène du Duchess hulula trois fois. Pour Marcel, ce furent comme trois appels auxquels il ragea de ne pouvoir répondre. Il sentit, à la gorge, cette étreinte qui précède le sanglot. Et il aurait pleuré, pleuré sans retenue comme un enfant blessé, si soudain, par-dessus son épaule, le vent ne lui avait apporté des mots.

— Bonjour Marcel.

Il sursauta, fit un effort violent pour retenir le sanglot qui montait, se retourna vers la voix, et vit, baigné par les derniers rayons du soleil, un frais visage de jeune fille.

— Je t’ai fait peur ? fit la voix.

— Mais non, Fernande, pas du tout. Seulement je ne t’avais pas entendue venir.

— Ça ne m’étonne pas ; tu avais l’air d’une statue. Je… je ne te gêne pas au moins ?

— Mais non, au contraire.

Il y eut un silence. La jeune fille sembla attendre quelque chose qui ne vint pas. Dans la lumière diffuse de cette fin d’après-midi d’automne, Marcel la vit rougir ; il eut conscience de son embarras, il eut le désir de l’en délivrer, et pourtant il ne sut que dire. Ce fut elle qui, la première, trouva une banalité à exprimer :

— Ça va bien ?

— Pas mal, je te remercie.

— Tant mieux, Marcel.

De nouveau le silence tomba entre eux. Cette fois pourtant, ce fut Marcel qui l’empêcha de s’appesantir.

— Et… et toi ?

— Oh ! moi aussi, ça va bien.

— Eh bien, tant mieux.

Une fois encore elle sembla attendre quelque chose ; une fois encore elle fut déçue, sans doute. Marcel sentit qu’elle allait partir, il sentit aussi qu’il ne voulait pas qu’elle parte et qu’il devait, pour la retenir, trouver les mots qu’il fallait dire. Une autre banalité lui vint aux lèvres :

— Tu… tu es pressée ?

— Alors pourquoi as-tu déjà envie de t’en aller ?

— Mais… mais je n’en ai pas envie Marcel.

Seulement ça n’a pas l’air de te faire plaisir de me voir.

— Ça me fait plus que plaisir, Fernande.

Il se leva et :

— Veux-tu que nous marchions jusqu’au petit ruisseau ? demanda-t-il.

— Mais oui, je veux bien.

— Tu n’as pas peur d’être vue avec moi ?

— Moi ? mais non, Marcel, non !

— Tu ne sais donc pas que je suis un bandit ?

On ne t’a pas dit ça ?

— On a essayé de me dire ça, Marcel.

— Essayé ?

Il se baissa brusquement, ramassa une pierre du sentier et, de toutes ses forces, la lança dans l’eau du fleuve. Fernande ne sembla pas remarquer ce que le geste avait de rageur.

— Ça n’est pas vrai, dit-elle, que tu as envie de t’en aller ?

— On t’a dit ça ?

— Oui.

— Qui ça ?

— Qu’importe. Est-ce vrai ?

— Oui.

— Faut pas Marcel.

— Pourquoi ?

Comme la réponse tardait à venir, il insista :

— Pourquoi ne faut-il pas que je m’en aille ?

— Mais… parce que ça me ferait de la peine, Marcel.

— Ça te ferait de la peine, à toi, si je m’en allais ?

— Mais oui.

— Ah !

Ils firent quelques pas sans rien dire.

— Je m’étais pourtant promis, dit Fernande, de ne jamais te dire ça ; mais tu ne sais pas, non tu ne sais pas combien j’ai été malheureuse depuis trois mois. D’abord, quand tu as commencé à sortir avec Suzanne, il m’a semblé que…

— Que quoi, Fernande ?

— Oh ! je ne te fais pas de reproches ; tu avais bien le droit de sortir avec qui tu voulais ! Tu ne m’avais jamais rien dit, rien promis ; seulement vois-tu, moi j’avais rêvé bien des choses.

— Tu as raison, j’avais tort. Elle ne valait pas grand chose.

— Oh ! ça n’est pas ce que je voulais dire.

— Peut-être, mais c’est ainsi.

— Et ensuite, quand tu as été…

— Arrêté, n’aies pas peur de le dire !

— Oui, quand tu as été arrêté, je n’en ai pas dormi pendant… pendant je ne sais pas combien de jours. J’aurais bien voulu aller te voir, mais je ne savais pas comment m’y prendre ; et puis, je n’étais pas sûre que ça te ferait plaisir. Je n’ai pas osé.

Mais il fallait oser, ma petite Fernande.

— Oh ! sois tranquille, je me suis arrangée pour avoir de tes nouvelles tous les jours. Et au procès, j’étais là. Tu ne m’as pas vue, mais j’y étais. Quand Sénécal est venu témoigner contre toi, je pleurais de rage dans mon coin. Puis ensuite, quand ça a été fini, quand tu as été acquitté, j’ai eu une envie folle d’aller te féliciter, d’aller…

— Pourquoi n’es-tu pas venue ?

— Je ne sais pas. J’ai eu peur, je me suis sauvée. Et puis après, j’ai cru que tu allais me téléphoner, que tu allais…

— Je n’ai téléphoné à personne, Fernande ; je n’ai vu personne. Aujourd’hui, le hasard t’a mise sur mes pas et, crois-moi, j’en suis très heureux, très content.

Elle eut un minable sourire. N’allait-elle pas, en effet, avec l’aveu qu’elle s’apprêtait à faire, abdiquer beaucoup de sa fierté de jeune fille ? Mais que lui importait !

— Ce n’est pas, dit-elle, tout à fait le hasard qui m’a mise sur tes pas. Quand je t’ai vu passer tout à l’heure, quand je t’ai vu sortir de la ville, je t’ai suivi de loin.

Et comme il marquait de l’étonnement, elle s’empressa d’ajouter :

— Oh ! je sais bien que je n’aurais pas dû. Ça ne se fait pas.

Mais vite il protesta :

— Comment, tu n’aurais pas dû ? Comment, ça ne se fait pas ? Mais tu as tellement bien fait, ma petite Fernande, que tu n’aurais pu mieux faire ! Tu viens de me donner les seules vraies minutes de plaisir que j’aie éprouvées depuis… depuis ma libération.

— C’est vrai ce que tu dis là ?

— Je te le jure ! Et je te demande pardon. Oui, je te demande pardon, d’avoir été assez bête, assez aveugle pour ne pas comprendre ce que tu valais.

— Je t’en prie, Marcel !

Ce n’était certes pas le soleil couchant qui mettait du rouge au front de Fernande. Il avait achevé de s’enfoncer, derrière les bois, là-bas, de l’autre côté du fleuve.

— Écoute, poursuivit Marcel ; malgré tout ce qu’on t’a dit de moi, malgré qu’un peu partout on me prenne pour un voleur, consentirais-tu à… à me revoir de temps en temps ?

Mais tous les jours, Marcel ! Tant que tu voudras !

— Ne réponds pas trop vite. Songe d’abord aux ennuis que tu peux t’attirer, à ce que ton père dira.

— Ça m’est égal !

— Dis-toi bien aussi, que si les gens savent que tu sors avec moi, ils te tourneront probablement le dos : ils te traiteront comme ils traitent ma sœur : ils te feront peut-être, à toi aussi, un tas de petites méchancetés.

— Ça m’est égal ! Ça m’est égal !

Tandis qu’au loin, le Duchess disparaissait ; tandis que déjà le crépuscule transformait toutes choses en silhouettes, Marcel, presque brusquement, prit Fernande par les épaules, l’attira vers lui, et lui prit longuement les lèvres.

Et ce baiser lui parut un défi jeté au monde entier !

* * *

Une heure après, Marcel rentrait chez-lui en sifflant un fox-trot à la mode. Comme pour l’accueillir, la sonnerie du téléphone retentit.

— Allô ? Merci, merci beaucoup ? Vous êtes tout à fait charmant ! Que le diable vous emporte !

Comme il raccrochait, Ninette sortit de sa chambre.

— Qu’est-ce que c’était, demanda-t-elle.

— Oh ! pas grand chose. Des injures, encore des injures, toujours des injures !

Il se remit à siffler.

Ninette n’en croyait ni ses yeux ni ses oreilles.

— Voyons, dit-elle, que se passe-t-il ?

— Ce qui se passe ? Tiens, j’ai oublié de te montrer ça. Regarde ! Deux belles petites lettres : une qui est arrivée tout à l’heure chez monsieur Bernard, une autre que je viens de trouver sous la porte. La deuxième, je ne l’ai même pas ouverte. Ça ne m’intéresse pas !

Ninette comprenait de moins en moins.

— Assieds-toi donc une minute, veux-tu ? dit-elle.

— Certainement, ma chère sœur, certainement !

Seulement je te préviens que je suis plutôt pressé.

— Tu sors ?

— Je sors !

— Et pourrait-on savoir où tu vas ?

— Je vais danser.

— Tu vas danser !

Devant l’air ahuri de sa sœur, Marcel se sentit transporté d’allégresse. Il éclata d’un rire clair, sonore ; ce rire plein de jeunesse et d’insouciance que Ninette n’avait plus entendu depuis des semaines. Que se passait-il ? Quel événement pouvait bien justifier ce brusque changement d’attitude et d’humeur ?

— Mais oui, reprit Marcel, je vais danser. C’est de mon âge, pas vrai ?

— Tu vas danser où ?

— À l’hôtel Saint-Louis.

— Tu vas danser ici, à Saint-Albert ?

— Où veux-tu que j’aille ?

— Es-tu devenu fou ?

— Non, Ninette, au contraire ! Oui au contraire, j’ai l’impression d’être revenu à la raison.

— Mais enfin, qu’est-ce qui s’est passé ? On te dit des injures au téléphone et tu ne te fâches même pas ; tu reçois deux autres de ces lettres stupides et tu prends ça avec le sourire ! Et là, tu m’annonces que tu vas danser ! Toi qui, ce matin encore, évitais de te trouver nez-à-nez avec les gens !

— Ce matin, ma chère Ninette, j’étais dans l’erreur la plus profonde ! Et là, si tu voulais être bien gentille, tu presserais ma cravate bleue avec des petits pois blancs.

— Tu n’as pas bu ? demanda Ninette.

— Pas même un verre d’eau ! Seulement j’ai réfléchi, et j’ai décidé qu’à partir d’aujourd’hui, au lieu de me terrer dans mon trou comme un animal traqué, j’allais me promener en plein soleil, en pleine lumière, le sourire aux lèvres, et en me payant autant que possible la tête des gens.

— Mais pourquoi cette volte-face ?

— Pourquoi ? Mon Dieu, ma petite Ninette, ça serait peut-être un peu long à t’expliquer. Mais sache que j’ai rencontré, cet après-midi, quelqu’un qui m’a fait voir tout ce que mon attitude avait de faux ; qui m’a fait comprendre que je pouvais me moquer du monde, de ce qu’il pense et de ce qu’il dit : quelqu’un avec qui, si tu veux le savoir, je vais danser ce soir !

— Une femme ?

— Disons une jeune fille, veux-tu ?

— Mais qui ça, Marcel ?

— Fernande.

— Fernande Lecavalier ?

— Oui, Fernande Lecavalier ! Fernande qui, malgré que tout le monde me tourne le dos, malgré que tout le monde s’écarte de moi comme si j’avais la lèpre, malgré que tout le monde, ou à peu près, me traite de bandit, ne craint pas de se montrer en public avec moi, et se fiche absolument de ce que les gens peuvent dire !

— Elle est brave.

— Oui, Ninette, elle est brave. Et je ne vois pas du tout pourquoi je ne le serais pas autant qu’elle.

— Tu as raison, mille fois raison ! Dis à Fernande, puisque tu la verras avant moi, que je la félicite et que je la remercie du plus profond de mon cœur.

— Je peux l’embrasser pour toi, tu sais, si tu veux ?

— Mais certainement ! Embrasse-là pour moi, et bien fort !

— Sois tranquille, je n’y manquerai pas. Mais là, je t’en supplie, presse ma cravate, ma petite Ninette, presse ma cravate !