Rue Principale/Tome I/16

XVI

où, entre autres choses, il est question d’une automobile repeinte sans l’autorisation de son propriétaire

Quelques jours s’écoulèrent sans que Marcel reparlât de quitter Saint-Albert : mais hélas, s’il semblait que Ninette fut débarrassée de cette inquiétude-là, d’autres lui étaient venues.

Ce matin-là, tandis que Marcel se rasait, la sonnerie du téléphoné retentit. Marcel entendit sa sœur décrocher l’appareil et le raccrocher presqu’aussitôt.

— Qu’est-ce que c’est, cria-t-il ?

— Rien, répondit Ninette, mauvais numéro !

Et, lorsque quelques minutes plus tard, le jeune homme apparut, tout habillé, sa sœur lui demanda :

— Va donc chercher la bouteille de lait.

Marcel sortit et rentra avec une bouteille vide.

— Tiens, dit-il, regarde.

— Encore !

— Oui, encore.

— Je voudrais bien savoir qui peut s’amuser à ça.

— Moi aussi. Et demain, quitte à me lever à quatre heures, je te garantis que je le saurai !

— Quel plaisir peut-on trouver à renverser des bouteilles de lait aux portes des gens ? Il ne faut pas être très intelligent pour faire des farces de ce goût-là.

— Ce n’est pas une farce, Ninette. Quelqu’un s’est mis en tête de nous rendre la vie impossible.

D’ailleurs, il n’y avait pas que la bouteille de lait renversée : il y avait aussi ceci, épinglé à la porte. Tiens, lis !

Il tendit à sa sœur la moitié d’un feuillet de cahier d’écolier. Et comme elle hésitait à le prendre il lut :

Marcel Lortie, Saint-Albert est une ville d’honnêtes gens. Ça veut dire que tu n’y es pas à ta place. Va-t-en avant qu’on ne t’oblige à partir.

— Mon pauvre Marcel.

— Oui, je pense qu’ils ont raison, Ninette. Il va falloir que je m’en aille avant que je ne perde complètement le contrôle de moi-même et que je ne fasse quelque chose qui me conduira en prison pour y rester !

— Je t’en prie Marcel !

— Voyons, ma petite sœur, tu sais bien que ça ne peut pas durer cette affaire-là ! Voilà trois jours qu’on trouve le lait renversé à la porte ; hier soir quelqu’un avait mis des bouts d’allumettes dans la serrure. Qu’est-ce que ça sera aujourd’hui ? Qu’est-ce que ça sera demain ? Je ne le sais pas, mais il faut absolument que ça s’arrête. Je suppose qu’on finira par m’attendre au coin d’une ruelle, le soir, pour me flanquer une volée. Ou bien c’est à toi qu’on s’en prendra ! Ils ont raison, je ne peux pas m’entêter: il vaut cent fois mieux que je m’en aille.

— Mais non, Marcel, la police est quand même là pour nous protéger.

— Peut-être, oui. On nous laissera tranquilles pendant quelque temps. Mais le jour où la police relâchera sa surveillance, ça recommencera de plus belle ! Crois-moi, allons-nous-en tous les deux.

— Mais où veux-tu qu’on aille, Marcel ?

— Montréal n’est pas si loin. Ils ne nous poursuivront pas jusque-là.

— De quoi vivrons-nous ?

— Nous travaillons ici ! Nous pourrons bien travailler là-bas aussi. Seulement je te garantis que je ne m’en irai pas sans avoir fait payer à quelques-uns la misère qu’on nous fait actuellement. À commencer par Sénécal ! Celui-là, je te jure qu’il ne l’emportera pas en paradis.

Une fois encore la sonnerie du téléphone retentit. Ninette se dirigea vers l’appareil, mais Marcel fut plus prompt qu’elle :

— Allô !

Ninette vit ses lèvres trembler, sa main se crisper sur le récepteur. Rageur, il raccrocha.

— Les crapules ! murmura-t-il. Je suppose que c’est un mauvais numéro dans ce genre-là que tu as eu ce matin ?

— Oui, répondit-elle, ce matin, et deux hier soir.

— Tu vois bien qu’il faut qu’on fiche le camp !

Jamais ils ne nous laisseront tranquilles ! Jamais !

— Ils finiront bien par se fatiguer.

— Oui, mais moi je serai devenu fou avant !

* * *

Quand, une demi-heure plus tard, Marcel arriva chez monsieur Bernard, il le trouva en grande conversation avec madame Messier, sa femme de ménage. La brave femme était violette d’indignation. L’aimable vieillard était calme et soucieux.

— Vous savez, cria Madame Messier à Marcel dès qu’elle l’aperçut, on a une autre vitre de cassée à matin ! Si c’est pas malheureux tout de même ! Je vous dis que si je mets la main sur le p’tit vaurien qui s’amuse à faire ça, j’vas le lui faire regretter pas pour rire !

— Comme ça, dit Marcel, ça continue, monsieur Bernard ?

— Eh oui, Marcel, ça continue, répondit monsieur Bernard. Il n’y a qu’une chose à faire, téléphoner au magasin de fer et demander qu’on vienne remplacer la vitre.

— Ben oui, ben oui, reprit la femme de ménage, mais ça n’a pas de bon sens de casser une vitre de même toutes les nuits !

— Pas beaucoup, en effet, admit le vieillard. Mais consolez-vous, madame Messier, consolez-vous ! Ils pourraient venir en casser deux toutes les nuits ; ça coûterait encore plus cher.

Et madame Messier, que le calme de son patron semblait irriter davantage, s’en alla en faisant claquer la porte et en invoquant, peut-être un peu plus que de raison, les saints du paradis.

— Et toi, Marcel, demanda monsieur Bernard, t’a-t-on encore renversé ta bouteille de lait ?

Oui. Et ça n’est pas tout.

— Voyons ! Auraient-ils trouvé quelque chose de neuf ?

— Oui, monsieur Bernard.

— Ça m’étonne. Je ne pensais pas qu’ils avaient tant d’imagination ! Qu’est-ce que c’est ?

Marcel lui tendit la demi-feuille de papier qu’il avait trouvée épinglée sur sa porte. Monsieur Bernard la lut, la lui rendit et dit, tout souriant :

一 Il n’y a pas à dire, ils sont bien aimables, tu ne trouves pas ?

— Je ne sais pas comment vous avez le cœur de prendre ça en riant, monsieur Bernard.

— Marcel, mon petit ami, en vieillissant il y a une chose que tu apprendras certainement : c’est que tout s’arrange dans la vie. On n’a jamais le droit de désespérer complètement. Un jour, je te raconterai peut-être mon existence : je te dirai à la suite de quels deuils, de quelles catastrophes, j’en suis venu à rester seul sur la terre. Et pourtant, tu le vois, j’ai repris le dessus, je ne suis pas malheureux et… j’ai soixante-dix ans. Tu te désespères alors que tu as toute ta vie devant toi ; tandis que moi, c’est tout le contraire, je l’ai derrière.

— Je sais bien, que ce n’est pas la fin du monde : je sais bien que je finirai par oublier tout ça et que je pourrai encore être heureux, mais ça, à une condition…

— Que tu t’en ailles. C’est ça que tu veux dire ?

— Oui, c’est ça.

— C’est pourtant ce qu’il ne faut pas faire. Quand on fuit ses ennuis, Marcel, on n’a jamais la même satisfaction que quand on leur fait face, que quand on les combat.

La porte s’ouvrit. C’était madame Messier qui, aussi pâle qu’elle était violette quelques minutes auparavant, apportait la nouvelle d’un nouveau méfait. Si violente était son émotion qu’elle avait beau ouvrir la bouche, aucun son n’en sortait.

— Eh bien quoi, madame Messier, questionna monsieur Bernard, avez-vous mis le feu à la cuisine ?

— Venez donc, venez donc voir ! parvint à articuler la pauvre femme.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Votre belle machine neuve !

— Mon auto ?

— Ils l’ont peinturée en gris, les vitres et tout !

— Qu’est-ce que vous me racontez là ?

— Puis ils ont coupé les quatre tires !

— Ils ont coupé les pneus par-dessus le marché ?

— Vous voyez bien, s’écria Marcel, qu’on ne peut plus les laisser faire !

— Tu as raison, répondit monsieur Bernard, il faut faire quelque chose. Ainsi, ils se sont introduits dans le garage ?

— Ben sûr, expliqua la femme de ménage. Quand j’suis arrivée à la porte, j’ai ben vu qu’elle était pas fermée. Mais c’est quand j’ai vu la machine ! Mon doux, monsieur Bernard, j’ai eu envie de brailler !

— Qu’est-ce que vous allez faire, questionna Marcel ?

— Tu vas voir ! répliqua monsieur Bernard. J’ai beau être patient, je ne voudrais tout de même pas qu’on me prenne pour un imbécile ! Viens avec moi, nous allons aller raconter ça au chef Langelier.

Et se tournant vers Madame Messier, il ajouta :

— Quant à vous, je vous défends de toucher à l’auto avant l’arrivée de la police !

Les deux hommes sortirent. Quand ils furent sur le trottoir, monsieur Bernard demanda :

— Sais-tu où on peut s’acheter des chiens à Saint-Albert, Marcel, des chiens bien méchants ?

— Je ne sais pas, monsieur Bernard, je ne pense pas que vous trouviez ça ici.

— On ira en chercher à Montréal. Et ça n’est pas tout ! Il y a autre chose qu’on va s’acheter ce matin.

— Autre chose ?

— Oui, Marcel, un bon fusil ! Le premier qui viendra se mettre le nez chez-moi, je te garantis qu’il ne s’en retournera pas sans quelques grains de plomb dans le derrière ! Excuse l’expression.

L’expression ? Marcel n’y avait pas pris garde. Dans l’état d’esprit où il se trouvait, il en aurait excusé d’autrement rabelaisiennes.