Rue Principale/Tome I/03

III

où ninette cherche et trouve les raisons de sa lassitude

Ninette venait de rentrer. Elle se sentait lasse, beaucoup plus lasse que de coutume. Et pourtant il n’était guère plus d’onze heures. Elle se défit de son manteau qu’elle pendit sans soin, ce qui ne lui arrivait jamais, à une patère du vestibule ; posa son chapeau sur un meuble et se laissa choir dans le grand fauteuil du salon.

Pourquoi tant de lassitude ? Elle avait bien dormi la nuit précédente malgré la querelle avec Marcel ; elle s’était même éveillée près d’une demi-heure plus tard que les autres matins. Sa journée de travail au cinéma, dans sa cage vitrée, derrière ce guichet minuscule où elle voyait passer tant d’ongles sales, tant de doigts boursouflés, tant de paumes caleuses, s’était écoulée sans incident. La soirée avait été douce, sagement tranquille, et Bob l’avait ramenée de bien bonne heure. Alors pourquoi cette sensation de lourdeur qui lui faisait paraître comme un effort démesuré le geste d’aller éteindre la lumière qui brillait encore dans le vestibule, geste que pourtant sa nature de petite bourgeoise économe lui commandait impérieusement ?

— Mais qu’est-ce que j’ai ? se dit-elle. Il n’y a pas de raison. Je n’ai rien fait pour être fatiguée à ce point-là.

Elle ferma les yeux, parce qu’elle avait les paupières lourdes et aussi pour ne plus voir cette lampe du vestibule qui lui reprochait sa paresse.

Elle ferma les yeux et, soudain, elle vit se dérouler, comme sur un écran, les misérables petits événements de la journée.

Elle se revit derrière son guichet, attendant les premiers spectateurs, dix minutes avant l’ouverture des portes. Un monsieur s’était approché et, distraitement, elle avançait déjà la main vers son rouleau de billets, lorsqu’elle avait reconnu Monsieur Bernard.

— Mademoiselle, lui avait-il dit, je viens m’enquérir de la façon dont votre frère a accueilli ma proposition et vous demander quand je peux compter sur lui.

Et il avait fallu lui dire que Marcel refusait, qu’il préférait tenter la réalisation chimérique d’un projet qu’il croyait génial mais en lequel elle, Ninette, n’avait aucune confiance. Monsieur Bernard avait souri, hoché la tête avec indulgence et était parti en exprimant le désir de faire bientôt la connaissance de ce frère quelque peu rebelle, et en disant que toutes les natures un peu spéciales offraient pour lui beaucoup d’intérêt.

Puis, vers la fin de l’après-midi, il lui avait fallu supporter, une fois de plus, les fades galanteries de monsieur Lamarre, l’entreprenant directeur du cinéma.

— Faites-vous quelque chose tout-à-l’heure, mademoiselle Lortie ?

— Si je fais quelque chose, monsieur Lamarre ?

— Mais oui, après six heures, serez-vous… libre ?

— Non, monsieur Lamarre, je regrette mais…

— C’est fâcheux ; je voulais vous demander si vous me feriez l’honneur de dîner avec moi.

— J’en suis désolée, mais ça m’est tout-à-fait impossible

Au fait, pourquoi avait-elle dit qu’elle était désolée ? Ce n’était pas vrai, pas vrai du tout ! Lamarre, qui n’était certainement pas dupe, avait pris un petit air pincé.

— Oui je sais, le sergent de police !

— Comme vous dites, monsieur Lamarre, le sergent de police.

Il s’était retourné et était rentré dans l’établissement, en prenant bien soin de donner à sa démarche une petite allure dégagée et suffisante qu’il pensait sans doute de la dernière élégance. Pauvre monsieur Lamarre ! En y songeant, Ninette se prit à sourire. Elle ouvrit les yeux et les referma aussitôt. Décidément, cette fichue lampe du vestibule, il valait beaucoup mieux ne pas la voir, ne pas subir son aveuglant reproche !

Bob était venu la prendre à six heures. Ensemble ils étaient allés chez Gaston, où elle avait trouvé le potage un peu gras, les radis creux et la viande pas très tendre. Là, elle avait commis une maladresse : elle avait répété à Bob les propos de Lamarre. Son regard s’était durci.

— Celui-là, avait-il dit, il va bien falloir qu’un de ces quatre matins j’aille lui dire deux mots dans le tuyau de l’oreille !

— Voyons Bob, il ne faut pas oublier qu’il ne connaît pas grand monde à Saint-Albert ; il vient d’arriver et il s’ennuie un peu, ça se comprend.

— Oui ? Eh ! bien moi, je trouve qu’il tourne beaucoup trop autour de toi !

— Serais-tu jaloux, par hasard ?

— Non, mais tout de même, il ne faudrait pas que…

— Écoute Bob, sois gentil, veux-tu ? Parlons d’autre chose. Je n’y suis pas allée puisque je suis ici avec toi. Qu’est-ce que tu veux de plus ?

Il n’avait pas insisté. Mais au fond d’elle-même, bien au fond, ça lui avait fait plaisir qu’il se soit montré jaloux. Ca ne fait-il pas toujours un peu plaisir à toutes les femmes ?

Que c’était donc agaçant cette lampe du vestibule qui s’obstinait à brûler sans utilité !

Le film se poursuivit.

Après dîner ils étaient partis en auto, à petite allure, au hasard de la route. Comme cette soirée d’octobre était exceptionnellement douce, ils avaient arrêté la voiture sur le bas-côté du chemin, face au fleuve. Bob avait ouvert la radio ; la musique était douce, les mélodies jolies. Et ils étaient restés là longtemps, sans rien dire, les doigts entrelacés, à écouter la musique et à regarder l’eau que faisait frissonner la brise.

Bob, enfin, avait parlé :

— Ninette.

— Oui Bob ?

— Tu n’as pas peur de prendre froid ? Le vent du soir, c’est frais.

— Non, Bob, non. Je suis bien… si bien.

Et le silence était retombé entre eux. Les violons, si lointains et si proches, chantaient la plainte d’un tzigane. Ninette se croyait transportée loin, bien loin, dans un pays merveilleux, peuplé de seuls amoureux et de tziganes qui faisaient pleurer les cordes sous la caresse voluptueuse de l’archet.

— Ninette.

— Bob ?

— Je me suis demandé… enfin, crois-tu Ninette que…

Les violons s’étaient faits plus plaintifs.

— Que quoi, Bob ?

— Que tu pourrais être heureuse, toujours, avec moi ?

— Mais oui, Bob, mais oui, mon chéri, bien sûr.

— Comme ça, tu consentirais à devenir madame Robert Gendron ?

Elle n’avait pas répondu tout de suite. C’était vrai pourtant que les jeunes filles devaient s’attendre à changer de nom un jour. Elle n’y avait jamais songé.

— Madame Robert Gendron, avait-elle dit. Ça sonne bien.

— Alors, c’est oui ?

Derrière eux, sur la route, une automobile était passée en trombe et, dans le haut-parleur, la plainte du tzigane s’était achevée dans un sanglot.

— Pas tout de suite, Bob. Veux-tu ?

— Pourquoi, Ninette ?

— Parce que… parce que ça ne serait pas juste pour toi que je te dise oui tout de suite.

— Pas juste ?

— Non. À cause de Marcel.

— De Marcel ?

— Oui Bob, de Marcel. Il a vingt ans, il ne travaille pas deux mois par an et je ne voudrais, pour rien au monde, que mon mari soit obligé de le nourrir.

Brusquement, il avait coupé la musique.

— Franchement, je suis assez content que tu aies amené la conversation sur ton frère. Ça fait un petit bout de temps que je voulais te parler de lui.

— Me parler de Marcel ?

— Oui Ninette. Je n’aime pas beaucoup les gens qu’il fréquente depuis quelque temps. Quand il n’est pas chez Tony, à la salle de pool[1], il tourne autour de Suzanne Legault.

— Il faut bien qu’il passe ses soirées quelque part, Bob ! Et… Suzanne, mon Dieu, tu es déjà sorti avec elle, toi !

— C’est pour ça que je la connais si bien ! Vois-tu, Ninette, on ne joue pas seulement au pool chez Tony, on y joue aussi aux dés et aux cartes.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je veux dire que ton frère passe son temps à jouer au poker, et que l’autre soir il a perdu soixante piastres.

— Soixante piastres ! Mais comment veux-tu qu’il perde soixante dollars aux cartes ? Je lui ai donné trois dollars samedi ; c’est tout ce qu’il avait pour sa semaine !

— Je n’en sais rien, ma chérie ; il pouvait avoir gagné la veille. Si je te dis tout ça, c’est parce que tu es sa seule famille. Vous n’êtes que vous deux et, au fond, je sais que tu te considères comme étant un peu responsable de ses actes.

— Il a vingt ans. Je ne peux ni l’enfermer ni le suivre partout.

— Non, Ninette, je sais ; mais il y a autre chose encore. Ton frère fait un métier dangereux.

— Un métier dangereux ! Lequel ?

— Il vend des billets de loterie. Oh ! rassure-toi, ça n’est pas grave, mais enfin c’est illégal. Il pourrait se faire prendre un de ces jours et ça lui causerait de gros ennuis.

Ici le film s’arrêta brusquement comme quand, au cinéma, la pellicule se casse dans la machine. Ninette ouvrit les yeux. Dans le vestibule, la lampe brûlait toujours.

Ninette savait, maintenant, pourquoi elle était lasse.

* * *

Stridente, autoritaire, la sonnerie du téléphone retentit.

— Allo, Ninette ?

— Oui, Bob, Que se passe-t-il ?

— Es-tu déshabillée ?

— Non. Pourquoi ?

— Écoute ! ne t’énerve pas surtout. Il y a eu une bagarre ce soir chez Tony. Marcel était là, la police y est allée et il a été arrêté avec une dizaine d’autres gars.

— Marcel arrêté !

— N’aies pas peur, ça va s’arranger. Mais je pense qu’il vaudrait mieux que tu descendes au bureau tout de suite.

— Je serai là dans cinq minutes !

  1. Billard américain, à blouses.