Rousseau et le docteur Tronchin

ROUSSEAU

ET LE DOCTEUR TRONCHIN[1]




Assurément, depuis l’apparition des Confessions jusqu’à nos jours, il a été souvent question des rapports de Rousseau et du docteur Tronchin. Tout, néanmoins, n’a pas été dit sur ce sujet, qui a donné lieu à tant d’affirmations contradictoires, et nous avons d’autant moins hésité à y consacrer ce chapitre qu’une correspondance en grande partie inédite met en relief le caractère de ces deux hommes, que la nature avait faits incompatibles et qui représentèrent dans leur patrie les idées les plus opposées.

Entre ces carrières si différentes, il y a cependant plus d’une similitude créée par les circonstances et le hasard.

Nés, l’un en 1709, l’autre en 1712, Tronchin et Rousseau quittent Genève dès l’adolescence pour n’y faire, durant un quart de siècle, que de rares et fugitives apparitions parvenus à la maturité de l’âge, déjà célèbres, ils reparaissent dans leur ville natale la même année[2], Tronchin pour s’y fixer, Jean-Jacques pour se retremper dans « le sentiment national. »

On sait quelle empreinte ineffaçable a laissée dans l’esprit de Rousseau ce séjour de quatre mois, durant lequel il fut, selon son expression, « fêté, caressé dans tous les états. » Il se sentit alors si filialement attaché à sa patrie, qu’il voulut rentrer dans la religion de ses pères afin d’être réintégré dans ses droits de citoyen. Il s’éloignait de Genève au moment même où Tronchin y établissait ses pénates. Le médecin et le philosophe, tout porte à le croire, ne se rencontrèrent pas alors et ne s’étaient jamais vus quand, un an plus tard, ils entrèrent en relations épistolaires.

Depuis longtemps Rousseau se disait très malade. De Luc le pressait de consulter Tronchin par correspondance, Jean-Jacques s’y refuse. De Luc revient à la charge et, à sa requête, Tronchin intervient personnellement auprès de Rousseau :

Je suppose, Monsieur, que votre ami M. De Luc vous a dit ce que je pense ; j’y perdrais trop s’il ne l’a pas fait ; l’estime que j’ai pour vous est une dette et c’est de toutes les dettes que je contracterai jamais celle que je voudrais payer avec le plus d’exactitude.

Se pourrait-il, Monsieur, qu’avec de tels sentiments, je ne prisse un intérêt bien vif à l’état de votre santé ? Elle intéresse tous les hommes en intéressant la vertu que vous connaissez, que vous aimez et que vous défendez mieux que personne.

Ce n’est point comme médecin que j’y prends part, il n’y a aucun rapport entre le cas que je fais de vous et le besoin que vous pouvez avoir de mon art ; il y en a encore moins entre ce besoin et mes lumières ; il me suffit de faire des vœux pour votre santé ; je dois laisser à de plus sages que moi le soin d’y pourvoir.

On nous a fait espérer, Monsieur, que nous vous verrons à Genève au printemps ; ma peine redoublerait si votre santé y portait obstacle, mes vœux redoublent aussi et seront l’expression de l’estime et de la considération avec laquelle je serai toujours, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur[3].

On connait le scepticisme de Rousseau à l’égard de la médecine, « art, dit-il, plus pernicieux aux hommes que tous les maux qu’il prétend guérir. » Il avait renoncé aux soins de Morand, de Daran, d’Helvetius, de Malouin et, malgré les instances de ses amis, il décline les services de Tronchin :

Par combien de raisons, Monsieur, lui écrit-il, ne devais-je pas vous prévenir, mais je respectais vos travaux et n’osais vous dérober un temps destiné au soulagement ou à l’instruction des hommes.

Je suis pénétré de vos bontés et s’il y avait quelque espoir à ma guérison, comme vous êtes le seul de qui je la pourrais attendre, vous êtes aussi celui de qui j’aimerais mieux la recevoir. Mais une mauvaise conformation d’organe apportée dès ma naissance et le long progrès d’un mal déclaré depuis plus de dix ans me font juger que tout accoutumé que vous êtes à faire des miracles celui-ci vous échapperait ou du moins vous prendrait pour l’opérer un temps et des soins dus à des gens plus utiles que moi au monde et à la patrie. Je ne renonce pas pourtant à profiter un jour de l’attention que vous voulez bien donner au détail de ma maladie, mais la description de mes douleurs passées, le sentiment des présentes et l’image de celles qui m’attendent me font tomber la plume des mains et m’ôtent d’autant plus aisément le courage que l’espoir de la guérison ne le soutient plus. Depuis trois ans j’ai renoncé à tous les secours de la médecine, dont une longue expérience m’a montré l’inutilité par rapport à moi. J’ai mis à profit pour jouir de la vie bien des moments que j’aurais assez désagréablement perdus à tenter de la prolonger. Il me semble que je n’ai pas besoin de la vaine illusion qui flatte la plupart des malades et quelque confiance que j’aie en vos lumières, le désir que j’aurais de vivre auprès de vous a bien plus pour objet l’exemple de vos vertus que les secours de votre art.

Les soins de l’amitié me retenaient auprès d’une dame assez dangereusement malade quand je reçus votre lettre, je la lui communiquai et sa lecture augmenta le désir qu’elle a depuis longtemps de vous consulter ; quoiqu’elle soit à la fleur de l’âge, son tempérament est si faible que sa famille et ses amis auraient grand besoin de vos soins pour se la conserver. M. de Gauffecourt qui la connait peut vous dire si elle en est digne. Je ne doute pas qu’elle vous écrive sitôt que ses forces le lui permettront.

Donnez-lui, Monsieur, les secours que vous daignez m’offrir ; sa santé n’est point sans ressources, et sa vie est nécessaire à ses enfants, à ses amis et à tous les honnêtes gens qui la connaissent.

Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur[4].


Rousseau.

La requête que Jean-Jacques adressait à Tronchin en faveur de Madame d’Épinay fut exaucée deux mois plus tard. Au printemps de 1756, en effet, le docteur se rendait à Paris pour inoculer les enfants du duc d’Orléans. « À son arrivée, écrit Rousseau, il vint me voir avec le chevalier de Jaucourt. Madame d’Épinay souhaitait fort de le consulter en particulier, mais la presse n’était pas facile à percer. Elle eut recours à moi, j’engageai Tronchin à l’aller voir[5]. »

Madame d’Épinay et le docteur se lièrent très vite d’amitié. Tronchin devint à Paris, puis à la Chevrette, le visiteur le plus assidu de l’aimable femme dont il s’était constitué peu à peu le conducteur spirituel. Il eut ainsi l’occasion de rencontrer Rousseau installé au pavillon de l’Hermitage, que Madame d’Épinay lui avait fait aménager aux confins de son parc. Il s’établit entre le médecin et le philosophe la douce habitude d’une affectueuse familiarité. Tous deux, au cours de longues promenades, prenaient plaisir à s’entretenir des sujets qui les intéressaient et piquaient leur curiosité.

Ainsi se noue une amitié qui, durant quelques années, tiendra dans le cœur de Rousseau une si grande place. Car Jean-Jacques vénère Tronchin et lui accorde une confiance sans bornes. C’est ainsi qu’il écrit au docteur quatre mois après le retour de ce dernier à Genève :

Je m’instruis dans vos lettres à Madame d’Épinay ; tandis qu’elle combat vos maximes, je tâche d’en faire mon profit et ne réussis pas mieux faute de courage qu’elle faute de volonté. Encore y a-t-il cette différence qu’en se livrant sans scrupule à tous les penchants que l’honnêteté justifie, elle est au moins d’accord avec elle-même, au lieu que flottant entre la nature et la raison, je suis dans une contradiction perpétuelle et ne fais rien de ce que je veux. Continuez-nous donc vos sages leçons, macte animo vir fortis et strenue, ne vous laissez point rebuter par les sophismes du sentiment ; inspirez à notre commune amie plus de raison et à moi plus de force, nous vous serons tous deux redevables de la sagesse.

Voulez-vous remercier mon ami M. Vernes de la lettre qu’il vient de m’écrire ; dites-lui que je ne renonce point au projet de finir mes jours dans la Patrie et d’y lier avec vous et lui une société moins d’hommes de lettres que d’hommes bons et droits, qui s’encouragent à la vertu et ne s’instruisent que pour devenir meilleurs. Bonheur, vie et santé pour le bien de la Patrie et du monde à vous que j’honore trop pour vous appeler Monsieur désormais, et que j’estime trop pour me dire votre serviteur[6].

En même temps, Rousseau charge Tronchin d’une délicate mission. Il vient d’écrire sous forme de lettre sa réfutation du poème de Voltaire : Le Désastre de Lisbonne. Il l’envoie au docteur et c’est sur lui qu’il compte pour la faire tenir au philosophe des Délices.

J’ai, lui écrit-il, la même confiance en vos bons offices que l’Europe en vos ordonnances. Voyez donc, je vous supplie, s’il n’y a point, peut-être, trop d’indiscrétion dans le zèle qui m’a dicté cette lettre. Si je suis moins fondé que je n’ai cru l’être, ou que M. de Voltaire soit moins philosophe que je ne le suppose, supprimez la lettre et renvoyez-la moi sans la montrer. S’il peut supporter ma franchise, cachetez ma lettre et la lui donnez en ajoutant tout ce que vous croirez propre à lui bien persuader que jamais l’intention de l’offenser n’entra dans mon cœur[7].

Tronchin s’était montré scandalisé du pessimisme du poème et avait conjuré Voltaire de brûler son œuvre. Aussi il n’hésita pas à remettre à son destinataire la lettre soumise à son appréciation.

J’espère qu’il lira votre belle lettre avec attention, écrit-il à Rousseau en lui rendant compte de son ambassade. Si elle ne produit aucun effet c’est qu’à soixante ans on ne guérit guère des maux qui commencent à dix-huit…[8]

Voltaire, on le sait, répondit a Jean-Jacques sur le ton d’une banale courtoisie, prétextant les maladies de sa nièce pour esquiver le débat… Rousseau, qui redoutait quelque coup de griffe, prit, dans sa candeur, l’excuse et les compliments au mot.

J’ai été charmé de la réponse de M. de Voltaire, mande-t-il à Tronchin un homme qui a pu prendre ma lettre comme il a fait mérite le titre de philosophe…[9]

Et dans son optimisme, Jean-Jacques brûle de revenir bientôt et pour toujours se fixer dans sa patrie.

Votre lettre à M. de Gauffecourt, mon philosophe, lui a fait presqu’autant de bien que vos ordonnances ; il a été vivement touché de l’intérêt que vous prenez à lui et il en a été d’autant plus excité à se rapprocher de vous. Il compte partir d’ici le cinq ou le six du mois prochain pour se rendre à Lyon, où on lui a dit que vous deviez aller. Il n’ira point jusqu’à Genève. Ainsi Madame d’Épinay vous prie de ne point lui retenir l’appartement dont elle vous avait parlé. La pauvre femme est dans son lit depuis deux jours. Il semble que l’humeur qu’elle avait sur les jambes soit remontée elle a des douleurs de tête et la fièvre ne la quitte pas.

J’espère pourtant que ceci ne sera rien. Elle mérite bien de guérir, non seulement parce qu’elle mérite de vivre pour ses enfants et pour ses amis, mais par sa confiance en vous et sa docilité à suivre tous vos soins.

Que je vous parle aussi de moi. Tenez-vous, s’il vous plait, pour répétée la conversation que nous eûmes dans le parc de la Chevrette. Je ne puis me transplanter tant que la bonne vieille n’aura pas d’asile, sitôt qu’elle en aura un, je charge mon paquet et je marche. Mon philosophe, quelle délicieuse vie, je mènerai, près de vous. En attendant il faut vivre d’une manière quelconque. Dites-moi donc si vous avez parlé à quelque libraire de Genève et s’il veut se charger de mon recueil.

Sitôt que j’aurai votre réponse, je vous enverrai la note de ce qui doit y entrer. Je pourrai bien même quelque beau jour me dérober seul et sans rien dire pour aller m’aboucher avec vous, car il n’y a que ce moyen pour me tirer d’ici sauf à revenir ou à rester selon les convenances.

Au reste, je n’ai rien dit de notre conversation ni de mon projet, pas même à notre amie ; gardez-moi le même secret et pour cela ne me répondez point sous son pli, mais tout simplement à L’Hermitage près Montmorency par Paris. Avec cette adresse mes lettres me parviennent jusque dans mon bois[10].

Rousseau n’éprouve plus pour sa retraite, on le sent dans ces lignes, l’enthousiasme des premiers jours. Il n’avait trouvé à l’Hermitage ni le calme ni la liberté qu’il était venu y chercher. La sollicitude parfois autoritaire dont l’entoure Madame d’Épinay l’importune ; il est las surtout des tracasseries journalières que suscite dans son ménage la présence de la mère de Thérèse, « femme avide, madrée, voulant tout diriger. »

Désireux de soustraire le malheureux philosophe à ce joug dégradant et despotique, Tronchin, du consentement même de Jean-Jacques, s’était adressé, lors de son séjour à Paris, à l’un de ses illustres clients, le cardinal de Soubise, pour obtenir l’admission de la mère Levasseur dans un asile de vieillards.

Je n’ai pas perdu un instant depuis notre dernière conversation, mande le docteur à Rousseau, à la date du 1er novembre 1756. Pensez-vous toujours de même ? Je me flatte que le Cardinal de la Rochefoucauld m’accordera ce que son prédécesseur m’avait promis[11].

Six mois plus tard, Tronchin revenait à la charge auprès du duc de la Rochefoucauld :

Oserais-je, Monsieur, vos bontés me donnent de l’audace, implorer encore une fois la protection de Madame d’Anville pour cette bonne femme de Montmorency. Dans une maison où l’on n’entre que pour mourir, il y a souvent des places vides. Mr le Cardinal de Soubise avait eu la bonté de m’en promettre une. Il est mort ; ma bonne femme n’y perdra rien, si j’ose me flatter de votre protection[12].

Tandis que Tronchin poursuivait ses démarches, Thérèse et sa mère, qui avaient en horreur la campagne et redoutaient de passer l’hiver à l’Hermitage, appellent à leur aide les amis de Jean-Jacques pour le déterminer à rentrer à Paris.

Diderot intervient et entreprend, avec sa fougue et son emphase, de démontrer à Rousseau qu’il est criminel de garder une octogénaire loin des secours dont elle pourrait avoir besoin. Jean-Jacques s’irrite, accuse Grimm et Diderot de troubler la paix de son ménage, de détacher de lui tous ceux qu’il aime, et ne veut plus se séparer de la mère de Thérèse.

Ce brusque revirement ne découragea pas Tronchin. Préoccupé de la situation de plus en plus précaire que créaient à Rousseau le désordre, les prodigalités des « Gouverneuses », le docteur déployait toutes les ressources de sa diplomatie pour assurer du moins à son ami quelques modestes ressources, sans blesser sa fierté.

Tronchin était au nombre des « directeurs » de la Bibliothèque de Genève[13]. Dans son désir d’être utile à Rousseau et de l’arracher à son fâcheux entourage, il lui avait proposé, d’accord avec quelques membres du Conseil, la place de Bibliothécaire. Jean-Jacques hésita quelque temps, puis, dans la lettre qui va suivre, il explique à Tronchin les motifs de son refus.

Je vous dois beaucoup de remerciements, mon cher philosophe, lui écrit-il, mais je ne vous en fais point, et je trouve cela beaucoup plus convenable entre nous que les louanges que vous me donnez, et je vous laisse à juger là-dessus lequel de nous deux sait le mieux honorer l’autre.

Je ne vous taxais pas d’avoir oublié notre conversation du Parc de la Chevrette, au contraire je répondais à votre précédente lettre qui paraissait m’en taxer moi-même. Ainsi soit dit une fois pour toutes. Il m’est impossible de vous envoyer encore la note en question jusqu’à ce que je sois mieux déterminé sur le choix de ce que j’y dois faire entrer, car j’ai plusieurs choses commencées et j’aurais bien envie d’en finir quelque-unes, mais je ne sais lesquelles ni si j’y pourrai réussir. Ce qui me rend là-dessus d’une si grande paresse, c’est premièrement que je n’ai plus de génie et cela est très certain : facit indignatio versus et je n’habite plus la ville. De plus je me suis jeté je ne sais comment dans des amusements d’un genre si différent qu’ils m’ont tout à fait relâché l’esprit sur les choses utiles. Ô que vous me mépriserez, quand vous saurez de quelle sorte d’ouvrage je m’occupe, et qui pis est avec plaisir !

Quoiqu’il en soit, je tâcherai toujours de vous envoyer ma note d’ici à cinq ou six semaines[14].

Quant au projet que vous inspire votre amitié pour moi, je commence par vous déclarer qu’on ne m’en a jamais proposé qui fût autant de mon goût et que ce que vous imaginez est précisément ce que je choisirais s’il dépendait de moi. Mais où prendrais-je les talents nécessaires pour remplir un tel emploi ; je ne connais aucun livre, je n’ai jamais su quelle était la bonne édition d’aucun ouvrage, je ne sais point de grec, très peu de latin et n’ai pas la moindre mémoire ? Ne voilà-t-il pas de quoi faire un illustre Bibliothécaire ? Ajoutez à cela ma mauvaise santé qui me permettrait difficilement d’être exact et jugez si vous avez bonne grâce à comparer vos fonctions à celles que vous me proposez, et si la probité devrait même me permettre de les accepter, quand même elles me seraient offertes, quelque honoré que j’en puisse être[15].

En réalité, Rousseau n’a plus envie de se fixer dans sa patrie, car pour lui, il le comprend maintenant, c’est vivre à côté de Voltaire, dont la gloire éclipserait la sienne. Il ne peut d’ailleurs pardonner à ses concitoyens la froideur avec laquelle sa dédicace du Discours sur l’inégalité a été accueillie à Genève. Ses amis cependant, Vernes, Tronchin, insistent pour le faire revenir. Madame d’Épinay, de son côté, qui songe depuis longtemps à se rendre auprès de Tronchin, presse Jean-Jacques de l’accompagner.

Ce ne pourrait guère être, écrit-il au docteur, que pour revenir encore une fois. Je ne suis point encore bien déterminé. Quant à elle, son cœur et son corps ont grand besoin de ce voyage ; la différence est qu’elle sent ses maux physiques et sera docile ; mais elle tient aux maximes des beaux philosophes musqués, et je ne crois pas que vous l’en guérissiez facilement. N’est-il pas assez étrange qu’étant femme sensée, bonne amie, excellente mère de famille, aimant la justice et la vertu, et supportant souvent bien des chagrins pour remplir ses devoirs, elle ne veuille pas faire honneur à sa raison de ce qu’elle refuse à ses penchants !

Car quoi qu’elle en puisse dire le moyen d’être honnêtes gens sans combattre ?

Il n’y a pas un seul homme au monde qui, s’il faisait tout ce que son cœur lui propose de faire, ne devint en fort peu de temps le dernier des scélérats. Mon cher ami, ce n’est pas à vous qu’il faut apprendre à vaincre ni à vous qu’il convient de l’enseigner, mais quand je parle d’elle je crois lui parler.

Bonjour, mon philosophe, je suis persuadé qu’il ne nous manque pour être de vrais amis que l’habitude de nous voir souvent, et mon cœur brûle de la prendre[16].

C’est à l’occasion du départ de Madame d’Épinay pour Genève qu’éclata, on le sait, la brouille de Rousseau avec Diderot. Ce dernier insiste auprès de Jean-Jacques pour qu’il soit du voyage. Avec son esprit inquiet, le philosophe croit aussitôt à une ligue formée contre son indépendance et sa dignité. Il refuse de paraître dans sa patrie « comme un valet aux gages d’une fermière générale. » Prêtant l’oreille aux propos d’antichambre de Thérèse, il accuse Madame d’Épinay de se rendre auprès de Tronchin pour cacher une grossesse, et diffame sa bienfaitrice auprès de Diderot.

Le docteur savait mieux que personne tout ce que Madame d’Épinay avait mis d’ingénieuse bonté et de délicatesse dans sa conduite envers Rousseau. Il ressentit toute l’indignation qu’une pareille ingratitude était de nature à lui inspirer. D’autre part, la sollicitude affectueuse dont Tronchin entoura sa malade dès son arrivée à Genève, l’intimité croissante qui s’établit entre eux, éveillèrent la défiance de Jean-Jacques.

Ils commencèrent ainsi sous mes auspices, écrit-il dans les Confessions, des liaisons qu’ils resserrèrent ensuite à mes dépens. Telle a toujours été ma destinée sitôt que j’ai rapproché l’un de l’autre deux amis que j’avais séparément, ils n’ont jamais manqué de s’unir contre moi.

Mais l’heure était encore lointaine où, se laissant aller, au déclin de l’âge, à une imagination que la raison ne domine plus, Rousseau comptera Tronchin au nombre de ses plus implacables ennemis.

Assurément, à partir du séjour de Madame d’Épinay à Genève, les relations entre le docteur et Jean-Jacques se relâchèrent elles demeurèrent toutefois empreintes, sinon de cordialité, du moins de courtoisie.

C’est ainsi qu’aussitôt la Lettre sur les spectacles parue, Rousseau s’empresse de l’envoyer à Tronchin, qu’il savait d’ailleurs fort opposé lui aussi à l’introduction du théâtre à Genève.

Préoccupé de conserver à sa patrie la dignité et l’austérité, le docteur luttait de toutes ses forces contre le goût de plus en plus vif pour la comédie qui se manifestait chez ses concitoyens, depuis l’arrivée de Voltaire. Prêchant d’exemple, Tronchin s’abstenait de paraître aux spectacles de Ferney et de Tournay ; il défendait à son fils de se rendre aux représentations que donnait une troupe ambulante, installée aux portes même de la ville, à Carouge, sur territoire sarde.

On s’obstine à prêcher contre ceux qui vont à la comédie, écrit le jeune Tronchin à un ami. Des raisons d’État et de je ne sais quelle morale joignent leurs forces. L’effet qui en résulte est que le spectacle est plus goûte que jamais. La privation du plus innocent des plaisirs est bien dure, mais mon père en exige le sacrifice. Je suis une triste victime de cette obstination et de ces préjugés[17].

Sur la requête que lui adressa le Magnifique Conseil, le Roi de Sardaigne consentit à révoquer le privilège accordé à la troupe de Carouge. Celle-ci se transporte à Châtelaine, sur terre de France, dans le voisinage immédiat de Genève. Le docteur agit personnellement auprès de Madame de Marsan, sœur du Cardinal de Soubise et gouvernante des Enfants de France[18]. Grâce à cette influence toute puissante à Versailles, le théâtre de Châtelaine fut fermé au grand mécontentement de Voltaire.

Aussi Tronchin applaudit de tout son cœur à l’éloquent plaidoyer de Rousseau en faveur de l’antique discipline.

« J’ai lu votre ouvrage, lui écrit-il, avec d’autant plus de plaisir que j’ai toujours pensé comme vous sur la nature et sur les effets de la comédie[19]. »

Le docteur, toutefois, fait ses réserves et ne ménage pas ses critiques à l’auteur. Il ne saurait en effet reconnaître Genève dans cette République idéale, de mœurs austères, dont le solitaire de Montmorency trace le séduisant tableau. Encore moins peut-il souscrire à l’étrange utopie de Jean-Jacques de remédier au contact de la civilisation en introduisant dans sa patrie l’éducation et les usages de Sparte.

Ne nous y trompons pas, ce qui convenait aux républiques grecques ne convient plus à la nôtre…

L’éducation publique dispensait dans celles-là de l’éducation particulière, ou, pour mieux dire, il n’y avait point d’éducation particulière. Tout se réduisait à la gymnastique et aux exercices qui avaient quelque rapport avec la guerre. Chez nous il ne peut plus y avoir d’éducation publique, elle serait incompatible avec les arts, et les métiers ; sur le pied où les choses sont, Genève mourrait de faim.

Rousseau fait l’éloge des cercles, dont il idéalise singulièrement l’objet, en les représentant comme « la sauvegarde des mœurs antiques et des vertus civiques. » Tronchin constate l’action dissolvante de ces institutions sur la vie de famille, et il montre à Jean-Jacques « les enfants laissés à eux-mêmes, se livrant à toutes leurs passions naissantes, couvrant de l’ombre de la nuit des habitudes déréglées, tandis que les pères jouent, boivent et fument dans leurs cercles. »

Oh que vous changeriez de ton, si vous voyiez tout ce que je vois, et si de sages pasteurs vous disaient, comme ils me le disent tous les jours que les mœurs de notre peuple dépérissent à vue d’œil. Genève ne ressemble pas plus à Sparte que les gantelets d’un athlète ne ressemblent aux gants blancs d’une fille de l’Opéra.

Tout en convenant que les objections de Tronchin sont très judicieuses, Rousseau ne voulut pas s’y rendre. Dans une lettre bien connue, adressée au docteur[20], il admet cependant, pour Genève, « une éducation moyenne entre l’éducation publique des républiques grecques et l’éducation domestique des monarchies. »

« Tant pis, disait-il, si les enfants restent abandonnés à eux-mêmes, mais pourquoi le sont-ils ? Ce n’est pas la faute des cercles. Au contraire, c’est là qu’ils doivent être élevés, les filles par les mères, les garçons par les pères. »

Tronchin parle du dépérissement des mœurs « Partout, réplique Rousseau, le riche est toujours le premier corrompu, le pauvre suit, l’état médiocre est atteint le dernier. » Et on sent percer dans ces lignes la sourde rancune de l’auteur du Discours sur l’inégalité contre cette aristocratie genevoise, devenue la commensale de Ferney.

C’est Rousseau qui reprend la correspondance, quatre mois plus-tard, en consultant Tronchin pour un bourgeois de Montmorency, « attaqué d’une maladie singulière[21]. »

Pardon, Monsieur, ajoute-t-il, de mes importunités. Je sais combien votre temps est précieux, mais je sais que c’est pour ces choses-là même que vous estimez votre temps précieux. Vous n’avez plus besoin ni de bien ni de gloire. Que vous reste-t-il à faire dans cette vie, sinon de vous livrer aux plaisirs que votre cœur vous demande et dont vous connaissez si bien le prix.

Recevez, Monsieur, les assurances de mon respect.

Tronchin envoie à Rousseau un mémoire pour le bourgeois de Montmorency. Il y joint une consultation destinée à Jean-Jacques lui-même. L’auteur de la Lettre sur les spectacles n’a-t-il pas dit dans sa préface qu’il n’a plus d’amis, et qu’en ne voyant plus les hommes, il a presque cessé de haïr les méchants ?

Je soupçonne, mon cher Monsieur, lui écrit Tronchin que votre indifférence, je me sers du terme le plus doux, tient à deux causes : au point du globe où vous vous trouvez et à votre mauvaise santé, car j’estime que nos principes sont les mêmes, mais je me porte bien et je suis ici ; l’humeur acqueuse de mon œil et son cristallin transmettent à l’organe immédiat de ma vue les rayons tels qu’ils sont ; ils ne reçoivent dans ce trajet aucune teinte qui les altère… Je ne suis donc plus heureux que vous que parce que je me porte bien et que vous n’êtes pas ici[22].

On devine l’agacement de Rousseau à la lecture de cette consultation qu’il n’a point sollicitée. Son humeur soupçonneuse transforme les conseils un peu sentencieux de Tronchin en autant de sanglantes offenses ; il entrevoit aussitôt d’infâmes trahisons, et le ton de sa réponse, l’amertume profonde de ses réflexions, dénotent une perturbation mentale qui va s’accroître peu à peu.

J’ai reçu, Monsieur, avec votre obligeante lettre du 4. de ce mois, le mémoire que vous avez eu la bonté d’y joindre et dont je ne vous remercie pas, parce que c’est faire injure à un honnête homme de le remercier du bien qu’il fait. L’ordonnance a été remise à celui pour qui elle était destinée il a cru me devoir une visite, durant laquelle j’ai vu qu’il s’était livré à d’autres médecins, qui le traitaient avec du café, du chocolat bien vanillé, de l’équitation, etc. En sorte qu’un mieux apparent, qu’il croit être l’effet de ce nouveau régime, lui faisant négliger votre ordonnance, je me la suis fait rendre sans avoir la même maladie, elle me fera plus de bien qu’à lui.

Vous me demandez comment il se peut faire que l’ami de l’humanité ne le soit presque plus des hommes. Vous m’accusez d’avoir pour eux de l’indifférence, et vous appelez cela vous servir du nom le plus doux. Monsieur, pour vous répondre, il faut que je vous demande à mon tour sur quoi vous me jugez ? Votre manière de procéder avec moi ne ressemble pas mal à celle dont on use dans l’interrogatoire des infortunés qu’on défère à l’inquisition. Si j’ai des délateurs secrets, dites-moi quels ils sont et de quoi ils m’accusent ; alors je pourrai vous répondre. En attendant, de quoi m’accuserai-je moi même ?

Si depuis ma naissance j’ai fait le moindre mal à qui que ce soit au monde, que ce mal retombe sur ma tête ! Si je refuse à quelqu’un quelque bien que je puisse faire, quelque service que je puisse rendre sans nuire à autrui, que j’éprouve à mon tour le même refus dans mon besoin ! Plaise à Dieu que la terre se couvre d’ennemis qui puissent, chacun pour soi, faire d’aussi bon cœur la même imprécation. Encore une fois, sur quoi me jugez-vous ? Si c’est sur mes actions, quelque mémoire que vous puissiez avoir, il me paraît toujours fort étrange que vous me condamniez sans m’avoir entendu. Si c’est sur mes écrits, cela me paraît encore plus étrange ; je suis bien sûr que le public ne me juge pas si sévèrement que vous, et j’ai tous les jours occasion de croire que les hommes en général et surtout les malheureux ne me regardent pas comme leur ennemi. On n’aimera jamais, dites-vous, des voleurs dignes de la corde ; pardonnez-moi, Monsieur, leur père ou leur frère peut les aimer, se tourmenter après eux et leur crier avec colère : Quittez ce vil métier, misérables, vous allez tous vous faire pendre. Mais si Timon, qui ne serait pas fâché de les voir pendus, les rencontre, au lieu de les détourner de leur crime, il leur dira d’un air caressant : Courage, enfants, voilà qui va fort bien.

Je vous félicite de tout mon cœur de votre bien-être, de votre santé, de vos amis, si je n’ai rien de tout cela, c’est un malheur et non pas un crime. Tel que je suis, je ne me plains ni de mon sort ni de mon séjour. Je suis l’ami du genre humain et l’on trouve partout des hommes. L’ami de la vérité trouve aussi partout des malveillants, et je n’ai pas besoin d’en aller chercher si loin. Si j’ai bien voulu devant le public rendre honneur à ma patrie, je ne prévoyais que trop que ce qui était vrai ne le serait pas longtemps. Je m’efforçais de retarder ce triste progrès par des considérations utiles, mais tant de causes l’ont accéléré, que le mal est désormais sans remède loin d’aller être témoin de la décadence de nos mœurs, que ne puis-je fuir au loin pour ne pas l’apprendre. J’aime mieux vivre parmi les Français, que d’en aller chercher à Genève. Dans un pays où les beaux esprits sont si fêtés, Jean-Jacques Rousseau ne le serait guère, et quand il le serait, il n’aurait guère à s’en glorifier.

Ô respectable Tronchin, restons tous deux où nous sommes ! Vous pouvez encore honorer votre patrie. Pour moi, il ne me reste qu’à la pleurer. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur[23].


Rousseau.

Tronchin se plaint à son tour, il n’a pas mérité les reproches que lui adresse Rousseau

Moi qui ne vous ai jamais rien dit et qui n’ai jamais rien pensé que d’honnête et de tendre à votre égard, moi qui n’ai jamais ouï de délateurs secrets, ni de mémoires à votre charge, moi qui voudrais adoucir vos maux et partager avec vous l’innocence et la douceur de ma vie, moi qui ai fait tout ce qui était en mon pouvoir et qui suis prêt de le faire encore pour vous attirer dans votre patrie et pour y passer avec vous des jours calmes et sereins.

Oh mon cher ami, vous avez blessé mon âme[24].

Et le docteur s’efforce derechef de démontrer à Jean-Jacques que ses maux physiques ont sur son moral une influence dont il ne se rend pas compte :

Si vous vous portiez aussi bien que moi, mon bon ami, l’encre dont vous vous servez serait moins noire, les malveillants que vous supposez disparaîtraient, vous ne vous reprocheriez point les éloges que vous avez donnés à votre patrie, vous n’imagineriez point qu’elle n’en est pas digne, vous ne vous feriez pas une si triste idée de ses mœurs, vous ne penseriez pas à fuir pour en perdre le souvenir… Les citoyens qu’elle renferme dans son sein ne sont pas des hommes parfaits, mais où en trouve-t-on ? Vous et moi le sommes-nous, mon bon ami, et pouvons-nous espérer de l’être ? La plus profonde humilité est le seul état qui convient à l’homme…

L’orgueil de Rousseau n’était guère fait pour s’accommoder de cette leçon d’humilité. Le philosophe s’échauffe et demande au docteur de préciser ses accusations :

Quoi, Monsieur, je vous ai offensé ! Ce n’était assurément pas mon intention, et je crois que cela devait se voir dans ma lettre : mais vous m’accusez injustement, il faut bien que je me défende. Vous pouviez savoir que je n’ai qu’un ton, même avec les Français, qui donnent tant de valeur aux mots ; en changer avec vous n’eût-ce pas été véritablement vous offenser ?

Je vous ai dit en termes durs des choses honnêtes. Vous aviez fait tout le contraire. Qui de nous avait plus lieu de se plaindre ? Vous m’aviez accusé d’indifférence pour les hommes, ajoutant que vous vous serviez du mot le plus doux. Monsieur, si les mots sont doux, le sens ne l’est guère. Cette accusation non motivée m’a fourni la comparaison qui vous a déplu ; cependant en me la reprochant, vous ne vous en justifiez pas, et il me reste toujours à savoir sur quoi vous fondez la haine dont vous me taxez contre le genre humain. Vous me trouvez la morale d’un malade et à vous celle d’un homme en bonne santé. Cela peut être ; mais vous m’écrivez comme à un homme robuste et vous voulez que je vous réponde comme à un infirme. Alors vous n’êtes pas conséquent.

Eh ! mon cher Monsieur, à quoi nous amusons-nous là ? Laissons les femmes et les jeunes gens épiloguer sur les mots, et tâchons d’être plus sages. Vous pourriez m’écrire des injures et je pourrais vous en répondre d’autres, que je n’en aurais pas moins d’estime pour vous et je n’en compterais pas moins sur celle que vous me devez car je sais qu’il faut juger les hommes sur ce qu’ils font et non pas sur ce qu’ils disent.

Adieu, mon cher Philosophe, je vous aime, je vous honore et vous embrasse de tout mon cœur[25].

Rousseau.

Mis en demeure de s’expliquer, Tronchin s’explique. Il reproche à Rousseau l’orgueilleuse satisfaction qu’il éprouve de s’être insensiblement détaché de tous ses amis, dans ce besoin de solitude propre aux esprits inquiets. Il blâme sa rupture avec Diderot, cet ami qui, de l’aveu même de Jean-Jacques, manque bien plus à son cœur qu’à ses écrits.

C’était votre Aristarque, il était sévère et judicieux, vous ne l’avez plus et n’en voulez plus. Ai-je besoin d’un autre argument pour vous prouver que je n’ai pas tort ? Mais cet ami, me répondrez-vous, avait des défauts ; je vous demanderai à mon tour s’il en est un parfait dans ce monde, si vous, qui vous en plaignez, croyez l’être, si moi qui vous écris, le suis ou le serai ?… Quel qu’il soit vous avez été son juge et sa partie, s’il en appelait à un autre Tribunal, ne pourrait-il pas se défendre, est-il bien sûr que le jugement que vous en portez soit confirmé[26] ?

Tronchin ne peut pardonner à Rousseau son aversion pour cette Genève, naguère objet de son adulation, et prenant à son tour la défense de ses concitoyens, il s’efforce de montrer à l’exilé volontaire que cette patrie est cette année ce qu’elle était l’année passée, « si elle n’a rien gagné, au moins n’a-t-elle rien perdu. Si mon style vous paraît dur, ou si les choses que je vous dis le sont, je vous dirai, mon cher ami, ce que les quakers disaient au roi Jacques : Accorde-nous la liberté que tu prends pour toi-même, et je n’en serai pas moins votre véritable ami. »

Rousseau réplique à son tour :

Vous me soulagez beaucoup, Monsieur, en m’apprenant sur quoi vous fondez les accusations que vous intentez contre moi ; je pense trop bien de votre jugement et je ne trouve pas vos raisons assez solides pour croire que la conclusion que vous en tirez soit sérieuse. Vous me reprochez de m’être détaché de tous mes amis vous vous trompez, Monsieur ; il est vrai que je me suis détaché de quelques personnes, mais très-certainement je n’ai pas perdu un seul ami.

Vous citez en particulier l’Aristarque dont je parle dans la préface de mon dernier écrit. Vous rapportez mon passage et vous demandez si vous avez besoin d’autre argument pour prouver que vous n’avez pas tort, je ne sais pas comment vous l’entendez, mais pour moi je n’en ai pas besoin d’autre pour prouver que vous avez tort.

Car enfin, par quel étrange tour d’esprit pouvez-vous conclure que je hais les hommes du regret que je montre d’être forcé de n’en plus aimer un ? À qui tenait-il que vous ne vissiez dans ce passage un cœur aimant et sensible auquel il en coûte quand il est forcé de se détacher ? Pourquoi ne disiez-vous pas : il faut que des raisons bien graves le déterminent à combattre ainsi sa propre inclination ? Ce raisonnement est si naturel que tout le monde l’a fait hors vous, et il sera toujours fort singulier que vous ayez tiré le préjugé de ma haine contre les hommes du même écrit qui en a guéri le public. Vous examinez ensuite les raisons que vous supposez m’avoir détaché de cet ami prétendu. Vous me faites dire qu’il avait des défauts ; eh ! tant mieux, Monsieur, il était homme, il lui en fallait beaucoup pour me convenir ; je ne voudrais pas d’un être parfait pour mon ami, car je veux reconnaître dans mon ami, mon semblable. Vous me reprochez d’avoir été son juge et sa partie ; voilà qui est bizarre, et qui voulez-vous donc qui juge si un ami me convient ou ne me convient pas ? Si je l’accusais de quelque crime, ce ne serait pas à moi de le juger, je le sais ; mais par ma foi, quant à la convenance des cœurs, il me semble qu’il faut être partie pour être juge. Me voilà donc, selon vous, Monsieur, détaché de tous mes amis. Que s’en suit-il ; que je suis détaché des hommes ? Tout au contraire, car ce sont presque toujours les préférences qui nuisent à l’humanité ; trois ou quatre personnes concentrées entre elles ne se soucient guère du reste de l’Univers, et il s’en faut peu qu’on se fasse honneur d’une injustice qui tourne au profit de son ami. Mais un cœur qui s’étend avec plaisir sur ses semblables est moins prompt à former des attachements particuliers et plus modéré dans ses attachements. Ô combien il faut de vertu pour concilier la justice avec l’amitié et savoir être ami sans cesser d’être homme ! Je suis fâché que vous me fassiez un crime de n’oser pas tant présumer de moi.

Tout ce que vous me dites en faveur de mes concitoyens a réjoui mon cœur. Combien j’ai de plaisir de m’être trompé et avec quelle joie je me reproche mon injustice ! Mais, Monsieur, ce n’est pas assez pour m’attirer parmi eux, plus je leur dois d’estime, plus leur bienveillance me serait chère, et plus il me serait dur de n’en pas jouir. Vous ne voudriez pas que je vous crusse un des moins bien disposés pour moi, or, à juger des autres par vous et de vos sentiments par vos lettres, je ne vois pas que j’en doive attendre de personne de fort obligeants dans ma patrie.

Je ne dis pas que j’aie mérité mieux, je dis seulement que cette sévérité, quoique juste, me serait trop dure à supporter. Si tel est mon sort, que j’aie à trouver partout de la haine ou de l’indifférence, je la supporterai plus aisément des étrangers que de mes concitoyens. J’avoue même que je trouve ici plus d’indulgence que je n’en mérite. Je n’ai pas lieu d’en espérer autant à Genève ; à tout prendre, je trouverai mieux mon compte à être jugé par ceux qui ont vu ma conduite, et il n’en coûte point à un honnête homme de mourir où il a vécu.

Adieu, Monsieur, je vous embrasse de tout mon cœur. Le mot des quakers au roi Jacques est fort bon et m’ira du moins aussi bien qu’à vous. Car c’est, ce me semble, ce que vous me donnez le droit de vous dire, quand vous trouvez mauvais que je me défende des torts que vous m’imputez si injustement[27].

C’est ainsi que, dans sa monomanie de la persécution, Rousseau en est arrivé à se convaincre qu’il est détesté à Genève, et il voit des preuves de cette hostilité jusque dans les affectueuses exhortations de Tronchin. Ce dernier ne se laisse pas décourager, il revient à la charge, use de sa dialectique la plus serrée pour rectifier le jugement de Jean-Jacques et faire vibrer les cordes de la raison et du cœur.

Quand on souhaite d’avoir tort, il est bien doux, mon cher Monsieur, d’être condamné. J’avais craint, mais je me suis trompé, que la douceur de l’amitié manquait au bonheur de votre vie. Vous n’imaginez pas combien je suis content de m’être trompé, car je ne crains point pour vous ce qui n’est à redouter que pour le commun des hommes, je suis sûr de vos principes comme des miens. L’affection qu’il nous est permis d’avoir pour quelques individus ne détruira point celle que nous devons à la société dont nous sommes membres, et au genre humain, dont chaque société fait partie.

La douceur légitimement attachée à l’amitié particulière devient pour nous la récompense de la bienveillance générale, et ce n’est qu’à cette condition que nous pouvons dire avec Cicéron que la véritable amitié est de toutes les choses la plus excellente, qui l’est dans toutes les saisons et dans tous les états de la vie et nous en concluons nihil melius homini a diis immortalibus datum. L’abus donc de l’amitié ne vous effrayera point. Dirions-nous que le vin est un poison parce que ceux qui en boivent trop s’enivrent, ou que la religion est une mauvaise chose, parce que plus d’une fois elle a servi de prétexte à la vengeance ?

Que celui dont les liaisons particulières se forment et s’entretiennent aux dépens de la bienfaisance générale rentre en soi-même et s’examine. Il découvrira dans son cœur quelque vice secret qui fait que le sentiment le plus doux, le plus naturel et le plus innocent dégénère. Lorsque quatre personnes concentrées se soucieront peu du reste de l’Univers, est-ce à leur amitié qu’il faut s’en prendre ? Non sans doute, c’est un vice du cœur et un défaut de principe.

Commençons donc par rectifier notre cœur et par nous faire des principes ; ils nous attacheront à cette chaîne invisible qui nous lie à tous nos semblables, et nous n’aimerons point l’individu aux dépens de l’espèce, car le plus grand de nos devoirs est d’aimer tous les hommes. Et qui doute qu’il faille de la vertu pour concilier l’amitié avec la justice, et savoir être ami sans cesser d’être homme. Eh bien, ayons de la vertu, peut-on être bon et heureux sans elle ?

Je suis charmé, mon cher ami, que ce que je vous ai dit de vos concitoyens ait réjoui votre cœur. Il avait besoin de ce lénitif, mais je n’aime pas les conséquences que vous en tirez. Quoi ! parce qu’ils méritent votre estime, parce que leur bienveillance vous est chère, vous craignez de n’en pas jouir ? Vous les croyez donc bien injustes et s’ils le sont comment pouvez-vous les estimer ? Mais vous me dites une chose qui me fait encore plus de peine et qui me prouve bien que vous ne lisez pas mes lettres. Ce n’est pas ce qui m’afflige le plus, elles n’en valent pas la peine et si je vous en parle ce n’est que pour me justifier, je ne vous dirai pas de les relire, on ne conserve pas des lettres qu’on ne lit point. Faites-moi la grâce de faire attention qu’en jugeant de mes sentiments par mes lettres, vous ne pouvez pas douter que je m’intéresse à vous et que l’amitié la plus vraie me dicte tout ce que je vous dis. D’autres y mettraient peut-être un peu plus de compliments, mais je crois que les compliments ne sont pas faits pour vous. Ils sont d’ailleurs peu conformes à mon caractère, car si je ne suis pas toujours obligé de dire tout ce que je pense, je dois penser tout ce que je dis. Je voudrais partager avec vous la douceur de ma vie cela s’appelle-t-il de la haine ou de l’indifférence ? Jugez-en vous même, mon bon ami[28].

Rousseau, par son silence, coupe court à toute explication, et Tronchin ne tente aucun effort pour renouer une correspondance dont le ton de courtoisie presque affectueuse de part et d’autre, cache mal une mésintelligence qui va s’aggravant.

Assurément, le docteur se sent toujours pris de compassion pour le malheureux philosophe, mais il est las pour lui-même et pour les autres des procédés inexplicables, des inconséquences de Jean-Jacques, sans, peut-être, se rendre nettement compte que cette susceptibilité qui se froisse et s’irrite de tout est le fait d’un état maladif incurable.

Poussé par cette méfiance instinctive, qui chez lui succède toujours aux premières effusions de l’amitié, Rousseau en est venu à mettre en doute la sincérité du docteur, à suspecter ses intentions. Tronchin n’est-il pas lié avec Madame d’Épinay, avec Grimm, Diderot ? N’est-il pas le médecin de Voltaire ? N’a-t-il pas le tort, plus impardonnable encore, de vivre heureux, comblé d’honneurs, dans cette patrie où Jean-Jacques compte si peu d’amis et d’admirateurs ?

L’apparition de la Nouvelle Héloïse ne fit qu’élargir le fossé qui séparait les deux hommes. De l’aveu même de Rousseau, l’ouvrage eut moins de succès à Genève qu’à Paris. Il surprit de la part de l’auteur de la Lettre sur les spectacles. « Ce n’est plus Diogène, c’est Catulle ou Pétrone, » écrit Bonnet à Tronchin. Le Consistoire jugea le roman dangereux pour la jeunesse et obtint du Conseil « de faire défense aux loueurs et loueuses de livres, de louer ou prêter ce livre. » Il est peu probable que Tronchin fût l’instigateur d’une mesure réclamée par tout le clergé. Rousseau l’affirme cependant et ajoute que le docteur chercha vainement à faire condamner la Nouvelle Héloïse à Genève.

Il est certain du moins que la rupture du philosophe avec Tronchin était alors virtuellement accomplie. Elle se manifeste avec éclat, un an plus tard, à l’occasion de l’Émile et du Contrat.

Il paraît un nouvel ouvrage de Rousseau, écrit Tronchin à son fils. C’est une espèce d’institution politique mais c’est ce qu’il a fait de moins bien. Il vient aussi de publier ses Lettres sur l’Éducation, mais je ne les ai pas encore lues[29].

L’orage se déchaîne contre le livre. Neuf jours après l’arrêt du Parlement de Paris, le Petit Conseil de Genève, sur le réquisitoire du Procureur général Tronchin, fait brûler à son tour, le 19 juin, le Contrat et l’Émile. Jean-Jacques est décrété de prise de corps.

Tronchin mande encore à son fils :

Le Contrat social et le livre de l’Éducation de Rousseau ont été brûlés ici comme à Paris par la main du bourreau. Le voilà fugitif de Montmorency à Yverdun, et d’Yverdun à St-Aubin près de Neuchâtel, en attendant qu’on l’en chasse, car Mrs de Berne ainsi que la France et que nous lui ont défendu leur territoire. Je ne sais pas où on le supportera, car il a employé tout son esprit à ruiner de fond en comble les constitutions politiques et la religion chrétienne. Les principes qu’il pose sont très dangereux. C’est un fanatique atrabilaire d’autant plus à craindre qu’il écrit on ne peut pas mieux. On a craint pendant plusieurs jours que le jugement du Conseil n’excitât des troubles, car il y a ici bien des fanatiques aussi fanatiques que lui. Il a paru une lettre anonyme en sa faveur, qui a d’abord fait beaucoup d’impression, mais les bons propos des têtes sages l’ont insensiblement effacée. La conduite de Mrs de Berne y a beaucoup contribué. Il est bien cruel que l’esprit et l’éloquence de cet homme n’aboutissent qu’à soutenir des paradoxes et à troubler la société[30].

Il n’est point surprenant que Tronchin juge les théories politiques et religieuses de Rousseau fausses et dangereuses. Cela devait lui paraître ainsi, à lui qui avait le culte du passé et résumait dans sa personne les idées diverses et les divers sentiments avec lesquels Jean-Jacques entrait en guerre. Le docteur plaçait au-dessus de tout la religion, il la considérait comme le seul gardien efficace de la civilisation, comme « aussi indispensable à l’éducation de l’enfant que la sève l’est à l’arbre. » Comment n’aurait-il pas été révolté des attaques de Jean-Jacques contre le catéchisme, de sa prétention de laisser son élève jusqu’à l’âge de raison dans l’ignorance de l’existence de Dieu ? Le quatrième livre de l’Émile est aux yeux de Tronchin un code complet de déisme. « Rousseau, dit-il, pourra se vanter d’avoir fait bien du mal et d’avoir poignardé l’humanité en l’embrassant[31]. »

Par traditions de famille, par raison, Tronchin aimait la forme de gouvernement républicain qui était celle de sa patrie. Il estimait que Genève était redevable à son régime aristocratique du maintien de son indépendance, de son développement sage et continu et en grande partie de son lustre. Rousseau, à la vérité, propose sa patrie en exemple à l’Europe, mais il conjure en même temps ses concitoyens de se délivrer d’une oligarchie dangereuse, et il veut que le peuple réuni en assemblée plénière use plus fréquemment de sa souveraineté.

« C’est substituer au frein imposant de la constitution civile et religieuse de Calvin le fantôme de la liberté, c’est préparer les voies aux démagogues, » s’écrie le docteur, convaincu que toute modification dans la loi fondamentale du pays entraînerait celui-ci à sa perte. Dès la première heure, Tronchin ne se dissimule pas l’étendue du danger, sachant fort bien que les semences révolutionnaires jetées par Jean-Jacques trouveront un terrain tout préparé pour les recevoir. Il prévoit que la Genève dont il se sentait fier, la Genève aux fortes traditions, jalouse de rester telle que l’avait faite la piété des ancêtres, sera désormais « le jouet des sophistes politiques trompant le peuple avec d’autant plus de facilité que ceux qui pourraient l’éclairer sont naturellement l’objet de sa défiance ». « Ce misérable Rousseau, écrit-il à son fils, a porté le poison dans le cœur de nos concitoyens, le poison germera toujours. Il a mis sa mèche sur nos barils de poudre. »

Aussi Tronchin fut-il à Genève un ardent partisan de la résistance aux idées de Rousseau. Appelé, deux jours après la condamnation de l’Émile, à prononcer dans la cathédrale « le Discours Académique » à la cérémonie des Promotions[32], il saisit cette occasion pour s’élever contre le poison de l’impureté et de l’impiété semé par le moyen de l’imprimerie et qui infecte maintenant les âmes des jeunes gens. « C’est contre cet abus, s’écrie-t-il, que la sagesse mâle des Pères de la Patrie a hier encore pris des précautions… Plût à Dieu que je pusse aujourd’hui, dans ce lieu consacré à la vérité, vous élever un autel, monument de la reconnaissance publique… Recevez mes actions de grâce, gardiens vigilants de la République, Pères de la Patrie[33]. »

Et il écrit à Grimm, à propos de la déclaration de foi que Rousseau avait envoyée de Môtiers au pasteur de Montmollin pour obtenir son admission à la Sainte Cène :

Jean-Jacques a fait une espèce de rétractation qui est pitoyable et qui ferme la bouche de ses plus zélés dévots. Il prétend n’avoir jamais rien dit contre le christianisme, il soutient qu’il n’a argumenté que contre la religion catholique romaine et qu’il est par conséquent très-bon chrétien. Le plus mauvais tour qu’on put lui jouer serait de publier cette rétractation. Comme il y en a nombre de copies, cela pourrait bien lui arriver[34].

Tronchin redoutait cependant que les amis de Rousseau missent à profit cette déclaration, pour ramener à Genève un homme dont il estimait les doctrines funestes pour ses concitoyens. Ayant appris que Moultou défendait Jean-Jacques dans ses discours, le docteur lui fit insinuer qu’il serait plus sage de se taire[35].

Rien ne prouve toutefois que le docteur fut l’âme du parti qui poussa les Conseils à sévir contre Rousseau. Jean-Jacques l’en accuse formellement, bien qu’il ne précise aucun fait. À l’entendre, c’est « le polichinelle Voltaire et le compère Tronchin qui, tout doucement, derrière la toile, ont mis en jeu toutes les autres marionnettes de Genève et de Berne. »

Leur activité fut sans exemple, écrit-il dans les Confessions. Il ne tint pas à eux qu’on ne m’ôtât le feu et l’eau dans l’Europe entière, qu’il ne me restât pas une terre pour lit, pas une pierre pour chevet.

Partout il se croit entouré de satellites et d’espions à la solde du « Jongleur. » C’est par ce sobriquet qu’il désigne désormais Tronchin, auquel il a fait allusion en termes désobligeants dans le second livre de l’Émile[36].

Quant au docteur, il a perdu toute estime pour un homme dont la vertu déclamatoire contraste si étrangement avec les lacunes, les défaillances de la morale. Il s’exaspère en voyant l’auteur de l’Émile se poser en éducateur, enseigner aux parents leurs devoirs. Car Tronchin était du petit nombre de ceux qui savaient à cette époque que Rousseau avait exposé ses enfants. À entendre même Madame des Roys, grand’mère de Lamartine, la maréchale de Luxembourg, peu de temps avant la naissance du quatrième fils de Jean-Jacques, aurait supplié Tronchin d’obtenir du père qu’il lui confiât le nouveau-né, dont elle offrait de prendre soin[37].

Monsieur Tronchin en parla à Rousseau qui parut y donner son consentement. Il le dit aussi à la mère qui fut ivre de joie. Aussitôt qu’elle fut accouchée cette pauvre femme fit avertir Tronchin. Il vint ; il vit un bel enfant… Il prit l’heure avec la mère pour revenir le lendemain chercher l’enfant. Mais à minuit, Rousseau, vêtu d’un manteau de couleur sombre, s’approcha du lit de l’accouchée et, malgré ses cris, emporta lui-même son fils pour le perdre, sans marque de reconnaissance, dans un hospice.

Quoi qu’on puisse penser de ce récit romanesque que rapporte Beaudoin[38] et qui prête par tous les côtés à la critique[39], Tronchin, du moins, était édifié sur la façon dont Jean-Jacques comprenait les devoirs de la paternité, et il y revient plus d’une fois dans sa correspondance.

Pour moi, écrit-il à son fils, qui ai vécu avec Rousseau et qui le connais, je ne suis ni ne serai jamais sa dupe. C’est grand dommage que cet homme n’ait que l’appareil de la vertu, et c’est ce qui explique comment ayant vécu dans l’impureté et ayant eu plusieurs enfants d’une concubine, il les a tous exposés. Quiconque peut manquer au premier sentiment de la nature tient bien faiblement à tous les autres[40].

Et il mande à Grimm, à propos de l’abdication de Rousseau à ses droits de citoyen :

Cet étrange homme, bon chrétien, n’est ni citoyen ni père. Qu’est-il donc ? Le plus malheureux de tous les hommes, qui comptait l’autre jour parmi les charges de sa vie l’entretien de la vieille Levasseur. Il l’a dit très distinctement à son ami M. Moultou, qui le racontait encore hier chez Madame d’Anville. Vous savez ce qui en est. Il a aussi protesté à ce même M. Moultou sur tout ce qu’il y a de plus sacré qu’il n’a jamais eu d’enfants, et que ce qu’on en a dit est une calomnie. Vous savez aussi ce qui en est. Oh ! que cet homme joue un rôle difficile. Encore une fois qu’il est malheureux[41].

L’abdication de Rousseau fut, on le sait, le point de départ de graves événements à Genève. Blâmé par ceux mêmes qui lui étaient restés fidèles, Jean-Jacques pour se justifier fit répandre dans la ville des copies de sa Lettre au Conseil. Les esprits s’échauffèrent quarante bourgeois sous la conduite de De Luc adressèrent au Petit Conseil une « Représentation » fondée sur ce que le Consistoire n’avait pas été consulté avant la condamnation de l’Émile et demandant, en conséquence, que le jugement fût rapporté.

Tronchin écrit encore à son fils :

Nous avons eu ici un commencement d’orage… Tu sais que Rousseau a abdiqué sa bourgeoisie. C’était le comble de l’orgueil. Non content de cette démarche, pour se venger de sa patrie il a voulu la troubler. Il y a formé un parti qu’il a engagé à faire des représentations au Conseil aussi injustes que séditieuses. De Luc, à la tête de ce parti, a séduit le plus grand nombre de ses concitoyens ; mais le Conseil s’est si bien comporté et a répondu avec tant de sagesse et de force que Rousseau et De Luc sont restés couverts de honte… On a de Rousseau deux lettres écrites le même jour, l’une à Moultou, où il prêche la paix et la concorde, l’autre à Marc Chappuis, où il encourage à l’émeute, et se plaint de ce qu’on a tant tardé, et puis, fiez-vous aux hommes !…[42]

Le débat s’élargit. Les Représentants ne se bornaient plus à protester contre l’illégalité d’un jugement, ils en vinrent à discuter « le droit de veto » du Gouvernement et à réclamer la convocation d’un Conseil Général, seul juge, à leurs yeux, des points contestés. L’appui que Rousseau prêtait à ces « Représentations », l’agitation qu’il entretenait dans Genève, après s’être « excitoyenné », ne pouvaient qu’accroître l’antipathie de Tronchin pour l’auteur du Contrat.

Nos guerres civiles sont apaisées, mande-t-il à son fils. Le gouvernement est resté maître du champ de bataille. Il s’en est tiré avec dignité ; il en a acquis plus de fermeté. Rousseau et ses adhérents en ont été les dupes. Cet homme plus orgueilleux encore qu’éloquent est écrasé sous les ruines de son orgueil et est un des hommes les plus malheureux qui existent. Quelle leçon ! Cet homme, s’il l’eût voulu, pouvait être le plus heureux. Il perd tout à la fois son repos, sa patrie et ses amis. La réputation qu’il s’est faite pourra-t-il l’en dédommager ? une réputation payée aussi chèrement est un fléau ! See Cromwell damn’so an everlasting fame.

Les acclamations du peuple n’étouffent point les remords secrets[43].

Quant à Rousseau, il s’en prend aux Tronchin de tout ce qui arrive, de sa désastreuse situation, de l’échec des Représentations, des troubles qui règnent dans Genève. Depuis sa rupture avec le docteur, depuis que le Procureur général a requis contre ses ouvrages, Jean-Jacques englobe dans une implacable rancune toute la famille, et s’efforce de la rendre suspecte aux yeux de ses concitoyens, en lui prêtant les pires desseins contre la République. Il écrit à De Luc :

Je sais qu’une famille intrigante et rusée, s’étayant d’un grand crédit au dehors, sape à grands coups les fondements de la République et que ses membres, jongleurs adroits, et gens à deux envers, mènent le peuple par l’hypocrisie et les grands par l’irréligion. Mais vous et vos concitoyens devez considérer que c’est vous qui l’avez établie, qu’il est trop tard pour tenter de l’abattre, et qu’en supposant même un succès qui n’est pas à présumer, vous pourriez vous nuire encore plus qu’à elle-même et vous détruire en l’abaissant. Croyez-moi, mes amis, laissez-la faire, elle touche à son terme, et je prédis que sa propre ambition la perdra sans que la bourgeoisie s’en mêle[44].

C’était d’ailleurs, entre Représentants et Négatifs, à qui soupçonnerait l’adversaire d’entretenir des intelligences avec l’étranger et c’est à la complaisance des Tronchin pour Voltaire, que la bourgeoisie attribuait en grande partie l’arrêt qui avait frappé Rousseau.

Voltaire comptait, il est vrai, un ami dans la personne du Conseiller François Tronchin, mais ses rapports avec le docteur ne laissaient pas d’être fort tendus. Quant à Jean-Robert, le Procureur général, il ne se départit jamais d’une prudente réserve à l’égard du philosophe de Ferney, dont il fit condamner en 1764 le Dictionnaire portatif.

C’est à Jean-Robert Tronchin que le gouvernement, chaque jour plus menacé depuis la condamnation des ouvrages de Rousseau, confia le soin de défendre ses droits, de justifier sa conduite. Le Procureur général s’en acquitta dans une brochure anonyme intitulée : Lettres écrite de la campagne[45]. Cette éloquente apologie de la Constitution parut calmer les esprits. « C’est peut-être, écrivait Grimm, le premier exemple de l’empire de la raison sur un peuple échauffé par des cabaleurs.[46] » Mais ce ne fut qu’une courte trêve, car Rousseau riposta aux Lettres de la campagne par ses fameuses Lettres de la montagne, qui mirent le feu aux quatre coins de Genève.

{{t|Je ne suis point surpris, écrit le docteur à Madame Necker, que vous n’ayez pas pu lire les lettres de l’incendiaire. Son ton inhumain n’est pas fait pour vous… Il a écrit pour les démons de Milton, qui, après avoir été chassés du ciel maudissaient les dieux. C’est un démon plus démon qu’eux[47]. »

L’agitation allait croissant à Genève. Le premier dimanche de janvier 1765, lors de l’élection des magistrats, les partisans de Rousseau s’efforcèrent sans y réussir de faire échouer le scrutin. Tronchin, qui accuse Jean-Jacques d’avoir été l’instigateur de cette manœuvre, écrit à son fils :

Ce malheureux Rousseau, pour se venger de sa patrie, a failli la renverser. Le jour de l’élection des syndics, nous nous sommes vus sur le point de n’avoir plus de gouvernement. Cinq ou six jours auparavant, il a fait paraître un ouvrage[48] qui l’ébranlait jusque dans ses fondements. Cet ouvrage a tellement échauffé les têtes de plus de six cents bourgeois, que l’État a été sur le point de périr. Le coup a manqué. Je ne sais pas encore comment tout ceci finira, mais ce que je sais bien, c’est que Rousseau est un scélérat[49].

Le Petit Conseil se sentait, suivant ses propres expressions, « découragé, sans force et sans moyens pour continuer ses fonctions. » Il adressa un manifeste au peuple et offrit d’abdiquer. Cette proposition, en effrayant la bourgeoisie, qui vit Genève à deux doigts de l’anarchie, eut pour conséquence d’opérer une réaction dans l’opinion publique en faveur des magistrats.

Ce misérable Rousseau, écrit Tronchin à son fils, est actuellement l’objet du mépris et de la haine publique. Le corps entier des citoyens a fait de la manière la plus solennelle sa soumission au Conseil, et l’a assuré publiquement de son respect, de son amour et de sa confiance. Le Conseil a publié une déclaration pleine de dignité et de force. Tu l’auras lue dans la Gazette d’Amsterdam, où je l’ai fait insérer[50].

À vrai dire, tout en protestant de son attachement au gouvernement, la bourgeoisie faisait certaines réserves et persistait à demander la révision du procès de Rousseau. Néanmoins, croyant la bataille gagnée, le Petit Conseil n’hésita pas à flétrir dans sa déclaration les Lettres de la Montagne, « ce livre enfanté par le délire et la haine. » Cette flétrissure exaspéra Rousseau, mais un coup autrement douloureux venait de le frapper. Un libelle anonyme : Le sentiment des citoyens, l’accusait d’avoir outragé avec fureur la religion chrétienne et ses ministres, de n’être qu’un vil séditieux, et apprenait au monde entier que l’homme qui s’était posé comme le réformateur de l’humanité traînait à sa suite la malheureuse créature dont il avait, « abjurant tous les sentiments de la nature, exposé les enfants à la porte d’un hôpital. »

Cet homme, s’écrie Tronchin, est un grand malheureux. Ce masque de vertu sous lequel il avait caché sa face catilinaire est arraché. Le méchant se montre à découvert, le méchant est démasqué, ses noirs projets sont au grand jour. Il en sera la dupe, mais en attendant, nos magistrats sont bien à plaindre et tous les honnêtes gens le sont avec eux[51].

Jean-Jacques attribua immédiatement ce libelle au pasteur Vernes avec lequel il s’était brouillé. « M. Vernes s’est justifié, écrit le docteur à Madame Necker, mais Rousseau ne veut rien faire pour effacer sa calomnie. Cela s’appelle maintenir l’unité de son action[52]. »

Est-il besoin de rappeler que l’auteur du Sentiment des citoyens, c’est Voltaire, Voltaire qui, jetant l’huile sur le feu, pressait le Conseil d’agir contre le livre séditieux de la Montagne « comme on agit contre un perturbateur du repos public », et qui écrivait à Tronchin :

Esculape était peint avec un serpent à ses pieds. C’était apparemment quelque Jean-Jacques qui voulait lui mordre le talon. Il faut avouer que ce malheureux est un monstre, et cependant, s’il avait besoin de vos secours, vous lui en donneriez. Quelle différence, grand Dieu, d’un Tronchin à un Jean-Jacques[53].

Le Sentiment des citoyens vint grossir l’orage que Les Lettres de la montagne avait déchaîné sur Jean-Jacques. Invectivé en pleine église par le pasteur de Montmollin, naguère son protecteur et son ami, lapidé par la population de Môtiers, expulsé de l’Ile Saint-Pierre où il s’était réfugié, Rousseau se rendit à Strasbourg. Il gagna de là Paris, puis, ne trouvant plus en France qu’un asile mal assuré, se détermina à passer en Angleterre avec Hume, dont il acceptait l’hospitalité. Jean-Jacques quittait Paris au moment même où Tronchin venait s’y fixer.

Mais la confiante amitié que Rousseau témoignait à Hume devait être de courte durée, et bientôt tout lui paraît fourberie chez son protecteur. Il en vient à accuser celui qu’il appelait le meilleur des hommes de s’être transformé dans le plus noir ; le délire de la persécution le hante, réveillé dans son cerveau malade par la présence à Londres de François Tronchin, le fils du docteur.

J’apprends, écrit-il à Malesherbes, que le fils du Jongleur Tronchin, mon plus mortel ennemi, est non seulement un ami de M. Hume, mais qu’il loge avec lui… J’ai logé deux ou trois nuits avec ma gouvernante dans cette même maison chez M. Hume et à l’accueil que nous ont fait ses hôtesses qui sont ses amies, j’ai jugé de la façon dont lui ou cet homme, qu’il dit ne pas ressembler à son père, leur avait parlé d’elle et de moi[54].

François Tronchin se préparait à la carrière diplomatique en suivant les débats du Parlement. Il arrivait de Glasgow, où il avait été l’hôte de Adam Smith, et c’est chez le célèbre économiste qu’il s’était lié avec David Hume.

Je me suis logé à Londres dans la maison où il s’établit toujours lorsqu’il y est, écrit-il à son ami Guiguer. Rousseau est venu ici avec lui. Mon nom lui est odieux et il s’est imaginé que je suis venu ici pour épier sa conduite, le persécuter ou l’assassiner même, si je le pouvais. Il a demandé à David Hume s’il croyait qu’en Angleterre notre famille eût assez de crédit pour lui faire encore du mal. On blâme beaucoup ici sa patrie d’en avoir agi trop durement avec lui[55].

Et quelques jours plus tard :

Tandis que je t’écris, j’entends distinctement la voix de Rousseau. Il retourne demain à la campagne. Je t’ai parlé de son protecteur, qui serait le protecteur de tous les hommes malheureux parce qu’il est le meilleur des hommes. Personne ne connaît mieux Rousseau, ses fautes, ses ridicules et son génie. On l’a persécuté et on l’a aigri davantage. Quel bien a-t-on fait ? David Hume le rend heureux, le gouverne sagement. On le blâme peut-être et on a deux fois tort[56].

Mais, en proie à de perpétuelles hallucinations, Jean-Jacques, dont la maladie a fait d’effrayants progrès, croit se débattre dans la trame d’un vaste complot ourdi contre lui. Il ne doute plus de la trahison de Hume et en fait part à tous ses amis. « Si David, lui répond Mylord Maréchal[57], a fait mystère d’avoir logé chez lui le fils du Jongleur, il l’aura fait pour ne point vous offenser, par une délicatesse mal entendue ». « Si, depuis que vous êtes à Londres, lui mande de son côté Madame de Verdelin, Tronchin avait dit du mal de vous, M. Hume l’aurait plutôt jeté par la fenêtre[58]. »

C’est en vain que les amis de Rousseau lui démontrent l’inanité de ses soupçons. Repris par son incurable manie, le malheureux philosophe s’enfonce dans ses idées sinistres. Tout concorde pour lui prouver la persécution dont il se croit l’objet. François Tronchin se rend à Berlin, où il accompagne en qualité de secrétaire d’ambassade le chevalier Mitchell : Jean-Jacques ne met pas en doute que « le fils du Jongleur » soit porteur d’instructions secrètes qui le concernent[59]. Et il mande à d’Ivernois :

L’homme dont je vous ai parlé dans ma précédente lettre a placé A. fils chez l’homme de B., qui va près de C. Vous comprenez de quelles commissions ce petit barbouillon peut être chargé, j’en ai prévenu D[60].

D., c’est Mylord Maréchal, qui prévient son ombrageux ami de la nécessité dans laquelle il va se trouver de faire des politesses au « fils du Jongleur », chaudement recommandé par Milady Stanhope[61].

Mis au courant des ténébreux desseins que lui prête Rousseau, de l’état d’esprit lamentable dans lequel il se trouve, Tronchin écrit à son fils :

Ce que tu me dis de Rousseau ne m’étonne point. Son orgueil et sa défiance le tourmentent. Ce sont deux démons qui le poursuivent et le poursuivront partout. Cet homme, hélas me fait pitié, n’est-il pas assez malheureux ? Il a perdu tous ses amis et il a troublé sa patrie. Les remords qui déchirent l’âme le poursuivent et le poursuivront partout. Il me craint comme la colère de Dieu, c’est qu’il sait que je le connais, oui, il le sait.

Il nous connaît bien mal s’il croit que nous le poursuivons aussi[62].

En apprenant, quelques mois plus tard, la publicité que Jean-Jacques donne à sa rupture avec Hume, les accusations odieuses et extravagantes qu’il dirige contre son bienfaiteur, Tronchin mande de Paris à son cousin Jacob Tronchin :

L’aventure de Rousseau avec David Hume a fait ici un bruit prodigieux. Il n’y conserve pas un seul ami, Mesdames de Luxembourg, de Beauvau et de Boufflers, ses bonnes amies, l’ont abandonné. On n’en parle plus que comme d’un méchant coquin. Il n’y a qu’une voix là-dessus. Jamais homme n’a été coulé plus rapidement à fond. J’ai observé le plus grand sang-froid toutes les fois qu’on en a parlé. Ces trois femmes qui étaient hier soir ici, m’avouèrent qu’elles en avaient été étonnées. Voltaire perd aussi beaucoup. L’asile qu’il demande au roi de Prusse indigne les indifférents et fait pitié à ses amis[63].

Et il écrit à son fils :

On dirait à en juger par les procédés que Rousseau a eus vis-à-vis de David Hume, qu’il veut s’ensevelir sous les ruines de la plus noire ingratitude. Il lui fait un crime de l’amitié qu’il t’a témoignée, parce que tu es, dit-il, le fils de son plus cruel ennemi. Tous mes torts se réduisent pourtant à lui avoir reproché qu’il a exposé ses cinq enfants. Crois-tu que je doive en rougir ? Cet homme est un charlatan de vertu et je n’aime point les charlatans[64]

Tronchin, à partir de ce moment, ne met plus en doute l’irresponsabilité du malheureux philosophe. « Rousseau, s’écrie-t-il, serait le plus coquin des hommes, s’il n’était le plus fou. » Et à Charles Bonnet il écrit : « La manifestation de la folie et de la méchanceté de Rousseau ne peut que nous être utile. Le mépris de sa personne rejaillira sur ses principes[65]. »

À Voltaire lui aussi, l’inconscience de Jean-Jacques paraît évidente :

Je tiens toujours, écrit-il au docteur, qu’il faut le montrer à Bartholomew fair pour un schilling, cela devient trop comique et la folie est trop forte pour qu’on s’en fâche. Il est très-physiquement mentis non compos et je parie ce qu’on voudra qu’il sera enfermé à Bedlam avant deux ans[66].

Et quelques jours plus tard :

Je ne le crois pas au fond un scélérat, je peux me tromper, mais il me semble que les vices de son âme ainsi que de ses écrits ne sont venus que d’un fond d’orgueil ridicule. L’envie de jouer un rôle a corrompu son cœur ; je le tiens à présent un des êtres les plus infortunés qui respirent. Vous êtes un des plus heureux et vous méritez de l’être[67].

Les sentiments de compassion dont se pare Voltaire ne l’empêchent point de décocher sur son vieil ennemi ses traits les plus mordants. C’est ainsi qu’il écrit à Tronchin, à propos de la brochure que Hume venait de faire paraître pour se justifier des accusations de Rousseau « Jean-Jacques doit être content, il est déclaré à la fois un coquin par M. Hume et un calomniateur infâme par tous les Médiateurs[68]. Son orgueil sera un peu embarrassé de faire une bonne sauce de ces deux plats[69]. »

Est-il besoin de rappeler que Voltaire avait poussé Hume à publier sa défense et signalé avec une perfidie sans pareille aux Médiateurs le moyen de « dégrader » Jean-Jacques en fouillant dans son passé ? Loin d’user de générosité envers son infortuné adversaire, Voltaire se targue de l’avoir trop ménagé jusqu’ici, l’accable de ses sarcasmes les plus sanglants, accole à son nom les épithètes les plus outrageantes.

Il écrit la Lettre à Hume, afin de prouver que Jean-Jacques était « le plus méchant coquin qui ait jamais deshonoré la littérature. » Peu de temps après paraissaient, sous le couvert de l’anonyme, les Notes sur la lettre de M. de Voltaire à Hume.

Puisqu’il est permis, conclut l’auteur de ce libelle, à un Diogène subalterne et manqué d’appeler « Jongleur » le premier médecin de Monseigneur le duc d’Orléans, un médecin qui a été son ami, qui l’a visité, traité, qui a été au rang de ses bienfaiteurs, il est permis à un ami de M. Tronchin de faire voir ce que c’est que le personnage qui ose l’insulter. On peut sur le fumier où il est couché et où il grince des dents contre le genre humain, lui jeter du pain s’il en a besoin ; mais il a fallu le faire connaître, et mettre ceux qui peuvent le nourrir à l’abri de ses morsures.

Voltaire désavoua cet « ignoble pamphlet », mais dans une lettre à Damilaville [70], il désigne l’auteur comme « un homme très au fait des événements, habitant Paris, intime ami de Tronchin », et laisse entendre que ce dernier a les preuves en main des menées de Jean-Jacques contre les Délices. Quelles étaient ces preuves ? Tronchin n’y fait aucune allusion dans sa correspondance et demeura étranger, est-il besoin de le dire, à la triste querelle dans laquelle Voltaire prétendait l’entraîner.

Après avoir suivi pas à pas Tronchin dans ses rapports avec Rousseau, on peut apprécier à leur valeur les accusations que Jean-Jacques a formulées contre celui qu’il appela « son bon ami, son vénéré concitoyen, » avant de le compter au nombre de ses plus mortels ennemis.

Dès le commencement de leurs relations, le docteur avait voué à Rousseau une affection profonde. Il l’entoure de sa tendre sollicitude, s’efforce d’adoucir ses souffrances morales et physiques, puis, comme tant d’autres, il devient l’objet de cette méfiance qui amène fatalement Jean-Jacques à rompre avec tous ses amis. D’ailleurs, aristocrate et croyant, Tronchin devait perdre toute considération pour l’auteur de l’Émile et du Contrat. Il voit désormais dans Rousseau un séditieux, un sacrilège, un homme dangereux pour sa patrie, et applaudit hautement aux mesures prises contre lui. On peut s’étonner toutefois que Tronchin se soit rendu compte si tardivement de l’état mental de Jean-Jacques, qu’il n’ait pas, en particulier, discerné plus nettement les symptômes de la folie dans les alarmes perpétuelles qui empoisonnent l’existence du malheureux philosophe. Aussi, bien que gardant malgré tout un fond de compassion pour Jean-Jacques, Tronchin l’a parfois trop sévèrement jugé.

Mais l’auteur des Confessions est le jouet de ses hallucinations lorsqu’il voit le docteur « s’acharner à sa perte avec une rage qui s’accroît de jour en jour. »

Rousseau en a agi avec Tronchin comme envers ses autres amis, dont il s’exagère l’hostilité, et auxquels il prête des motifs de haine qui n’existent que dans son imagination.


Henry Tronchin.


  1. Cette étude est extraite d’un ouvrage de M. Henry Tronchin Un médecin du XVIIIe siècle. Le docteur Tronchin, qui doit paraître a Paris.
  2. 1754.
  3. Mss. Tronchin. De Genève, 12 décembre 1755, inédit.
  4. Mss. Tronchin. De Paris, 22 décembre 1755, inédit.
  5. Confessions, livre VIII.
  6. Ce fragment a été publié par Gaberel, Rousseau et les Genevois, Genève, 1858, p. 103.
  7. Mss. Tronchin. De l’Hermitage, 18 août 1756. Inédit.
  8. Streckeisen-Moultou, J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis. Paris, 1865. t. I. p. 324. 1er novembre 1756.
  9. Mss. Tronchin. De Paris, 25 janvier 1757. V. Sayous, Le dix-huitième siècle à l’étranger, t. I, p. 258.
  10. Mss. Tronchin. De Paris, 25 janvier 1757. Inédit.
  11. Streckeisen-Moultou, loc. cit.
  12. Mss. Tronchin. Copie de lettres, 21 février 1757, inédit.
  13. À cette époque les fonctions de Directeur de la bibliothèque, dévolues à des professeurs, équivalaient à celles de membre d’une commission de surveillance. Cette commission se composait des Seigneurs scholarques, du recteur, des directeurs, dont l’un choisi parmi les avocats, l’autre parmi les médecins, et des bibliothécaires. (V. Borgeaud, Académie de Calvin, p. 480-481).
  14. Mss. Tronchin. De l’Hermitage, 27 février 1757. Inédit.
  15. Mss. Tronchin, 27 février 1757, publ. par Sayous, op. cit., p. 249.
  16. Mss. Tronchin, 27 février 1757. Inédit.
  17. Mss. Tronchin. François Tronchin à Guiger, s. d. Inédit.
  18. Mss. Tronchin. Copie de lettres. Tronchin a la Comtesse de Marsan, 21 avril 1759. Publ. par Perey et Maugras, Vie intime de Voltaire, p. 247-248.
  19. Mss. Tronchin. Copie de lettres. Tronchin à Rousseau, 13 novembre 1758. Publ. par Gaberel, Rousseau et les Genevois, p. 106.
  20. Mss. Tronchin. Rousseau à Tronchin, de Montmorency, 26 novembre 1758. Publ. dans les Œuvres complètes, éd. Musset-Pathay, t. XIX, p. 52-55. Paris, 1824.
  21. Mss. Tronchin. Rousseau à Tronchin, de Montmorency, 23 mars 1759. Inédit.
  22. Mss. Tronchin. Copie de lettres. Rousseau à Tronchin, 4 avril 1759. Publ. par Streckeisen-Moultou, op. cit., p. 327-328.
  23. Mss. Tronchin. Rousseau & Tronchin, 28 avril 1759. Cette lettre a été publiée en partie et inexactement par Gaberel, op. cit., p. 108-109.
  24. Mss. Tronchin. Copie de lettres. Tronchin à Rousseau, 7 mai 1759. Publ. par Gaberel, op. cit., p. 110.
  25. Mss. Tronchin. Rousseau Tronchin, 30 mai 1759. Inédit.
  26. Mss. Tronchin. Copie de lettres. Tronchin à Rousseau, 6 juin 1759. Publ. en partie par Gaberel, op. cit., p. 112.
  27. Mss. Tronchin. Rousseau à Tronchin, 23 juin 1759. Inédit, à l’exception du dernier paragraphe, publ. par Gaberel, op. cit., p. 113.
  28. Mss. Tronchin. Copie de lettres. Tronchin à Rousseau, 2 juillet 1759. Inédit.
  29. Mss. Tronchin, Lettre du 5 juin 1762, inédite.
  30. Mss. Tronchin. Lettre du 7 juillet 1762, inédite.
  31. Maugras, Voltaire et J. J. Rousseau, p. 189.
  32. On appelle « Promotions » à Genève la cérémonie annuelle dans laquelle on décerne les récompenses aux élèves du collège. – Les Promotions eurent lieu cette année-là le 21 juin. V. Rivoire, Bibliographie historique de Genève au XVIIIe siècle, t. I, p. 113.
  33. Mss. Tronchin. Registre de consultations. Sermo Academicus. Ce discours, traduit en français, se trouve à la Bibl. nationale, Mss. français 14657 : Exposition abrégée de l’Histoire du Gouvernement, des mœurs, usages et lois de la République de Genève, p. 168.
  34. Bibl. nation. Mss. français, nouv. acq. 6594. Recueil de lettres adressées de Genève a M. Grimm, 1759-1766. Tronchin a Grimm, 15 septembre 1762. Inédit.
  35. V. Moultou à Rousseau, 22 septembre 1762, dans Streckeisen-Moultou, op. cit., p. 61.
  36. Après avoir parlé de Marcel « célèbre maître à danser, lequel faisait l’extravagant par ruse et donnait à son art une importance qu’on feignait de trouver ridicule, mais pour laquelle on lui portait au fond le plus grand respect, » Rousseau ajoute : « Dans un autre art, non moins frivole, on voit encore aujourd’hui un artiste comédien faire ainsi l’important et le fou, et ne réussir pas moins bien. Cette méthode est toujours sûre en France. Le vrai talent, plus simple et moins charlatan, n’y fait point fortune (Émile, livre II, note 22).
  37. Lamartine, Le manuscrit de ma mère. Paris, 1876, p. 121.
  38. V. Beaudoin, La vie et les œuvres de J. J. Rousseau. Paris, 1891, t. I, p. 202.
  39. Rousseau n’a connu Madame de Luxembourg qu’en 1759. Voir d’ailleurs ce qu’il dit dans les premières pages du livre XII des Confessions sur ses rapports avec Thérèse à cette époque.
  40. Mss. Tronchin. Lettre du 1er juillet 1763. Publ. par M. E. Ritter dans les Étrennes chrétiennes, t. XX, p. 211.
  41. Bibl. nation. Mss. français, nouv. acq. 6594. Recueil de Lettres adressées de Genève à M. Grimm, 20 juin 1763, inédit.
  42. Mss. Tronchin. Lettre du 1er juillet 1763. Publ. par M. E. Ritter dans les Étrennes chrétiennes, t. XX. p. 210-211.
  43. Mss. Tronchin. Lettre du 2 novembre 1763, inédite.
  44. De Môtiers, 7 juillet 1763. Publ. dans les Œuvres complètes, éd. Musset-Pathay, t. XX, p. 27.
  45. Les Lettres écrites de la campagne parurent à la fin de septembre 1763, la 5e dans les derniers jours d’octobre.
  46. Corresp. litt. 1er décembre 1763.
  47. Archives de Coppet. Lettre du 18 février 1765, inédite.
  48. Les Lettres écrites de la montagne s’étaient répandues à Genève dans le courant de décembre 1764.
  49. Mss. Tronchin. Lettre du 19 janvier 1765, inédite.
  50. Mss. Tronchin. Lettre du 15 février 1765, inédite.
  51. Mss. Tronchin. Tronchin à son fils, 16 mars 1765, inédit.
  52. Archives de Coppet. Lettre du 18 février 1765, inédite.
  53. Corresp. générale, s. d., 1765, n° 5956.
  54. De Wootton, 10 Mai 1766. Publ. dans les Œuvres complètes, éd. Musset-Pathay, t. XXI, p. 120. Il est curieux de remarquer que, dans une lettre du 10 juillet 1766, adressée à Hume lui-même, Rousseau répète les mêmes assertions dans des termes presque identiques.
  55. Mss. Tronchin. De Londres, 13 février 1766. Inédit.
  56. Ibid. 26 février 1766. Inédit.
  57. De Potsdam, 26 avril 1766. V. Streckeisen-Moultou, op., cit. t. II, p. 145.
  58. 27 avril 1766. V. Streckeisen-Moultou, op. cit., p. 563.
  59. Rousseau à Madame de Boufflers, de Wootton, 9 avril 1766. Œuvres complètes, éd. Musset-Pathay, t. XXI, p. 54.
  60. De Wootton, 31 mai 1766. Ibid, p. 95.
  61. De Berlin, 25 mai 1766. V. Streckeisen-Moultou, op. cit., t. II, p. 148.
  62. Mss. Tronchin. Lettre du 1er mai 1766, inédite.
  63. Mss. Tronchin. Lettre du 4 août 1766, inédite.
  64. Mss. Tronchin. Lettre du 8 août 1766, inédite.
  65. Maugras, Voltaire et. Rousseau. p. 328. De Villers-Cotterets, 21 août 1766.
  66. Mss. Tronchin, 3 septembre 1766. Inédit.
  67. Mss. Tronchin, 16 septembre 1766. Inédit.
  68. Dans le but de rétablir l’ordre et la paix entre les citoyens, les puissances garantes du Règlement de la médiation de 1738, c’est-à-dire la France et les cantons de Zurich et de Berne, avaient envoyé des ambassadeurs a Genève ; ceux-ci venaient de publier, le 25 juillet, une déclaration en faveur des magistrats, dans laquelle ils flétrissaient les « calomnies atroces » contenues dans les Lettres de la Montagne.
  69. Mss. Tronchin. 4 août 1766. Inédit.
  70. Corresp. générale, 29 décembre 1766.