Rienzi/Livre 04

Rienzi, le dernier des tribuns de Rome (1835)
Traduction par Paul Lorain.
Librairie Hachette et Cie (tome Ip. 255-329).


LIVRE IV

LE TRIOMPHE ET LA CÉRÉMONIE


Allora fama e paura di si buono reggimento passa in ogni terra.
(Vita di Cola di Rienzi, lib. I, cap. XXI.)

CHAPITRE I.

Le petit Angelo. — Le rêve de Nina réalisé.

Le fil de mon histoire nous ramène à Rome. C’était dans une petite chambre d’une maison en ruines, près de la base du mont Aventin, qu’un jeune garçon était assis, un soir, avec une femme d’une stature haute et imposante, mais un peu courbée par les infirmités et par les années. L’enfant était d’une mine belle et avenante, et il y avait dans son port hardi, franc, intrépide, quelque chose qui le faisait paraître plus âgé qu’il n’était.

La vieille, assise dans l’embrasure profonde de la fenêtre, était en apparence occupée d’une Bible ouverte sur ses genoux ; mais de temps à autre elle levait les yeux et contemplait son jeune compagnon d’un air triste et inquiet.

« Mère, disait l’enfant, s’occupant activement à sculpter un sabre de bois, j’aurais voulu que vous vissiez la parade aujourd’hui. C’est que maintenant, à Rome, chaque jour est une fête ! C’est toute une fête déjà que de voir le tribun lui-même sur son cheval blanc. Oh ! qu’il est beau… avec ses habits blancs tout ornés de bijoux ! Mais aujourd’hui, comme je viens de vous le dire, la dame Nina m’a remarqué comme j’étais sur les escaliers du Capitole. Vous savez, mère, que j’avais mis mon meilleur pourpoint de velours bleu.

— Et elle vous a appelé gentil garçon et vous a demandé si vous voudriez être son petit page, et cela t’a tourné la tête, sot bambin que tu es.

— Mais les paroles sont la moindre affaire ; vous verriez dame Nina que vous avoueriez qu’un sourire d’elle pourrait tourner la tête la plus sage de l’Italie. Oh ! comme j’aimerais servir le tribun ! Tous les garçons de mon âge sont fous de lui. Comme ils seront ébahis, et jaloux de moi, à l’école, demain ! Vous savez aussi, mère, que, si je n’ai pas toujours été élevé à Rome, je suis néanmoins Romain, et tout Romain aime Rienzi.

— Oui, pour le moment ; ces clameurs-là changeront bientôt. L’orgueil que je te vois, Angelo, tourmente mon cœur de vieille femme ; je voudrais te voir plus humble.

— Les bâtards ont à se faire un nom, dit le jouvenceau en rougissant. Ils me jettent au nez que je ne puis pas dire qui était mon père et ma mère.

— Cela ne les regarde pas, répliqua vivement la dame. Tu viens d’une noble famille et d’une longue descendance, bien que je ne sache pas, comme je t’ai dit maintes fois, le nom exact de tes parents. Mais que fais-tu de cette branche de chêne ?

— Une épée, mère, pour servir le tribun contre les brigands.

— Hélas ! je crains bien qu’il ne soit, comme tous ceux qui cherchent à dominer en Italie, obligé d’enrôler des brigands au lieu de les combattre.

— Allons ! vous voilà bien ! Vous vivez si renfermée que vous ne connaissez et n’entendez rien, autrement vous auriez appris que même le plus farouche de ces brigands, Fra Moreale, a fini par céder au tribun et s’est enfui de son château comme un rat d’une maison qui s’écroule.

— Comment ? comment ? s’écria la dame. Que dis-tu ? Ce plébéien que vous appelez tribun a-t-il hardiment jeté le défi à ce rude guerrier ? Et Montréal a-t-il en effet quitté le territoire romain ?

— Dame, on le dit dans la ville. Mais Fra Moreale m’a l’air d’être un épouvantail pour vous comme pour toutes les mères de Rome. Vous a-t-il jamais fait du mal, mère ?

— Oh ! oui, s’écria la vieille avec un ton de ressentiment si brusque que le fier garçon lui-même en tressaillit.

— Je souhaiterais de pouvoir le rencontrer, alors, dit-il après un moment de silence, et il brandissait son arme innocente.

— À Dieu ne plaise ! C’est un homme que tu dois toujours fuir, dans la paix comme dans la guerre. Dis-moi encore que ce bon tribun ne fait pas grâce aux Francs-Routiers.

— Le dire encore, mais tout Rome le sait !

— Il est pieux, aussi, à ce que j’ai ouï dire, et le bruit court qu’il a des visions et qu’il est soutenu par des communications de là-haut, » dit la vieille femme en se parlant à elle-même. Puis se tournant vers Angelo, elle continua : « Tu serais donc bien aise d’accepter l’offre de dame Nina ?

— Ah ! de grand cœur, ma mère, si vous pouviez vous passer de moi.

— Enfant, reprit solennellement la matrone, le sablier de ma vie est presque épuisé, et mon désir est de te voir placé près d’une personne qui prenne soin de ta jeunesse et te préserve d’une vie de licence. Cela fait, je pourrai accomplir mon vœu et consacrer à Dieu le reste désolé de mes jours. J’y réfléchirai, mon enfant. Ce n’est pas un toit de plébéien comme celui-ci qui devait t’abriter, ni la table d’un étranger qui devait te nourrir ; mais à Rome, le dernier parent sur lequel je pusse compter est mort ; et au pis-aller, l’honnêteté obscure vaut mieux que le crime brillant. Ton ardeur me trouble déjà. Laisse-moi passer, mon enfant, il faut que je me retire dans mon cabinet, pour veiller et prier.

À ces mots, la vieille femme, repoussant les instances du jeune garçon, et faisant taire les paroles confuses qu’il murmurait, paroles d’affection, mêlées pourtant de regrets maussades, disparut de la chambre.

L’enfant jeta un regard distrait sur la porte qu’elle venait de fermer, et se dit : « La dame ne parle jamais que par énigmes ; je me demande si elle n’en sait pas sur mon compte plus qu’elle n’en dit : qui sait seulement si elle est ma parente ? J’espère que non, car je ne l’aime guère, surtout en ce moment. Je voudrais bien qu’elle me plaçât chez la dame du Tribun, et nous verrions alors si quelque gars se permettrait de traiter Angelo Villani de bâtard. »

Là-dessus le jeune garçon se remit de plus belle à travailler son sabre de bois. Au fait, les manières froides de cette femme, la seule personne qui le gardât, qui lui fît compagnie, qui lui tînt lieu de parents, avait repoussé ses affections sans faire plier son caractère ; et bien qu’il n’eût point naturellement de penchant à la méchanceté, Angelo Villani était déjà insolent, rusé, vindicatif ; mais en revanche il était aussi sensible à la bienveillance qu’à l’affront ; d’une intelligence naturellement pénétrante, et d’une grande indifférence à toute espèce de crainte. Élevé plutôt dans une abondance honnête que dans le luxe, passant presque tout son temps auprès de sa protectrice, qu’il ne connaissait que sous le nom d’Ursule, il avait une tournure gracieuse et l’air d’un enfant bien-né. Son maintien peut-être, plus encore que son visage, fort gentil pourtant, mais qui brillait plutôt par l’intelligence que par la beauté, l’avait fait remarquer de la fiancée du Tribun. Son éducation était celle d’un enfant destiné à quelque profession savante. Non-seulement il avait appris à lire et à écrire, mais encore on lui avait enseigné les éléments du latin. Il n’avait point cependant pour ces études la moitié de l’inclination, de la passion qu’il montrait pour les jeux de ses camarades ou pour les fêtes et les tumultes de la rue ; il s’arrangeait de manière à s’y trouver toujours mêlé et toujours aussi il avait l’heureuse adresse d’en revenir sain et sauf sans aucun dommage.

Le lendemain matin Ursule entra dans la chambre d’Angelo.

« Remets aujourd’hui ton pourpoint bleu, dit-elle, je veux que tu aies l’air aussi distingué que possible. Tu iras avec moi au palais.

— Ah ! aujourd’hui ? s’écria le garçon tout joyeux en s’élançant de son lit ; chère mère Ursule, est-ce que j’appartiendrai réellement à la suite de la dame du grand Tribun ?

— Oui, et vous laisserez la vieille femme mourir seule ! Votre joie vous fait bien de l’honneur : mais l’ingratitude chez vous, est dans le sang. L’ingratitude ! Oh ! elle m’a brûlé, consumé le cœur, mais la vôtre, enfant, ne peut plus trouver d’aliment dans les cendres bientôt éteintes de mes vieux os.

— Chère dame, comme vous êtes toujours mordante ! Vous savez bien vous-même que vous me répétez souvent que vous voudriez vous retirer dans un couvent, et que je suis pour vous une charge trop incommode. Mais il faut toujours que vous me fassiez des reproches, à tort ou à raison.

— Ma tâche est achevée, » dit Ursule avec un profond soupir.

L’enfant ne répondit rien, et la vieille se retira d’un pas appesanti, moins lourd pourtant que le poids qui oppressait son cœur. Quand il la rejoignit dans leur appartement commun, il remarqua, ce qu’il n’avait pas vu tout à l’heure, dans l’aveuglement de la joie : Ursule ne portait point son simple et sévère costume de tous les jours. La chaîne d’or, rarement prise alors par des femmes qui ne fussent pas de noble naissance (bien que dans l’autre sexe elle fût portée aussi par les fonctionnaires publics et les riches commerçants), la chaîne d’or brillait sur sa robe faite de la plus riche étoffe à fleurs de Venise, et les agrafes qui rattachaient ce vêtement au col et à la taille étaient ornées de bijoux d’une haute valeur.

Ce changement frappa l’œil d’Angelo, mais il remarqua avec une fierté virile que la dame portait à merveille ce riche costume.

Elle avait en effet la tournure et la mine d’une femme habituée à de pareils vêtements, et son extérieur paraissait ce jour-là plus sévère et plus imposant qu’à l’ordinaire.

Elle lissa les cheveux bouclés du jeune Angelo, arrangea avec plus de grâce son manteau court sur ses épaules, et mit ensuite à sa ceinture un poignard dont le manche était richement garni, avec une bourse bien remplie de florins.

« Apprends à te servir discrètement des deux, dit-elle, et que je sois morte ou vive, tu n’auras jamais besoin de recourir au poignard pour te procurer l’or.

— Voici donc, s’écria Angelo ravi, un véritable poignard pour combattre les brigands ! Ah ! avec celui-ci je ne craindrai pas Fra Moréale, qui t’a si cruellement offensée. J’espère bien pouvoir encore te venger, quoique tu viennes tout à l’heure encore de me reprocher mon ingratitude.

Je le suis, vengée. Ne nourris point de telles pensées, mon fils, elles sont coupables ; du moins, j’en ai peur. Viens à table et mange ; nous irons de bonne heure, comme font tous les solliciteurs. »

Angelo eut bientôt fini son repas du matin, et sortant avec Ursule par la grande porte, il vit, à sa grande surprise, quatre de ces serviteurs qui alors accompagnaient ordinairement les personnes de distinction et qu’on trouvait à louer dans toutes les villes, pour la commodité des étrangers ou pour flatter la vanité des citoyens en partie de plaisir les jours de fêtes.

« À la bonne heure, nous faisons bien les choses aujourd’hui ! dit-il, en applaudissant avec une vivacité qu’Ursule ne manqua point de réprimander.

— Ce n’est point pour un vain apparat, ajouta-t-elle, dont la vraie noblesse peut bien se passer ; c’est pour obtenir au palais une plus prompte admission. Ces princes d’hier ne donnent pas facilement audience aux gens d’apparence trop humble.

— Oh ! mais vous vous trompez cette fois, dit Angelo. Le tribun donne audience à tous, aux plus pauvres comme aux plus riches. Il n’est point un paysan déguenillé et un moine à pieds nus qui ne trouve près de lui un plus facile accès que le plus fier baron. C’est pour cela que le peuple l’aime tant. Il consacre un jour de la semaine à recevoir les veuves et les orphelins, et vous savez, mère, que je suis un orphelin. »

Ursule, déjà absorbée dans ses propres pensées, l’entendait à peine et ne répondait rien ; mais, s’appuyant sur le bras du jeune garçon, et précédée des valets de pied qui marchaient devant pour lui frayer le passage, elle se dirigea lentement vers le palais du Capitole.

Il eût été admirable pour un œil plus observateur de remarquer le changement que deux ou trois mois seulement du gouvernement sévère, mais salutaire et sage du tribun, avaient effectué dans les rues de Rome. On ne voyait plus ces grandes et longues figures maigres de mercenaires étrangers marcher fièrement avec leurs cottes de mailles à travers les avenues ou se grouper dans une oisive insolence devant les portes fortifiées de quelque sombre palais. Les boutiques, qui, dans maint quartier avaient été fermées des années entières, étaient rouvertes, brillantes de marchandises, animées par le mouvement commercial. Les voies publiques, précédemment, étaient frappées d’un silence de mort, ou traversées à pas rapides par quelque passant solitaire et effrayé, fouillant des yeux le moindre coin, ou bien elles retentissaient du grondement d’une misérable canaille ou des querelles impudentes de patriciens sauvages ; maintenant elles servaient de courants réguliers, bienfaisants, variés, à la circulation de la vie civilisée, vie de plaisir ou d’affaires. Sur les chaussées roulaient gaiement les charrettes et les voitures, qui avaient passé en sûreté devant les forts démantelés des brigands de la Campagne. « Jamais, peut-être, pour nous servir de l’interprétation donnée aux autorités italiennes par un historien moderne et impartial, Gibbon ; jamais, peut-être, l’énergie et l’influence d’un seul esprit ne se sont fait sentir d’une manière plus remarquable qu’à la réforme subite de Rome par le tribun Rienzi. Un repaire de voleurs a été transformé et soumis à la discipline d’un camp ou d’un couvent. Au dire de son biographe, dans ce temps merveilleux, les bois commençaient à se réjouir de ce qu’ils n’étaient plus infestés de brigands ; les bœufs commençaient à labourer ; les pèlerins visitaient les sanctuaires ; routes et auberges étaient remplies de voyageurs ; le commerce, l’abondance, la bonne foi se retrouvaient aux marchés ; et une bourse d’or eût pu être exposée sans péril au milieu d’un grand chemin. »

Avec toutes ces apparences de bien-être et de sécurité pour le peuple, on pouvait voir mêlées à la foule quelques figures sombres et mécontentes, et quand, parfois, un serviteur des Colonna ou des Orsini se sentait coudoyé dans la multitude, une main brutale se portait involontairement au fourreau et un juron à demi étouffé se terminait en un soupir d’indignation. Çà et là aussi, faisant contraste avec les boutiques repeintes, restaurées et souriantes, des décombres entassés devant le portail de quelque orgueilleux hôtel attestaient un nivellement de fortifications, dont le propriétaire ressentait un impuissant courroux comme d’un sacrilége. Ce fut à travers ces rues et ces embarras que les personnes que nous accompagnons se firent un chemin, jusqu’à ce qu’elles se trouvèrent au milieu d’une foule assemblée devant l’entrée du Capitole. Les officiers qui y étaient postés maintenaient cependant l’ordre avec tant de discrétion et d’habileté qu’elles ne furent pas longtemps arrêtées ; introduites dans la vaste cour de ce mémorable édifice, elles virent les portes ouvertes de la grande salle de justice, gardées par une seule sentinelle ; tous les jours, pendant six heures, le tribun y tenait ses assises ; car, au dire de Gibbon : « Patient à entendre, prompt à redresser, inexorable à punir, il était, dans son tribunal, accessible en tout temps au pauvre et à l’étranger. » Ce ne fut point cependant vers cette salle que nos visiteurs se dirigèrent, mais vers l’entrée des appartements privés du palais. Ici la pompe, l’éclat, la magnificence plus que royale de la résidence du tribun, contrastaient singulièrement avec la simplicité patriarcale qui régnait dans sa cour de justice.

Ursule même, accoutumée jadis au train splendide des seigneuries d’Italie et de France, sembla tressaillir de surprise en voyant la salle encombrée de domestiques en riches livrées, les colonnes de marbre doré garnies de guirlandes de fleurs et les pompeuses bannières brodées des armes unies de la république romaine et du siége pontifical, resplendissantes dans les airs d’alentour. Ne sachant guère à qui s’adresser dans une telle assemblée, Ursule fut tirée de peine par un officier revêtu d’un costume d’or et d’écarlate qui, avec un décorum grave et poli, observé par tous les serviteurs de Rienzi, lui demanda respectueusement qui elle cherchait. « La signora Nina ! » répondit Ursule, redressant sa taille imposante avec une dignité naturelle, bien qu’un peu surannée. Son accent avait quelque chose d’étranger, et la réponse de l’officier s’en ressentit.

« Aujourd’hui, madame, je crains que la signora ne reçoive que les dames romaines. Demain est le jour destiné à toutes les nobles dames étrangères. »

Ursule, d’un ton un peu impatient, répliqua :

« Mon affaire est de celles qui sont bienvenues tous les jours dans les palais. Je viens, seigneur, mettre aux pieds de la signora certains présents qu’elle daignera, j’en suis sûre, accepter.

— Et dites, seigneur, ajouta brusquement le jeune garçon, qu’Angelo Villani, que la signora Nina a honoré hier de son attention, n’est pas un étranger mais un Romain ; et qu’il vient, comme elle l’y a invité, présenter à la signora ses hommages et son dévouement. »

Le grave officier ne put s’empêcher de sourire à la hardiesse pétulante, mais qui n’était pas sans grâce, du jeune Angelo.

« Je me rappelle, maître Angelo Villani, répliqua-t-il, que dame Nina vous a parlé près du grand escalier. Madame, je vais faire votre commission. Veuillez me suivre dans un appartement plus convenable à votre sexe et à votre bonne mine. »

Là-dessus l’officier les mena au travers de la salle vers un large escalier de marbre blanc, au centre duquel, sur toute sa longueur, étaient étendus ces riches tapis d’Orient, qui à cette époque, où des nattes de joncs garnissaient les chambres d’un monarque anglais, étaient déjà familiers au luxe plus grandiose des palais d’Italie. Ouvrant une porte au premier étage, il introduisit Ursule et son jeune pupille dans une majestueuse antichambre tendue de tapisseries en velours broché ; au-dessus de la porte opposée, par laquelle l’officier disparut alors, étaient blasonnées les armoiries que le tribun introduisait constamment dans son cérémonial, autant par amour de la pompe que par un désir très-politique de mêler aux clefs du pontife les insignes héraldiques de la république romaine.

« Philippe de Valois n’est pas logé comme cet homme ! murmura Ursule. Si cela dure, j’aurai fait mieux que je n’espérais pour mon pupille. »

L’officier, bientôt revenu, leur fit traverser un appartement très-vaste qui était, en effet, la grande chambre de réception du palais. Vingt-quatre colonnes de l’albâtre oriental qui avait attesté les dépouilles des derniers empereurs, et qu’on avait exhumées des ruines oubliées, pour parer le palais du régénérateur de la vieille république, supportaient un léger plafond, d’une architecture semi-gothique, semi-classique, et garni de mosaïques d’or et de pourpre. Le plancher, marqueté, était couvert au milieu d’étoffe d’or ; les murailles étaient revêtues par intervalles des mêmes tentures splendides, que relevaient des panneaux fraîchement peints des plus éclatantes couleurs, avec des dessins mystiques et symboliques. Au fond de ce royal appartement deux marches étaient placées devant le trône du tribun, au-dessus duquel s’élevait un dais orné des éternelles armoiries du pontife et de la cité.

Traversant cet appartement, l’officier ouvrit la porte qui, à l’extrémité, donnait dans une petite chambre, remplie de pages en riches costumes de velours bleu et argent. Il y en avait peu de plus âgés qu’Angelo ; et, grâce à leur beauté remarquable, ils semblaient être l’élite, la fleur de l’adolescence romaine.

Angelo n’eut guère le temps de regarder ses futurs camarades ; une minute ne s’était pas écoulée que sa protectrice et lui étaient en présence de la femme du tribun.

La chambre n’était pas vaste, mais elle l’était assez pour prouver que la belle fille de Raselli avait réalisé ses rêves de vanité et de splendeur.

C’était un appartement qui défiait toute description. On eût dit un musée destiné à l’exposition de tous les diamants de l’univers. La lumière du jour, amortie par les vitres de couleur des croisées hautes et renfoncées, versait une teinte purpurine et moelleuse sur tout ce que l’art de ce temps-là vantait de plus précieux, sur tout ce que le luxe royal estimait de plus cher. Les candélabres d’argent de l’orfévrerie de Florence ; les tapis, les étoffes d’Orient, les draperies de Venise et de Gênes, les peintures délicates comme des missels enluminés, dans lesquelles l’or s’unissait à ces couleurs bleues et cramoisies qu’on n’a pu retrouver ; des marbres antiques qui vous parlaient des beaux jours d’Athènes ; des tables de mosaïques déterrées, dont la fraîcheur était conservée comme par magie ; des encensoirs d’or dont s’évaporaient des parfums d’Arabie, amortis cependant de manière à ne point absorber l’odeur plus salubre de fleurs éclatantes, qui brillaient à chaque coin dans des vases de marbre et d’albâtre ; une petite fontaine féerique, qui semblait jaillir de guirlandes de roses, distribuant à l’air, dans une pluie magique de liquides diamants, une fraîcheur presque insensible ; tout cela et mille autres objets qu’il serait inutile de décrire en détail, réunis avec le luxe le plus somptueux, mis en accord avec le goût le plus exquis, alliant l’art ancien et l’art moderne, étonnaient et enivraient les sens du spectateur. Et ce n’était pas tant la richesse ni le luxe qui faisaient le caractère de cette chambre admirable, qu’une certaine fantaisie magnifique et presque sublime ; aussi avait-elle l’air de la retraite fabuleuse d’une enchanteresse, dont la parole envoyait rançonner la terre par des génies pour la faire décorer par des fées, car ce n’était pas là le faste grossier d’une reine terrestre. Derrière les coussins empilés sur lesquels se couchait à demi Nina, se tenaient quatre filles, belles comme des nymphes, avec des éventails composés des plumes les plus rares, et à ses pieds reposait une femme plus âgée que les autres, dont le luth, maintenant silencieux, attestait son occupation officielle.

Mais la chambre par elle-même eût-elle paru un peu trop fantastique et surchargée d’ornements prodigués, la tournure et les traits de Nina auraient justifié tout cela d’un seul coup, tant elle semblait complétement le génie naturel du lieu ; tant sa beauté, exaltée par un amour satisfait, par une vanité flattée, par une espérance triomphante, était une incarnation admirable de la plus brillante vision qui jamais flotta devant les yeux du Tasse, quand il forma son immortelle Armide de la puissance glorieuse de l’enchanteresse unie aux charmes de la femme.

Nina se leva à demi en voyant Ursule, dont les traits calmes et tristes exprimaient involontairement la surprise et le saisissement que lui inspirait une amabilité si rare et si frappante, mais qui, un moment éblouie de la splendeur environnante, reprit bientôt son sang-froid ordinaire, et s’assit sur le coussin qui lui fut désigné, pendant que le jeune visiteur demeurait debout et la langue enchaînée par une admiration enfantine, au centre de l’appartement. Nina le reconnut et sourit.

« Ah ! voilà le joli garçon, dont l’œil vif et l’air hardi ont gagné mon caprice hier ! Êtes-vous venue pour accepter mon offre ? Est-ce à vous, madame, qu’appartient ce bel enfant ?

— Signora, répliqua Ursule, je vous dirai sans détours que, par une suite d’événements dont je veux vous épargner le récit inutile, ce garçon, dès son enfance, est tombé à ma charge ; c’est un dépôt difficile et pénible pour une femme dont les pensées ne sont plus de ce monde. Je l’ai élevé comme il convenait à un enfant de noble race ; car des deux côtés, signora, il est noble, bien qu’orphelin, sans père et sans mère.

— Pauvre enfant ! dit Nina avec compassion.

— Avancée maintenant en âge, poursuivit Ursule, accablée d’années, ne désirant plus que faire ma paix avec le ciel, je suis venue ici il y a quelques mois, dans le but de le placer chez un de mes parents, et de prendre après le voile dans la cité de l’Apôtre. Hélas ! j’ai trouvé mon parent mort, et son héritier était un baron d’un caractère brutal et dissolu. Restant ici, dans l’embarras et l’anxiété, je crus entendre la voix de la Providence, quand, hier soir, l’enfant m’a raconté que vous vous étiez plu à l’honorer de votre attention. Comme le reste de Rome, il a déjà appris à être plein d’enthousiasme pour le tribun, et dévoué à la femme du tribun. Voulez-vous, sérieusement, l’admettre dans votre maison ? Il ne déshonorera point votre protection par sa naissance, ni, j’y compte bien, par sa conduite.

— À mes yeux sa figure lui tiendrait lieu de garantie, madame, même sans une recommandation aussi distinguée que la vôtre. Est-il Romain ? Son nom, alors, doit m’être connu.

— Pardonnez-moi, signora, répondit Ursule, il porte le nom d’Angelo Villani, et non celui de son père ou de sa mère. L’honneur d’une maison noble condamne son origine à rester pour toujours inconnue. C’est le fruit d’un amour que l’Église n’a point sanctionné.

— Raison de plus pour l’aimer, alors, et pour avoir pitié de lui, victime d’un péché dont il n’est pas coupable ! repartit Nina, les yeux humides, car elle voyait les joues de l’adolescent se couvrir d’une profonde et brûlante rougeur. Avec le règne du tribun commence une ère nouvelle de noblesse, où un homme gagnera gloire et chevalerie par son propre mérite et non par celui de ses ancêtres. Ne craignez rien, madame, chez moi il sera à l’abri de tout manque d’égards. »

Ursule sentit son orgueil fléchir devant la bonté de Nina ; elle s’approcha avec un respect involontaire et déposa un baiser sur la main de la signora.

« Puisse notre sainte Vierge récompenser votre noble cour ! dit-elle, et maintenant ma mission est terminée, mon but terrestre atteint. Ajoutez seulement, signora, une grâce de plus à vos inestimables faveurs. Ces bijoux,… et Ursule tira de sa robe une cassette, dont elle toucha le ressort ; le couvercle sauta en arrière, et découvrit des diamants d’une grosseur admirable et de l’eau la plus brillante ;… ces bijoux, continua-t-elle en mettant la cassette aux pieds de Nina, appartenaient autrefois à la maison princière de Toulouse et sont sans prix pour moi et les miens. Permettez-moi de penser qu’ils ne dépareront pas une personne dont le front de reine leur donnera un lustre plus brillant que celui qu’elle pourrait leur emprunter.

— Comment ! dit Nina en rougissant avec vivacité, croyez-vous, madame, que ma bienveillance s’achète ? Le cœur d’une femme se donne, il ne s’achète pas ? Non, non, reprenez vos cadeaux, ou je vous prierai de reprendre votre garçon. »

Ursule était étonnée et confondue ; pour son expérience un tel désintéressement était chose nouvelle et la prenait au dépourvu. Nina s’aperçut de son embarras qu’elle reconnut par un sourire fier et triomphant, puis, reprenant ses manières courtoises, elle poursuivit avec une grave douceur :

« Les mains du tribun sont pures, la femme du tribun ne doit pas être suspecte. Ce serait plutôt à moi, madame, à vous donner quelque gage en échange du beau dépôt que vous m’avez confié. Vos joyaux pourront un jour être utiles au jeune homme dans sa carrière ; réservez-les pour qui en a besoin.

— Non, signora, dit Ursule, se levant et tournant ses yeux au ciel : ils achèteront des messes pour l’âme de sa mère ; quant à lui, je lui réserverai une fortune honnête quand son âge en aura besoin. Signora, acceptez les remercîments d’un cœur malheureux et désolé. Adieu ! »

Elle se retourna pour s’en aller, mais d’un pas tellement faible et chancelant, que Nina, touchée, émue, s’élança de son divan, et de sa propre main guida la vieille dame à travers la chambre, en cherchant tout bas à la consoler ; lorsqu’elles touchèrent la porte, le jeune garçon se précipita vers elles, et, pressant dans ses bras la robe d’Ursule, s’épancha en sanglots : « Chère dame, pas un adieu pour votre petit Angelo ? Pardonnez-lui tout le mal qu’il vous a coûté. C’est maintenant pour la première fois, que je sens combien j’ai été indocile et ingrat. »

La vieille femme l’étreignait dans ses bras et le baisait passionnément ; quand Angelo, comme frappé d’une pensée soudaine, tira de son pourpoint la bourse qu’elle lui avait donnée en disant d’une voix étouffée et à peine intelligible : « Et que ceci, dame bien-aimée, aille servir à des messes pour l’âme de mon pauvre père ; car lui aussi il est mort, vous savez ! »

Ces mots semblèrent glacer tout d’un coup les émotions plus tendres d’Ursule. Elle écarta l’enfant avec la même froideur, la même rigidité, la même sévérité de mine et de manières qui, tant de fois déjà, avait comprimé ses élans de tendresse ; et, revenant à elle-même, elle quitta tout à coup l’appartement sans mot dire. Nina, surprise, mais toujours touchée de compassion pour sa douleur et de respect pour son âge, marcha sur ses pas à travers l’antichambre des pages et la salle de réception, jusqu’au bas de l’escalier, condescendance que n’eût pas obtenue d’elle la plus fière princesse de Rome ; en rentrant, attristée et pensive, elle prit le jeune garçon par la main et déposa sur son front un baiser affectueux.

« Pauvre enfant ! dit-elle, il semble que ce soit la Providence qui m’a inspiré l’idée de te remarquer, hier, au milieu de la foule, et qui t’a ainsi amené dans l’asile qui convient à tes malheurs. Car où viendraient se réfugier les cœurs privés d’amis, les orphelins de Rome, si ce n’est au palais du premier magistrat de Rome ? » Puis se tournant vers ses domestiques, elle leur donna, pour les arrangements personnels de son nouveau pupille, des instructions qui prouvaient que le pouvoir suprême, en caressant sa vanité, n’avait pas endurci son cœur. Angelo Villani vécut pour payer largement la bonté de sa bienfaitrice.

Elle retint l’enfant auprès d’elle, et, causant familièrement avec lui, elle fut de plus en plus charmée de son esprit hardi et de ses manières franches. Mais leur conversation fut interrompue, pendant le cours de la journée, par l’arrivée de plusieurs dames de la noblesse romaine. Ce fut alors que les qualités de Nina rentrèrent dans l’ombre pour faire place à ses défauts. Elle ne pouvait résister à l’envie féminine d’étaler son triomphe sur ces arrogantes signoras qui maintenant rampaient à ses pieds pour rendre hommage à celle qu’elles avaient autrefois accablée de leurs dédains. Elle affectait le ton d’une reine, elle en exigeait les égards, elle mettait en jeu ces adroits artifices si bien connus de son sexe, pour s’efforcer de faire de sa courtoisie même une véritable humiliation à ses orgueilleuses hôtesses. Grâce à son imposante beauté et à son charmant esprit elle ne tombait point, il est vrai, dans la vulgaire insolence des parvenus ; mais elle piquait encore plus au vif la fierté, en retirant à celles qu’elle mortifiait la compensation d’un juste mépris. Elle possédait si bien la raillerie à mots couverts, l’affront du sourire, le sarcasme masqué du compliment, cette insouciante exigence du respect dans les moindres bagatelles, exigence dont on ne pouvait pas se montrer offensé au dehors, mais qu’on ne pouvait pardonner au dedans !

« Bonjour à la signora Colonna, dit-elle à la fière épouse du fier Étienne ; nous avons passé hier devant votre palais. Comme il paraît beau maintenant qu’il est débarrassé de ces sombres remparts, dont la vue a dû si souvent attrister vos regards ! Signora, dit-elle en s’adressant à une des dames Orsini, votre mari est en grande faveur auprès du tribun qui lui destine un brillant commandement. Sa fortune est assurée, et nous nous en réjouissons, car il n’est pas d’homme qui serve plus loyalement l’État. Avez-vous vu, belle dame de Frangipani, les derniers vers de Pétrarque en l’honneur de mon seigneur et maître ? Ils sont là-bas, me permettez-vous de vous inviter à en faire apprécier les beautés à la signora de Savelli ? Nous nous réjouissons, noble dame de Malatesta, que votre vue soit si bien rétablie. La dernière fois que nous nous sommes rencontrées, nous étions placés tout près de vous à la fête de dame Giulia, cependant vous sembliez avoir de la peine à nous distinguer du pilier auprès duquel nous nous tenions ?

— Faut-il en être réduite à endurer pareille insolence ! murmura la signora Frangipani à la signora Malatesta,

— Chut ! chut ! patience ! patience ! si jamais notre jour revient ! »


CHAPITRE II.

Bonheur d’avoir un conseiller qui a les mêmes intérêts que nous, et dont le cœur ne fait qu’un avec le nôtre. — La paille emportée par le vent. — Serait-ce le présage d’une tempête ?

Il était, ce jour-là, plus tard que d’ordinaire, quand Rienzi revint de son tribunal aux appartements du palais. En traversant la salle de réception, sa mine était très-exaltée, il avait les dents serrées comme un homme qui a pris une forte résolution dont il ne veut point se départir, et son front était assombri par ce froncement de sourcils, fixe et effrayant, que les auteurs qui ont décrit l’extérieur de sa personne n’ont pas manqué d’observer, comme le trait caractéristique chez lui d’une colère d’autant plus mortelle qu’elle était toujours juste. L’évêque d’Orvieto et le vieil Étienne Colonna le suivaient de près. « Je vous répète, messeigneurs, disait Rienzi, que vous plaidez en vain cette cause. Rome ne connaît point de distinction entre les classes. La loi est aveugle pour l’auteur, elle a seulement un œil de lynx pour le fait.

— Pourtant, dit Raimond en hésitant, réfléchis, tribun : le neveu de deux cardinaux… lui-même autrefois sénateur… »

Rienzi s’arrêta brusquement et regarda en face ses compagnons : « Monseigneur l’évêque, dit-il, ceci ne rend-il point le crime plus inexcusable ? Regardez, lisez : Un vaisseau d’Avignon à Naples, chargé des revenus de Provence pour la reine Jeanne, — au sujet de laquelle, remarquez bien, nous tenons solennellement conseil, — fait naufrage à l’embouchure du Tibre ; là-dessus Martino di Porto, un noble, comme vous dites, le maître de cette forteresse dont il tire son titre, doublement obligé par sa naissance de gentilhomme et par son voisinage immédiat à secourir les malheureux, tombe sur le vaisseau avec ses troupes (de quel droit le rebelle a-t-il des troupes armées ?) et pille le vaisseau comme un brigand vulgaire. Il est saisi, amené à mon tribunal, soumis à une soigneuse et impartiale enquête, condamné à mort. Telle est la loi, que voulez-vous de plus ?

— Sa grâce… répliqua le Colonna. »

Rienzi croisa les bras et rit dédaigneusement. « Jamais je n’ai entendu le seigneur Colonna demander la grâce d’un paysan qui avait volé le pain destiné à nourrir ses enfants affamés.

— Entre un paysan et un prince, tribun, moi, je mets une différence ; le beau sang d’un Orsini n’est pas fait pour être répandu comme celui d’un vil plébéien…

— Que vous estimiez assez peu de chose, interrompit plus bas Rienzi, je me le rappelle, quand mon jeune frère a succombé sous la lance brutale de votre orgueilleux fils. N’éveillez point ce souvenir, je vous en avertis, laissez-le dormir. Honte à vous, vieux Colonna, honte à vous ! Si voisin de la tombe, où les vers nivellent toutes les chairs, comment pouvez-vous prêcher, avec ces cheveux gris, une distinction si peu charitable d’homme à homme ? N’y a-t-il pas déjà assez de différence ? L’un ne porte-t-il pas la pourpre, l’autre des haillons ? L’un n’est-il point à l’aise, l’autre en peine ? L’un ne fait-il pas des galas, tandis que l’autre meurt de faim ? Est-ce que je nourris un projet insensé de niveler les rangs dont la société a fait un mal nécessaire ? Non. Je ne fais pas plus la guerre au riche qu’à Lazare. Mais devant le tribunal de l’homme, comme devant celui de Dieu, je veux que Lazare et le riche soient égaux : n’en parlons plus. »

Colonna s’enveloppa dans sa robe avec une grande fierté, se mordit les lèvres en silence. Raimond s’interposa.

« Tout cela vrai, tribun. Mais (et il tirait Rienzi à part), il nous faut être, vous savez, politiques aussi bien que justes… Neveu de deux cardinaux… quel ressentiment cela ne provoquera-t-il pas à Avignon ?

— Ne vous tourmentez point, vénérable Raimond, je me réserve de répondre au pontife. » Tandis qu’ils parlaient, tinta une cloche grave et retentissante. Colonna tressaillit.

« Grand tribun, dit-il avec un ricanement amer, daignez réfléchir avant qu’il soit trop tard. Jamais, que je sache, je ne me suis incliné devant vous en suppliant jusqu’ici, et je vous demande aujourd’hui d’épargner mon propre ennemi. Étienne Colonna prie Cola de Rienzi d’épargner la vie d’un Orsini.

— Je comprends votre raillerie, vieux seigneur, dit tranquillement Rienzi, mais je n’y suis point sensible. Ennemi de l’Orsini, vous plaidez néanmoins pour lui, cela vous donne un air de générosité ; mais, voyez-vous, vous êtes ami de votre ordre plus encore qu’ennemi de votre rival. Vous ne pouvez endurer qu’un homme assez haut placé pour avoir lutté avec vous, périsse comme un voleur. Je rends hommage à un si noble oubli, mais je ne suis point un noble et n’y ai pas de sympathie. Encore un mot : si c’était le seul acte de fraude et de violence commis par ce baron bandit, vos prières plaideraient mieux sa cause ; mais sa vie n’est-elle point bien connue ? N’a-t-il pas été dès l’enfance la terreur et la honte de Rome ? Que de matrones violées, de marchands pillés, d’hommes paisibles poignardés en plein jour, s’élèvent en sombres témoins contre le prisonnier. Et c’est pour un tel homme que j’entends un prince de votre âge et le vicaire du pape demander grâce ! Fi ! fi ! Mais je veux être quitte avec vous : le premier pauvre homme que la loi condamnera à mort, je lui pardonnerai en votre honneur. »

Raimond tira encore à part le tribun, tandis que Colonna s’efforçait d’étouffer sa fureur.

« Mon ami, dit l’évêque, les nobles sentiront en ceci une insulte à leur ordre tout entier ; tu n’en peux douter en voyant le pire ennemi d’Orsini plaider en sa faveur. Le sang de Martino leur servira de gage de réconciliation, et ils ne feront plus qu’un seul homme contre toi.

— Qu’il en soit ainsi ; avec Dieu et mon peuple pour moi, j’oserai, quoique Romain, être juste. La cloche s’arrête, il est déjà trop tard. » À ces mots, Rienzi ouvrit brusquement la fenêtre : près de l’escalier du Lion s’élevait un gibet, où se balançait avec un bruit lugubre, revêtu de son costume de patricien, le cadavre encore palpitant de Martino di Porto.

« Regardez, dit sévèrement le tribun. Ainsi meurent tous les brigands ! Pour les traitres la même loi réserve la hache et l’échafaud ! »

Raimond recula et pâlit. Il n’en fut pas de même du vieux gentilhomme. Des larmes d’orgueil blessé jaillirent de ses yeux ; il s’approcha, appuyé sur son bâton, tout près de Rienzi, le toucha à l’épaule, et lui dit :

« Tribun, on a vu des juges vivre assez longtemps pour envier leur victime ! »

Rienzi se tourna avec une égale fierté vers le baron.

« Nous pardonnons de vaines menaces aux gens âgés. Monseigneur, vous n’avez plus rien à nous dire. Nous voudrions être seul.

— Donne-moi le bras, Raimond, dit Étienne. Tribun, adieu. Oubliez qu’un Colonna vous a sollicité… Vous n’aurez pas de peine, ce me semble, car tout sage que vous êtes, vous oubliez ce que tout autre pourrait se rappeler.

— Et quoi donc, monseigneur ?

— La naissance, tribun, la naissance, voilà tout !

— Le seigneur Colonna a pris mon rôle ; il est devenu bel esprit, répliqua Rienzi, d’un ton aisé et indifférent. »

Puis, suivant des yeux Raimond et Étienne jusqu’à ce que la porte se fermât sur eux, il murmura : « Insolent ! N’était Adrien, la barbe grise ne te servirait pas d’excuse. La naissance ! quel Colonna, à l’entendre, ne se prétendrait pas petit-fils d’un empereur ? Vieillard, il y a chez toi un dépit dangereux qu’il faut que je surveille. » Là-dessus, il se tourna, distrait, vers la fenêtre, et son œil rencontra de nouveau cet affreux spectacle de mort. Le peuple, en bas, assemblé en un vaste concours, se réjouissait de l’exécution d’un homme dont toute la vie n’avait été qu’infamie et rapine, mais qu’on avait cru longtemps bien au-dessus de la justice ; aussi poussait-on ces farouches clameurs qui témoignent du triomphe de la multitude sur un ennemi écrasé. Rienzi, de sa place, entendait les cris de vive le tribun, le juge impartial, le libérateur de Rome ! Mais en ce moment d’autres pensées le rendaient insensible et sourd à l’enthousiasme populaire.

« Mon pauvre frère, disait-il les larmes aux yeux, c’est grâce aux crimes de cet homme, et à un crime presque semblable à celui qui vient de l’amener au supplice, que tu as été entraîné dans le carnage ; et ceux qui n’ont point eu de pitié pour l’agneau, réclament à grands cris la compassion pour le loup ! Ah ! si tu vivais maintenant, comme ces têtes orgueilleuses s’inclineraient devant toi, quoique ta mort ne leur ait pas coûté un regret ! Que Dieu donne asile à ton âme angélique, et garde ton ambition aussi pure qu’elle l’était lorsqu’aux rayons du crépuscule, côte à côte, nous nous promenions ensemble ! »

Le tribun, refermant la croisée, s’en retourna vers la chambre de Nina. En l’entendant dehors, elle s’était déjà levée de son canapé, les yeux étincelants, le sein haletant ; lorsqu’il entra, elle se jeta à son cou et murmura en se fixant sur sa poitrine :

« Ah ! depuis combien d’heures nous sommes séparés ! »

Il était singulier de voir cette fière dame, fière de sa beauté, de son rang, des nouveaux honneurs qu’on lui rendait, celle dont la fastueuse vanité faisait déjà le sujet des causeries de Rome et des reproches adressés à Rienzi, changer devant lui d’une manière si subite et si miraculeuse ! Rougissante et timide, elle semblait éteindre toute arrogance dans son ardent amour pour lui. Jamais femme n’a aimé complètement, entièrement, passionnément, sans vénérer celui qu’elle aimait, sans se sentir abaissée (charmée de cet abaissement) par son appréciation exagérée, enthousiaste, de la supériorité de l’objet adoré.

Peut-être la conscience de cette distinction qu’elle mettait entre lui et toutes les autres créatures contribuait-elle à augmenter l’amour du tribun pour sa fiancée, à l’aveugler sur les défauts de celle-ci à l’égard des autres, à lui permettre une magnificence de parade qu’il était politique d’adopter jusqu’à un certain point ; mais cette magnificence a été portée à un excès tel, que si elle n’a pas contribué à amener sa chute, elle a servi d’excuse aux Romains pour leur lâche désertion, et aux historiens d’explication plausible pour des causes qu’ils ne se sont pas donné la peine d’approfondir. Quoi qu’il en soit, Rienzi rendit les caresses de sa femme avec une égale affection, et comme il se penchait sur sa belle figure, cette vue suffit pour chasser de son front les émotions sévères ou tristes qui en avaient récemment assombri l’imposante majesté.

« Tu n’es pas sortie, ce matin, Nina ?

— Non, la chaleur était accablante. Mais, je n’ai pas manqué de compagnie ; la moitié des grandes dames de Rome est venue me faire la cour dans le palais.

— Ah ! je m’en doutais bien. Mais ce jeune garçon que je vois, n’est-ce pas un nouveau visage ?

— Chut ! Cola, parle-lui avec bonté, je t’en prie ; je te conterai son histoire plus tard. Angelo, approchez. Vous voyez votre nouveau maître, le tribun de Rome. »

Angelo s’approcha avec une timidité qui ne lui était pas habituelle ; car Rienzi, en tout temps, avait eu un air de majesté qui lui était naturel, et, depuis son avénement au pouvoir, il avait pris aussi naturellement un extérieur plus grave et plus austère, qui inspirait un mélange de respect et de crainte involontaire à ceux qui l’approchaient, même aux ambassadeurs des souverains. Le tribun sourit en voyant l’effet qu’il avait produit ; comme par caractère il aimait les enfants, et qu’il était affable pour tous, excepté pour les grands, il s’empressa de dissiper cette impression. Il prit affectueusement dans ses bras cet enfant, l’embrassa et lui souhaita la bienvenue.

« Puissions-nous avoir un fils aussi beau ! murmurait-il à Nina, qui rougit en se détournant.

— Ton nom, mon petit ami ?

— Angelo Villani.

— Un nom toscan. Il y a un homme de lettres à Florence, qui écrit en ce moment même nos annales, sans doute d’après le bruit public, qui s’appelle Villani. Peut-être est-ce ton parent ?

— Je n’ai point de parents, dit vivement le jeune garçon ; aussi, je n’en saurai que mieux aimer la signora et vous honorer, si vous voulez me le permettre. Je suis Romain ; tous les enfants de Rome honorent Rienzi.

— Vraiment, mon brave gaillard ? dit le tribun, rougissant de plaisir. C’est un bon présage qui m’annonce que ma prospérité n’est pas près de finir. Il remit l’enfant à terre et se jeta sur les coussins, tandis que Nina se plaçait à côté de lui sur une sorte de tabouret.

« Laissez-nous seuls, dit-il ; et Nina fit signe à ses femmes de se retirer.

— Prenez mon nouveau page avec vous, dit-elle ; peut-être est-il encore trop fraîchement sorti de la maison maternelle pour goûter la compagnie des jeunes étourdis, ses camarades. »

Quand ils furent seuls, Nina continua de raconter à Rienzi l’aventure du matin ; mais bien qu’il eût l’air d’écouter, son regard plongeait dans le vide, et il était évidemment rêveur, distrait, absorbé. Enfin, lorsqu’elle eut terminé, il lui dit : « Bien, Nina, vous avez agi comme toujours, avec bonté et noblesse. Passons à d’autres sujets. Je suis en danger.

— En danger, répéta Nina en pâlissant.

— Eh bien ! ce mot ne doit pas vous épouvanter. Vous avez comme moi une âme qui dédaigne la crainte ; et c’est pour cela, Nina, que vous êtes dans Rome entière mon unique confident. Ç’a été non-seulement pour me charmer par ta beauté, mais pour m’encourager par tes conseils, pour me soutenir par ta valeur, que Dieu t’a donnée à moi pour aide et pour compagne.

— Ah ! que notre sainte Vierge te bénisse pour ces paroles ! dit Nina baisant la main suspendue sur son épaule ; si le mot danger m’a fait tressaillir, ce n’était que la pensée rapide d’une femme qui t’aime, pensée indigne, je le reconnais, mon bien-aimé Cola, car gloire et danger vont ensemble, et je suis prête à partager avec toi l’un et l’autre. Si jamais l’heure d’épreuve arrive, aucun de tes amis ne sera aussi fidèle à tes côtés que cette compagne débile, mais au cœur intrépide.

— Je le sais, ma chère Nina ; je le sais, dit Rienzi, se levant et parcourant rapidement la chambre à grands pas. Maintenant, écoute. Tu sais que pour gouverner sûrement, ma politique comme mon orgueil est de gouverner justement. Gouverner justement est une terrible chose quand les coupables sont de puissants barons. Nina, pour un acte de brigandage commis audacieusement en plein jour, notre cour a condamné Martino, un des Orsini, le seigneur di Porto, à mort. Son cadavre se balance en ce moment au bas de l’escalier du lion.

— Terrible arrêt ! dit Nina en frissonnant.

— C’est vrai ; mais, grâce à sa mort, des milliers de gens pauvres et honnêtes pourront vivre en paix. Ce n’est pas cela qui me trouble ; mais les barons ressentent comme une insulte qui leur est faite à tous l’arrêt qui ose toucher à un noble ; ils veulent se soulever, ils veulent se révolter. Je prévois bien l’orage, mais j’ignore le charme qui doit le conjurer. »

Nina réfléchit un instant. « Ils ont, dit-elle ensuite, solennellement juré sur l’Eucharistie de ne point porter les armes contre toi.

— Le parjure s’allie aisément au vol et au meurtre, répondit Rienzi avec son sourire sarcastique.

— Mais le peuple est fidèle.

— Oui, mais dans une guerre civile (que les saints nous en préservent), les combattants les plus solides sont ceux qui n’ont d’autre patrie que leur armure, d’autre profession que le métier de l’épée. Le négociant ne va pas laisser son commerce, au son d’une cloche, tous les jours ; mais la soldatesque d’un baron est prête à toute heure.

— Pour être forte, dit Nina, qui, appelée aux délibérations de son mari, montrait une intelligence digne de cet honneur. Pour être forte en des temps dangereux, il faut que l’autorité paraisse forte. En ne montrant aucune crainte, on peut en prévenir les causes.

— C’est justement là ce que je pense ! répliqua vivement Rienzi. Tu sais que la moitié de mon empire sur ces barons provient de l’hommage que me rendent les États étrangers. Quand, de toutes les villes d’Italie, les ambassadeurs de princes couronnés viennent solliciter l’alliance du tribun, les nobles sont obligés de cacher le ressentiment que leur inspire l’arrivée d’un plébéien au pouvoir. D’un autre côté, pour être fort au dehors, il me faut paraître fort au dedans ; le vaste dessein que j’ai conçu et commencé, comme par miracle, à exécuter, échouera à l’instant s’il paraît, au dehors, confié à un pouvoir mobile et chancelant. Ce dessein (continua Rienzi, s’arrêtant, et mettant la main sur un buste en marbre d’Auguste dans sa jeunesse), est plus grand que son dessein à lui, dont l’âme profonde, mais de glace, unit l’Italie dans un asservissement général ; car mon plan, à moi, c’est d’unir l’Italie dans une même liberté ; oui, si nous pouvions seulement former une grande confédération de tous les États d’Italie, gouvernés chacun par ses lois particulières, mais ligués pour leur défense mutuelle et commune contre les Attilas du Nord, et prenant Rome pour métropole et pour mère, ce siècle et cette tête auraient exécuté une entreprise que les hommes célébreraient jusqu’au son de la trompette du jugement dernier.

— Je connais ton divin projet ! s’écria Nina, que l’enthousiasme gagnait, et qu’importe s’il y a quelque péril pour en atteindre le but ! N’avons-nous pas surmonté le plus grand danger dès notre premier pas ?

— Tu as raison, Nina ; tu as raison ! Le ciel (et le tribun, reconnaissant toujours dans sa propre destinée l’action d’une main suprême, se signa dévotement) protégera celui auquel il a accordé de si sublimes visions sur la rédemption future du pays de la véritable Église et sur la liberté et le progrès de ses enfants ! J’y ai confiance. Déjà beaucoup de cités de Toscane ont ouvert des négociations pour former cette ligue ; et pas un seul tyran, sauf Jean de Nico, ne m’a adressé autre chose que de belles paroles et de flatteuses promesses. Le temps semble venu de frapper le grand coup universel.

— Et qu’entendez-vous par-là ? demanda Nina, étonnée.

— De repousser toute intervention étrangère. De quel droit un concile de princes étrangers donne-t-il à Rome un roi en la personne de quelque empereur teuton ? Le peuple de Rome seul ne doit-il pas choisir le souverain de Rome et passerons-nous les Alpes pour décorer du titre de notre maître un descendant des Goths ? »

Nina se taisait ; la coutume de choisir l’empereur sur le vote d’une diète au delà du Rhin, ne réservant ensuite que la cérémonie du couronnement au consentement dérisoire des Romains, bien que dégradante pour ce peuple et hostile à tout principe d’une indépendance réelle, était alors si peu mise en question, que l’audacieuse idée de Rienzi la laissa étonnée, haletante, quoiqu’elle se crût préparée aux projets de la hardiesse la plus extravagante.

« Comment ! lui dit-elle, après une longue pause. Est-ce que je comprends bien ? Entendez-vous défier l’empereur !

— Voyons, écoute : il y a en ce moment deux prétendants au trône de Rome, à la couronne impériale d’Italie, un Bohémien et un Bavarois. Notre assentiment à leur élection, l’assentiment de Rome, n’est point attendu : il n’est pas même demandé. Pouvons-nous dire que nous sommes libres, pouvons-nous nous poser en républicains, quand on nous impose ainsi le joug d’un étranger, d’un barbare ? Non, nous voulons être libres de fait comme de nom. En outre (poursuivit le tribun, d’un ton plus calme) cela me semble aussi politique qu’audacieux. Le peuple attend toujours de moi des prodiges ; comment pourrais-je l’éblouir plus noblement et le gagner d’une manière plus honorable qu’en revendiquant son inviolable droit de choisir ses propres gouvernants ? Cette audace en imposera aux barons et aux étrangers eux-mêmes, donnera un exemple éclatant à toute l’Italie, et sera le premier tison d’un embrasement universel. Cela sera fait, et avec la pompe qui convient à une pareille décision.

— Cola, dit Nina hésitant : Votre esprit d’aigle monte souvent où le mien se fatigue à le suivre, mais ne portez point la hardiesse à l’excès.

— Eh ! ne prêchais-tu pas tout à l’heure une doctrine différente ? Pour être fort ne me fallait-il point paraître fort ?

— Que le sort vous protége, dit Nina avec un soupir de pressentiment.

— Le sort ! s’écria Rienzi, il n’y a pas de sort ! Entre la pensée et le succès, il n’y a qu’un agent, Dieu, et (ajouta-t-il d’un ton profondément solennel) je ne serai point abandonné. La nuit, des visions, même quand les bras m’entourent, le jour, des présages et des élans, excitants et divins, même au milieu de la foule animée, m’encouragent dans ma voie et me montrent le but. Maintenant, en ce moment même, une voix semble me glisser à l’oreille : Ne t’arrête pas, ne tremble pas, ne vacille pas, car l’œil de celui qui voit tout est ouvert sur toi, et la main du Tout-Puissant te protégera ! »

Comme Rienzi prononçait ces mots, sa figure pâlit, ses cheveux semblèrent se dresser, sa haute et fière personne trembla visiblement, et aussitôt il tomba sur un siége en se couvrant la figure de ses mains.

Un respectueux effroi gagnait Nina, tout habituée qu’elle était à ces émotions étranges et surnaturelles, plus singulières encore chez une personne qui dans la vie ordinaire était si calme, si imposante, si maîtresse d’elle-même. Mais à chaque degré nouveau de prospérité et de puissance, ces émotions semblaient augmenter en ardeur, comme si, dans un pareil accroissement, la superstition dévote et exagérée du tribun eût reconnu un nouveau témoignage d’une mystérieuse tutelle plus puissante que la valeur ou l’habileté de l’homme.

Elle approcha, craintive, et l’étreignit dans ses bras sans dire un mot.

Avant que le tribun eût tout à fait repris ses sens, un léger coup à la porte se fit entendre, et ce bruit le fit tout d’un coup revenir à lui-même.

« Entrez, » dit-il, en levant sa figure qui reprit lentement ses couleurs ordinaires.

Un officier, entrouvrant la porte, annonça que la personne qu’il avait mandée attendait son loisir.

« J’y vais ! — Cœur de mon âme, murmura-t-il à Nina, nous souperons seuls ce soir, et nous causerons plus amplement de ce sujet. » Sur ces mots, d’un air un peu moins imposant que d’habitude, il quitta la chambre, et se dirigea vers son cabinet, situé à l’autre bout du salon de réception. Là il trouva Cecco del Vecchio.

« Eh bien, mon brave, » dit le tribun, prenant avec une aisance étonnante cet air d’égalité amicale qu’il savait si bien adopter avec les gens des classes inférieures, et qui faisait un contraste frappant avec la majesté non moins naturelle de ses manières vis-à-vis des grands ; « eh bien, mon cher Cecco ! tu te portes à merveille, à ce que je vois, pendant ces chaleurs funestes ; nous autres travailleurs, car tous deux nous travaillons, Cecco, nous sommes trop occupés pour tomber malades comme font les oisifs en été ou en automne, accusant le ciel romain. Je t’ai envoyé chercher, Cecco, parce que je voudrais savoir comment tes camarades sont disposés à prendre l’exécution de l’Orsini.

— Oh ! tribun, » répondit l’artisan, qui, familiarisé maintenant avec Rienzi, avait perdu beaucoup de sa première crainte respectueuse à son égard, et qui regardait la puissance du tribun comme étant en partie son ouvrage ; « ces braves gens ne savent où ils en sont de voir le courage avec lequel vous punissez les grands comme vous puniriez les petits.

— Bon, je suis récompensé. Mais, écoutez, Cecco, cela va nous tailler peut-être une chaude besogne. Chaque baron redoutera que son tour ne vienne prochainement, et l’anxiété les rendra entreprenants comme des rats au désespoir. Il est possible que nous ayons à combattre pour le Bon État.

— De tout mon cœur, tribun, répliqua brusquement Cecco : ce n’est pas moi, pour ma part, qui reculerai.

— Alors entretiens le même esprit dans toutes vos réunions d’artisans. Je combats pour le peuple. Le peuple, au besoin, doit combattre avec moi.

— Ils le feront, répliqua Cecco, ils le feront !

— Cecco, cette cité est sous la domination spirituelle du saint pontife ; qu’il en soit ainsi, c’est un honneur, et non une charge. Mais la domination temporelle, mon ami, ne doit appartenir qu’à des Romains. N’est-ce point une honte pour Rome républicaine, que, au moment même où nous parlons, certains barbares, dont nous n’avons jamais entendu parler, portent jugement pour nous, au delà des Alpes, sur les mérites respectifs de deux souverains que nous n’avons jamais vus ? Une cité italienne, qu’a-t-elle affaire avec un empereur de Bohême ?

— Assez peu de chose, saint Paul le sait, dit Cecco.

— Ne serait-ce pas une prétention à contester ?

— C’est ce que je crois, répliqua le forgeron.

— Et si l’on y trouvait un outrage à nos anciennes lois, ne serait-ce point une prétention à combattre ?

— Il n’y a pas de doute.

— Eh bien, en avant ! Les archives sont pour nous, jamais empereur n’a été légalement couronné que sur les libres votes du peuple, et nous, jamais nous n’avons choisi Bohémien ni Bavarois.

— Bien au contraire, toutes les fois que ces Normands viennent ici se faire couronner, nous tâchons de les expulser à coups de pierre en les chargeant de malédictions. Car nous sommes un peuple, voyez-vous, qui aime la liberté.

— Retourne à tes amis, vois-les, dis-leur que votre tribun demandera à ces prétendants au trône de Rome quels sont leurs droits. Qu’ils n’aillent pas s’embarrasser ou s’effrayer, qu’ils me soutiennent seulement quand l’occasion viendra.

— Je suis charmé, dit le gigantesque forgeron, car nos amis sont devenus dernièrement un peu difficiles ; ils disent…

— Que disent-ils ?

— Qu’à la vérité vous avez chassé les bandits, que vous faites plier les barons, que vous rendez joliment bien la justice…

— N’est-ce point assez de miracles pour l’espace de deux ou trois petits mois ?

— Dame ! ils disent que c’eût été plus qu’assez de la part d’un noble, mais que vous, sorti du peuple, avec vos belles qualités et ainsi de suite, vous pourriez encore en faire davantage. Voilà trois semaines qu’ils n’ont rien eu de nouveau à se raconter dans leurs bavardages ; mais l’exécution d’Orsini aujourd’hui va les distraire un tantinet.

— Bien, Cecco, bien, dit le tribun, se levant. Leurs langues auront bientôt plus d’aliment. Ainsi tu penses qu’ils ne m’aiment pas tout à fait autant qu’il y a trois semaines ?

— Je ne dis pas cela, répondit Cecco, mais nous autres Romains, nous sommes un peuple impatient.

— Hélas oui !

— Cependant je ne doute pas qu’ils vous restent fidèles, pourvu, tribun, que vous ne les chargiez pas de nouvelles taxes.

— Ah ! mais si pour être libre il est nécessaire de combattre, si pour combattre il est nécessaire d’avoir des soldats, alors il faut payer les soldats ; le peuple ne donnera-t-il pas quelque chose pour ses propres libertés, pour avoir des lois justes et la vie sauve ?

— Je ne sais pas, répliqua le forgeron, se grattant la tête d’un air un peu embarrassé, mais je sais que les pauvres gens ne veulent pas être surtaxés. Ils disent qu’ils sont mieux dans leurs affaires avec vous qu’avec les barons, auparavant, et c’est pour cela qu’ils vous aiment. Mais les hommes de travail, tribun, les pauvres gens qui ont des familles, doivent prendre soin de leur subsistance. Il n’y a pas un homme sur dix qui ait affaire à la loi, un homme sur vingt qui soit égorgé par les brigands d’un baron ; mais tous les hommes boivent et mangent et se sentent d’un impôt.

— Il est impossible que vous trouviez ce raisonnement-là bon, Cecco, dit gravement Rienzi.

— Eh ! tribun, je suis un honnête homme, mais j’ai une grosse famille à élever.

— Assez, assez ! dit promptement le tribun ; puis il ajouta d’un air distrait comme en se parlant à lui-même, mais tout haut : Je crois que nous avons été trop prodigues ; il faudrait mettre fin à ces cérémonies, et à ces spectacles.

— Comment ! s’écria Cecco, comment ! tribun, vous refuseriez une fête à ces pauvres diables ! Leur travail est assez dur, et leur seul plaisir est de voir vos belles parades et vos processions, car alors ils rentrent chez eux en disant : Voyez comme notre homme bat tous les barons ! quelle pompe il étale !

— Ah ! ils ne blâment point ma magnificence, alors ?

— La blâmer ? non ! Sans elle ils rougiraient de vous, et ne regarderaient le Bon État que comme une affaire misérable.

— Vos paroles, Cecco, sont peut-être plus sages qu’elles ne semblent. Que les saints vous gardent ! Ne manquez pas de vous rappeler ce que je vous ai dit.

— Non, non. C’est une honte de nous voir imposer un empereur. Voilà ce que c’est ; bonsoir, tribun. »

Laissé seul, Rienzi resta quelque temps plongé dans de sombres pressentiments.

« Je suis au milieu d’un cercle magique, dit-il ; si je recule, le diable me déchire en pièces. Ce que j’ai commencé, il faut que je l’achève. Mais ce rude ouvrier ne me montre que trop quels sont les instruments dont je me sers. Pour moi, échouer n’est rien. Je me suis déjà élevé à une grandeur qui pourrait donner le vertige à plus d’un prince de naissance. Mais, avec ma chute, Rome, l’Italie, la paix, la justice, la civilisation tout retomberait dans l’abîme des temps ! »

Il se leva, et après avoir parcouru une ou deux fois son appartement, où du haut de maintes colonnes rayonnaient sur lui les statues de marbre des grands hommes de jadis, il ouvrit la fenêtre pour aspirer l’air du jour alors à son déclin.

La place du Capitole était déserte : on n’y entendait que le pas de la sentinelle. Mais toujours, sombre et effrayant, pendait à la haute potence le cadavre du noble brigand ; et la colossale figure du lion égyptien se dressait à côté, non moins terrible et sombre, dans une atmosphère privée du moindre souffle de vie.

« Terrible statue ! pensait Rienzi ; de combien de rites silencieux et solennels as-tu été témoin près de ton Nil natal, avant que le bras des Romains te transportât ici, témoin antique des crimes des Romains ! Chose étrange ! mais, quand je te regarde, il me semble que tu as quelque mystérieuse influence sur ma propre fortune. C’est à côté de toi que j’ai été salué seigneur de la république de Rome ; à côté de toi sont mon palais, mon tribunal, le théâtre de ma justice, de mes triomphes, de mes magnificences ; c’est sur toi que mes yeux se détournent de mon lit de parade, et si je suis destiné à mourir au pouvoir et en paix, tu peux être le dernier objet que mes yeux rencontreront ! Ou si moi-même je suis une victime… » Il s’arrêta, recula devant l’image qui se présentait à sa pensée, se tourna vers un recoin du cabinet, et tira un rideau. Ce rideau cachait un crucifix et une petite table où étaient la Bible et les emblèmes monastiques du crâne et des ossements croisés, emblèmes trop sérieux et trop irrésistibles du néant de la puissance et de l’incertitude de la vie. Devant ces conseillers muets et sacrés de la bonne et de la mauvaise fortune, cet homme fier et ambitieux se mit à genoux ; quand il se leva, son pas était plus léger et sa mine plus gaie qu’ils ne l’avaient été tout ce jour-là.


CHAPITRE III.

L’acteur démasqué.

C’est dans l’ivresse, dit le proverbe, que l’homme trahit son caractère véritable. Il y a dans la prospérité une ivresse aussi franche et aussi véridique que dans le vin. Le vernis du pouvoir fait ressortir à la fois les défauts et les beautés d’une figure humaine.

L’élévation, sans précédents, presque miraculeuse, de Rienzi, du poste d’officier du pape au gouvernement suprême de Rome, eût été accompagnée d’un miracle encore plus grand, si elle n’avait pas un peu ébloui et séduit l’objet de ses faveurs.

Quand un homme s’élève lentement, pas à pas, comme dans des États bien gouvernés et des temps tranquilles, il s’accoutume aux progrès de sa fortune. Mais en une heure, de citoyen devenir prince, de victime de l’oppression devenir dispensateur de la justice, c’est un passage tellement soudain qu’il donne le vertige à la tête la plus solide. Et peut-être, à raison de l’imagination, de l’enthousiasme, du génie de l’homme, ce caractère soudain lui sera-t-il dangereux, réveillera-t-il une espérance trop extravagante et une ambition trop chimérique. Les qualités qui l’ont porté si haut le précipitent à sa chute ; et sa victoire, au Marengo de ses destinées, appelle sa destruction à leur Moscou.

On vit Rienzi dans sa grandeur non pas tant acquérir de nouvelles qualités que développer, au moyen d’une lumière plus éclatante et d’une ombre plus forte, celles qu’il avait toujours déployées. D’un côté, il était juste, résolu, l’ami de l’opprimé, la terreur de l’oppresseur. Son admirable intelligence éclairait tout ce qu’elle touchait. Par l’extirpation des abus, et par un examen investigateur et une sage organisation, il avait triplé les revenus de la cité sans imposer une seule taxe nouvelle. Fidèle à son culte de la liberté, il ne s’était point laissé séduire par le désir du peuple jusqu’à accepter une autorité despotique, mais il avait, comme nous l’avons vu, ressuscité formellement et rétabli avec de nouveaux pouvoirs le conseil parlementaire de la cité. Quelque étendue que fût son autorité personnelle, il en rapportait l’exercice au peuple, ne voulant, disait-il, gouverner qu’au nom des Romains, et jamais il n’exécuta aucune mesure importante sans leur en soumettre les motifs ou la justification. Non moins fidèle à son désir d’assurer la prospérité aussi bien que la liberté de Rome, il avait saisi la première et la plus éblouissante période de son pouvoir pour proposer cette grande ligue fédérative entre les États Italiens, laquelle, comme il le disait avec raison, aurait élevé Rome au rang incontestable de capitale des nations européennes. Sous son régime le commerce était en sûreté, la littérature bienvenue, l’art commençait à se développer.

D’un autre côté, la prospérité qui mettait plus en relief sa justice, son intégrité, son patriotisme, ses vertus, son génie, ne faisait pas moins brillamment ressortir l’arrogante conscience qu’il avait de sa supériorité, son goût pour le faste, et l’insolence déréglée et audacieuse de son ambition. Il est vrai qu’il était trop juste pour se venger en rendant aux patriciens leurs violences ; que, devant son tribunal agité et orageux, pas une exécution illégale ou imméritée, soit de baron, soit de citoyen, n’a pu lui être reprochée même par ses ennemis ; mais aussi, partageant d’une manière moins excusable la faiblesse de Nina, il ne put refuser à son cœur orgueilleux le plaisir d’humilier ceux qui l’avaient tourné en ridicule comme bouffon, méprisé comme plébéien, et qui, même alors, serviles en sa présence, le vilipendaient en arrière. « Ils se tenaient debout devant lui, dit son biographe, pendant qu’il était seul assis, tous ces barons, si fiers, tête nue, les mains croisées sur leurs poitrines, les yeux baissés ; oh ! comme ils avaient peur ! » Tableau plus déshonorant pour la servile lâcheté des nobles que pour la rigidité superbe du tribun ! Peut-être croyait-il politique de briser le cœur de ses ennemis et d’en imposer par la crainte à ceux qu’il eût vainement espéré se concilier.

Pour son faste il avait une plus grande excuse ; c’était la coutume de l’époque, c’était la nécessité des insignes, des témoignages du pouvoir ; et quand l’historien moderne le raille amèrement sur ce qu’il n’imite point la simplicité des anciens tribuns, ce reproche ironique décèle une grande ignorance du caractère de son siècle et du vain peuple que ce premier magistrat avait à gouverner. Sans doute, ses somptueuses fêtes, ses processions solennelles, relevées et ennoblies (si la parade peut être ennoblie de la sorte) par une richesse d’imagination délicate et magnifique, toujours associées avec des emblèmes populaires, et destinées à répandre l’idée de se réjouir en l’honneur du rétablissement de la liberté et à étaler la grandeur de Rome ressuscitée ; sans doute ces spectacles, quoique jugés autrement dans un âge plus éclairé, et par des sages de cabinet, servaient beaucoup à augmenter l’importance du tribun au dehors et à éblouir la fierté d’une populace frivole et fastueuse. Le goût devenait plus délicat, le luxe mettait le travail à contribution, et des étrangers de tous les États étaient attirés par la splendeur d’une cour où présidaient, sous des noms républicains, deux souverains, jeunes[1] et brillants, l’un renommé pour son génie, l’autre distinguée pour sa beauté. Ce fut en vérité un rêve royal, éblouissant, dans cette longue nuit de Rome dépouillée de son pape et de sa cour voluptueuse, que ce règne de fêtes de Cola Rienzi ! Et souvent dans la suite il a été rappelé avec un soupir non-seulement par le pauvre, à cause de sa justice, par le marchand à cause de sa sécurité, mais par l’homme à la mode pour son éclat et par le poëte pour sa grâce idéale et intellectuelle.

Comme pour montrer qu’il n’avait pas pour but de satisfaire des appétits, des désirs plus vulgaires, au milieu de tout son faste, quand sa table gémissait accablée des primeurs de tous les climats, quand son vin circulait le plus abondamment, le tribun lui-même observait une sobre et même une sévère abstinence. Tandis que les appartements de cérémonie et les chambres de sa nouvelle épouse étaient décorés avec un luxe coûteux et prodigue, dans son appartement privé il transporta exactement le même ameublement qui lui avait été familier en des jours plus obscurs. Les livres, les bustes, les bas-reliefs, les armes qui lui avaient précédemment inspiré ses visions du passé lui devenaient plus chers par des souvenirs qu’il n’avait garde d’oublier.

Mais ce qui constituait le trait le plus singulier de son caractère, et ce qui enveloppe encore d’un certain mystère tout ce qui l’entoure, c’était son enthousiasme religieux. Les doctrines hardies, mais désordonnées d’Arnaud de Brescia qui, deux siècles auparavant, avait prêché sa réforme, n’étaient pas encore oubliées à Rome, et elles avaient dans sa première jeunesse, profondément coloré l’esprit de Rienzi ; son penchant juvénile à ces rêveuses méditations, la mort si triste de son frère, la mobilité de sa fortune subite, tout cela avait contribué à nourrir encore les aspirations ardentes et solennelles de cet homme remarquable. Ainsi qu’Arnaud de Brescia, sa foi avait une grande ressemblance avec le violent fanatisme des puritains dans les guerres civiles de l’Angleterre, comme si l’analogie des circonstances politiques conduisait à la similitude des sentiments religieux. Il se croyait inspiré par d’imposantes et puissantes communications avec des êtres d’un monde supérieur. Les saints et les anges lui fournissaient ses rêves ; et sans cet enthousiasme profond et sanctifié, jamais le patriotisme humain pur et simple ne l’aurait assez enhardi pour une entreprise sans exemple comme la sienne : ce fut le secret d’une grande partie de sa gloire, d’un grand nombre de ses erreurs. Chez lui, comme chez tous les hommes ainsi abusés par une vaine mais brillante superstition, à laquelle l’ambition terrestre vient prêter ses couleurs, il est impossible de dire où finissait le visionnaire, et puis, aux jours d’audace, où commençait l’imposteur. Le cérémonial de ses parades, les parures de sa personne, portaient invariablement de mystiques et symboliques emblèmes. Dans les temps de péril, il se disait publiquement encouragé et dirigé par des songes divins, et dans mainte occasion l’événement ayant singulièrement confirmé ses avertissements prophétiques, son influence sur le peuple s’était fortifiée de la croyance répandue qu’il jouissait de la faveur et de la protection du ciel. Quand on se fait de pareilles illusions, on est tenté d’en profiter pour en imposer aux autres, et peut-être était-ce sans scrupule qu’il se prévalait de l’avantage de paraître ce qu’il croyait être lui-même. Cependant, cette enivrante crédulité l’a poussé, sans aucun doute, à une extravagance indigne de son intelligence solide, avec laquelle elle formait un étrange contraste ; elle mit en désaccord ses vastes desseins et ses moyens insuffisants, en flattant son orgueil de l’espérance que là où l’homme se sentait impuissant, Dieu suppléerait à sa faiblesse. Cola de Rienzi n’était point un de ces héros de roman que l’on nous peint parfaits. Il réunissait, dans un riche et monstrueux assemblage, les éléments de caractère les plus puissants et les plus opposés : un jugement ferme, une superstition de visionnaire, une éloquence et une énergie qui dominaient tout à son approche, un aveugle enthousiasme qui le dominait lui-même ; luxe et abstinence, froideur et susceptibilité, fierté à l’égard des grands, humilité à l’égard des petits ; le patriotisme le plus dévoué et le plus avide désir du pouvoir personnel. Peu d’hommes abordent des entreprises vastes et désespérées sans être animés d’une force vitale considérable ? de même, on peut en faire la remarque, la plupart de ceux qui se sont élevés au-dessus du vulgaire troupeau sont disposés, parfois, à une gaieté effrénée et à une humeur élastique qui étonnent souvent les esprits plus sobres et plus bourgeois du commun des hommes. C’est ainsi qu’avec la grandeur théâtrale de Napoléon, ou la sévère dignité de Cromwell, contraste étrangement une bouffonnerie fréquente et parfois hors de saison, qu’il est difficile de concilier avec l’idéal de leurs caractères et l’intérêt sombre et imposant attaché à leurs existences. Cette gaieté qui est également un trait du caractère de Rienzi, se montrait à ses heures de délassement, et contribuait à la merveilleuse versatilité avec laquelle son naturel plus sévère se prêtait à toutes les humeurs et s’accommodait de toutes gens. Souvent lorsque de son austère tribunal il passait à table, ce n’était plus le même homme. Même les barons mécontents, qui venaient avec répugnance à ses festins, oubliaient sa grandeur publique dans sa spirituelle familiarité, bien que cet esprit mordant et insouciant ne pût pas toujours s’abstenir de chercher un aliment dans la mortification de ses ennemis familiers, se donnant un plaisir auquel il eût été plus sage et plus généreux de renoncer. Et peut-être était-ce en partie l’entraînement de cet esprit sarcastique et désordonné qui lui faisait trouver des charmes à étonner et à effrayer les autres. Mais cette gaieté même, si on peut l’appeler ainsi, prenant un air de franchise familière, servit beaucoup à le mettre dans les bonnes grâces des classes inférieures, et si ce fut un défaut chez le souverain, ce fut une qualité chez le démagogue.

Au développement que nous venons de faire des traits variés de son caractère, le lecteur doit ajouter un génie si hardi dans ses desseins, si gigantesque et si sublime dans ses conceptions, si précis dans l’exécution qu’avec un peuple brave, généreux, intelligent et dévoué pour soutenir ses projets, l’avénement du tribun aurait été le terme de l’esclavage de l’Italie et la limite soudaine de l’âge des ténèbres pour l’Europe. Un tel peuple aurait insensiblement contenu les défauts de Rienzi, et réprimé sans peine ses excès de pouvoir. L’expérience, le familiarisant avec l’autorité, l’aurait graduellement corrigé d’en faire un extravagant étalage, et l’énergie active et virile de son intelligence aurait donné carrière aux esprits inquiets, en même temps que sa justice assurait un abri aux esprits tranquilles. Il avait des défauts ; mais étaient-ce ces défauts ou les défauts de son peuple qui devaient amener sa chute ? C’est ce qui peut se discuter encore.

En attendant, entre une noblesse mécontente et une folle populace, poussé par les dangers du repos aux dangers de l’entreprise, aveuglé par sa puissance au dehors, effrayé de sa faiblesse au dedans ; à la fois échauffé par son génie et son fanatisme, et inquiété par les exigences de la multitude, il se jeta tête baissée dans l’abîme impétueux du temps, et son esprit altier ne se soumit à aucun autre guide qu’à cette conviction, qu’il survivrait à la tempête et que le ciel le conduirait au port.


CHAPITRE IV.

Le camp de l’ennemi.

Tandis que Rienzi préparait, de concert peut-être avec les ambassadeurs des braves États Toscans, que leur fierté nationale et leur amour de la liberté rendaient capables de le comprendre et même de l’aider, ses plans pour émanciper de tout joug étranger l’antique reine et l’éternel jardin du monde, les barons, dans une secrète agitation, roulaient aussi plus d’un projet pour rétablir leur propre autorité.

Un matin, les chefs des Savelli, des Orsini et des Frangipani se réunirent au palais démantelé d’Étienne Colonna. Leur conférence était animée et sérieuse, tantôt résolue, tantôt indécise en son but, selon que la colère ou la crainte prévalait.

« Vous avez entendu, dit Luca de Savelli, de sa voix ordinaire, douce et féminine, que le tribun a proclamé qu’après-demain il se fera recevoir chevalier, et veillera la nuit précédente, dans l’église de Saint-Jean de Latran ; il m’a honoré d’une invitation à sa veillée.

— Oui, oui, le coquin. Que signifie cette nouvelle fantaisie ? dit le brutal prince des Orsini.

— À moins que ce ne soit pour avoir le droit de braver un noble, dit le vieux Colonna, je ne puis présumer son motif. Rome ne se lassera donc jamais de ce fou-là.

— Rome est la plus folle des deux, dit Luca de Savelli, mais, dans son égarement, il me semble que le tribun commet là une erreur dont nous pouvons bien nous prévaloir à Avignon.

— Ah ! s’écria le vieux Colonna, voilà quelle doit être notre tactique : passifs ici, combattons à Avignon.

— Eh bien ! pour en finir, il a ordonné de préparer son bain dans le saint vaisseau de porphyre où l’empereur Constantin se baigna autrefois.

— Profanation ! profanation ! s’écria Étienne. En voilà assez pour motiver une bulle d’excommunication. Le pape en saura quelque chose. Je vais lui dépêcher un courrier sur-le-champ.

— Attendez plutôt que vous ayez vu la cérémonie, dit le Savelli ; quelque folie plus grande terminera le spectacle, soyez-en sûrs.

— Écoutez, mes maîtres, dit le farouche seigneur des Orsini, vous êtes pour les délais et les précautions, moi je suis pour la promptitude et l’audace ; le sang de mon parent crie vengeance et ne veut point de pourparlers.

— Et que faire ? reprit la douce voix de Savelli : combattre sans soldats contre vingt mille Romains en fureur ! Je ne m’en charge pas. »

Orsini laissa entendre à demi-voix un murmure significatif. « À Venise on saurait bien sans armée se rendre maître de ce parvenu. Croyez-vous qu’à Rome pas un homme ne porte un stylet ?

— Chut ! dit Étienne, qui était d’un caractère plus noble et plus généreux que ses compagnons, et qui, justifiant à ses propres yeux toute autre résistance au tribun, sentait sa conscience se soulever contre un assassinat, cela ne doit pas être ; votre zèle vous emporte au delà des bornes.

— D’ailleurs qui pourrions-nous employer ? À peine s’il reste un Allemand dans la ville, et dire cela à l’oreille d’un Romain, ce serait demander à prendre la place du pauvre Martino, que le ciel ait en sa garde ! car il est plus voisin du ciel qu’il ne le fut jamais avant, dit le Savelli.

— Fais-moi grâce de tes plaisanteries ! cria Orsini irrité : plaisanter sur un tel sujet ! par saint François, tu pourrais bien garder pour toi ces traits d’esprit qui te charment ; et à propos, il me semble t’avoir vu, à la table du tribun, rire de sa grosse gaieté, pour détourner sans doute la corde qui pouvait t’étrangler à ton tour.

— Mieux vaut rire que trembler, répliqua le Savelli.

— Comment oses-tu dire que je tremble ? cria le baron.

— Paix ! paix ! dit le Colonna avec une impatiente dignité. Nous n’avons pas le temps de nous quereller ainsi. Patience, messieurs !

— Vous êtes plus prudent, seigneur, dit le sarcastique Savelli, parce que vous êtes plus en sûreté. Votre maison est sur le point de s’abriter sous celle du tribun, et quand le seigneur Adrien sera revenu de Naples, le fils de l’aubergiste sera frère de votre parent.

— Vous pourriez me faire grâce de ce sarcasme, dit avec quelque émotion le vieux noble : Dieu sait si j’ai été amèrement irrité à cette pensée-là ; pourtant je voudrais qu’Adrien fût avec nous. Sa parole est puissante pour modérer le tribun, comme pour me guider dans ma propre conduite, car chez moi la passion égare la raison, et, depuis son départ, il me semble que nous sommes plus maussades sans en être plus forts. Passons là-dessus. Quand même mon propre fils aurait épousé la sœur du tribun, je frapperais un coup pour la vieille constitution comme il sied à un noble, si j’étais sûr seulement que ce coup ne trancherait pas ma propre tête. »

Savelli, qui venait de chuchoter à part avec Rinaldo Frangipani, dit alors :

« Noble prince, écoutez-moi. La prochaine alliance de votre parent, votre âge vénérable, votre intimité avec le pontife vous imposent une plus grande réserve qu’à nous. Laissez-nous diriger l’entreprise, et soyez assuré de notre discrétion. »

Un jeune garçon, Stefanello, qui dans la suite succéda au représentant de la ligne directe des Colonna, et que le lecteur retrouvera avant la fin de notre narration, jouait aux genoux de son grand-père. Il jeta un regard perçant à Savelli, en disant : « Mon grand-père est trop sage et vous trop timide. Frangipani est trop accommodant et Orsini ressemble trop à un taureau furieux. Je voudrais avoir un an ou deux de plus.

— Et que feriez-vous, mon joli censeur ? dit le gracieux Savelli en se mordant sa lèvre souriante.

— Je poignarderais le tribun de mon propre stylet, et ensuite vive Palestrina !

— Voilà un œuf dont doit éclore un fameux serpent ! dit le Savelli. Mais pourquoi en voulez-vous tant au tribun, mon basilic ?

— Parce qu’il a permis à un insolent mercier d’arrêter pour dettes mon oncle Agapet. La dette remontait à dix ans ; et bien qu’on dise que jamais maison de Rome n’a plus d’argent que les Colonna, c’est la première fois que j’ai entendu parler d’une racaille de créancier autorisée à réclamer son dû autrement qu’en ôtant son bonnet et pliant les genoux. Je déclare que je ne voudrais pas être baron, à la condition de souffrir d’un parvenu une pareille insolence.

— Mon enfant, dit le vieil Étienne en riant de bon cœur, je vois que notre ordre de noblesse sera bien en sûreté entre vos mains.

— Et, continua l’enfant, enhardi par les applaudissements qu’il recevait, si j’en avais le temps, après avoir piqué le tribun, je vous porterais joliment bien un second coup à…

— À qui ? dit Savelli en voyant le garçon s’arrêter.

— À mon cousin Adrien. Honte à lui de prendre pour femme une fille que sa naissance rendrait à peine digne de servir de maîtresse à un Colonna !

— Va jouer, mon enfant, dit le vieux Colonna en repoussant l’enfant.

— Assez de ce babil ! cria rudement l’Orsini. Dites-moi, vénérable seigneur, juste au moment où j’entrais, j’ai vu un ancien ami (un de vos mercenaires d’autrefois) quitter le palais. Puis-je vous demander quel était son message ?

— Ah ! oui, un envoyé de Fra Moreale. J’ai écrit au chevalier, pour le blâmer de nous avoir plantés là à notre malheureux retour de Cornetto, et pour lui donner à entendre que cinq cents lances seraient grassement payées en ce moment même.

— Ah ! dit Savelli, et quelle est sa réponse ?

— Oh ! artificieuse, évasive. Il prodigue les compliments et les souhaits de prospérité ; mais, dit-il, il est attaché par le service militaire au roi de Hongrie, dont la cause est présentée au tribunal de Rienzi ; il ne peut déserter son étendard actuel ; il craint que Rome, indécise entre les patriciens et le peuple, ne puisse recevoir un gouvernement assuré sans appeler un podestat, et le Provençal insinue que ce rôle seul lui conviendrait.

— Montréal, notre podestat ? s’écria d’Orsini.

— Pourquoi pas ? dit Savelli. Un podestat de bonne naissance ne vaut-il pas un tribun de basse naissance ? Mais j’espère bien que nous nous passerons de tous les deux. Colonna, ce messager de Fra Moreale a-t-il quitté la ville ?

— Je le suppose.

— Non, dit Orsini, je l’ai rencontré à la porte et je le connais de longue date ; c’est Rodolphe le Saxon (ancien soldat des Colonna), qui au bon vieux temps jadis a fait quelques veuves chez mes clients. Il est un peu déguisé aujourd’hui ; cependant je l’ai reconnu et accosté, car j’ai pensé que c’était un homme qui pouvait encore devenir notre ami, et je lui ai dit de m’attendre à mon palais.

— Vous avez bien fait, dit Savelli, d’un air pensif, et ses yeux rencontrèrent ceux d’Orsini. Un instant après, cette réunion, où l’on parla beaucoup sans rien décider, se sépara ; mais Luca de Savelli, s’arrêtant au portail, pria le Frangipani et les autres barons de s’ajourner au palais des Orsini.

— Le vieux Colonna, dit-il, est bien près de radoter. Nous en viendrons sans lui à une prompte résolution, et nous pouvons nous assurer de lui par son fils. »

Et il ne se trompait pas, car une délibération d’une demi-heure avec Rodolphe de Saxe suffit pour arrêter l’exécution de ses projets.


CHAPITRE V.

La nuit et ses incidents.

Avec le crépuscule de la nuit suivante, Rome était invitée à venir jouir du plus magnifique spectacle dont la cité impériale eût été témoin depuis la chute des Césars. Le peuple de Rome s’était arrogé un singulier privilége en conférant à ses citoyens le grade de chevalier. Vingt ans auparavant, un Colonna et un Orsini avaient reçu cet honneur populaire. Rienzi, qui le destinait à servir de prélude à une cérémonie plus importante, réclama des Romains une pareille marque de distinction. Du Capitole au Latran s’étendit un long défilé de tout ce que Rome se vantait d’avoir de plus noble, de plus beau et de plus brave. Au premier rang marchaient d’innombrables cavaliers venus de toutes les parties voisines de l’Italie, dans un appareil pompeux. Des trompettes et des musiciens de toute espèce les suivaient, avec leurs clairons d’argent ; des jeunes gens, portant les harnais dorés du cheval de bataille du futur chevalier, précédaient les plus grandes dames de Rome, auxquelles l’amour de la représentation et peut-être l’admiration attachée à la gloire triomphante (qui aux yeux des femmes sanctionne bien des injures) faisaient oublier l’humiliation de la grandeur de leurs époux ; au milieu d’elles, Nina et Irène éclipsaient tout le reste ; puis venaient le tribun et le vicaire du pontife, qu’entouraient tous les grands seigneurs de la cité, étouffant à la fois leurs ressentiments et leur dédain, pour s’approcher à l’envi du monarque du jour. Le vieux Colonna, toujours fier, restait seul à l’écart, suivant à peu de distance et dans un costume d’une simplicité affectée. Mais son âge, son rang, la renommée qu’il avait acquise comme homme de guerre et comme homme d’État, ne suffisaient plus pour attirer à sa chevelure grise et à sa noble figure une seule des acclamations qui suivaient le moindre seigneur honoré d’un sourire du grand tribun. Savelli suivait de près Rienzi, et se montrait le plus obséquieux de cette bande de courtisans ; deux hommes précédaient immédiatement le tribun : l’un portait une épée nue, l’autre le pennon ou étendard réservé ordinairement à la royauté. Le tribun était revêtu d’une longue robe de satin blanc (l’historien s’étend particulièrement sur la blancheur de neige, miri candoris, de cette robe) richement brodée d’or ; sur sa poitrine étaient placés bon nombre de ces symboles mystiques dont j’ai précédemment parlé, et dont peut-être celui qui les portait connaissait seul l’exacte signification. Son œil noir et son front large et serein, où la pensée semblait dormir comme dort une tempête, révélaient un esprit distrait, étranger à la pompe qui l’entourait ; cependant il se réveillait de temps à autre pour causer tantôt avec Raymond, tantôt avec Savelli.

« Voilà une belle partie, dit Orsini en reculant vers le vieux Colonna, mais qui peut avoir une fin tragique.

— Je crois la chose possible, dit le vieillard, si le tribun attrape au vol une de tes paroles.

Orsini pâlit. « Comment !… Non…, non…, il ne se blesse point des mots ; il affecte de rire au contraire de nos coups de langue. Pas plus tard que l’autre jour, un gredin lui a raconté ce qu’un des Annibaldi avait dit sur son compte, des paroles pour lesquelles un vrai cavalier vous aurait saigné à mort celui qui les avait prononcées ; il a envoyé chercher Annibaldi. Mon ami, lui a-t-il dit, prenez cette bourse d’or ; il est juste qu’on paye les beaux esprits de cour.

— Annibaldi a-t-il accepté l’or ?

— Certes, non ; mais son humeur a plu au tribun, qui l’a fait souper avec lui ; et Annibaldi raconte qu’il n’a jamais passé une plus joyeuse soirée et ne s’étonne plus que son parent Riccardo aime tant le bouffon. »

On était arrivé au Latran. Luca de Savelli se retira un peu en arrière et glissa tout bas quelques mots à Orsini ; les Frangipani et quelques autres nobles échangèrent des regards significatifs ; Rienzi, en entrant dans le saint édifice où, selon la coutume, il devait passer la nuit à la veille d’armes, dit adieu à la foule et l’invita pour le lendemain matin, « afin d’entendre des choses qui ne pouvaient manquer, à ce qu’il espérait, d’être approuvées du ciel et de la terre. »

L’immense multitude reçut cet avis indirect avec curiosité et satisfaction, tandis que les gens préparés par quelques confidences de Cecco del Vecchio le saluèrent comme un présage de la ferme résolution de leur tribun. L’assemblée se sépara avec un ordre et un calme singuliers ; on s’en souvint plus tard comme d’un fait remarquable ; dans une si grande foule, composée d’hommes de tous les partis, il n’y eut pas un désordre, pas une querelle. Quelques-uns des barons et des cavaliers, parmi lesquels Luca de Savelli, dont la doucereuse urbanité et la gaieté sarcastique trouvaient faveur près du tribun, et quelques pages et domestiques subalternes, furent les seuls qui restèrent ; et, à l’exception de la sentinelle, qui demeura au portail, cette large place devant le palais, la basilique et la fontaine de Constantin, présenta bientôt un vide silencieux et désolé aux mélancoliques rayons de la lune. Dans l’église, selon l’usage du temps et le rite consacré, le descendant des rois Teutons reçut la croix de l’ordre du Saint-Esprit. Soit par orgueil, soit par quelque faiblesse superstitieuse plus excusable, il se baigna dans le bassin de porphyre, qu’une absurde condition consacrait par le souvenir de Constantin ; et cette imprudence, comme l’avait prédit Savelli, lui coûta cher. Ces cérémonies d’usage terminées, ses armes furent placées dans la partie de l’église comprise entre les colonnes de saint Jean, et son lit de parade y fut préparé[2].

Les barons, pages et chambellans de sa suite se retirèrent hors de vue dans une petite chapelle de côté de l’édifice ; Rienzi fut laissé seul. Une lampe unique, placée près de son lit, rivalisait avec les tristes rayons de la lune qui lançait au travers des longues fenêtres, par-dessus les bas-côtés et les piliers « sa vague et religieuse lumière. » La sainteté du lieu, la solennité de l’heure, la taciturne solitude d’alentour étaient bien propres à assombrir l’humeur exaltée et sérieuse de ce fils de la fortune. Mainte image grandiose vint remplir son esprit tantôt d’inspirations mondaines, tantôt de croyances plus élevées, mais fondées sur des visions ; enfin, lassé de ses propres rêveries, il se jeta sur ce lit. Il y eut là un présage que la gravité de l’histoire n’a pas négligé de rappeler : au moment où il se reposa sur le lit récemment préparé pour l’occasion, sa couche enfonça sous lui ; il fut lui-même frappé de cet accident, s’élança, pâlit et murmura ; mais, comme honteux de sa faiblesse, après un moment de saisissement, il se recoucha et s’enveloppa des draperies de son lit de parade.

Les rayons de la lune s’affaiblirent de plus en plus à mesure que la nuit avançait, et le contraste tranché de l’ombre et de la lumière s’effaça sur le pavé de marbre ; alors derrière une colonne, à l’extrémité la plus éloignée de l’édifice, tout à coup une ombre étrange traverse cette lumière douteuse ; elle se glisse vers lui, elle se meut, mais sans éveiller un seul écho ; elle voltige de pilier en pilier ; elle s’arrête enfin derrière la colonne la plus voisine du lit du tribun ; elle y demeure immobile.

Les ombres d’alentour s’amassaient de plus en plus noires ; le silence semblait devenir plus profond ; la lune était couchée ; et, sauf les rayons expirants de la lampe voisine de Rienzi, les ténèbres de la nuit étendaient leur voile sur cette scène solennelle et funèbre. Dans une des chapelles de côté, comme je l’ai déjà dit (au milieu des nombreuses altérations subies par l’église, cette chapelle a été probablement détruite depuis longtemps), étaient Savelli, avec un petit nombre de ses serviteurs retenus par le tribun. Savelli seul ne dormait pas ; il restait assis, le buste levé, sans respirer, aux écoutes, tandis que les grandes lumières de la chapelle rendaient encore plus frappants les rapides changements de sa physionomie.

— Maintenant Dieu veuille, se disait-il, que le coquin ne manque pas son coup ! Une pareille occasion pourrait bien plus ne jamais se représenter ! Il a, je le sais, un bras solide et une main exercée, mais l’autre est un puissant gaillard. Une fois la chose faite, je ne m’inquiète guère qu’il échappe ou non ; s’il n’échappe pas, eh bien ! on en sera quitte pour le poignarder ! Les morts ne parlent pas. Au pis aller, qui peut venger Rienzi ? Il n’y a pas d’autre Rienzi ! Nous-mêmes avec les Frangipani nous saisissons l’Aventin ; les Colonna et les Orsini se rendent maîtres des autres quartiers de la ville ; et nous pourrons nous moquer de la folle populace, une fois qu’elle sera comme un corps sans âme. Mais s’il découvre… et Savelli, qui, heureusement pour ses ennemis, n’avait pas autant de vigueur que d’audace, se couvrit la figure en frissonnant : « Il me semble entendre un bruit ?… Non… Est-ce le vent ? Chut ! ce doit être le vieux Vico de Scotto, qui se retourne dans sa coque de mailles !… On se tait… Je n’aime pas ce silence !… pas un cri… pas un son !… Est-ce que le gredin nous aurait attrapés ?… ou bien n’a-t-il pas pu escalader la fenêtre ? Ce n’est pourtant qu’un jeu d’enfant… La sentinelle l’aurait-elle découvert ? »

Le temps passait : la première lueur du jour commençait à paraître, quand il crut entendre fermer la porte de l’église. L’anxiété de Savelli devenait intolérable, il se glissa hors de la chapelle et se mit en vue du lit du tribun, tout gardait le silence.

« Peut-être le silence de la mort ! » dit Savelli en rampant à reculons.

Cependant le tribun, tâchant en vain de fermer les yeux, était encore moins disposé au sommeil par la posture incommode qu’il avait dû prendre : La partie de son lit qui était défoncée était celle où l’on met l’oreiller ; le reste était demeuré solide ; il avait renversé l’ordre établi et s’était remis les pieds à la tête du lit pour mieux accommoder ses membres. La lumière de la lampe, quoique amortie par l’ombre des draperies, lui faisait face. Fatigué par la veille, il finit par penser que c’était cette lumière terne et vacillante qui chassait son sommeil, et il allait se lever pour l’éloigner davantage, lorsqu’il vit à l’autre extrémité du lit, le rideau s’écarter doucement : il resta immobile et alarmé ; avant qu’il eût repris sa respiration, une sombre figure s’interposa entre le lit et la lumière, et il sentit diriger un coup contre cette partie de sa couche qui, sans l’accident dont il avait tiré d’abord un mauvais augure, aurait livré sa poitrine au couteau. Il n’attendit point un second coup mieux dirigé : comme l’assassin se penchait encore, tâtonnant, à la lueur incertaine de la lampe, il se précipita sur lui de tout le poids et de toute la force de sa puissante stature, arracha le stylet de la main du bravo, et l’abattant sur le lit, lui planta son genou sur la poitrine. Le stylet se leva, étincela, s’abaissa, le meurtrier fit un écart, et l’arme ne lui perça que le bras : le tribun leva, pour un coup plus mortel, la lame vengeresse.

L’assassin ainsi déjoué était un homme habitué à toute espèce, à toute forme de danger, et retrouvant sur champ sa présence d’esprit.

« Arrêtez, lui dit-il, si vous me tuez, vous mourrez vous-même. Épargnez-moi, et je vous sauverai.

— Mécréant !

— Chut ! pas si haut, ou vous dérangerez vos gens, et quelques-uns d’entre eux peuvent faire le coup que j’ai manqué. Épargnez-moi, vous dis-je, et je vous ferai des révélations qui vous vaudront mieux que ma vie. Mais n’appelez pas, ne parlez pas haut, je vous avertis ! »

Le tribun sentait son cœur se glacer, dans ce lieu solitaire, loin de son peuple qui l’idolâtrait, et de ses gardes dévoués ; ne pouvant appeler que des barons qui le détestaient, ou des domestiques peut-être infidèles, ne pouvait-il pas en effet recevoir de son assassin réduit à l’impuissance quelque avertissement salutaire ? et en entendant ces mots, le doute jeté dans son esprit sembla tout à coup changer les rôles, et laisser encore le vainqueur au pouvoir de l’assassin.

« Tu espères me tromper, dit-il, mais d’une voix murmurante et incertaine qui montrait au scélérat l’avantage qu’il avait gagné ; tu voudrais que je te relâchasse sans appeler mes gens, pour pouvoir une seconde fois attenter à ma vie.

— Tu m’as mutilé le bras droit, et tu m’as pris ma seule arme.

— Comment es-tu venu ici ?

— Par connivence.

— Pourquoi cette tentative ?

— D’autres me l’ont dictée.

— Si je te pardonne ?

— Tu sauras tout !

— Debout, dit le tribun, lâchant son prisonnier, mais avec beaucoup de précaution, et lui tenant toujours l’épaule d’une main, tandis que de l’autre il lui portait le poignard sur la gorge.

— Est-ce que la sentinelle t’a laissé entrer ? Il n’y a qu’une porte à l’église, il me semble.

— Non, ce n’est pas la sentinelle ; suis-moi, je t’en dirai plus long.

— Chien ! Tu as des complices ?

— Si j’en ai, tu me plongeras le couteau dans la gorge.

— Voudrais-tu échapper ?

— Je ne puis, autrement je le ferais. »

Rienzi, à la pâle clarté de la lampe, fixa les yeux sur l’assassin. Son extérieur rude et grossier, son misérable costume, son accent barbare, lui semblaient autant de preuves suffisantes que ce n’était qu’un homme payé par d’autres, et il pouvait être sage de braver un danger présent et certain pour prévenir de plus grands périls, dans l’avenir. De plus, il était armé, fort, agile, dans la fleur de l’âge, et au pis aller, il n’était point de partie de l’édifice d’où sa voix ne pût se faire entendre aux gens de la chapelle, si toutefois il pouvait compter sur eux.

« Montre-moi alors par où tu es entré et comment, dit-il ; et si, en chemin, tu me donnes seulement un soupçon, tu meurs. Ramasse la lampe.

Le brigand fit un signe d’assentiment ; de la main gauche il ramassa la lampe comme il en avait reçu l’ordre, et sentant toujours la main de Rienzi étreindre son épaule, tandis que la blessure de son bras droit saignait à grosses gouttes en marchant, il longea l’église, sans bruit, et gagna l’autel, à gauche duquel était une petite chambre pour l’usage ou la retraite du prêtre. Il se dirigea vers cette cellule. Le cœur de Rienzi ressentit un moment de défiance.

« Prends garde, murmura-t-il, au moindre soupçon de trahison, tu es un homme mort. »

L’assassin fit un nouveau signe de tête et continua. Ils entrèrent dans la chambre, et alors l’étrange guide du tribun montra une fenêtre ouverte en disant : « Voyez, voilà mon entrée, et, si vous le permettez, ma sortie…

— La grenouille ne se tire pas du puits aussi facilement qu’elle s’y est jetée, mon ami, répliqua Rienzi en souriant. Et maintenant si je n’appelle point mes gardes, que vais-je faire de toi ?

— Laisse-moi partir ; j’irai te retrouver demain ; alors si tu veux me payer grassement et me promettre de ne me faire aucun mal et d’épargner ma vie, je mettrai en ton pouvoir tes ennemis, ceux qui m’ont employé. »

Rienzi ne put s’empêcher de sourire à cette proposition, mais, reprenant son sang-froid, il répliqua : « Et si j’appelle mes gens pour te remettre entre leurs mains ?

— Tu me confies à ces ennemis mêmes, qui m’ont gagné, et alors dans leur désespoir, craignant que je ne les trahisse, avant l’aube du jour, ils nous coupent la gorge à moi ou à toi.

— Il me semble, coquin, t’avoir déjà vu.

— Tu m’as déjà vu. Mon nom et ma patrie ne me font pas rougir. Je suis Rodolphe de Saxe.

— Je m’en souviens, serviteur de Walter de Montréal. C’est lui, alors, qui t’a soudoyé.

— Non pas, Romain ! Ce noble chevalier dédaigne toute autre arme que l’épée au poing et c’est de sa propre main qu’il abat ses ennemis. Ce sont vos misérables, vos lâches Italiens seuls, qui emploient le courage d’autrui et louent le bras d’un bravo. »

Rienzi demeura silencieux. Il avait lâché son prisonnier et se tenait en face de lui, de temps à autre regardant son visage puis retombant dans ses réflexions. Enfin, jetant les yeux autour de la petite chambre si singulièrement occupée, il remarqua une sorte de cabinet où étaient renfermés les vêtements des prêtres et certains objets employés dans le service du culte. Il y trouva tout d’un coup un moyen de sortir de son dilemme ; et, le montrant de la main.

« C’est là, Rodolphe de Saxe, que tu passeras le reste de cette nuit, pénitence bien légère pour le crime que tu méditais ; et demain, comme tu tiens à la vie, tu me révéleras tout.

— Écoutez, tribun, repartit le Saxon d’un ton bourru, ma liberté est en votre pouvoir, ma langue et ma vie n’y sont pas. Si je consens à être encagé dans ce trou, il vous faut jurer sur la croix du poignard, que vous tenez maintenant, que, si je vous confesse tout ce que j’en sais, vous me pardonnerez et me rendrez la liberté. Ceux qui m’ont employé suffisent à assouvir votre fureur, fussiez-vous un tigre. Si vous ne me le jurez pas…

— Ah ! mon modeste ami ! Voyons l’alternative.

— Je me brise la cervelle contre ce mur de pierre ! Mieux vaut mourir ainsi que sur la roue !

— Insensé, je n’ai pas besoin de vengeance contre des gens de ton espèce. Sois sincère, et je te jure que, douze heures après ta confession, tu seras sain et sauf hors des murs de Rome. Ainsi m’aident notre Seigneur et ses saints !

— Je suis content ! Donner und Hagel ! J’ai assez vécu pour ne me soucier que de ma vie d’abord et de celle du grand capitaine ensuite ; pour le reste, je ne m’inquiète pas si vous autres méridionaux vous vous coupez la gorge et faites de toute l’Italie un tombeau.

Après cette gracieuse déclaration, Rodolphe entra dans le cabinet, mais il s’avança encore vers Rienzi avant que celui-ci eût fermé la porte.

« Un instant, dit-il, mon sang coule trop fort. Aidez-moi à me bander le bras, ou je vais saigner à mort avant ma confession.

Per fede ! dit le tribun, dont le caractère original goûtait la froide audace de cet homme. En songeant au service que tu voulais me rendre, tu es bien le plus plaisant, le plus impudent, le plus imperturbable et brave luron que j’aie vu depuis longues années. Donne-moi ton ceinturon. Je ne m’attendais guère à passer ma première veille de chevalier à de telles œuvres de charité.

— Il me semble que ces robes-là feraient un meilleur bandage, dit Rodolphe, montrant l’habillement du prêtre attaché au mur.

— Silence, coquin ! dit le tribun. Pas de sacrilége ! Pourtant, puisque tu es si difficile, je vais te donner ma propre écharpe pour te bander le bras. »

Là-dessus le tribun, plaçant son poignard à terre, et le gardant du pied avec précaution, pansa la blessure de Rodolphe qui le remercia en quelques mots de cette condescendance ; puis il reprit son arme et sa lampe, ferma la porte, tira par-dessus, en dehors, un long et lourd verrou, et retourna à son lit, plongé dans des réflexions profondes, pénétré surtout d’indignation de la trahison à laquelle il avait si heureusement échappé.

Aux premières lueurs de l’aube grisâtre, il sortit par la grande porte de l’église, appela la sentinelle, qui était un de ses propres gardes, et lui ordonna d’aller en particulier, et sur-le-champ, avant que le monde s’éveillât, prendre le prisonnier pour le mener à l’un des cachots secrets du Capitole. « Sois discret, dit-il, n’en souffle mot à qui que ce soit ; obéis, et tu auras de l’avancement. Cela fait, trouve-moi le conseiller Pandulfo di Guido, et dis-lui de venir me voir ici, avant que la foule s’assemble.

Puis, faisant ôter à la sentinelle ses lourds souliers de fer, il la conduisit à travers l’église, confia Rodolphe à sa vigilance, et les vit partir. Quelques minutes après, les gens qui veillaient dans la chapelle voisine entendaient sa voix, et bientôt il était entouré de sa suite.

Il était déjà debout sur le parquet, enveloppé d’une grande robe bordée de fourrures, et de son œil perçant pénétrait avec soin les traits de ceux qui l’approchaient tour à tour. Deux barons de la famille Frangipani donnèrent quelques signes d’une confusion et d’un embarras dont ils se remirent promptement, pour répondre au salut cordial du tribun.

Mais tout l’art diplomatique de Savelli ne put l’empêcher de trahir à l’œil le plus indifférent les terreurs de son âme ; et quand il sentit le regard acéré de Rienzi tomber sur lui, il trembla de tous ses membres. Rienzi, seul, cependant, n’eut pas l’air de remarquer son trouble ; et lorsque Vico di Scotto, vieux chevalier, des mains duquel il recevait l’épée, lui demanda comment il avait passé la nuit, il répondit gaiement :

« Bien ! bien, mon brave ami ! Sur tout aspirant chevalier un bon ange veille toujours. Seigneur Luca di Savelli, je crains que vous n’ayez pas bien dormi ; vous semblez pâle, mais n’importe ! Notre banquet, aujourd’hui, ravivera bientôt le cours de votre sang vif et bouillant.

— Du sang, tribun ! dit Vico di Scotto, qui n’avait point trempé dans le complot ; tu parles de sang, regarde ! j’en vois-là sur la dalle de grosses gouttes encore humides.

— Allons, que le bon Dieu te bénisse, mon vieux héros, de trahir ainsi ma maladresse. Je me suis égratigné avec mon poignard en me déshabillant. Heureusement, Dieu merci, qu’il n’y a pas de poison sur la lame !

Les Frangipani échangèrent des regards. Luca di Savelli s’attacha à une colonne pour se soutenir ; les autres parurent graves et surpris.

« N’y faites pas attention, mes maîtres ! reprit Rienzi ; c’est un bon présage et une prophétie véridique. Cela signifie que l’homme qui ceint l’épée pour le bien de l’État doit être prêt à répandre son sang pour sa cause ; et j’y suis prêt en effet. N’en parlons plus. Une simple égratignure, qui m’a fait perdre plus de sang que je ne m’en souciais pour une si mince piqûre ; j’ai épargné au médecin un coup de lancette… Voyez… quelle aurore brillante nous avons là ! Il faut nous préparer à recevoir nos concitoyens, qui vont être ici tout à l’heure. Ah ! mon cher Pandulfo, sois le bienvenu ! c’est à toi, mon vieil ami, à n’agrafer ce manteau ! »

Et tandis que Pandulfo lui prêtait le secours de son ministère, le tribun lui glissa à l’oreille quelques mots, qui, à en juger par le sourire soutenu de son visage, parurent aux gens de sa suite une de ces plaisanteries familières à Rienzi avec ses amis intimes.


CHAPITRE VI.
La célèbre citation

La cloche de la grande église de Saint-Jean de Latran faisait entendre ses tintements aigus et sonores, lorsqu’une puissante multitude, plus nombreuse même que celle de la veille au soir, se mit en mouvement. Les officiers préposés obtinrent avec difficulté le passage pour les barons et les ambassadeurs, et à peine ces nobles visiteurs étaient-ils admis, que la foule pressée et compacte se précipitait tête baissée dans l’église et prenait le chemin de la chapelle de Boniface VIII. Là, remplissant tous les recoins, et barricadant l’entrée, les plus heureux de cette cohue voyaient le tribun entouré de la cour splendide, réunie par son génie et subjuguée par sa fortune. Enfin, quand une sainte et solennelle musique commença à enfler ses accords dans l’édifice, pour préluder à la célébration de la messe, le tribun s’avança, et les chants s’interrompant firent place à un silence respectueux qui s’étendit sur tout l’auditoire. Par sa taille, sa mine, sa contenance, Rienzi était de ceux qui commandent toujours l’attention des masses ; et en ce moment ses dehors majestueux se rehaussaient encore de l’importance et de l’intérêt que leur donnait la circonstance, et de cette expression particulière de ferveur profonde, mais contenue, l’unique don peut-être que l’art et l’étude ne puissent donner sans l’aide de la nature, pour faire un homme éloquent.

Il s’avança donc, et dit d’un ton lent et résolu :

« Nous faisons savoir, en vertu de l’autorité, de la puissance et de la juridiction que le peuple romain, en assemblée générale, nous a assignée, et que le souverain pontife a confirmée, que voulant nous montrer reconnaissant des dons et de la grâce du Saint-Esprit, dont nous sommes maintenant le soldat, aussi bien que de la faveur du peuple romain, nous déclarons libres désormais Rome, la capitale du monde, la base de l’Église chrétienne, et avec elle, toute cité, tout État, tout peuple d’Italie ; au nom de cette liberté et de cette même autorité consacrée, nous proclamons que l’élection, la juridiction et la souveraineté de l’empire romain appartiennent à Rome et au peuple de Rome et à toute l’Italie. Nous citons donc et invitons personnellement les illustres princes Louis, duc de Bavière, et Charles, roi de Bohême, compétiteurs au titre d’empereurs d’Italie, à comparaître devant nous ou devant les magistrats de Rome, pour exposer et soutenir leurs prétentions, du jour d’aujourd’hui au jour de la Pentecôte. Nous y citons également, dans le même délai, le duc de Saxe, le margrave de Brandebourg, et tous les autres potentats, princes ou prélats qui revendiquent le droit d’électeur au trône impérial, droit qui, d’après le témoignage consigné dans les chroniques de temps immémorial, n’appartient qu’au peuple romain, et cela en vertu de nos libertés civiles, sans dérogation aucune au pouvoir spirituel de l’Église, du Pape et du Sacré-Collége. Héraut, proclamez, hors du Latran, la citation à comparaître in extenso, telle qu’elle a été rédigée et remise entre vos mains. »

Comme Rienzi terminait cette hardie proclamation des libertés de l’Italie, les ambassadeurs de Toscane et ceux de quelques autres États libres firent entendreun murmure approbateur. Les ambassadeurs des États attachés au parti de l’empereur se regardaient en silence, étonnés et consternés. Les barons romains demeurèrent les lèvres muettes, les yeux baissés ; seulement, la vieille figure d’Étienne Colonna s’éclaira d’un sourire moitié dédaigneux, moitié triomphant. Mais la grande masse des citoyens fut gagnée par des paroles qui ouvraient à leurs yeux une perspective aussi grandiose que l’émancipation de l’Italie tout entière ; et d’ailleurs, comme leur respect pour le pouvoir et la fortune du tribun était presque celui qu’inspire un être surnaturel, ils ne s’arrêtèrent pas à calculer les moyens qu’il avait de soutenir ce défi ?

Tandis que ses yeux parcouraient le pompeux entourage réuni près de lui, et plus loin la multitude qui lui était dévouée ; tandis qu’il entendait retentir à ses oreilles le murmure de tant de milliers de voix, sur la place, devant le palais de Constantin (son palais maintenant), qui juraient de dévouer à sa cause leurs vies et leurs fortunes ; alors dans le transport d’une prospérité qui n’avait pas encore connu de frein, au faîte d’un pouvoir étranger jusque-là aux revers, le cœur du tribun se gonfla d’orgueil ; les visions d’une renommée puissante et d’une domination sans limites, celles que possédait jadis sa Rome bien aimée, et qu’il devait rétablir, se précipitèrent en foule devant son regard enivré ; dans les inspirations délirantes et passionnées du moment, il dirigea son épée tour à tour du côté des trois parties du monde alors connu, en disant, d’une voix distraite, comme un homme qui rêve : « Au nom du droit du peuple romain, cela aussi m’appartient.[3] » Quoique prononcée à voix basse, cette vanterie insensée fut entendue par tous les assistants aussi distinctement que si le tonnerre l’eût apportée sur ses ailes. En vain nous voudrions décrire les diverses sensations qu’elle produisit ; cette extravagance aurait provoqué les railleries de ses adversaires et la douleur de ses amis, sans l’attitude de l’orateur, attitude solennelle et imposante, qui, pour le moment, condamnait à un silence de respect et de crainte la raison et la haine elles-mêmes. Rappelés et répétés de sang-froid dans la suite, dépourvus de l’accent que leur avait prêté le tribun, ces mots furent accueillis par le blâme des hommes sensés ; mais ce jour là tout semblait possible au héros du peuple. Il parlait comme un homme inspiré, et eux, ils tremblaient et croyaient ; lui, ravi du spectacle étalé sous ses yeux, il resta un instant en silence, le bras toujours étendu, ses yeux sombres et fixés sur l’espace, ses lèvres entr’ouvertes, sa fière tête dominant de toute sa hauteur le vulgaire troupeau, allumant du feu de son enthousiasme celui des spectateurs les plus humbles et les plus éloignés ; on entendit seulement un profond murmure répété comme en écho par la foule : « Le Seigneur protége l’Italie et Rienzi ! »

Le tribun se retourna ; il vit le vicaire du pape étonné, abasourdi, se levant pour parler. Sa raison et sa prévoyance lui revinrent tout d’un trait, et, résolu d’étouffer le dangereux désaveu que l’autorité papale, par la bouche de Raymond, allait infliger à ce trait d’audace, il fit promptement signe aux musiciens de recommencer leurs fanfares, et les chants solennels et sonores de la sainte cérémonie prévinrent la réplique de l’évêque.

La cérémonie terminée, Rienzi toucha l’évêque en lui murmurant tout bas ces mots :

« Nous vous expliquerons cela à votre satisfaction. Vous dînez avec nous au Latran ; votre bras. » Et il ne quitta point le bras du bon évêque ; il ne le laissa en aucune autre compagnie, jusqu’à ce qu’au son orageux des cors, des trompettes, des tambours et des cymbales, et au milieu d’un aussi grand concours de peuple que celui qui avait peut-être salué sur la même place le baptême traditionnel de Constantin, le tribun et ses nobles fussent entrés par la grande porte du Latran, alors le palais de l’univers.

Ainsi finit cette cérémonie remarquable, ce fier défi lancé aux États du Nord en faveur des libertés italiennes ; s’il eût été favorisé par le succès, il aurait passé pour un sublime trait d’audace ; il n’a pas réussi, le vulgaire en a fait une insolente folie ; mais ce défi, en examinant de sang-froid toutes les circonstances qui dominaient le tribun et toute la puissance qui l’entourait, n’était peut-être pas tout à fait aussi imprudent qu’il en avait l’air. Et même, en le qualifiant d’imprudence, des juges plus clairvoyants, et d’un caractère plus élevé, la considéreront sans doute comme la folie magnifique d’un naturel hardi, surexcité à la fois par sa position et sa prospérité, par des croyances religieuses, par des aspirations patriotiques, par des visions scolastiques trop soudainement entraînées de la rêverie à l’action, mais bien supérieure dans son élan à cette prétendue sagesse d’un politique terre à terre, qui a soin d’aiguiser le glaive avant de jeter le gant.


CHAPITRE VII.
La Fête.

La fête de ce jour fut de beaucoup la plus somptueuse qu’on eût vue jusqu’alors. L’avertissement de Cecco del Vecchio, qui dépeignait si bien le caractère de ses concitoyens, tel qu’il existe encore, quoique moins prononcé, avec leur amour des pompes consacrées et des spectacles éblouissants, n’avait pas été perdu pour Rienzi. Un seul exemple du banquet universel (destiné plutôt au peuple il est vrai qu’aux classes plus élevées) peut mettre en lumière la profusion plus que royale qui régna ce jour-là. Du matin au soir, des torrents de vin coulaient comme une fontaine des naseaux du cheval de la grande statue équestre de Constantin. Les salles immenses du palais Latran, ouvertes à des gens de toutes conditions, étaient décorées avec prodigalité, et les jeux, les amusements, les bouffonneries de l’époque ne furent point épargnés. De son côté, la tribunessa ( c’était le titre peu classique qu’on donnait à Nina), traitait les dames de Rome ; pendant que le tribun avait si bien réussi à étouffer la voix ou à gagner le cœur de Raymond, que le bon évêque restait assis à sa table particulière… seul admis à cet honneur, les yeux, qui parcouraient les salles et les salons, y voyaient toutes les places occupées par la noblesse et la chevalerie, la richesse et la force, la science et la beauté, tous les ornements enfin de la métropole italienne, confondus avec les ambassadeurs et les nobles étrangers, venus même de l’autre côté des Alpes[4] ; des envoyés non-seulement des États libres qui avaient salué d’acclamations l’avénement du tribun, mais encore des tyrans superbes et de haute naissance qui avaient d’abord tourné son arrogance en ridicule et qui maintenant flattaient son pouvoir. On y voyait non-seulement les ambassadeurs de Florence, de Sienne, d’Arezzo (qui finit par mettre son gouvernement sous l’autorité du tribun) de Todi, de Spolette, et d’un nombre infini d’autres villes et États d’ordre inférieur, mais encore ceux du sombre et terrible Visconti, prince de Milan ; d’Obizzo de Ferrare, des tyrans de Vérone et de Bologne ; même le fier et subtil Malatesta, seigneur de Rimini, dont le bras, dans la suite, tint un instant en échec le pouvoir de Montréal, à la tête de sa grande compagnie, avait envoyé là, pour le représenter, le plus distingué de ses gentilshommes. Jean de Vico, le plus méchant et le plus dangereux tyran de son époque, qui avait longtemps défié les armes du tribun, maintenant soumis et humilié, était là en personne ; et les ambassadeurs de Hongrie et de Naples se mêlaient à ceux de Bavière et de Bohême, dont les souverains, ce jour-là même, avaient été cités à comparaître devant la cour suprême de Rome. Les panaches ondoyants, l’éclat des bijoux et des habits de drap d’or, le frémissement des soieries et le cliquetis des éperons d’or, les bannières déployées aux plafonds, le bruit des instruments dans les galeries supérieures, tout présentait le tableau d’une puissance et d’une pompe si grandes, d’une cour et d’une chevalerie si imposantes, que les premiers rois de la féodalité auraient vu un pareil spectacle d’un cil étincelant et d’un cœur enivré.

Mais à ce moment, l’auteur et le héros de tout cet étalage de faste et de splendeur, revenu de son enthousiasme, était triste et rêveur, se rappelant avec un front pensif l’aventure de la nuit dernière, et sentant que parmi ses plus brillants convives étaient ses assassins, qui le suivaient des yeux. Au milieu des accords des ménestrels et de la pompe de cette foule, il sentait que la trahison grondait à ses côtés ; et l’image du squelette présidant autrefois au festin, comme un symbole funèbre, troublait dans le verre l’éclat vermeil du vin et glaçait la joie du banquet.

Ce fut au plus beau de la fête qu’on vit le page de Rienzi se glisser à travers les tables pour murmurer son message à plusieurs des nobles qui étaient là ; chacun d’eux fit une humble révérence, mais changea de couleur en recevant l’invitation.

« Mon cher seigneur Savelli, dit Orsini, tout tremblant lui-même, conduisez-vous donc plus bravement. Il faut avoir l’air de prendre la chose pour un honneur et non pour une vengeance. Je suppose que vous venez de recevoir le même avis que moi ?

— Il… il… m’in…, m’invite à… souper au Capitole, à une réunion d’amis (le diable soit de son amitié), après tout le tapage de la journée…

— C’est précisément comme moi ! » dit Orsini, se tournant vers un des Frangipani.

Ceux qui avaient reçu ce message quittèrent bientôt la fête, et réunis en un seul groupe, délibérèrent avec vivacité. Quelques-uns proposaient de fuir ; mais fuir, c’était s’avouer coupables ; leur nombre, leur rang, leur impunité longue et consacrée les rassurèrent, et ils résolurent d’obéir. Le vieux Colonna, le seul baron qui fût innocent parmi les hôtes ainsi invités, fut aussi le seul qui refusa de s’y rendre. « Bah ! dit-il d’un ton bourru, voilà bien assez de festins comme cela pour un jour ! Dites au tribun qu’avant qu’il se mette à table pour souper, j’espère bien être dans mon lit. Des têtes grises comme moi ne résisteraient pas longtemps à cette fièvre de réjouissances. »

Comme Rienzi se levait pour partir, ce qu’il fit de bonne heure, car le banquet avait eu lieu avant la fin de la matinée, Raymond, impatient de s’échapper pour s’entendre avec quelques-uns de ses amis ecclésiastiques sur le rapport qu’il ferait au pape, commençait à faire ses adieux, lorsque l’impitoyable tribun l’interrompit gravement :

Monseigneur, nous avons besoin de vous au Capitole, pour affaire urgente. Un prisonnier, un jugement, peut-être, ajouta-t-il avec un froncement de sourcil terrible et prophétique, une exécution nous attend ! Venez.

— Vraiment, tribun, bégaya le bon évêque ; c’est un singulier moment pour une exécution !

— La nuit dernière a été un temps plus étrange encore. Venez. » Il y avait quelque chose dans le ton dont le mot final fut prononcé, qui fit que Raymond ne put résister. Il se signa, murmura, releva sa robe et suivit le tribun. À son passage à travers les salles, les assistants se levèrent de tous côtés. Rienzi leur rendit leurs saluts avec des sourires et des demi-mots de franche courtoisie ou de politesse séduisante. Jeune comme il l’était encore, d’une belle et noble prestance, relevée par un splendide costume et mieux encore par un air de grandeur intellectuelle qui régnait sur son front et dans ses yeux, tandis qu’elle manquait nécessairement aux seigneurs demi-barbares de cet âge de ténèbres, Rienzi brillait au milieu de sa cour comme un homme digne de la former et fait pour la présider ; sa descendance supposée de l’empereur Teuton, universellement répandue et accréditée au dehors depuis son élévation, paraissait irrécusable aux yeux des seigneurs étrangers, grâce à son air majestueux et à l’aisance et l’affabilité de son langage.

« Seigneur préfet, dit-il à un sombre et maussade personnage habillé de velours noir, le puissant et superbe Jean de Vico, préfet de la ville, nous nous réjouissons de trouver à Rome un si noble convive, mais nous ne manquerons pas de vous rendre votre politesse en vous surprenant sous peu dans votre propre palais. — Vous aussi, seigneur (en se tournant vers le député de Tivoli), vous ne nous refuserez point un abri au milieu de vos bosquets, de vos cascades, avant qu’on ait fait les vendanges. Il me semble que Rome, en s’unissant aux doux ombrages de Tivoli, se réconcilie avec les muses. — Votre réclamation a été examinée, maître Venoni ; le conseil en reconnaît la justice, mais j’ai voulu en réserver la nouvelle pour ce jour de fête, vous ne m’en voulez pas, j’espère. » Ces mots furent doucement adressés, avec une franchise à demi-affectueuse, à un digne citoyen qui, se trouvant au milieu d’une pareille foule de grands personnages, se reculait timidement, n’osant point attirer l’attention du tribun ; mais Rienzi avait pour politique d’honorer d’une attention particulière et marquée les citoyens engagés dans le commerce. Après s’être arrêté une minute ou deux avec le marchand, il continuait son chemin, quand la haute stature du vieux Colonna frappa ses regards.

« Seigneur, dit-il, avec une profonde inclination de tête, mais d’un ton assuré, vous ne nous ferez pas défaut ce soir ?

— Tribun… commençait Colonna.

— Nous n’acceptons pas d’excuse, » interrompit à la hâte le tribun, et il passa outre.

Il s’arrêta quelques instants devant un petit groupe d’hommes simplement habillés, dont les regards attentifs se concentraient sur lui avec intérêt, car eux aussi étaient des hommes de science, et dans l’élévation de Rienzi ils voyaient une autre preuve de ce merveilleux et soudain empire que l’intelligence avait commencé à prendre sur la force brutale. Le tribun, avec eux, semblant se reconnaître, au milieu d’esprits cultivés comme le sien, détendit la gravité de son front. Plus heureuse eût été sa carrière, moins équivoque sa gloire posthume, si content d’avoir les mêmes goûts que ces lettrés, il ne se fût pas détourné du but leurs études.

« Ah, carissime ! disait-il à l’un d’eux, dont il faisait passer le bras sur le sien, et où en es-tu de ton interprétation des vieux marbres ! — C’est à moitié débrouillé. — Tant mieux ! j’en suis bien aise. Il faut venir me voir comme autrefois, je t’en prie. Demain — non — ni après-demain. Mais la semaine prochaine nous passerons ensemble une bonne soirée. Cher poëte, votre ode m’a transporté aux jours d’Horace ; pourtant, je crois que nous avons tort de rejeter la langue nationale pour le latin. Vous secouez la tête ? Eh bien, Pétrarque pense comme vous ; son grand poëme épique marche à pas de géant à ce que j’ai oui dire à son ami et son lieutenant que voici justement. — Mon cher Lélius, n’est-ce pas votre titre chez Pétrarque ? Je ne puis assez vous dire tout le plaisir que m’a fait sa bonne lettre si pleine d’encouragement et de nobles conseils. Hélas ! il se fait une idée trop haute, non pas de mes intentions, mais de mon pouvoir. Nous verrons cela plus tard. »

Une légère ombre de mélancolie assombrit à ces mots le front du tribun ; mais, en continuant sa marche entre deux haies nombreuses de nobles et de princes, il reprit son sang-froid et sa dignité qu’il avait un moment oubliés avec de ses égaux d’autrefois. Ce fut ainsi qu’il traversa la foule, et peu à peu finit par disparaître.

« Il joue joliment son rôle, disait un invité, tandis que l’on se rasseyait. Avez-vous remarqué ce nous ? — style royal !

— Mais il faut avouer qu’il fait bien de le prendre sur ce ton, dit l’ambassadeur des Visconti ; moins d’orgueil pourrait paraître une rampante servilité avec une cour si superbe.

— Comment ! fit alors un professeúr de Bologne, pourquoi donc traiter le tribun d’orgueilleux ? Je ne vois pas d’orgueil chez lui.

— Ni moi non plus, » dit un opulent joaillier.

Tandis que ces commentaires et d’autres encore plus contradictoires suivaient la sortie du tribun, il passait dans le salon où présidait Nina ; c’est là surtout que sa belle mine et sa langue argentine (suavis coloratæque sententiæ, suivant la description de Pétrarque), lui gagnaient auprès des dames romaines une faveur beaucoup plus générale qu’il n’en acquérait auprès de leurs maris, et faisaient un charmant contraste avec les compliments cérémonieux et embarrassés du bon évêque, qui lui servait en pareille occasion de plastron excellent pour faire briller son jeu.

Mais aussitôt que ces cérémonies furent terminées, et Rienzi monté à cheval, son affabilité se transforma tout d’un coup en une sévérité rigide et de mauvais augure.

« Vicaire, dit-il brusquement à l’évêque, nous pourrions bien avoir grand besoin de votre présence. Apprenez qu’à cette heure, au capitole, le conseil tient séance pour juger un assassin. La nuit passée, sans la grâce du ciel, je serais tombé victime du poignard d’un misérable payé pour faire ce coup. Aviez-vous entendu parler de cela ? »

Et il fixa sur l’évêque un regard si perçant que le pauvre canoniste, surpris et terrifié, se laissa presque tomber de cheval.

« Moi ! » dit-il.

Rienzi de sourire. « Non, monseigneur l’évêque ! je sais bien que vous n’êtes pas de ceux dont on fait les assassins, mais pour en revenir à mon récit, ne voulant pas avoir l’air d’agir dans ma propre cause, j’ai ordonné de juger le prisonnier en mon absence. Dans son jugement… (Vous avez remarqué la lettre qui m’a été apportée à notre banquet ?)

— Oui, et même vous avez pâli.

— Il y avait de quoi : dans son jugement, dis-je, il a confessé qu’il avait pour instigateurs neuf des premiers seigneurs de Rome. — Ils soupent avec moi ce soir ! — Vicaire, en avant ! »

FIN DU PREMIER VOLUME.
  1. Rienzi, dans une de ses lettres, attribue sa grande entreprise à l’ardeur de sa jeunesse. La date précise de sa naissance est inconnue ; mais certainement c’était un jeune homme à l’époque dont nous parlons. Son portrait au musée Barberino, d’après lequel nous l’avons dépeint dans le premier livre de cet ouvrage, le représente sans barbe, et, autant qu’on peut le juger, approchant de la trentaine, âge certainement assez avancé pour en avoir une ; et sept ans après il portait une longue barbe, qui déplaisait grandement au naïf auteur de sa biographie, car il semble y voir une espèce de crime. Sa tête est très-remarquable par sa sévère beauté et elle est de bien peu inférieure, si elle l’est, à celle de Napoléon, avec laquelle, je l’ai précédemment remarqué, elle a quelque ressemblance sinon par les traits, du moins par l’expression.
  2. Dans les pays du Nord le futur chevalier aurait dû passer sa veillée des armes sans dormir. Mais en Italie, cette condition ne semble pas avoir été observée aussi sévèrement.
  3. Questo e mio.
  4. Le simple et crédule biographe de Rienzi déclare que sa renommée était parvenue jusqu’aux oreilles du sultan de Babylone.