Rienzi/Livre 02

Rienzi, le dernier des tribuns de Rome (1835)
Traduction par Paul Lorain.
Librairie Hachette et Cie (tome Ip. 119-).

LIVRE II

LA RÉVOLUTION


Ogni lascivia, ogni male ; nulla giustizia, nullo freno. Non c’ era più remedia, ogni persona periva. Allora Cola di Rienzi, etc.
(Vita di Cola di Rienzi. liv. I, ch. II.)

CHAPITRE I.

Le chevalier de Provence et sa proposition.

Il était près de midi lorsque Adrien passa par les portes du palais d’Étienne Colonna. Les palais des nobles n’étaient pas alors comme nous les voyons aujourd’hui, autant d’asiles pour les toiles immortelles de l’art italien et les impérissables sculptures de l’art grec, mais jusqu’à ce jour ils ont conservé les massives murailles, les fenêtres à barreaux, les cours spacieuses, qui, dans ce temps, protégeaient leurs rudes possesseurs. Bien au-dessus des grandes portes se dressait une solide et superbe tour, dont le sommet commandait une vue lointaine des débris mutilés de Rome ; le portail lui-même était orné et fortifié de part et d’autre par des colonnes de granit, dont les chapiteaux doriques trahissaient le sacrilége qui les avait arrachées d’un de ces temples nombreux dont le Forum sacré était autrefois encombré. Des mêmes dépouilles provenaient aussi les vastes blocs de travertin qui composaient les murs de la cour extérieure. Ces barbares appropriations des plus précieux monuments de l’art étaient si communes à cette époque, que les colonnes et les dômes de Rome antique n’étaient aux yeux de toutes les classes que des carrières où chacun était libre de prendre des matériaux, soit pour son château, soit pour sa cabane ; outrage bien autrement grossier que la brutalité des Goths, à qui un siècle postérieur aurait volontiers attribué toute cette barbarie ; outrage qui, plus peut-être que de plus grands méfaits, excitait l’indignation du classique Pétrarque, et le faisait sympathiser avec les espérances de Rienzi, pour la rénovation de Rome. On peut voir les églises de cette époque ou même d’une époque précédente, d’une architecture informe, construites sur les emplacements et avec les marbres qui consacraient encore, par leurs merveilles artistiques, les noms oubliés de Vénus, Jupiter et Minerve. Le palais du prince Orsini, duc de Gravina, domine encore les gracieuses arcades, toujours visibles, du théâtre de Marcellus, devenu alors la forteresse des Savelli.

Comme Adrien traversait la cour, un lourd chariot encombrait le passage, chargé de marbres énormes tirés de l’inépuisable mine de la Maison-d’Or de Néron ; ils étaient destinés à une nouvelle tour, par laquelle Étienne Colonna entendait fortifier encore davantage l’édifice barbare et sans goût où le vieux noble se conservait l’honneur d’outrager les lois.

L’ami de Pétrarque et l’élève de Rienzi poussa un profond soupir en passant près de cette charretée de nouvelles spoliations ; un pilier d’albâtre cannelé, roulant par hasard hors du chariot, tombait justement avec un bruyant fracas sur le pavé. Au bas des escaliers étaient groupés dix ou douze des bandits qu’entretenait le vieil Étienne Colonna ; ils jouaient aux dés sur un ancien tombeau ; l’épitaphe clairement et nettement gravée sur cette tombe (si différente des ignobles inscriptions du Bas-Empire) y retraçait un souvenir des plus puissants siècles de Rome ; maintenant vide de cendres, bouleversé, il servait de table à ces étrangers sauvages et était recouvert, même à cette heure matinale, de débris de viandes et de flacons de vin. À peine s’ils bougèrent, à peine s’ils levèrent les yeux, quand le jeune noble passa près d’eux, et leurs jurons farouches et leurs bruyantes exclamations, émis dans un patois septentrional, écorchèrent rudement ses oreilles, tandis qu’il montait à pas lents ces escaliers hauts et souillés. Il entra dans une vaste antichambre, à moitié remplie de l’élite des suivants du patricien ; cinq ou six pages tirés de la petite noblesse, attroupés auprès d’une fenêtre étroite et profonde, discutaient sur d’importantes matières d’intrigues galantes ; trois petits chefs de la bande placée en bas, revêtus de leur justaucorps, ayant près d’eux leurs sabres et leurs casques, étaient assis immobiles et taciturnes à une table au milieu de la salle, et auraient pu être pris pour des automates, sans la solennelle régularité avec laquelle, de temps à autre, ils portaient à leurs lèvres couvertes de moustaches, leurs gobelets respectifs, et puis, avec un grognement satisfait, se rengorgeaient dans leurs contemplations. Un frappant contraste se présentait entre leur flegme septentrional et une foule de clients italiens, de pétitionnaires, de parasites, qui de çà et de là se promenaient sans relâche, s’entretenant à grand bruit, avec tous les gestes agités et la mobile physionomie de la vivacité méridionale. Il y eut comme une surprise, une émotion générales lorsque Adrien fit irruption dans cette compagnie si mêlée. Les capitaines de bandits firent un signe de tête machinal ; les pages de saluer et d’admirer la mode de ses plumes et de son haut-de-chausses ; clients, solliciteurs, parasites, de se presser tour de lui ; chacun se recommandant en particulier aux faveurs de son puissant allié. Adrien eut grand besoin de son urbanité et de son adresse ordinaires, pour se dégager de leur étreinte ; et ce fut avec peine qu’il finit par gagner la porte basse et étroite à laquelle se tenait un grand domestique, qui admettait ou repoussait les postulants, selon son intérêt ou son caprice.

« Le baron est-il seul ? demanda Adrien.

— Plaît-il ? — Non, monseigneur, un seigneur étranger est avec lui, mais pour vous il va sans dire qu’il est visible.

— Eh bien, vous pouvez m’introduire. Je viens m’informer de sa santé. »

Le domestique ouvrit la porte, à travers laquelle perçait maint regard attentif et jaloux, et remit Adrien à la conduite d’un page qui, plus âgé et plus estimé que les flâneurs de l’antichambre, était l’écuyer particulier du maître du château. Traversant une autre chambre, vide, grande et solitaire, Adrien se trouva dans un petit cabinet, en présence de son parent.

Devant une table garnie de tout ce qu’il faut pour écrire, siégeait le vieux Colonna. Une belle robe de velours et de fourrure se drapait avec aisance sur sa haute et imposante stature ; d’un béguin rond, chaud, confortable et de couleur cramoisie, quelques boucles grises descendaient se mêler à une barbe longue et vénérable. L’extérieur du vieux noble qui depuis longtemps avait dépassé ses quatre-vingts ans, conservait encore les traces de la beauté qui l’avait toujours distingué dans sa jeunesse et son âge mûr. Ses yeux enfoncés dans leurs orbites étaient en revanche vifs et perçants, et étincelaient de tout le feu de la jeunesse ; sa bouche se retroussait en un sourire agréable bien qu’à demi sardonique ; et sa contenance attrayante et imposante dans son ensemble, annonçait la haute naissance, le bel esprit malin et la généreuse bravoure du patricien plutôt que son astuce, son hypocrisie et son esprit d’oppression habituel, superbe et dédaigneux.

Étienne Colonna, sans être précisément un héros, était de fait beaucoup plus vaillant que la plupart des Romains, quoiqu’il fût dévoué à cette maxime italienne : « Ne combattez jamais un ennemi tant que vous pouvez le tromper. » Deux défauts, cependant, nuisaient à sa sagacité : une extrême insolence dans les manières, et une foi profonde dans les lumières de son expérience. Il était incapable de raisonner par analogie. Ce qui n’était jamais arrivé de son temps ne pouvait jamais arriver, il en était parfaitement convaincu. Aussi, généralement regardé comme un diplomate estimable, il avait l’habileté de l’intrigant plutôt que la prévoyance de l’homme d’État. Sa fierté, cependant, si elle lui donna l’arrogance dans la prospérité, le soutint dans l’infortune. Dans les premières vicissitudes d’une existence consumée en partie dans l’exil, il avait déployé mainte noble qualité, un courage, une patience, une véritable grandeur d’âme qui montraient que ses défauts lui venaient plutôt des circonstances que de la nature. Sa haute et nombreuse famille était fière de son chef et à bon droit, car c’était le plus capable et le plus distingué non-seulement des Colonna proprement dits, mais aussi peut-être de tous les barons les plus puissants.

À la même table qu’Étienne Colonna était assis un homme de noble prestance, âgé de trente-trois à trente-quatre ans, dans lequel Adrien reconnut à l’instant Walter de Montréal. L’apparence de la personne de ce célèbre chevalier ne répondait guère à la terreur qu’inspirait généralement son nom. La beauté de sa figure avait toute la délicatesse féminine. Sa magnifique chevelure ondoyait, longue et flottante, sur un front blanc et sans rides ; la vie des camps et le soleil d’Italie n’avaient presque pas bruni son teint clair et florissant de santé, qui conservait beaucoup de la fraîcheur de la jeunesse. Son profil était aquilin et régulier ; ses yeux, d’une couleur noisette clair, étaient larges, brillants et pénétrants ; une barbe courte mais bouclée, une moustache retroussée avec toute la précision du soldat et un peu plus foncée que les cheveux, donnaient à la vérité un air martial à son beau visage, mais l’expression en aurait convenu plutôt au héros des cours et des tournois qu’au chef d’une compagnie de brigands. La tournure, les manières, le maintien du Provençal étaient de nature à captiver plutôt qu’à effrayer ; car on y trouvait réunies une certaine franchise militaire et la dignité gracieuse et aisée d’un homme qui se sent bien né, et qui est accoutumé à se mêler sur un pied d’égalité aux nobles et aux grands. Son corps, par un heureux contraste, relevait le caractère d’une beauté qui avait besoin de sa force masculine et de sa haute stature pour se défendre du reproche de paraître efféminée ; car il était d’une grande taille et d’une vigueur musculaire remarquable qui n’avait cependant rien de lourd et de massif, plutôt maigre que chargée d’embonpoint. Il était à la fois robuste et mince. Mais ce qui faisait surtout la distinction personnelle de ce guerrier, la plus redoutable lance d’Italie, était un port chevaleresque, un air de grâce héroïque, fortement rehaussé à ce moment par son splendide costume de velours brun parsemé de perles, recouvert du surtout que portaient les chevaliers de l’Hôpital, et sur lequel était brodée en blanc la Croix à huit pointes, insigne de leur ordre. L’attitude du chevalier était celle d’une conversation sérieuse, il se penchait en avant, doucement, vers le Colonna ; ses deux mains, qui (selon la distinction ordinaire de la vieille race normande[1] de laquelle Montréal, bien que né en Provence, se vantait d’être descendu) étaient fines et délicates ; ses doigts couverts de bijoux, selon la mode du temps, reposaient sur la poignée d’or d’une énorme épée, où l’on voyait sur la gaîne brodée à grand travail les lis d’argent, devise des Frères Provençaux de Saint-Jean de Jérusalem.

« Bonjour, beau parent ! dit Étienne. Assieds-toi, je te prie, et reconnais dans ce chevaleresque visiteur le célèbre sire de Montréal.

— Ah ! monseigneur ! fit Montréal en souriant et saluant Adrien, et comment va madame au logis ?

— Vous vous trompez, sire chevalier, reprit Étienne, mon jeune parent n’est pas encore marié ; ma foi, comme le pape Boniface en faisait la remarque quand il gisait étendu sur un lit de douleur, et que son confesseur lui parlait du bonheur de reposer dans le sein d’Abraham ; c’est un genre de plaisir qui ne fait que gagner à être retardé.

— Monseigneur pardonnera ma méprise, repartit Montréal.

— Il n’y a qu’une chose que je ne puis vous pardonner, dit Adrien, c’est de n’être pas venu vérifier le fait en personne. Les remercîments que je lui dois, noble parent, sont plus grands que vous ne vous en doutez, et il m’a promis de me rendre visite pour les recevoir à loisir.

— Je vous assure, seigneur, répondit Montréal, que je n’ai pas oublié l’invitation, mais j’ai été jusqu’ici tellement accablé d’affaires à Rome que j’ai été obligé de faire violence à mon impatience de pousser plus loin notre liaison.

— Oh ! vous vous connaissiez donc déjà ? s’écria Étienne, et comment donc ?

— Monseigneur, il y a une demoiselle dans l’affaire, répliqua Montréal ; excusez mon silence.

— Ah ! Adrien, Adrien ! Quand apprendrez-vous de moi la continence ! s’écria Étienne, caressant solennellement sa barbe grise ; je vous donne pourtant un bel exemple ! Mais trêve de badinage ! Reprenons notre sujet. Vous devez savoir, Adrien, que c’est à la vaillante troupe de mon hôte que je dois ces braves messires d’en bas, qui gardent Rome si tranquille, malgré le bruit qu’ils font dans mon pauvre palais. Il est venu me rendre visite pour me fournir plus d’aide en cas de besoin, et me conseiller sur les affaires de l’Italie du nord ; continue, je t’en prie, sire chevalier : je n’ai rien de caché pour mon parent.

— Tu vois, dit Montréal en fixant son œil pénétrant sur Adrien, tu vois sans doute, monseigneur, que l’Italie en ce moment nous offre un spectacle remarquable. C’est une lutte entre deux pouvoirs adverses, dont l’un détruira l’autre. L’un est celui d’un peuple déréglé, turbulent, ce pouvoir s’appelle Liberté ; l’autre, celui des chefs et des princes : ce pouvoir-là est plus convenablement nommé Ordre. Ces partis tiennent les villes d’Italie partagées. À Florence, Gênes, Pise, par exemple, est établi un État libre, une République, Dieu me pardonne ! Et on ne peut guère imaginer une forme de gouvernement plus désordonnée, plus désastreuse.

— C’est parfaitement vrai, dit Étienne ; ils ont banni mon propre cousin germain de Gênes.

— Bref c’est une lutte continuelle, poursuivit Montréal, entre les grandes familles ; une alternative de persécutions, de confiscations, de bannissements : aujourd’hui les Guelfes proscrivent les Gibelins, demain les Gibelins expulsent les Guelfes. C’est peut-être de la liberté, mais c’est la liberté des forts contre les faibles. Dans les autres cités, comme Milan, Vérone, Bologne, le peuple est sous l’empire d’un seul homme, qui s’appelle prince et que ses ennemis appellent tyran. Comme il a plus de force qu’aucun autre citoyen, il maintient un gouvernement solide ; et comme il a plus que les autres citoyens un besoin constant d’intelligence et de vigueur, il conserve un gouvernement sage. Ces deux genres de gouvernement sont enrôlés l’un contre l’autre ; toujours quand le peuple, sous l’un de ces régimes, se révolte contre son prince, le peuple qui vit sous l’autre, c’est-à-dire, le peuple de l’État libre, envoie à son aide de l’argent et des armes.

— Vous entendez, Adrien, jusqu’où va la perversité de ces derniers, dit Étienne.

— Or il me semble, continua Montréal, que tôt ou tard il faut que cette lutte finisse, il faut que l’Italie tout entière devienne républicaine ou monarchique, et il est facile de prévoir le dénoûment.

— Oui, la liberté doit finir par l’emporter ! dit ardemment Adrien.

— Pardon, mon jeune seigneur, je crois tout à fait le contraire. Vous voyez que ces républiques sont commerçantes, de vraies cités de marchands ; on y estime la richesse, on y méprise la valeur, on y cultive tous les métiers, sauf celui de l’armurier. Mais alors comment donc se soutiennent-elles en guerre ? Par leurs propres citoyens ? Pas le moins du monde ! Ou ces républiques ont recours à quelque chef étranger et lui promettent en retour, s’il leur accorde sa protection, la souveraineté de la ville pour cinq ou six ans ; ou bien elles empruntent de quelque robuste aventurier comme moi autant de troupes qu’elles en peuvent solder. N’en est-il pas ainsi, seigneur Adrien ? »

Adrien fit à contre-cœur un signe affirmatif.

« C’est donc la faute du chef étranger s’il ne rend point son pouvoir permanent, comme l’ont déjà fait, dans des États autrefois libres, les Visconti et les Scala, en d’autres termes c’est la faute du capitaine de mercenaires s’il ne change pas les brigands en sénateurs et lui-même en roi. Ce sont là des événements si naturels qu’un jour ou l’autre on ne verra que cela d’un bout à l’autre de l’Italie. Et alors toute l’Italie deviendra monarchique. Eh bien ! c’est, il me semble, l’intérêt de toutes les familles puissantes, de la vôtre à Rome, comme des Visconti à Milan, de hâter cette époque et d’arrêter, tandis que vous le pouvez encore aisément, cette contagion de révolte qui, aujourd’hui, se répand si vite dans le peuple, et finit pour eux par une fièvre de désordres, pour vous par une ruine mortelle. Dans ces États libres, les nobles sont les premières victimes ; on commence par vous confisquer vos priviléges, puis après vos propriétés. Ainsi, à Florence, vous le savez, seigneurs, pas un noble n’est même reconnu capable d’occuper la moindre charge dans les offices de l’État !

— Scélérats ! s’écrie Colonna, ils violent la première loi de nature !

— En ce moment, reprit Montréal, qui, tout entier à son sujet, ne faisait guère attention aux interruptions qu’il recevait de la sainte colère du baron, en ce moment il y a bien des gens, les plus sages peut-être, dans les États libres, qui désirent renouveler les vieilles ligues lombardes, pour défendre partout leur commune liberté et résister à quiconque aspirerait à se faire prince. Heureusement les jalousies mortelles de ces États marchands…, toutes jalousies basses et plébéiennes, jalousies de commerce plutôt que de gloire, opposent actuellement à ce dessein un obstacle insurmontable, et Florence, l’État le plus remuant et le plus estimé, est heureusement réduite par des revers de commerce à être absolument incapable de poursuivre une si grande entreprise. Maintenant donc il est temps pour nous, seigneurs ; tandis que nos ennemis sont encore arrêtés par de tels obstacles, il est temps pour nous de former et de cimenter une contre-ligue entre tous les princes de l’Italie. C’est donc à vous, noble Étienne, que je suis venu, comme votre rang l’exige, à vous seul, entre tous les barons de Rome, proposer cette union honorable. Observez les avantages qu’elle présente à votre maison. Les papes ont abandonné Rome pour jamais ; il n’y a point de contre-poids à votre ambition, il n’en faut aucun à votre pouvoir. Vous avez sous les yeux les exemples de Visconti et de Taddeo di Pepoli. Vous pouvez trouver dans Rome, la première ville d’Italie, une principauté souveraine, libre de tout contrôle, subjuguer totalement vos rivaux inférieurs, les Savelli, les Malatesta, les Orsini, et laisser aux enfants de vos enfants un royaume héréditaire, qui peut même aspirer à devenir encore une fois l’empire du monde. »

Étienne se cacha la figure avec sa main en répondant :

« Mais ceci, noble Montréal, exige des moyens… de l’argent et des hommes.

— Des hommes, vous pouvez m’en commander un nombre suffisant ; ma petite compagnie, la mieux disciplinée, peut, quand bon me semblera, se grossir jusqu’à devenir la plus nombreuse d’Italie ; quant à l’argent, noble baron, la riche maison des Colonna ne peut faire défaut ; quand ce ne serait qu’une hypothèque sur ses vastes domaines qui pourra se rembourser aisément lorsque vous serez possesseur de tous les revenus de Rome. Vous voyez, poursuivit Montréal, en se retournant vers Adrien, dont la jeunesse semblait lui promettre un plus chaud allié que l’âge de son vieux parent, vous voyez d’un coup d’œil que ce projet est praticable, et le champ magnifique qu’il ouvre à votre maison.

— Sire Walter de Montréal, dit Adrien, se levant de son siège pour donner un libre cours à l’indignation qu’il avait eu peine à comprimer, il m’est bien cruel que, sous le toit du premier citoyen de Rome, un étranger essaye aussi tranquillement et sans interruption de provoquer une ambition digne de rivaliser avec l’exécrable célébrité d’un Visconti ou d’un Pepoli. Parlez, monseigneur (se tournant vers Étienne), parlez, noble parent ! Et dites à ce chevalier de Provence que, si un Colonna ne peut rendre à Rome son ancienne splendeur, ce ne sera pas, au moins, un Colonna qui détruira les derniers débris de sa liberté !

— Allons, Adrien ! allons, mon cher parent ! répondit Étienne à cet appel soudain, calme-toi, je t’en prie. Noble sire Walter, il est jeune ; les jeunes gens sont un peu vifs… mais il n’a pas l’intention de vous fâcher.

— J’en suis persuadé, reprit Montréal froidement, mais avec beaucoup de courtoisie et d’empire sur lui-même. Il parle sous l’impulsion du moment… c’est un heureux défaut de la jeunesse. Je l’avais à son âge et ma vivacité a failli plus d’une fois me coûter la vie. Allons, seigneur, allons ! ne touchez point votre épée d’une manière aussi significative, comme si vous vous imaginiez que je vous ai fait là une menace ; loin de moi une telle présomption ! J’ai appris, croyez-moi, dans les guerres, assez de prudence pour ne point provoquer grossièrement contre moi une lame que j’ai vu manier si bravement. »

Touché, malgré lui, de la courtoisie du chevalier et de son allusion à une scène où peut-être sa vie avait été sauvée par Montréal, Adrien lui tendit la main.

« J’ai eu tort de me montrer si vif, dit-il franchement, mais que mon ardeur même vous apprenne, ajouta-t-il plus gravement, que votre projet ne trouvera point d’amis parmi les Colonna. Non, en présence de mon noble parent, j’ose dire que même si sa noble sanction pouvait se prêter à un tel dessein, les meilleurs cours de sa famille l’abandonneraient : moi-même, son parent, j’armerais ce château que vous voyez là-bas contre une ambition si dénaturée ! »

Un faible nuage, à peine visible, passa sur le visage de Montréal à ces mots ; et il se mordit les lèvres avant de répliquer : « Mais si les Orsini sont moins scrupuleux, ils commenceront par établir leur pouvoir en renversant à grand fracas la maison des Colonna.

— Savez-vous, répondit Adrien, qu’une de nos devises est cet avis hautain adressé aux Romains : « Si nous tombons vous tombez aussi ! » Et mieux vaut pareille chute que de s’élever sur les ruines de sa ville natale !

— Bien, bien, bien, fit Montréal se rasseyant, je vois qu’il me faut abandonner Rome à elle-même : la ligue doit faire son chemin sans son aide, ce que j’ai dit des Orsini n’était que pour plaisanter, ils ne sont pas assez forts pour tenter la chose à leur profit. Effaçons donc cette conférence de notre souvenir. C’est le 19, je crois, seigneur Colonna, que vous entendez vous rendre à Corneto avec vos amis et votre suite, et c’est pour le 19 que vous avez requis mes services ?

— C’est pour ce jour là, sire chevalier, répondit le baron, évidemment soulagé par le tour nouveau qu’avait pris la conversation. Le fait est que nous avons été tellement accusés d’indifférence pour les intérêts du bon peuple, que je me fais un point d’honneur de cette expédition pour démentir un tel reproche, et c’est pour cela que nous nous proposons d’escorter et de protéger, contre les voleurs de grand chemin, un convoi de blés jusqu’à Corneto. À vrai dire, outre la crainte des voleurs, j’ai encore un autre motif qui me fait désirer une suite aussi nombreuse que possible ; je voudrais montrer à mes ennemis et au peuple en général la solidité et l’agrandissement de la puissance de ma maison ; en déployant une petite armée telle que j’espère la lever, j’aurai une magnifique occasion de frapper de terreur les gens mutins et séditieux. Adrien, vous rassemblerez vos serviteurs, j’y compte, pour ce jour-là, nous ne voulons pas nous passer de vous.

— Et quand nous nous en irons chevauchant, dit Montréal en saluant Adrien, nous trouverons toujours bien un sujet pour nous mettre d’accord ; tous les braves gens, tous les vrais chevaliers ont un commun objet d’affection qui s’appelle la femme. Il faut que vous me fassiez connaître les noms des plus belles dames de Rome, alors nous discuterons de vieilles aventures dans le Parlement d’amour et nous en espérerons de nouvelles. À propos, je suppose, seigneur Adrien, que vous êtes, comme le reste de vos compatriotes, Pétrarcomane ?

— Ne partagez-vous pas notre enthousiasme ? j’espère, pour votre galanterie, que vous n’avez pas le malheur de n’être pas des nôtres.

— Voyons, il ne faut pas retomber en désaccord, mais par la sainte Vierge, je crois qu’un seul rondeau de troubadour vaut tout ce que Pétrarque a jamais écrit. Il n’a fait qu’emprunter à notre poésie chevaleresque pour la déguiser comme un freluquet de salon.

— Bon, dit Adrien gaiement, pour chaque vers des troubadours que vous me direz, je vous en citerai un autre. Je vous pardonnerai votre injustice envers Pétrarque, si vous êtes juste pour les troubadours.

— Juste ! s’écria Montréal avec un enthousiasme réel, je suis du pays, que dis-je ? du sang même des troubadours. Mais nous devenons un peu légers pour votre noble parent, et il est temps pour moi de vous dire pour le moment adieu. Monseigneur Colonna, que la paix soit avec vous ; adieu, sire Adrien, mon frère en chevalerie, souvenez-vous de votre cartel. »

Avec une grâce aisée et naturelle le chevalier de Saint-Jean prit congé. Le vieux baron, faisant pour s’excuser un signe muet à Adrien, suivit Montréal dans la chambre voisine.

« Sire chevalier, dit-il, sire chevalier, comme il refermait la porte sur Adrien et attirait Montréal dans l’embrasure de la fenêtre. Un mot à l’oreille ! N’allez pas croire que je dédaigne votre offre, mais il faut ménager ces jeunes gens ; ce complot est grand, noble, il souriait à mon cœur, mais il exige du temps et de la prudence. J’ai bien des membres de ma famille difficiles à gagner avec leurs scrupules comme cette tête chaude ; le plan est bon, mais il faut l’étudier soigneusement. Vous comprenez ? »

Par-dessous ses sourcils baissés, Montréal lança un coup d’œil perçant à Étienne et répondit ensuite :

« Mon amitié pour vous me dictait cette offre. La ligue peut se passer des Colonna ; prenez garde qu’il ne vienne un moment où les Colonna ne pourront pas se passer de la ligue. Monseigneur, regardez bien autour de vous ; il y a, à Rome, plus d’hommes libres que vous ne croyez ; oui, et des hommes hardis et remuants. Prenez garde à Rienzi ! Adieu, nous nous reverrons bientôt. »

Là-dessus Montréal partit, et en traversant de son pas dégagé la foule de l’antichambre il se disait :

« Je n’ai rien à faire ici ! Ces poltrons de nobles n’ont ni le courage d’être grands, ni la sagesse d’être honnêtes. Laissons-les tomber. Je puis trouver un aventurier sorti du peuple, un aventurier comme moi-même, qui vaille autant qu’eux tous. »

Aussitôt qu’il fut retourné auprès d’Adrien, Étienne serra affectueusement dans ses bras son pupille, qui préparait sa fierté à subir quelque sévère réprimande pour sa pétulance.

« Bien joué, admirable ! admirable ! s’écriait le baron. Vous avez appris réellement l’art de l’homme d’État à la cour de l’empereur. J’en étais sûr, je l’avais toujours dit. Vous avez vu l’embarras où j’étais, surpris ainsi par le plan de ce fou, de ce barbare. Je craignais de refuser, je craignais encore plus d’accepter. Vous m’avez dégagé avec une adresse parfaite ; cet emportement si naturel à votre âge était une fameuse feinte qui, en détournant l’attaque, m’a donné le temps de respirer, et m’a permis de jouer au fin avec ce sauvage. Mais il ne faut pas que nous le fâchions, vous savez ; tous mes partisans m’abandonneraient ou me vendraient aux Orsini ou me couperaient la gorge s’il levait seulement le petit doigt. Oh ! ç’a été admirablement conduit, Adrien, admirablement !

— Dieu merci ! fit Adrien reprenant haleine avec quelque difficulté, car son étonnement lui avait coupé la respiration… Vous ne songez pas à accepter une proposition si noire ?

— Y songer ? Non, vraiment ! dit Étienne en se rejetant sur son fauteuil. Comment, est-ce que vous ne savez pas mon âge, cher garçon ? Ce n’est pas à quatre-vingt-dix ans que je ferais la folie de me précipiter dans un tourbillon semblable de turbulence et d’agitation. Je veux garder ce que j’ai, au lieu de le risquer pour en avoir davantage. Ne suis-je pas le grand ami du pape ? pourquoi donc irais-je m’exposer à son excommunication ? Ne suis-je pas le plus puissant des rois ? Serais-je plus si j’étais roi ? À mon âge me parler de telles niaiseries, cet homme est un imbécile. Et puis, ajouta le vieillard baissant la voix et promenant autour de lui un regard craintif, si j’étais roi, mes fils m’empoisonneraient pour me succéder. Ce sont de bons enfants, Adrien, très-bons. Mais quelle tentation ! ce n’est pas moi qui voudrais la jeter sur leur chemin ; ces cheveux gris ont de l’expérience. Les tyrans ne meurent point de mort naturelle ; non, non. Peste soit du chevalier, te dis-je, il m’a fait venir la chair de poule.

Adrien contemplait les traits contractés du vieillard, qui ne trouvait que dans son égoïsme un préservatif contre la pensée du crime. Il écoutait ses dernières paroles, fidèle image de la sombre réalité de l’époque ; et en se rappelant par contraste la haute et pure ambition de Rienzi, il sentit qu’il n’en pouvait blâmer l’ardeur, ni en accuser l’excès.

« Et d’ailleurs, reprit le baron plus résolu de langage à mesure qu’il revenait à lui-même, cet homme, avec son avertissement, me montre d’un coup d’œil toute son ignorance en politique. Qu’en pensez-vous ? il s’est mêlé à la populace, et il a pris la vaine jactance de ces gens-là pour du pouvoir ; oui, il prend des phrases pour des soldats, et il vient me dire à moi, Étienne Colonna, de prendre garde, à qui ? voyez un peu, jamais on ne pourrait s’imaginer ça, à ce faiseur de discours, Rienzi ! l’ancien bouffon de ma table. Ha ! ha ! ha ! Où va l’ignorance de ces barbares ! Ha ! ha ! ha ! » et le vieux baron riait tant que les larmes coulaient sur ses joues.

« Pourtant il y a bien des nobles qui redoutent ce Rienzi-là, dit gravement Adrien.

— Eh bien ! laissez les faire ; ils n’ont pas notre expérience et notre connaissance du monde, Adrien. Fi donc ! quand la déclamation a-t-elle renversé des châteaux ou gagné des soldats ? J’aime à voir Rienzi haranguer la populace à propos de l’ancienne Rome et de niaiseries pareilles ; cela leur donne à penser, à bavarder, et toute leur ardeur s’évapore alors en vains mots ; pendant ce temps-là ils l’écoutent au lieu d’aller mettre le feu à quelque maison. Mais, puisque j’en suis sur ce chapitre, je dois te l’avouer, ce pédant est devenu bien impudent dans son nouveau poste. Ici, ici même, j’ai reçu ce papier avant de me lever aujourd’hui. J’apprends qu’il a eu la même insolence avec tous les nobles. Lisez-moi cela, s’il vous plaît, et Colonna remit un rouleau dans la main de son parent.

— J’ai reçu le pareil, dit Adrien en y jetant un regard. C’est une requête de Rienzi qui nous invite à nous réunir à l’église de Saint-Jean de Latran, pour entendre expliquer l’inscription d’une table récemment découverte. Elle se rattache, dit-il, de la façon la plus intime à la prospérité et à la grandeur de Rome.

— Cela peut être ma foi fort intéressant pour des professeurs et des savants. Pardon, cher parent, j’oubliais votre goût pour ces sortes de choses ; mon fils Gianni partage aussi votre fantaisie. Bien ! bien ! c’est très-innocent. Vous pouvez y aller, le gaillard ne babille pas mal.

— N’irez-vous pas aussi ?

— Moi, mon cher garçon, moi ! » dit le vieux Colonna, et il ouvrit de si grands yeux dans son étonnement, qu’Adrien ne put s’empêcher de rire de la naïveté de sa question.


CHAPITRE II.

L’entrevue et le doute.

Comme Adrien revenait du palais de son tuteur, et se dirigeait du côté du Forum, il se trouva un peu à l’improviste face à face avec Raymond, évêque d’Orvieto, qui, monté sur un modeste palefroi, et accompagné de trois ou quatre serviteurs, s’arrêta brusquement en reconnaissant le jeune noble.

« Ah ! mon fils, c’est un hasard de te voir, comment cela va-t-il chez toi ? bien ? c’est bon, j’en suis bien aise. Hélas ! dans quel état se trouve notre société en comparaison des tranquilles plaisirs d’Avignon ! Là-bas on ne voit que des gens qui aiment comme nous les mêmes distractions, les mêmes études, deliciæ musarum, hum ! hum ! (L’évêque aimait à placer une citation à tort à travers.) Mais ici c’est à peine si nous osons mettre le pied hors de nos maisons, sauf en de grandes occasions. À propos, en parlant de grandes occasions et des muses, je me rappelle que notre bon Rienzi nous a invités au Latran ; sans doute vous vous y rendrez. C’est un fragment latin, long et embrouillé, dont il propose de résoudre le sens difficile, du moins à ce que je lui ai entendu dire… ce sera très-intéressant pour vous, mon fils, très-intéressant.

— C’est demain, répondit Adrien. Oui, assurément je n’y manquerai pas.

— Et puis écoutez, mon fils, dit l’évêque reposant sa main affectueusement sur l’épaule d’Adrien, j’ai quelque raison d’espérer qu’il rappellera à nos pauvres citoyens le jubilé pour l’an 1350 et qu’il les excitera à purger la route des brigands qui l’infestent ; recommandation nécessaire et dont il faudra s’occuper à temps ; sans cela qui viendrait ici chercher l’absolution en se voyant exposé en route à tomber en purgatoire avant d’avoir l’absolution ? Vous avez entendu Rienzi ? Oui ? C’est un vrai Cicéron, ni plus, ni moins. Allons ! Dieu vous bénisse, mon fils, vous n’y manquerez pas ?

— Non, certes, vous pouvez y compter.

— Ah ! attendez, encore un mot : faites bien comprendre à tous ceux que vous pourrez rencontrer l’utilité que la réunion soit complète ; cela fera honneur à la cité de montrer du respect pour les lettres.

— Sans parler du jubilé, ajouta Adrien en souriant.

— Ah ! sans parler du jubilé, très-bien ! Adieu, au revoir. » Et l’évêque, se remettant en selle, alla d’un amble solennel visiter ses divers amis pour les presser de venir à la réunion.

Cependant, Adrien continua sa course jusqu’au delà du Capitole, de l’Arc de Sévère, des colonnes en ruine du temple de Jupiter, puis il se trouva au milieu des longues herbes, des roseaux frémissants, des vignes négligées qui ondoient au-dessus des magnificences de la Maison-d’Or de Néron, aujourd’hui disparues. Là, assis sur un pilier tombé, près de l’endroit où le voyageur descend aux bains appelés Bains de Livie, il leva vers le soleil des yeux impatients, comme pour lui reprocher la lenteur de sa marche.

Il n’eut pas longtemps à attendre pourtant, avant qu’un pas léger résonnât, foulant le gazon parfumé : car aussitôt, à travers les vignes courbées en arceaux, rayonna une figure qu’on aurait pu prendre pour la nymphe, la divinité de ces lieux.

« Ma beauté ! non Irène ! comment puis-je assez le rendre grâce ? » Il fallut du temps pour que l’amant transporté de joie remarquât sur les traits d’Irène une tristesse qui d’ordinaire ne les voilait pas en sa présence. De plus sa voix tremblait ; ses paroles semblaient contraintes et froides.

« T’ai-je fâchée ? demanda-t-il, ou te serait-il arrivé quelque chose de désagréable ? »

Irène leva les yeux à l’encontre de ceux de son amant, et lui dit avec un regard sérieux : « Dis-moi, monseigneur, en sobre et simple vérité, dis-moi, serais-tu bien affligé si ce devait être notre dernier rendez-vous ! »

Plus pâles que le marbre à ses pieds devinrent alors les joues brunes d’Adrien. Il lui fallut plusieurs moments avant de parvenir à répondre, ce qu’il fit enfin avec un sourire forcé et une lèvre tremblante.

— « Ne plaisante pas ainsi, Irène ! Dernier ! Ce mot n’est pas fait pour nous.

— Mais écoute-moi, seigneur.

— Pourquoi tant de froideur ? Appelle-moi Adrien ! ami ! amant ! ou sois muette !

— Eh bien ! alors, âme de mon âme ! Ô toi toute mon espérance ! Vie de ma vie ! s’écria passionnément Irène, entends-moi ! Je crains qu’en ce moment nous ne soyons sur quelque gouffre, dont je ne vois pas la profondeur, mais qui pourra nous séparer. Tu sais le caractère réel de mon frère, et tu ne l’as point méconnu comme le font bien des gens. Longtemps il a projeté, rêvé, médité, et, se frayant un chemin au milieu du peuple, préparé sa route à quelque grand dessein. Mais maintenant… (tu ne le trahiras pas ? tu ne lui feras point de mal… il est ton ami !…)

— Et ton frère ! Je donnerais ma vie pour la sienne. Continue !

— Mais maintenant aussi, reprit Irène, pour cette entreprise, quelle qu’elle soit, l’heure approche à grands pas. Je ne connais pas précisément la nature de cette entreprise, je sais seulement qu’elle est dirigée contre les nobles, contre ton ordre, contre ta maison elle-même ! Si elle réussit, ô Adrien, toi-même tu peux ne pas être tout à fait à l’abri du danger ; et mon nom peut-être sera accouplé au nom de tes ennemis. Si elle échoue, mon frère, mon intrépide frère, sera balayé comme la poussière ! Il tombera victime de la vengeance ou de la justice, comme vous voudrez l’appeler. Votre parent peut être son juge, son bourreau ; et moi, quand même je vivrais encore pour pleurer sur l’honneur et la gloire de mon humble lignage, pourrais-je me permettre d’aimer, de voir un homme dans les veines duquel coulerait le sang de son meurtrier ? Oh ! je suis malheureuse ! bien malheureuse ! Ces pensées me rendent presque folle ! » et se tordant convulsivement les mains, Irène poussait des sanglots.

Adrien lui-même était fortement ému par le tableau qu’elle venait de mettre sous ses yeux, quoique l’alternative qu’elle redoutait se fût bien des fois présentée à son esprit. Pourtant, il ne pensait pas que les rêves de Rienzi fussent appuyés sur aucun pouvoir matériel, et n’ayant pas encore eu l’occasion de voir de ses yeux la force puissante d’une révolution morale, il ne concevait pas qu’un soulèvement excité par lui dans la populace eût jamais un succès permanent ; et quant à son châtiment, en cette ville, où la justice était l’esclave de l’intérêt, Adrien se reconnaissait le pouvoir de lui obtenir même le pardon du plus grand de tous les crimes, celui d’une insurrection armée contre les nobles. Sous l’empire de ces idées, il retrouva assez de courage pour essayer de consoler et de rassurer Irène. Mais ses efforts ne réussirent qu’en partie. Dominée par ses craintes à la vue de cet avenir qu’elle avait jusque-là oublié, Irène, pour la première fois, parut sourde à la voix de son enchanteur.

« Hélas, dit-elle tristement, même en mettant tout au mieux, comment cet amour que nous avons si aveuglément encouragé, comment peut-il finir ? Tu ne peux pas épouser une femme comme moi ; et moi ! que j’ai été insensée !

— Reviens à toi-même, alors, dit fièrement Adrien, peut-être cédant à la colère, peut-être aussi comptant sur son expérience des femmes, aimes-en un autre, si cela te paraît plus sage ; romps tes vœux envers moi, et continue de regarder l’amour comme un crime et la fidélité comme une folie !

— Cruel ! fit Irène en frissonnant, alarmée à son tour, parles-tu sérieusement ?

— Dis-moi, avant que je réponde, dis-moi ceci : vienne la mort, vienne l’angoisse, vienne toute une vie de douleurs comme dénoûment de cet amour, te repentirais-tu encore d’avoir aimé ? S’il en est ainsi, tu ne connais pas l’amour que je ressens pour toi !

— Jamais, jamais, je ne pourrai m’en repentir ! cria Irène en se jetant au cou d’Adrien, pardonne-moi !

— Mais y a-t-il vraiment, demanda Adrien après cette querelle et cette réconciliation d’amoureux, y a-t-il réellement une différence aussi marquée entre le passé de ton frère et son attitude présente ? Comment sais-tu que le moment d’agir est si prochain ?

— Parce que maintenant il reste assis dans son cabinet, des nuits entières, avec des hommes de tout rang ; il enferme ses livres, il ne lit plus, mais une fois seul, il va et vient dans sa chambre, en se parlant tout bas. Parfois il s’arrête devant le calendrier, que de sa propre main il a récemment fixé contre la muraille, et il passe son doigt sur les lettres jusqu’à ce qu’il arrive à une date choisie, et alors il joue avec son épée et sourit. Il y a deux nuits seulement qu’on a apporté un grand nombre d’armes à la maison ; et j’ai entendu le chef des hommes qui en étaient chargés, un terrible géant, bien connu du peuple, dire, en essuyant son front : En voilà qui verront bientôt de l’ouvrage !

— Des armes ! En êtes-vous sûre ? dit Adrien avec anxiété. Alors, il y a dans ces projets plus que je n’imaginais. Mais (remarquant le regard d’Irène terrifiée, qui s’attachait sur lui comme sa voix changeait, il ajouta plus gaiement), advienne que pourra, crois-moi, ma belle, mon adorée, tant que je vivrai, ton frère ne souffrira rien de la colère qu’il aura provoquée, et moi, quoiqu’il oublie notre vieille amitié, je ne cesserai pas de t’aimer de même.

— Seigneur ! seigneur ! mon enfant ! l’heure approche, il faut partir ! cria la voix aigüe de Benedetta, qui passa la tête à travers le feuillage. Les ouvriers s’en reviennent à la maison par ici ; je les vois s’approcher. »

Les amants se séparèrent ; pour la première fois, le serpent avait pénétré dans leur Éden ; leurs paroles, leurs pensées n’avaient pas été seulement des paroles et des pensées d’amour.


CHAPITRE III.

Situation d’un patricien aimé du peuple en temps de mécontentement populaire. — Scène du Latran.

La position d’un patricien qui aime loyalement le peuple est, dans ces mauvais jours où le pouvoir opprime, où la liberté se débat, quand les deux partis qui divisent une nation luttent l’un contre l’autre, la position la plus pénible et la plus embarrassante que la destinée puisse lui réserver. Se rangera-t-il du côté des nobles ? il trompe sa conscience ! du côté du peuple ? il déserte ses amis ! Mais cette seconde alternative n’est pas la plus cruelle peut-être pour un esprit énergique. Tous les hommes sont gouvernés et enchaînés par l’opinion publique, c’est le juge universel ; mais l’opinion publique n’est pas la même pour tous les rangs. L’opinion publique qui excite ou effraye le plébéien, est l’opinion des plébéiens, de ceux qu’il voit, qu’il rencontre, qu’il connaît, de ceux avec lesquels il est mis en contact, de ceux avec lesquels il est mêlé dès l’enfance, dont les louanges se font entendre tous les jours, dont le blâme le menace à chaque heure[2]. De même l’opinion publique, pour les grands est l’opinion de leurs égaux, de ceux que la naissance et le hasard ont jetés à jamais sur leur chemin. Cette distinction est pleine de déductions pratiques fort importantes ; plus que toute autre maxime, elle ne devrait jamais être oubliée par un politique qui prétend à devenir profond. C’est donc une épreuve terrible à passer et il y a peu de plébéiens qui la traversent impunément. Il serait injuste de s’attendre à ce que des patriciens la franchissent sans trembler, car c’est une épreuve non moins redoutable pour eux de braver l’opinion publique à leur tour. Ils ne peuvent s’empêcher de douter de leur propre jugement ; ils pensent, malgré eux, entendre la voix de la sagesse ou de la vertu dans ces sons qui, dès le berceau, ont retenti à leurs oreilles comme des oracles. Dans le tribunal du préjugé de la secte, ils croient reconnaître la haute cour, celle de la conscience universelle. Le patricien placé dans cette situation a bien encore un autre motif qui paralyse son activité, c’est la certitude que ses intentions seront, jusqu’à la fin, mal interprétées et par l’aristocratie qu’il déserte, et par le peuple, auquel il se joint. Il paraît si peu naturel qu’un homme abandonne en face sa propre classe, que le monde suppose volontiers à ce mystère tout autre mobile que celui d’une honnête conviction ou d’un patriotisme élevé. Ambition ! dit l’un. Désappointement ! s’écrie l’autre. Quelque rancune privée ! suggère un troisième. La soif de la popularité ! dit un quatrième en ricanant. Et le peuple d’admirer d’abord, pour soupçonner ensuite. Dès qu’il contrarie un vœu populaire, il est perdu sans ressource : on l’accuse d’avoir fait l’hypocrite, d’avoir revêtu, comme un traître, la toison de la brebis, et maintenant l’on dit : Voyez les dents du loup qui percent ! Est-il familier avec le peuple ? C’est cajolerie. Est-il réservé ? C’est fierté. Qu’est-ce qui peut alors soutenir un homme en pareille situation, fidèle à sa conscience, et tenant les yeux ouverts sur tous les dangers du chemin ? Qu’on ne nous parle donc plus de l’opinion publique, qu’on laisse là cette chimère du jugement de la postérité : il irritera la première, il n’obtiendra jamais justice de la seconde. Ce qui le soutiendra, disais-je ? eh bien, ce sera son âme ! Un grand homme proprement dit a un certain mépris pour ses semblables, tout en se dévouant à leur faire du bien ; leur bien-être ou leur malheur sont tout pour lui ; leurs applaudissements, leur blâme, ne lui sont rien. Dans sa marche, il franchit le cercle de la naissance et de l’habitude ; il est sourd aux petits motifs des petites âmes. Il s’élève à travers le plus large espace que peut décrire l’orbite de son étoile ; il poursuit sa course pour guider ou pour éclairer ; mais les bruits d’en bas ne viennent point jusqu’à lui ! Jusqu’à ce que le rouage soit brisé, jusqu’à ce que l’étoile soit dévorée par l’espace sombre et vide, jour et nuit son oreille est sourde à toute autre mélodie ; il n’a soif d’aucun son de la terre, qu’il illumine, astre radieux ; sans désirer d’autre compagnie dans la sphère où il roule, il a conscience de sa propre gloire ; elle lui suffit ; il n’a besoin de personne, il sait être seul.

Mais les esprits de cet ordre sont rares. Tous les âges ne peuvent les produire. Ce sont autant d’exceptions à la vertu ordinaire des hommes, influencée et régie par les circonstances extérieures. Du temps où c’était déjà une grande supériorité d’énergie morale sur le reste des mortels, que d’être sensible à la voix de la renommée, personne n’eût pu concevoir ce sentiment plus raffiné, plus métaphysique, cet entraînement plus pur vers de grandes actions… vers une gloire bornée au cœur même qui la recherche, une gloire si démesurément supérieure au vain désir de renommée qui talonne les autres. Avant donc que nous puissions nous affranchir du monde, il nous faut, par un noviciat long et sévère, par une épreuve de longue réflexion et de longue douleur, par une conscience triste et profonde de la vanité de tout ce que le monde peut nous donner ; il faut nous être élevés, non dans l’ardeur d’un moment, mais sans cesse et toujours au-dessus du monde ; abstraction idéale que, même en notre siècle plus éclairé, bien peu, je dis des plus habiles, peuvent atteindre. Et cependant, tant que nous ne jouissons pas de ce bonheur, nous ne connaissons pas le caractère divin de la contemplation, ni le pouvoir de notre conscience, qui suffit à tout ; nous ne pouvons, d’un pas solennel, nous retirer dans ce saint des saints, au fond de nos propres âmes, où nous connaissons, où nous sentons combien notre propre nature est capable de se reposer, comme Dieu, dans son existence solitaire.

Mais revenons aux objets et aux pensées de ce monde. Ces considérations, ces liens qu’imposent les circonstances, qui, dans une pareille situation, ont changé tant d’esprits honnêtes et courageux, changèrent aussi l’esprit d’Adrien. Il se sentit dans une fausse position. Sa raison comme sa conscience partageaient les desseins de Rienzi, et l’audace entreprenante qui lui était naturelle l’aurait poussé à prendre activement sa part des périls de l’exécution. Mais quoi ! toutes ses relations, ses amitiés, ses liaisons privées et de famille, le lui défendaient hautement. Comment pouvait-il comploter en secret ou agir le front levé contre son ordre, contre sa maison, contre les compagnons de sa jeunesse ? Auprès du but où l’appelait son patriotisme, l’attendait le reproche d’hypocrisie et d’ingratitude. Qui verrait en lui le champion loyal de sa patrie lorsqu’il fallait commencer par être un traître pour ses amis ; c’est ainsi que :

La crainte de la honte émoussa son courage.

Et celui qui, par caractère, devait être un chef de l’époque, n’en devint que le spectateur. Pourtant Adrien tâcha de se consoler de sa position, présentement passive, en se persuadant de la sagesse de sa conduite. Ce lui qui ne prend aucune part au début de révolutions politiques, peut souvent devenir le médiateur le plus efficace entre les passions et les partis qui se forment dans la suite. Peut-être dans la position où il se trouvait, temporiser était-il le véritable rôle d’un homme d’État prudent ; quelquefois c’est la marche douteuse qu’on adopte d’abord qui plus tard donne une haute autorité. Pur de tout excès, garanti par là même de toute jalousie des factions rivales, il voit tous les hommes tourner vers lui un regard d’estime et de respect pour l’inviter à prendre un rôle nouveau dans ce drame turbulent ; sa modération peut lui gagner la confiance du peuple ; sa haute condition le mettre à même de se présenter comme un médiateur convenable auprès des nobles ; et c’est ainsi que les qualités qui l’auraient fait martyr à une période de la révolution, l’élèveront peut-être, dans une autre, au rang de sauveur.

Ainsi donc, silencieux et passif, Adrien attendit la marche des événements. Si les projets de Rienzi échouaient, c’est par cette inaction qu’il pourrait le mieux préserver les Romains de nouvelles chaînes et sauver leur champion de la mort. S’ils réussissaient, il pourrait également sauver sa famille de la fureur populaire, et, en invoquant la liberté, arrêter le désordre. Telles, au moins, étaient ses espérances ; et c’est ainsi que la sagacité et la prudence italiennes de son caractère réprimèrent et pacifièrent l’enthousiasme de la jeunesse et du courage.

Le soleil rayonnait, paisible et sans nuages, sur l’immense multitude assemblée devant la vaste place qui entoure l’église Saint-Jean de Latran. En partie par curiosité, en partie pour céder au désir de l’évêque d’Orvieto, et puis aussi parce que c’était une occasion de déployer la pompeuse magnificence de leurs suites, bon nombre des principaux barons de Rome s’étaient réunis à cet endroit.

Sur un des degrés par où l’on montait à l’église, enveloppé de son manteau, se tenait Walter de Montréal, contemplant les diverses troupes qui, l’une après l’autre, défilaient à travers la haie conservée libre et dégagée par les soldats de l’Église, au milieu de la foule, pour assurer le passage des principaux nobles. Il surveillait avec intérêt, bien qu’avec son air d’insouciance ordinaire et son coup d’ail errant, les différents signes et les regards par lesquels la populace accueillait l’arrivée des divers personnages de haut rang. Bannières et gonfalons précédaient chaque seigneur, et lorsque leurs plis ondoyaient dans les airs, les traits d’esprit ou les sobriquets, les courtes paroles d’éloge ou de blâme, dans leur brièveté expressive, passant et repassant sur les lèvres de cette foule avinée, étaient soigneusement recueillies et enregistrées dans son souvenir.

« Faites place là bas ! place à monseigneur Martino Orsini, baron di Porto !

— Silence, mignons, retirez-vous ! Place au seigneur Adrien di Colonna, baron di Castello et chevalier du saint-empire ! »

À ces deux acclamations rivales, vous eussiez vu se déployer dans l’espace l’ours d’or des Orsini, avec cette inscription : « Gare à mon étreinte ! » et la colonne solitaire sur champ d’azur des Colonna, avec la devise particulière d’Adrien : « Triste, mais fort. » La suite de Martino Orsini était bien plus nombreuse que celle d’Adrien, composée seulement de dix serviteurs. Mais les gens d’Adrien attiraient bien davantage l’admiration de la foule et plaisaient mieux à l’œil expérimenté du chevalier de Saint-Jean. Leurs armes étaient polies comme des miroirs ; leur taille était la même, à un pouce près, leur marche calme et réglée, leur mine fière, ils ne regardaient ni à droite ni à gauche, ils annonçaient cette inexprimable discipline, cet ordre harmonieux qu’Adrien avait appris à faire respecter par ses hommes à l’école de la cour impériale. Au contraire, la suite désordonnée du seigneur de Porto consistait en hommes de toute taille ; leurs armes étaient mal polies, mal façonnées ; ils se pressaient confusément l’un sur l’autre, ils riaient et parlaient bruyamment, leur mine et leur tenue exprimaient toute l’insolence de gens qui dédaignaient également et le maître qu’ils servaient et le peuple qu’ils terrifiaient. Les deux bandes débouchant à l’improviste l’une sur l’autre dans l’étroit défilé, la jalousie des deux maisons éclata sur-le-champ. Chacun poussait en avant pour avoir le pas, et comme la calme régularité de la suite d’Adrien et même son petit nombre compact le fit passer avant les serviteurs de son rival, le peuple poussa une haute acclamation : « Vive les Colonna à jamais ! Que l’ours danse après la colonne !

— En avant, coquins ! cria tout haut Orsini à ses hommes, comment avez-vous enduré cet affront ? Et passant lui-même à la tête de ses gens, il eût avancé jusqu’au milieu du cortège de son rival, si un grand garde, avec la livrée papale, n’eût abaissé son bâton en travers du chemin.

— Pardon, monseigneur, les instructions du vicaire nous commandent expressément d’empêcher tout conflit.

— Maraud ? oses-tu bien me tenir tête ? s’écria le farouche Orsini, et de son sabre il fendit le bâton en deux.

— Au nom du vicaire, je vous somme de reculer, dit le garde obstiné, plaçant maintenant son énorme masse au beau milieu de la route du noble.

— C’est Cecco del Vecchio ! crièrent ceux de la populace qui étaient assez proches pour voir cet incident.

— Oui, dit l’un, le bon vicaire a revêtu un grand nombre des plus robustes gaillards de la livrée du pape, afin de maintenir le bon ordre. Il n’en pouvait choisir de meilleur que Cecco.

— Mais il ne faut pas le laisser succomber ! cria un autre, en voyant Orsini lancer au forgeron un regard brûlant, et ramener son sabre comme pour le lui enfoncer dans la poitrine.

— C’est affreux ! c’est abominable ! Le pape sera-t-il insulté ainsi en sa propre ville ? crièrent plusieurs voix. À bas le sacrilége ! à bas ! »

Et, comme d’un commun accord, une masse de peuple, s’élançant du coup au travers de la haie, balaya comme un torrent Orsini avec sa suite confuse et mal assortie. Orsini lui-même fut violemment culbuté par terre et foulé aux pieds de plus de cent personnes ; ses hommes, poussés, pressés, se débattant les uns contre les autres autant que contre la multitude, furent dispersés et renversés ; et quand les gardes dirigés par le forgeron lui-même eurent à grand’peine rétabli le bon ordre et reformé la haie, Orsini, presque étouffé de rage et d’humiliation, terriblement meurtri par les rudes assauts dont il avait été l’objet, put à peine se relever. Les officiers du pape vinrent à son aide ; une fois qu’il fut sur ses jambes, ses yeux hagards cherchèrent autour de lui son épée, qui, tombant de sa main, avait été emportée par les coups de pied de la foule ; ne la voyant point, il murmura en grinçant des dents à Cecco del Vecchio :

« Coquin, ton cou me payera cet outrage ou que Dieu m’abandonne ! Puis il s’en alla à travers la haie tandis que les assistants l’accompagnaient sur son chemin d’une huée triomphante à demi comprimée.

— Faites place ! cria le forgeron, au seigneur Martino di Porto, et que tout le peuple apprenne qu’il a menacé de m’ôter la vie, parce que j’ai rempli mon devoir en obéissant au vicaire du pape !

— Il n’osera pas ! s’écrièrent mille voix. Le peuple est en état de défendre les siens. »

Cette scène n’était pas restée sans effet sur le Provençal, qui savait bien reconnaitre le vent à la direction des pailles, et qui voyait en même temps, par la hardiesse de la populace, que les masses elles-mêmes avaient conscience de l’approche d’un orage.

« Pardieu ! fit-il en saluant Adrien, qui, gravement et sans regarder derrière lui, venait de gagner l’escalier de l’église, ce grand gaillard a un cœur vaillant et il ne manque pas d’amis non plus. Qu’en pensez-vous ? ajouta-t-il en murmurant tout bas : cette scène ne vous prouve-t-elle pas que les nobles sont moins en sûreté qu’ils ne croient !

— La bête commence à ruer contre l’éperon, sire chevalier, répondit Adrien ; en pareil cas un sage cavalier devrait prendre soin de ne pas tenir la bride trop serrée, de peur que l’animal ne se cabre et le culbute ; du moins c’est la politique que vous recommandiez.

— Vous vous trompez, répliqua Montréal, mon désir était de donner à Rome un souverain au lieu de vingt tyrans. Mais écoutez ! que veut dire cette cloche ?

— La cérémonie va commencer, répondit Adrien. Entrons-nous à l’église ensemble ? »

Rarement un temple consacré à Dieu avait vu un spectacle aussi singulier que celui qui animait alors le solennel édifice de Latran.

Au centre de l’église, des siéges s’élevaient en un amphithéâtre à l’extrémité duquel était une estrade un peu plus haute que le reste ; au-dessous de cette place, mais assez haute pour être en vue de toute l’assemblée, était placée une vaste table de fer, sur laquelle était gravée une antique inscription ; au milieu ressortait une brillante devise qu’on allait actuellement expliquer.

Les siéges étaient couverts d’étoffes et de riches tapisseries. À l’arrière de l’église était tiré un rideau de pourpre. Autour de l’amphithéâtre étaient les officiers de l’église, sous la livrée bigarrée du pape. À droite de l’estrade, siégeait Raimond, évêque d’Orvieto, dans son costume de cérémonie. Sur les banquettes autour de lui siégeaient les personnages de distinction de Rome, les juges, les hommes de lettres, les nobles, depuis la sublime grandeur des Savelli jusqu’au rang inférieur des Raselli. Hors de l’amphithéâtre, l’espace restait comblé de masses de peuple qui faisaient irruption dans l’église, à grands flots ; tout le temps retentissaient les tintements clairs et sonores de la grande cloche de l’église.

Enfin, quand Adrien et Montréal s’assirent non loin de Raimond, la cloche s’arrêta soudain, les murmures du peuple s’apaisèrent, le rideau de pourpre fut tiré, et Rienzi s’avança d’un pas lent et majestueux. Il n’avait pas conservé ce jour-là son costume ordinaire, sombre et simple. Sur sa large poitrine il portait une veste d’une éblouissante blancheur ; une longue robe, amplement taillée comme une toge, descendait à ses pieds et balayait le parquet. Il avait sur la tête un morceau d’étoffe blanche à longs plis, au centre duquel brillait une couronne d’or. Mais la couronne était divisée ou coupée, pour ainsi dire, par un ornement mystérieux, une épée d’argent, qui fixait l’attention universelle, en montrant tout de de suite que cet étrange costume n’avait pas été choisi dans un but de vain étalage, mais pour présenter à l’assemblée, dans la personne du citoyen, un type, un emblème de l’état de Rome sur lequel il allait discourir.

« Ma foi ! murmura un vieux noble à son voisin, le plébéien a bonne mine là-dessous.

— Ce sera un divertissement rare, dit un second ; j’espère bien que le bonhomme glissera quelques plaisanteries dans son discours.

— Qu’est-ce que c’est que toutes ces parades-là ? fit un troisième.

— Il est certainement toqué ! dit un quatrième.

— Qu’il est beau garçon ! disaient les femmes mêlées dans la foule.

— C’est un homme qui connaît le peuple sur le bout de son doigt, dit Montréal à Adrien, il sait qu’il faut parler aux yeux pour gagner les esprits ; un maître drôle, un habile coquin. »

Rienzi venait de monter sur l’estrade, et lorsqu’il promena sur l’assemblée son regard profond et assuré, le calme élevé et pensif de sa majestueuse physionomie, sa digne et solennelle gravité, imposèrent silence à tous les murmures, et se firent également sentir aux nobles ricaneurs comme à la populace impatiente.

« Seigneurs de Rome, dit-il enfin, et vous, mes amis et concitoyens, vous savez pourquoi nous nous sommes réunis en ce jour ; et vous, monseigneur l’évêque d’Orvieto, et vous, mes compagnons de labeur dans le champ des lettres, vous aussi vous savez qu’il s’agit de quelque chose de relatif à cette antique Rome, dont la puissance et la gloire passées ont eu une aurore et un déclin que nous avons employé notre jeunesse à nous efforcer de comprendre.

« Mais, croyez-moi, il ne s’agit pas ici d’une de ces vaines énigmes d’érudition qui ne profitent qu’aux savants et ne concernent que les morts. Que le passé périsse ! que les ténèbres l’enveloppent ! qu’il dorme pour toujours sur les temples qui tombent en poussière, sur les tombes désertes de ses fils oubliés, s’il ne peut nous fournir dans ses secrets exhumés un guide pour le présent et l’avenir ! Eh quoi ! seigneurs, avez-vous pensé que c’était pour l’amour de la seule antiquité que nous avons prodigué nos jours et nos nuits à étudier ce que l’antiquité peut nous apprendre ? Vous vous êtes trompés ; savoir ce que nous avons été, ce n’est rien, si ce n’était pas pour apprendre, en même temps, ce que nous devons être. Nos ancêtres ne sont que cendres et poussière, quand ils ne parlent pas à leur postérité ; mais alors leurs voix résonnent, non pas des profondeurs de la terre, sous nos pieds, et c’est plutôt du haut du ciel sur nos têtes.

« Ce qui fait l’éloquence de la mémoire, c’est qu’elle est la nourrice de l’espérance. Ce qui fait le caractère sacré du passé, c’est que les chroniques qu’il conserve, les annales des progrès de l’humanité, sont les marche-pieds de la civilisation, de la liberté, de la science. Nos pères nous défendent de reculer, ils nous enseignent notre légitime héritage, ils nous ordonnent de le réclamer, ils nous ordonnent de l’accroître, en conservant leurs vertus, en évitant leurs erreurs. Voilà les véritables bienfaits du passé ? C’est, comme le saint édifice où nous sommes, un tombeau sur lequel on érige un temple. Je vois que ce long exorde vous étonne ; vous vous regardez, vous vous demandez où je veux en venir ? Contemplez cette large plaque de fer ; elle porte gravée une inscription tout récemment exhumée des monceaux de pierres et de ruines, qui, à la honte de Rome, furent autrefois les palais d’un empire, les arcs de triomphe d’une puissance victorieuse. Cette devise au centre de la table, que vous contemplez, contient l’acte par lequel le sénat romain confère à Vespasien l’autorité Impériale. C’est cette inscription dont je vous ai invité à entendre la lecture. Elle spécifie les termes mêmes et les limites de l’autorité. On confiait aux souverains le pouvoir d’étendre ou de restreindre les bornes des villes et des provinces, puis, remarquez ceci, seigneurs ! d’élever des hommes au rang de ducs et de rois, oui, ainsi que de les déposer ou de les dégrader, de faire et de défaire des cités, en somme, tous les attributs de la puissance impériale. Oui, à l’empereur était confiée cette vaste autorité ; mais par qui ? Prenez garde, écoutez, je vous prie, n’en perdez pas un mot. — Par qui vous dis-je ? Par le sénat romain ! — Quel était le sénat romain ? Le représentant du peuple Romain ! »

« Je savais qu’il en viendrait là ! dit le forgeron, placé à la porte avec ses compagnons, mais dont l’oreille ne perdait pas un son de la voix claire, distincte, argentine de Rienzi.

— Le brave homme ! et encore il vous dit ça à la face des nobles qui l’entendent.

— Hein ! vous voyez ce qu’était le peuple ! et nous ne l’aurions jamais su sans lui.

— Paix, camarades ! dit l’officier à ceux de la foule qui se chuchotaient ces remarques. »

Rienzi continuait :

« Oui, c’est le peuple qui confiait ce pouvoir, c’est donc au peuple qu’il appartient. Le fier empereur s’arrogeait-il la couronne ? Pouvait-il de lui-même assumer l’autorité ? L’avait-il de naissance ? La tirait-il, seigneurs barons, de la possession de châteaux crénelés, ou d’une superbe descendance ? Non, tout-puissant comme il l’était, il n’avait pas droit à un atome de ce pouvoir, si ce n’est par la voix et la confiance du peuple Romain. Telle, ô mes compatriotes, telle était, même à cette époque où la liberté n’était que l’ombre d’elle-même, de ce qu’elle avait été jadis, telle était la prérogative reconnue de vos pères ! Tout pouvoir était un don du peuple. Qu’avez-vous à donner aujourd’hui ? Qui donc, qui donc, vous dis-je, quel particulier, quel petit chef vous demande l’autorité qu’il s’arroge de faire des lois ou des traités d’alliance avec toute nation ? Son sénat c’est son épée : sa charte de privilége est écrite non avec de l’encre, mais avec du sang. Le peuple ? il n’y a pas de peuple ! Oh ! plût à Dieu que nous fussions capables de ressusciter l’esprit du passé aussi aisément que ses annales. »

« Si j’étais à la place de notre parent, dit tout bas Montréal à Adrien, je donnerais à cet homme le temps de reprendre haleine entre sa péroraison et sa confession.

— Qu’est-ce que votre empereur ? poursuivit Rienzi, un étranger. Qu’est-ce que le chef suprême de notre église ? un exilé. Vous n’avez pas vos souverains selon la loi, et pourquoi ? Parce que vous avez des tyrans contempteurs de la loi. La licence de vos nobles, leurs discordes, leurs dissensions, ont chassé notre saint-père du patrimoine de Saint-Pierre ; ils ont baigné les rues de votre propre sang ; ils ont gaspillé les richesses, fruits de vos travaux, dans leurs querelles personnelles et dans l’entretien de vauriens à leurs gages. C’est contre vous-mêmes qu’on épuise vos forces. Vous avez fait une dérision de votre patrie, jadis la maîtresse du monde. Vous lui avez trempé les lèvres dans le fiel ; vous lui avez enfoncé une couronne d’épines sur la tête ! Quoi, messeigneurs ! s’écria-t-il, se détournant avec indignation vers les Savelli et les Orsini, lesquels, essayant de secouer le frisson de terreur dont leurs cœurs étaient pénétrés par l’ardente éloquence de Rienzi, témoignaient alors, par des gestes de mépris et des sourires de dédain, le mécontentement qu’ils n’osaient exprimer tout haut devant le vicaire et le peuple ; quoi ! même tandis que je parle, la sainteté de ces lieux ne vous retient pas ! Je suis un pauvre homme, un pauvre citoyen de Rome ; mais voici mes distinctions à moi : j’ai soulevé contre moi beaucoup d’ennemis et de railleurs par tout ce que j’ai fait pour Rome. Je suis haï, parce que j’aime mon pays ; je suis méprisé, parce que je voudrais le relever. J’use de représailles, je serai vengé. Vous avez dans vos propres palais trois traîtres qui vous livreront ; ils s’appellent : Luxure, Envie, Discorde ! »

— Bien touché !

— Ha ! ha ! par la Sainte-Croix, c’est fameux !

— Ma foi ! je risquerais la potence pour leur assener encore un coup de cette force-là.

— N’est-ce pas une honte pour nous, d’être si couards quand un homme tout seul se montre aussi brave ? dit le forgeron.

— C’est l’homme qu’il nous fallait !

— Silence ! cria l’officier. »

« Ô Romains ! reprit Rienzi, d’un ton passionné : éveillez-vous ! Je vous en conjure. Que ce monument de votre première puissance, de vos anciennes libertés, s’imprime profondément dans vos âmes ! Bénie soit l’heure, si vous la saisissez : maudite, si vous la laissez échapper de vos mains ; l’heure où ce souvenir du passé aura été étalé devant vos yeux ! Rappelez-vous que le jubilé approche. »

L’évêque d’Orvieto sourit et fit un signe de tête approbateur ; le peuple, les citoyens, les nobles inférieurs remarquèrent bien ces signes d’encouragement ; et, dans leurs pensées, le pape lui-même, en la personne de son vicaire, regardait de bon œil l’audace de Rienzi.

« Le jubilé approche, les yeux de toute la chrétienté vont se porter sur nous. Ici, où de toutes les parties du globe les hommes viennent chercher la paix, trouveront-ils la discorde ? le pardon ? N’y verront-ils que le crime ? Au centre de l’empire de Dieu, pleureront-ils sur votre faiblesse ? dans le temple des saints martyrs, trembleront-ils au spectacle de vos vices ? À la fontaine, à la source de la loi du Christ, trouveront-ils toute loi inconnue ? Vous étiez la gloire du monde ; serez-vous sa risée ? Vous étiez son modèle, lui servirez-vous de triste leçon ? Levez-vous, tandis qu’il en est temps encore. Purgez vos routes des bandits qui les infestent, vos murs des mercenaires qu’ils hébergent. Bannissez ces discordes civiles, ou les hommes qui les entretiennent, quelque grands, quelque orgueilleux qu’ils soient. Arrachez les balances des mains de la fraude, le glaive des mains de la violence. La balance et le glaive sont les anciens attributs de la justice : c’est à elle qu’il faut les rendre. Que cette tâche soit votre tâche sublime, ce but votre grand but. Voyez dans quiconque y met obstacle un traître à son pays. Remportez une victoire plus grande que celle des Césars, une victoire sur vous-mêmes. Que les pèlerins du monde contemplent la résurrection de Rome. Faites une même époque du jubilé de la religion et du rétablissement de la loi. Déposez le sacrifice de vos passions vaincues, les prémices de vos libertés renaissantes, sur l’autel même que renferment ces murs, et jamais, oh ! jamais, depuis que le monde commença, les hommes n’auront fait une offrande plus agréable à leur Dieu ! »

La sensation produite par ces mots dans l’auditoire, était si puissante ; les âmes, foudroyées par l’éloquence de l’orateur, étaient si haletantes, que Rienzi était descendu de l’estrade et avait déjà disparu derrière la tenture d’où il était sorti, avant que la foule pût croire qu’il avait cessé de parlé.

La singularité de cette soudaine apparition, d’une mystérieuse splendeur, et disparaissant au moment même où son message était rempli, ajouta un nouvel effet aux paroles qu’elle avait prononcées. Cette allocution hardie prit aussitôt un caractère d’inspiration surnaturelle ; pour les esprits du vulgaire ces paroles d’un mortel devinrent celles d’un oracle ; les gens du peuple, émerveillés du courage avec lequel leur idole avait sans hésitation évoqué et affronté ces barons orgueilleux, dont chacun leur apparaissait entouré d’une auréole de bourreau consacré, prêt à manifester sa colère à la fois par la hache et par le gibet, les gens du peuple, dis-je, ne purent se défendre de l’idée superstitieuse qu’il n’y avait qu’une autorité venue d’en haut qui fût capable de donner à leur chef une telle hardiesse et le préserver du danger qu’elle lui faisait courir. Et de fait c’était en ce courage même de Rienzi que consistait sa sûreté ; il était placé dans une de ces situations où l’audace est de la prudence. Eût-il été moins hardi, les nobles auraient été plus sévères ; mais pour autoriser une si grande liberté de langage chez un officier du saint-siége, ils pensèrent naturellement que l’assentiment du pape s’unissait à l’approbation du peuple. Ceux qui n’avaient pas, comme Étienne Colonna, le même mépris pour les paroles que pour le vent qui passe, reculèrent devant la tâche de punir un homme dont la voix pouvait n’être que l’écho des désirs du pontife. Les dissensions intestines des barons ne favorisaient pas moins Rienzi. Il attaquait un corps dont les membres étaient désunis.

« Ce n’est pas à moi à le tuer ! disait l’un.

— Je ne suis pas le représentant des barons ! ajoutait l’autre.

— Si Étienne Colonna n’y fait pas attention, il ne serait pas moins absurde que dangereux pour un gentilhomme moins puissant de se faire le champion de son ordre ! dit un troisième. »

Les Colonna s’unirent en un sourire approbateur quand Rienzi dénonça un Orsini ; un Orsini rit aux éclats quand il fit tonner son éloquence contre les Colonna. Les nobles inférieurs furent vivement satisfaits d’entendre décrier les deux maisons ; et, d’un autre côté, l’évêque avait puisé dans cette longue impunité de Rienzi le courage de sanctionner la conduite de son défenseur. À vrai dire, il affectait parfois de blâmer l’excès de son zèle, mais ce blâme était toujours accompagné de l’éloge de sa loyauté ; et l’approbation du vicaire du pape confirmait l’opinion des nobles qui croyaient y voir aussi l’approbation du saint-père. Ainsi la témérité même de l’enthousiasme de Rienzi faisait sa sécurité et son succès.

Cependant, les barons, quand ils se furent un peu remis de la stupeur où les avait jetés Rienzi, s’entre-regardèrent à la ronde ; et leurs regards montrèrent bien qu’ils ressentaient l’insolence de l’orateur et l’injure qu’il leur avait faite.

« Per fede ! s’écria Reginald di Orsini, cela dépasse toute patience, le plébéien est allé trop loin !

— Regardez la populace en bas : comme ils murmurent bouche béante ! comme leurs yeux étincellent et quels regards ils nous lancent ! disait Luca di Savelli à son ennemi mortel, Castruccio Malatesta. Le sentiment d’un péril commun apaisait pour un instant, seulement pour un instant, des années d’inimitié.

— Diavolo ! murmurait Raselli (le père de Nina) à un baron également pauvre ; savez-vous que ce clerc a la vérité sur ses lèvres ? C’est dommage qu’il ne soit pas noble.

— Quelle forte tête en pure perte ! disait un marchand florentin. Cet homme pourrait être quelque chose, s’il était seulement assez riche. »

Adrien et Montréal se taisaient ; l’un semblait perdu dans ses pensées, le second observait les diverses impressions produites sur l’auditoire.

« Silence ! crièrent les officiers, silence ! pour monseigneur le vicaire ! »

À cette annonce, tous les yeux se portèrent sur Raimond, qui, se levant avec toute son importance cléricale, harangua l’assemblée en ces termes :

« Barons et citoyens de Rome, mes ouailles et enfants bien-aimés, bien que je n’eusse pas plus que vous-mêmes prévu la nature exacte du discours que vous venez d’entendre, et que je ne puisse ressentir une satisfaction sans mélange de cette chaleureuse exhortation, pour la forme ni même, je puis le dire, pour le fond tout entier, néanmoins (appuyant avec beaucoup d’énergie sur ce mot) je ne puis vous laisser partir sans ajouter aux prières du serviteur de notre saint-père celles du représentant spirituel de Sa Sainteté. Il est vrai, le jubilé approche ; le jubilé approche, et pourtant nos routes, jusqu’aux portes de Rome, sont encore infestées de brigands meurtriers et impies. Quels pèlerins peuvent se risquer au travers des Apennins pour faire leurs dévotions aux autels de Saint-Pierre ? Le jubilé approche : quel scandale pour Rome si ces châsses ne voient pas de pèlerins, si les timides reculent, si les braves succombent devant les dangers du voyage. C’est pourquoi je vous prie tous, chefs et citoyens pareillement, je vous prie tous de mettre de côté ces malheureuses discordes qui ont si longtemps consumé les forces de notre sainte cité, et de vous unir tous ensemble par les liens d’une amitié fraternelle, pour former une ligue bénie contre les maraudeurs de grandes routes. Je vois parmi vous, messeigneurs, bon nombre des gloires et des piliers de l’État ; je pense avec une douleur accablante à la haine stérile et sans cause qui vous sépare, c’est un scandale pour notre cité ; et permettez-moi d’ajouter, messeigneurs, qu’il ne fait point honneur à votre foi comme chrétiens, ni à votre dignité comme défenseurs de l’Église. »

Parmi les nobles inférieurs, tout le long des banquettes des juges et des hommes de lettres, courut, à ces mots, un long murmure approbateur. Les hauts barons regardaient avec fierté, mais non avec dédain, la physionomie du prélat et observaient un silence absolu et mystérieux.

« Laissez-moi vous supplier, poursuivit l’évêque, d’enfouir en ce saint lieu ces animosités sans but qui déjà ont coûté assez de sang et de richesses ; quittons ces murs avec une résolution commune de ne faire preuve de courage, de ne déployer notre chevalerie que contre nos ennemis universels, les brigands qui dévastent nos campagnes et infestent nos grands chemins, les ennemis à la fois du peuple que nous devons protéger et du Dieu que nous devons servir ! »

L’évêque reprit sa place ; les nobles se regardaient sans répondre ; les gens du peuple commençaient à murmurer tout haut, lorsqu’après une courte pause, Adrien di Castello se leva :

« Pardonnez-moi, seigneurs, et vous, révérend père, si moi, qui ai si peu d’expérience de la vie et si peu d’importance et de mérite parmi vous, j’ose être le premier à embrasser la proposition que nous venons d’entendre. Je renonce volontiers à tout ancien sujet de querelle avec mes pairs. Heureusement pour moi, ma longue absence de Rome a effacé de ma mémoire les discordes, les rivalités habituelles à ma première jeunesse ; et dans cette noble assemblée je ne vois qu’un homme (lançant un coup d’ail à Martino di Porto, sombre et les yeux fixés à terre) contre lequel, en tout temps, j’ai cru de mon devoir de tirer l’épée ; le gage que j’ai autrefois jeté à ce noble n’a pas encore été, je me réjouis de le croire, accepté par mon adversaire ; je le retire. À l’avenir mes seuls ennemis seront les ennemis de Rome.

— Noblement parlé ! dit tout haut l’évêque.

— Et, continua Adrien, lançant son gant au milieu des nobles, je jette, messeigneurs, le gage ainsi repris au milieu de vous tous, en défi d’une émulation plus glorieuse et sur un plus noble champ. J’invite tout homme à rivaliser avec moi dans le zèle qu’il montrera pour rétablir la tranquillité sur nos grandes routes et le bon ordre dans notre État. C’est une lutte dans laquelle, si je suis vaincu, malgré mes efforts, je céderai le prix sans envie. Dans dix jours, à partir de cette heure, révérend père, je lèverai quarante hommes d’armes à cheval, prêts à obéir à tout ordre donné d’un commun accord pour la sécurité des États-Romains. Et vous, citoyens, bannissez, je vous prie, de votre pensée, ces éloquentes invectives qu’on vous a récemment fait entendre contre vos concitoyens. Nous tous, n’importe de quel rang, nous pouvons avoir pris part aux excès de ce siècle malheureux ; au lieu de venger et d’imiter, ne songeons qu’à réformer, à unir ; puisse le peuple voir, à partir de ce jour, que la vraie gloire d’un patricien, c’est que son pouvoir le met à même de mieux servir son pays !

— Belles paroles ! fit le forgeron, en ricanant.

— S’ils étaient tous comme lui ! dit le voisin du forgeron.

— Il a tiré les nobles d’un grand embarras, dit Pandolfo.

— Voilà une jeune tête qui a montré la sagesse d’un vieillard, dit un vieux Malatesta.

— Vous avez détourné le flot, mais non refoulé la marée, noble Adrien, chuchota Montréal, l’homme aux augures sinistres, lorsque, au milieu des murmures d’une approbation générale, le jeune Colonna vint se rasseoir.

— Que voulez-vous dire ? demanda Adrien.

— Que vos douces paroles, comme toutes les conciliations des patriciens, sont venues trop tard. »

Aucun autre noble ne bougea, bien qu’ils se sentissent peut-être disposés à se joindre à ce sentiment général de pardon et d’amnistie, et qu’ils semblassent par signes et par chuchotements applaudir au discours d’Adrien. Ils étaient trop endurcis dans l’inflexible rudesse d’un ignorant orgueil pour se plier à adresser un langage conciliant, soit au peuple, soit à leurs ennemis. Raimond, jetant un coup d’œil à la ronde, et craignant que leur silence malséant ne fût bientôt remarqué, se hâta de se lever pour y donner la meilleure interprétation possible.

« Mon fils, vous avez parlé en patriote et en chrétien ; au silence approbateur de vos pairs, nous sentons tous qu’ils partagent vos sentiments. Nous n’avons plus qu’à dissoudre cette assemblée dont le but est atteint. Notre plan d’attaque contre les brigands ligués sur la route demande une plus mûre délibération ailleurs. Ce jour fera époque dans notre histoire.

— Vous pouvez être sûr de ça, grogna entre ses dents Cecco del Vecchio.

— Enfants, ma bénédiction sur vous tous ! » dit pour terminer le vicaire en tendant les bras.

Quelques minutes de plus, et la foule se précipitait hors de l’église.

Les différents serviteurs et porteurs de torches se rangèrent sur les degrés extérieurs, chaque escorte s’empressant à veiller à ce que son maître eût le pas ; et les nobles, gravement réunis par petits groupes où il n’y avait aucun mélange de familles rivales, suivirent la multitude en descendant sur les bas côtés. Bientôt recommencèrent le cliquetis, le tapage, les querelles, les jurons des bandes hostiles, lorsqu’avec beaucoup de peine et d’efforts les officiers du vicaire les rangèrent et les remirent dans l’ordre le plus désordonné.

Mais ce que Montréal avait dit à Adrien était si vrai que déjà la populace avait presque oublié le généreux appel du jeune noble, et ne faisait que commenter avec amertume le disgracieux silence des autres seigneurs. D’ailleurs, que lui faisait cette croisade contre les bandits de la route ? Elle blâmait le bon évêque pour n’avoir pas dit hardiment aux nobles : « C’est vous qui êtes les premiers brigands contre lesquels il nous faut marcher ! » Le mécontentement populaire allait bien au delà de ces palliatifs ; il en était venu à ce point où le peuple soupire moins après des réformes qu’après un changement. Il y à des temps où une révolution ne peut être évitée ; il faut qu’elle se fasse, en dépit des concessions ou de la résistance. Malheur à la race dans laquelle une révolution ne porte point de fruits ! dans laquelle la foudre roule sur les montagnes, mais sans purifier l’air ! Souffrir en vain est souvent le lot des individus les plus généreux, mais quand une nation souffre en vain, qu’elle se maudisse elle-même !


CHAPITRE IV.

L’ambition du citoyen et l’ambition du soldat.

L’évêque d’Orvieto était resté en arrière pour conférer avec Rienzi, qui l’attendait dans le fond du Latran. Raimond avait trop de pénétration pour se laisser séduire par l’espérance que la dernière scène pût effectuer aucune réforme parmi les nobles, guérir leurs divisions, ou les unir dans un commun effort contre les dévastateurs de la campagne de Rome. Mais après avoir rendu un compte détaillé à Rienzi de tout ce qui avait suivi le départ du héros de cette fête, il finit en disant :

« Vous verrez qu’on tirera de là un bon résultat : la première dissension à main armée, la première querelle entre les nobles semblera être un manque de foi ; pour le peuple et le Pape, ce sera une excuse raisonnable de désespérer de tout amendement de la part des barons, et de sanctionner les efforts de l’un et l’approbation de l’autre.

— Une telle querelle ne se fera pas attendre, remarqua Rienzi.

— J’ai foi en votre prédiction, répondit Raimond en souriant ; à présent tout va bien. Revenez-vous avec nous à la maison ?

— Non, je crois meilleur de rester ici jusqu’à ce que la foule soit entièrement dispersée, car s’ils allaient me voir, animés comme ils le sont, ils pourraient s’obstiner à quelque entreprise impétueuse et précipitée. D’ailleurs, monseigneur, ajouta Rienzi, avec un peuple ignorant, bien qu’honnête et enthousiaste, il faut strictement observer la règle : n’usez pas, en vous prodiguant, l’effet de votre présence. Jamais des hommes comme moi, qui n’ont point de rang extérieur, ne doivent apparaître à la foule que dans les occasions où l’esprit leur tient lieu de rang.

— C’est vrai, car vous n’avez point de suite, répliqua Raimond, pensant à ses propres domestiques en grande et belle livrée. Adieu, alors, nous nous reverrons bientôt.

— Oui, à Philippi, monseigneur. Révérend père, votre bénédiction ! »

Quelque temps après cet entretien, Rienzi quittait le saint édifice. Il se tenait sur l’escalier de l’église, maintenant silencieuse et déserte, et l’heure qui précède le court crépuscule du Midi prêtait à cette vue sa magique splendeur. Là, il contemplait les longues arcades du superbe aqueduc, étendues au loin dans le vaste paysage, et encadrées dans les collines reculées, avec leurs reflets de pourpre. Sur le devant, à droite, se dressait la porte qui a emprunté son nom romain au mont Cœlien, dont elle orne encore aujourd’hui la côte. Au delà, du haut des marches, il voyait les villages dispersés dans la grise Campanie, blanchissant sous les rayons échancrés du soleil couchant, et dans le lointain les ombres des montagnes commençaient à obscurcir les toits du vieux Tusculum, et la seconde cité d’Albe[3], ruine désolée, qui domine encore les palais disparus de Pompée et de Domitien.

Le Romain se tint quelques instants absorbé, immobile, contemplant cette scène, et aspirant les savoureux parfums d’un air embaumé. C’était le doux printemps, la saison des fleurs, du vert feuillage et du murmure des vents, le mai pastoral des poëtes italiens ; il n’y manquait que la voix des chants qui ne retentissait plus sur les bords du Tibre, car ses roseaux avaient perdu leur musique. Sur le mont sacré, où Saturne avait pris sa demeure, la dryade, la nymphe et le sylvain natif de l’Italie, étaient partis pour jamais. La nature originale de Rienzi, son enthousiasme et sa vénération pour le passé, son amour du beau et du grand, cet attachement même aux grâces et aux magnificences qui donnent une apparence si fleurie aux rudes réalités de l’existence, et auquel plus tard il ne sacrifie qu’avec trop de luxe, l’exubérance des pensées et des images qui coulaient de ses lèvres en un flot si brillant et si inépuisable ; tout annonçait ces facultés d’intelligence et d’imagination qui, en des temps plus calmes, auraient pu lui assurer dans la littérature une supériorité plus incontestable que celle que peut jamais donner l’action, et en ce moment, il se sentit traverser l’esprit par cette espèce de regret.

« Il eût bien mieux valu pour moi, pensait-il, que je n’eusse jamais levé les yeux du spectacle de mon propre cœur pour les égarer sur le monde. J’avais en moi-même tout ce qui fait la satisfaction du présent, parce que j’avais ce qui peut me faire oublier le présent. J’avais le pouvoir de repeupler, de créer les légendes et les rêves du passé, la divine faculté des vers où le cœur peut épancher son trop plein de beautés ; oui, j’avais tout cela ! Pétrarque fut plus sage. Il a préféré parler au monde, mais en dehors du monde ; persuader, exciter, commander, car c’est là le but et la gloire de l’ambition, moins son tumulte et ses peines. À lui la tranquille cellule qu’il remplit des images de la beauté ; la solitude dont il sait bannir les mauvais temps de nos tristes jours, rêvant seulement aux grands cœurs et aux glorieuses époques du passé. Mais moi, que de soucis j’épouse ! À quels labeurs je me suis enchaîné ! quels instruments je suis obligé d’employer ! quels déguisements il me faut prendre ! à quels détours, à quels artifices abaisser ma fierté ! J’ai de vils ennemis, des amis incertains. Et vraiment, dans cette lutte contre des hommes pleins d’aveuglement et de bassesse, l’âme elle-même se fausse et se rapetisse. Les Moyens, avant d’arriver à la Fin, c’est-à-dire à la pure lumière après laquelle ils soupirent, sont condamnés à commencer par se rouler patiemment dans la fange des caves souterraines où ils font leur chemin. »

Il y avait dans ces réflexions une vérité dont le Romain n’avait pas encore éprouvé toute la sombre tristesse. Quelque sublime que soit l’objet que nous nous proposons, toute démarche indigne que nous faisons pour l’obtenir, fausse en nous le coup d’œil de notre ambition, et les moyens, peu à peu, ravalent à leur propre bassesse le plus noble but. C’est là le vrai malheur d’un homme supérieur à son époque ; c’est que les instruments dont il doit se servir le souillent. Sans doute il réforme son temps en partie ; mais en partie aussi le temps où il vit corrompt le réformateur. Sa propre astuce mine les fondements de sa sécurité ; le peuple que, lui-même, il accoutume à de faux transports, en demande toujours de nouveaux ; et quand celui qui soulève les masses cesse de séduire leur imagination, il tombe leur victime. La réforme qu’il fait par ces moyens est creuse et éphémère, elle est balayée avec lui-même ; ce n’était qu’un tour de passe-passe, une surprise, un génie gaspillé de prestidigitation ; le rideau tombe, adieu la magie, le gobelet et les boules sont crossés à coups de pieds. Mieux vaut un seul pas lent et tardif dans la voie des lumières, et qui ne peut plus reculer parce que c’est la raison de tout un peuple qui l’a fait, que ces jets de flamme lancés tout à coup dans les abîmes de la nuit générale, et que les ténèbres, doublement obscurcies par le contraste, dévorent de nouveau pour les engloutir à tout jamais.

D’un pas lent et rêveur, Rienzi se retournait pour quitter l’église, quand il sentit une main effleurer son épaule.

« Bonsoir, messire docteur, disait une voix étrangère.

— Je vous rends la politesse, répondit Rienzi, regardant la personne qui l’accostait si subitement et dont la croix blanche et la tournure martiale font reconnaître au lecteur le chevalier de Saint-Jean.

— Vous ne me connaissez pas, je crois ? dit Montréal, mais cela importe peu, nous pouvons aisément commencer à faire connaissance ; pour moi, en vérité, je me trouve heureux de vous avoir déjà rencontré.

— Probablement nous nous sommes vus ailleurs, chez un de ces nobles à la classe desquels vous semblez appartenir ?

— Appartenir ? non, pas précisément ! répliqua fièrement Montréal. Quelle que soit la haute naissance, la grandeur que vos barons s’attribuent, je ne voudrais pas, tant que les montagnes pourront laisser une libre carrière à mes pas, échanger ma place contre la leur, dans les diverses positions de ce monde. Pour le brave il n’y a de plébéien que le poltron. Mais vous, sage Rienzi, poursuivit le chevalier, d’un ton plus léger, je vous ai vu sur un théâtre plus animé que la grande salle d’un baron romain. »

Rienzi lança un coup d’œil perçant à Montréal, qui d’un front ouvert soutint son regard.

« Oui, reprit le chevalier, mais marchons donc ; permettez-moi de vous accompagner quelques minutes. Oui, je vous ai écouté, l’autre soir, quand vous avez parlé à la populace, et aujourd’hui, quand vous avez sermonné les nobles ; et à minuit aussi, il n’y a pas longtemps, lorsque (penchez l’oreille, beau sire, un peu plus bas, c’est un secret !), à minuit aussi, lorsque vous avez fait prêter le serment de fraternité à ces hardis conspirateurs dans les ruines du mont de l’Aventin. »

En terminant, le chevalier se retira de côté pour observer, sur le visage de Rienzi, l’effet que produiraient ces paroles.

Un léger frisson parcourut les traits du conspirateur ; car il savait bien que Montréal ne serait pas le seul à lui donner ce nom s’il ne réussissait pas ; il se retourna brusquement pour faire face au chevalier, et porta involontairement la main à son épée, mais ce ne fut qu’un éclair.

« Ah ! dit lentement le Romain, si ceci est vrai, malheur à Rome ! Il y a trahison jusque chez les hommes libres !

— Nulle trahison, brave sire ! reprit Montréal. Je possède votre secret, mais personne ne me l’a révélé.

— Et est-ce comme ami ou comme ennemi que vous en avez connaissance ?

— Cela dépend, répliqua négligemment Montréal. Pour le moment, il vous suffit de savoir que je n’ai qu’un mot à dire pour vous envoyer au gibet, si je veux être votre ennemi, et que pourtant je ne l’ai pas fait, ce qui vous prouve que je suis disposé à être votre ami.

— Vous vous trompez, étranger. Il n’est pas d’homme au monde qui puisse verser mon sang dans les rues de Rome. Le gibet ! Vous ne connaissez guère la puissance qui entoure Rienzi. »

Ces mots furent prononcés avec un peu de dédain et d’amertume, mais, un moment après, Rienzi reprit d’un ton plus calme :

« La croix de votre manteau montre que vous appartenez à un des plus nobles ordres de chevalerie ; vous êtes étranger et gentilhomme, quelles sympathies généreuses peuvent faire de vous un ami du peuple romain ?

— Cola de Rienzi, répondit Montréal, les sympathies qui nous unissent sont celles qui unissent tous les hommes élevés par leurs propres efforts au-dessus du vulgaire troupeau. J’étais noble, il est vrai, de naissance, mais faible et pauvre ; aujourd’hui, sur un signe de moi, marchent de ville en ville les instruments armés du pouvoir ; un mot de ma bouche est la loi de milliers d’hommes. Cette autorité, je n’en ai point hérité, je l’ai acquise grâce à une tête froide et à un bras intrépide. Tu vois en moi Walter de Montréal, n’est-ce pas un nom où tu peux reconnaître un génie de même famille que le tien ? L’ambition n’est-elle pas un sentiment commun entre nous ? Je ne conduis pas des troupes pour le seul amour du gain, bien qu’on m’ait traité d’avare, et je n’égorge pas des paysans pour répandre du sang à plaisir, bien qu’on m’ait appelé cruel. Les armes et les richesses sont les muscles, les ressorts de la puissance, et c’est la puissance que je désire ; et toi, courageux Rienzi, ne luttes-tu pas aussi pour le même objet ? Est-ce la puante haleine de la canaille nourrie d’ail, est-ce le murmure envieux des gens d’école, est-ce la vaine criaillerie de moutards qui t’appellent patriote, homme libre et autres sornettes ? Est-ce là ce qui peut te satisfaire ? Non, ce sont seulement tes instruments pour parvenir au pouvoir. Ai-je dit vrai ? »

Quelque répugnance qu’inspirât ce discours à Rienzi, il dissimula à dessein.

« Certes, dit-il, je nierais vainement, renommé capitaine, que mon seul but soit le pouvoir dont vous parlez. Mais quelle alliance peut-il y avoir entre l’ambition d’un citoyen romain et celle d’un chef d’armées mercenaires, qui ne choisissent leur cause que d’après leur solde, combattant aujourd’hui à Florence pour la liberté, demain à Bologne pour la tyrannie ? Pardonne ma franchise ; car en ce siècle on ne trouve rien de déshonorant dans ce que j’impute à vos armées. La vaillance et les qualités du général sont censées consacrer toute cause qu’elles illustrent ; et celui qui est le maître des princes peut bien être honoré par eux comme leur égal.

— Voilà que nous entrons dans un quartier de la ville moins désert, dit le chevalier, n’y a-t-il pas quelque endroit secret, l’Aventin par exemple, où nous puissions conférer ?

— Chut ! répliqua Rienzi en regardant tout autour de lui avec précaution. Je te remercie de l’avis, noble Montréal, il ne faut pas qu’on nous voie ensemble ; si tu voulais bien me suivre chez moi, par le pont Palatin[4] ? Nous y pourrions causer à notre aise et en toute sécurité.

— Soit, dit Montréal, restant en arrière. »

À pas rapides et précipités, Rienzi traversa la ville, où, sitôt qu’on le reconnaissait, les citoyens, çà et là, le saluaient avec un respect marqué ; puis tournant dans un labyrinthe d’allées obscures, comme pour éviter les voies plus fréquentées, il arriva enfin à une large place, voisine du Tibre. Les premières étoiles de la nuit scintillaient sur l’ancien temple de la Fortune virile que les vicissitudes du temps avaient déjà converti en église de Sainte-Marie d’Égypte ; en face de cet édifice deux fois consacré était la maison de Rienzi.

« N’est-ce pas un beau présage d’avoir une demeure placée vis-à-vis de l’ancien temple de la Fortune ? dit en souriant Rienzi à Montréal qui le suivait dans la chambre que j’ai déjà décrite.

— La valeur n’a pas besoin d’invoquer la fortune, dit le chevalier, la première commande à la seconde. »

Avant de passer au long entretien de ces deux hommes les plus entreprenants de leur époque, je vais faire connaître au lecteur le caractère et les desseins de Montréal un peu mieux que ne l’a encore permis le cours précipité des événements.

Walter de Montréal, généralement connu dans les chroniques italiennes sous le nom de fra Moreale, était entré en Italie en franc et hardi aventurier, digne de devenir le successeur de ces coureurs Normands (il prétendait descendre d’un des plus distingués, par le côté maternel) qui avaient joué autrefois un rôle si étrange dans la chevalerie errante de l’Europe ; réalisant la fable d’Amadis et de Palmerin (où chaque chevalier vaut en personne une armée), gagnant des pays, renversant des trônes ; ne reconnaissant d’autres lois que celles de la chevalerie ; ne se mêlant jamais à la race au milieu de laquelle ils s’établissaient ; incapables de devenir citoyens et se contentant à peine d’aspirer à être rois. En ce temps, l’Italie était comme l’Inde de tous ces aventuriers de grandes maisons, sans sou ni maille, lesquels, comme Montréal, s’étaient enflammé l’imagination aux ballades et aux légendes des Godefrois et des Roberts d’autrefois ; qui s’étaient habitués dès leur jeune âge à dompter le cheval barbe et à supporter sous les ardeurs de la canicule le poids des armes ; qui, passant dans un pays efféminé et divisé n’avaient enfin qu’à montrer leur bravoure pour conquérir la richesse. Il n’y avait alors aucune honte pour un chef redoutable de rassembler une bande de ces hardis étrangers, de vivre, dans les montagnes, de butin et de pillage, de guerroyer contre tyran ou république, selon son intérêt, et de vendre, au prix d’énormes tributs ou de riches rançons, les avantages de la paix. Parfois ils se louaient à un État pour le protéger contre un autre, et l’année suivante les trouvait en campagne contre leurs premiers clients. Ces bandes de mercenaires du Nord prenaient donc une importance civile aussi bien que militaire ; ils étaient aussi indispensables à la sûreté d’un seul État que nuisibles à la sécurité de tous. Il n’y avait pas plus de cinq ans que la république de Florence avait engagé, à son service, un chef célèbre de ces soldats étrangers, Gaultier, duc d’Athènes. Le peuple même, avait par acclamation élevé ce guerrier au rang de prince ou tyran de cet État ; avant que l’année fût terminée, les mêmes gens, révoltés contre ses cruautés ou plutôt ses exactions (car, malgré toutes les vanteries de leurs historiens, ils ressentaient plus profondément une attaque à leurs bourses qu’à leurs libertés), l’avaient chassé de leur cité et avaient de nouveau proclamé la république. Le plus brave soldat du duc d’Athènes, son guerrier favori, avait été Walter de Montréal ; il avait partagé l’élévation et la chute de son chef. Dans les commotions populaires, l’esprit perçant et observateur du chevalier de Saint-Jean avait acquis une grande expérience politique ; il avait appris à sonder un peuple, à découvrir jusqu’où irait sa patience, à interpréter les signes précurseurs d’une révolution, à lire dans le temps comme d’autres lisaient dans les astres. Après la chute du duc d’Athènes, à titre de franc compagnon, autrement dit franc routier, Montréal avait accru sous le farouche Werner ses richesses et sa renommée. Maintenant qu’il n’était occupé de rien qui fût digne de son esprit d’entreprise et d’intrigue, Rome l’avait attiré par son état de désordre et d’anarchie. Dans la ligue qu’il avait proposée à Colonna, dans ce qu’il avait suggéré à la vanité de ce seigneur, quel était son but personnel ? De rendre ses services indispensables, de se mettre à la tête de la soldatesque que l’exécution des desseins proposés par lui rendraient nécessaire à l’ambition des Colonna, si cette ambition se laissait tenter ; et, dans l’étendue de son audacieux génie pour l’entreprise, il prévoyait probablement que le commandement de semblables forces serait réellement le commandement de Rome : une contre-révolution pouvait aisément renverser les Colonna et lui donner par élection la principauté. Les États-Romains comme les autres États d’Italie avaient suivi quelquefois la coutume de prendre pour magistrat suprême, à titre de podestat, un étranger de préférence à un Romain. Montréal espérait pouvoir devenir à Rome ce que le duc d’Athènes avait été à Florence : c’était une ambition qu’il savait bien être trop élevée pour un gentilhomme provençal, mais non pour un général d’armée. Cependant comme nous l’avons déjà vu, sa sagacité aperçut sur le champ qu’il ne pourrait pousser le vieux chef des patriciens à ces mesures hardies et périlleuses, indispensables pour atteindre l’autorité souveraine. Se contentant de sa position actuelle, formé à la modération par son âge et ses revers passés, Étienne Colonna n’était pas homme à courir le risque d’un échafaud dans l’espoir de gagner un trône. Le mépris que le vieux patricien professait pour le peuple et son idole révéla aussi à la profonde pensée de Montréal que Colonna, s’il n’avait pas l’ambition, n’avait pas non plus le génie politique nécessaires à un prince. Le chevalier, voyant le peu de fruit des conseils qu’il lui avait donnés contre Rienzi, se retourna vers Rienzi lui-même. Peu importait au chevalier de Saint-Jean quel parti aurait le dessus, prince ou peuple, pourvu qu’il en arrivât à ses propres fins ; le fait est que s’il avait étudié le caractère du peuple, ce n’était pas pour le servir, mais pour le gouverner ; et croyant tous les hommes poussés par une ambition analogue, il s’imaginait que, sous l’autorité d’un démagogue comme d’un patricien, le peuple devait toujours être victime également ; et que le cri d’ordre d’une part et de liberté de l’autre n’était tout simplement que le prétexte par lequel un homme d’énergie cherchait à justifier son désir de dominer les masses. Se regardant comme un des hommes les plus vaillants et les plus honorables de son temps, il ne croyait pas à des sentiments d’honneur qu’il était incapable de comprendre ; et son scepticisme à l’égard de la vertu le rendait très-crédule à l’égard du vice.

Mais la hardiesse de son naturel le portait peut-être plutôt vers l’aventureux Rienzi que vers l’outrecuidant Colonna. Et d’ailleurs il avait réfléchi que lui-même et ses hommes d’armes pourraient se rendre plus nécessaires à la sûreté du premier qu’à celle du second. À présent son principal objet était d’apprendre de Rienzi, exactement, jusqu’où allaient les forces dont il disposait, et ses préparatifs pour une révolte effective.

Le Romain usa de toute son adresse : d’une part, pour n’en pas révéler au chevalier plus qu’il n’en savait encore, de l’autre, pour le dégoûter, par une réserve apparente. Tout rusé qu’était Montréal, il ne possédait pas cet art merveilleux de maîtriser les autres, qui était à un si haut degré le mérite particulier de l’éloquent et profond Rienzi, et la différence d’aptitude de leurs intelligences était bien visible dans leur présent entretien.

« Je vois, dit Rienzi, que de tous les événements qui ont dernièrement souri à mon ambition aucun ne m’est aussi favorable que celui qui m’assure votre appui et votre amitié. À vrai dire, j’ai besoin d’une alliance armée. Le croiriez-vous ? nos amis, si hardis dans des réunions particulières, reculent encore devant une explosion publique. Ils redoutent non pas les patriciens, mais la soldatesque des patriciens ; car le trait caractéristique du courage des Italiens, c’est qu’ils ne se craignent point entre eux, mais que devant le casque et l’épée d’un mercenaire étranger ils tremblent comme des biches.

— En ce cas ils accueilleront avec satisfaction l’assurance de voir ces mercenaires-là à leur service, au lieu de les avoir en face pour ennemis ; et autant vous désirez d’hommes pour votre révolution, autant vous en recevrez.

— Mais la paye et les conditions du traité, dit Rienzi, avec son sourire sec et sarcastique, comment nous arrangerons-nous pour satisfaire l’une et sur quelle base réglerons-nous les autres ?

— C’est une affaire aisée à conclure, repartit Montréal ; pour moi, à vous parler franchement, rien que la gloire et l’excitation d’un pareil bouleversement me suffiraient. J’aime à me sentir nécessaire à l’accomplissement d’événements d’importance. Pour mes hommes il en est autrement. Votre premier acte sera de saisir les revenus de l’État. Eh bien ! quel qu’en soit le montant, le produit de la première année, fort ou faible, sera partagé entre nous. À vous une moitié, à moi et à mes hommes l’autre.

— C’est beaucoup, dit gravement Rienzi, comme s’il eût calculé la chose, mais Rome ne peut acheter trop cher ses libertés. Qu’il en soit donc ainsi !

— Amen ! et maintenant, quelles sont vos forces ? car ces quatre-vingts ou cents signors de l’Aventin, braves gens, sans nul doute, ne suffisent guère à une révolte ! »

Promenant autour de la chambre un regard circonspect, le Romain mit la main sur le bras de Montréal : « Soit dit entre nous, la chose demande du temps pour se consolider. Nous ne pourrons bouger de ces cinq semaines. J’ai été un peu trop vite en besogne. Les blés, il est vrai, sont coupés ; mais, à présent, il me faut user de ménagement et d’adresse pour leur faire ramasser le grain et lier les gerbes.

— Cinq semaines, répéta Montréal, c’est bien plus long que je ne m’y attendais.

— Ce que je désire, poursuivit Rienzi, fixant sur Montréal ses yeux investigateurs, c’est que dans l’intervalle nous observions un calme profond, que nous écartions avec soin le moindre soupçon. Je vais m’enterrer dans mon cabinet et ne convoquerai plus de réunions.

— Et alors ?…

— Pour vous, noble chevalier, si j’osais vous donner des instructions, je vous prierais de vous mêler aux nobles, de professer pour moi et pour le peuple le plus profond mépris et de contribuer à les bercer encore davantage dans leur trompeuse sécurité. En même temps vous pourriez retirer tranquillement de Rome tous les soldats mercenaires dont vous disposez, et laisser les nobles dépourvus de leurs uniques défenseurs. Vous rassembleriez ces braves gens dans les replis des montagnes, à une journée de marche d’ici, d’où nous serions à même de les appeler au besoin. Alors ils paraîtraient à nos portes, au milieu de notre soulèvement, salués par les nobles comme des libérateurs, mais en réalité alliés du peuple. Nos ennemis, dans la confusion et le désespoir où les jettera la découverte de leur erreur, s’enfuiront de la ville.

— Dont les revenus et la souveraineté deviendront l’apanage du hardi soldat et de l’adroit démagogue, s’écria en riant Montréal.

— Sire chevalier, les parts seront égales.

— C’est convenu !

— Et maintenant, noble Montréal, un flacon de notre meilleur cru, dit Rienzi en changeant de ton.

— Vous connaissez les Provençaux, » répondit gaiement Montréal.

Le vin fut apporté, la conversation devint libre et familière, et Montréal, dont l’astuce était une qualité d’emprunt, et la franchise une qualité naturelle, confia, sans le savoir, les secrets de ses desseins et de son ambition, à Rienzi, plus ouvertement qu’il n’avait eu l’intention de le faire. En se séparant ils semblaient être les meilleurs amis du monde.

« À propos, dit Rienzi, quand ils vidèrent le dernier gobelet, Étienne Colonna se rend à Corneto, le 19, avec un convoi de blé. Ne serait-il pas bon de vous joindre à lui ? Vous pouvez prendre cette occasion pour inspirer tout bas du mécontentement aux mercenaires qui l’accompagnent dans sa mission et les faire entrer dans notre plan.

— J’y ai déjà pensé, répliqua Montréal, ce sera fait, maintenant, adieu. »

Son barbe et sa fine lame
Et les beaux yeux de sa dame
Sont un prix assez galant
Pour l’intrépide Roland.
Le Normand doit tout conquérir :
C’est l’enfant chéri de l’histoire.
La gloire est tout son plaisir ;
Tout son plaisir est la gloire.

En chantant ce couplet des camps et reprenant son manteau, le chevalier tendit la main à Rienzi et partit.

Rienzi suivit de loin le départ de son convive avec une expression de haine et de crainte. « Donnez le pouvoir à cet homme, murmura-t-il, et ce sera un second Totila[5]. Il me semble voir dans sa nature cupide et féroce, à travers tout l’éclat de sa gaieté et de sa grâce chevaleresque, la véritable personnification de nos vieux ennemis les Goths. J’espère l’avoir endormi ! Vraiment, deux soleils ne sauraient pas plus rayonner en une même atmosphère, que Walter de Montréal et Cola de Rienzi vivre dans la même cité. Les astrologues nous disent que nous ressentons une antipathie secrète et irrésistible pour les gens destinés par l’influence de leur étoile à nous faire du mal ; c’est bien là l’antipathie que j’éprouve pour cet homicide distingué. Gare-toi de mon chemin, Montréal ! gare-toi de mon chemin ! »

Après ce monologue Rienzi se retourna, et, une fois retiré dans son appartement, on ne le vit plus de la nuit.


CHAPITRE V.

Cortége des barons. Commencement de la fin.

C’était le matin du 19 mai, l’air était vif et clair, et le soleil, qui venait de se lever, rayonnait gaiement sur les casques et les lances étincelantes d’un beau cortége de cavaliers en armes, serpentant dans toute la longueur de la principale rue de Rome. Le hennissement des chevaux, leurs sabots retentissants, l’éclat des armures, et les bannières ondoyantes au gré des vents et ornées des insignes superbes des Colonna, composaient un de ces spectacles animés et brillants particuliers au moyen âge.

En tête de la troupe, sur un vigoureux palefroi, chevauchait Étienne Colonna. À sa droite était le chevalier de Provence, maniant d’une main dégagée un coursier agile, mais farouche, de race arabe ; deux écuyers le suivaient, l’un conduisant son cheval de bataille, l’autre portant sa lance et son casque. À la gauche d’Étienne Colonna marchait Adrien, grave, taciturne, et ne répondant que par monosyllabes au joyeux babil du chevalier de Provence. Un nombre considérable des membres les plus distingués de la noblesse romaine suivaient le vieux baron, et le cortége était fermé par une troupe compacte d’étrangers à cheval, armés de toutes pièces.

Il n’y avait point de foule dans la rue ; les citoyens regardaient le cortège avec un air d’indifférence, de leurs boutiques à moitié fermées.

« Ces Romains n’ont donc aucun goût pour les parades ? demanda Montréal ; si l’on pouvait plus facilement les amuser, on les gouvernerait plus facilement.

— Oh ! Rienzi et tous ces bouffons-là suffisent pour les amuser. Nous faisons mieux, nous terrifions, répliqua le vieil Étienne.

— Vous savez la chanson du troubadour ? seigneur Adrien, dit Montréal :

Le sourire, le faux sourire
Est tout l’art de l’ambitieux
Qui veut s’élever jusqu’aux cieux.
Que faut-il de plus pour séduire
Les vaillants soldats et les rois,
Peuples et belles à la fois ?
Le sourire, le faux sourire.

Sourcils froncés sont trop sincères.
Le brave en est tout irrité,
Ils épouvantent la beauté,
Font verser des larmes amères :
L’orgueil lève un front altier
Et le sang coule sous l’acier.
Sourcils froncés sont trop sincères.

— Ce lai est de France, seigneur ; cependant il me semble inspiré par l’Italie, car le sourire du serpent est un des agréments distinctifs de vos compatriotes et les sourcils froncés ne leur vont guère.

— Sire chevalier, répliqua aigrement Adrien, irrité de ce sarcasme : ce sont les étrangers comme vous qui nous ont appris que c’est quelquefois une vertu que de froncer à propos le sourcil.

— Si c’est vertu, ce n’est pas toujours sagesse, à moins que la main ne puisse soutenir la menace du front, répliqua fièrement Montréal ; car il avait beaucoup de la vivacité franque, qui l’emportait souvent sur sa prudence, et il avait en secret une petite rancune contre Adrien depuis leur entrevue au palais d’Étienne.

— Sire chevalier, reprit Adrien en rougissant, cette conversation pourrait amener des paroles plus piquantes que je n’en voudrais échanger avec un homme qui m’a rendu un si galant service.

— Soit, allons, revenons aux troubadours, dit avec indifférence Montréal… Pardonnez-moi si en général je n’ai pas une haute estime pour l’honneur italien ou la valeur italienne ; votre valeur, à vous, à la bonne heure, je la reconnais, car je l’ai vue de mes yeux, et valeur et honneur vont de pair, cela doit vous suffire. »

Adrien allait répondre, quand son regard tomba soudain sur les formes massives de Cecco del Vecchio, qui appuyait sur son enclume ses bras nus et musculeux et contemplait en souriant le groupe. Il y avait dans ce sourire quelque chose qui détourna le cours des pensées d’Adrien et qu’il ne put regarder sans un pressentiment inexplicable.

« Un robuste vilain, dit Montréal, toisant aussi le forgeron. J’enrôlerais volontiers un pareil luron. Mon garçon ! cria-t-il à haute voix, tu as un bras qui serait aussi propre à manier l’épée qu’à la fabriquer. Abandonne l’enclume pour suivre la fortune de Fra Moreale ! »

Le forgeron secoua la tête. « Seigneur cavalier, dit-il gravement, nous autres, pauvres gens, nous n’avons nulle passion pour la guerre, nous ne demandons pas à tuer les autres, nous ne demandons qu’à vivre nous-mêmes… avec votre permission.

— Par la sainte Vierge, c’est une réponse d’esclave ! Mais vous autres, Romains…

Nous sommes des esclaves ! interrompit le forgeron, en se retournant vers l’intérieur de sa forge.

— C’est un chien hargneux, dit le vieux Colonna. » Et comme la bande défilait, les grossiers étrangers, encouragés par l’exemple de leurs chefs, adressèrent chacun dans un essai barbare de patois méridional, quelque sarcasme ou quelque brocard au grand nigaud de géant, lorsqu’il reparut sur le devant de sa forge, s’appuyant de nouveau sur son enclume, sans avoir l’air de faire la moindre attention à ses insulteurs, sauf la rougeur qui s’alluma sur son visage basané, et c’est ainsi que le brillant cortége traversa les rues et quitta la ville éternelle.

Il y eut un long intervalle de profond silence, de calme général d’un bout à l’autre de Rome. Les boutiques n’étaient toujours ouvertes qu’à demi ; pas un homme ne vaquait à ses affaires ; c’était comme le commencement de quelque fête quand l’indolence précède le plaisir.

Vers midi, on pouvait voir quelques petits groupes d’hommes dispersés dans les rues, se glissant des mots à l’oreille, mais se séparant presque aussitôt, et, à chaque instant, un passant isolé, généralement revêtu des longues robes portées par l’homme de lettres ou du costume plus sombre du moine, remontait la rue en toute hâte vers l’église de Sainte-Marie d’Égypte, autrefois temple de la Fortune. Puis tout redevenait solitude et abandon. Tout à coup on entendit les sons d’une seule trompette, elle retentit à l’oreille. Cecco del Vecchio leva les yeux de son enclume. Un cavalier solitaire passa lentement devant la forge et tira une longue et éclatante fanfare de la trompette attachée à son cou, en traversant le milieu de la rue. Alors vous auriez pu voir une foule qui apparaissait subitement et comme par magie, sortant de tous les coins : la rue s’encombra de multitudes d’hommes, mais ils ne rompaient le silence que par le trépignement de leurs pieds et par un vague et profond murmure. Une seconde fois le cavalier fit retentir sa trompette et, quand la fanfare cessa, il cria à haute voix : « Romains et amis ! demain au point du jours, que chacun se trouve sans armes devant l’église de Saint-Angelo. Cola de Rienzi convoque les Romains pour assurer le bon état de Rome. » Une acclamation, qui semblait ébranler les sept collines dans leurs fondements, éclata au dernier mot de cette courte exhortation : le cavalier continua lentement sa route et la foule le suivit. C’était le commencement de la révolution !


CHAPITRE VI.

Le conspirateur devient le magistrat.

À minuit, quand le reste de la ville semblait plongé dans le sommeil, des torrents de lumière jaillirent des croisées de l’église Saint-Angelo. Des deux côtés du temple, les longs et solennels accords de la musique sainte éclataient dans les airs à de fréquents intervalles. Rienzi priait dans l’église ; du soir au matin trente messes se succédaient et la religion était invitée à consacrer de toutes ses sanctions l’entreprise de la liberté[6]. Le soleil était levé depuis longtemps, et la foule depuis longtemps aussi assemblée devant la porte de l’église ; elle inondait de ses flots toutes les rues qui y aboutissaient, pendant que la cloche de l’église faisait entendre ses longs et joyeux tintements. Quand elle s’arrêta, les voix des chœurs au dedans entonnèrent l’hymne dont voici le sens, où se mêlaient, d’une manière frappante quoique barbare, l’enthousiasme du patriotisme classique et la ferveur du zèle religieux.

HYMNE DES ROMAINS À LA LIBERTÉ.

Que les montagnes bondissent à l’entour[7], sur le trône des sept collines rajeunies ; Rome antique est encore une fois couronnée !

JUBILATE !

Chantez, vallons ! chantez, ondes sonores ! Levez les yeux du fond de chaque tombe triomphale, ô cendres illustres du brave dont le nom ne périra pas.

JUBILATE !

Pâle fantôme, qu’es-tu ? Voyez, des sombres abîmes du temps, il balaye l’espace comme le vent de la tempête ; sa figure nuageuse, son ombre gigantesque se dresse au milieu des armées, portant le linceul du mort sur ses membres effrayants, et sa ténébreuse présence obscurcit la lumière du jour ; le monde tremblant la regarde frappé d’effroi. Saluons tous, saluons l’âme puissante du passé ! Saluons ! saluons tous !

Pendant que nous parlons, que nous saluons cette ombre, elle se meut, elle respire ; sur la cime de sa tête, enveloppée de nuées, bourgeonnent les guirlandes de lauriers. Comme un soleil qui s’élance des bras de la nuit, elle prend une forme et les ténèbres deviennent lumière… Saluons ! saluons tous !

L’âme du passé est revenue à son ancien séjour ; dans les cœurs de Rome elle est revenue reprendre son trône.

Ô renommée, ordonne d’une voix prophétique, ordonne aux extrémités de la terre de se réjouir ! En tous lieux où règne l’orgueil tyrannique, où les bons sont opprimés par les méchants, où les rayons du jour percent faiblement les murs de la cellule qui cache les souffrances du captif, va dire, au bruit d’une trompette, aux nations d’alentour, sur les collines où marchèrent les héros, dans les châsses des saints de Dieu, dans le palais des Césars et la prison des martyrs, va dire que le sommeil est rompu, que le dormeur est éveillé ! que le règne du goth et du vandale est passé et que la terre, une fois encore, se sent fouler par le pas du Romain !

À la fin de cet hymne, la porte de l’église s’ouvrit ; la multitude fit place des deux côtés, et, précédé de trois jeunes membres de la petite noblesse, qui portaient des bannières allégoriques représentant le triomphe de la liberté, de la justice et de la concorde, Rienzi apparut, revêtu d’une armure complète, sauf le casque. Sa figure était pâlie par les veilles, par la vivacité de ses émotions, mais sévère, grave, solennelle ; et l’expression de sa physionomie s’accordait si peu avec l’éclat des sentiments bruyants du vulgaire, que ceux qui le contemplaient arrêtèrent les acclamations sur les lèvres, et imposèrent silence par un cri de blâme simultané, aux clameurs de la foule placée derrière eux. À côté de Rienzi s’avançait Raimond, évêque d’Orvieto, et derrière, marchant deux par deux, suivaient cent hommes d’armes. Dans un silence complet, le cortège commença son chemin, jusqu’à ce qu’en approchant du Capitole, la vénération craintive de la multitude disparut peu à peu, et mille et mille voix déchirèrent les airs de cris de joie et d’ivresse.

Arrivé au pied du grand escalier, par où l’on montait alors au carré du Capitole, le cortége fit halte, et, pendant que la multitude s’accumulait par devant sur le vaste espace, orné et consacré par les plus majestueuses colonnes des temples antiques, Rienzi s’adressa à la populace, qu’il avait soudain élevée au rang de nation.

Il dépeignit avec force la servitude et la misère des citoyens, l’absence absolue de toute loi, les vies et les propriétés dépourvues même de la sécurité la plus ordinaire. Il déclara que loin de se laisser effrayer par le péril qu’il courait, il consacrait sa vie à la régénération de leur patrie, et il conjura solennellement le peuple d’aider à son entreprise, et de sanctionner et d’affermir à la fois la révolution par un code de lois régulier et par une assemblée constitutionnelle. Puis il ordonna au héraut de lire à la foule la charte et le projet de constitution qu’il proposait.

Cette constitution créait ou plutôt rétablissait, avec de nouveaux priviléges et de nouveaux pouvoirs, une assemblée représentative de conseillers. La première loi qu’elle proclamait paraît assez simple à notre âge plus fortuné, mais jusqu’ici on ne l’avait jamais exécutée à Rome ; tout homicide volontaire, n’importe le rang du meurtrier ou de la victime, devait être puni de mort. On ne laisserait aucun noble ou citoyen entretenir ni fortifications ni garnisons dans la ville ou la campagne. Les portes et les ponts de l’État seraient sous le contrôle de quiconque serait élu principal magistrat. Elle interdisait tout asile offert aux brigands, mercenaires et voleurs, sous peine d’une amende de mille marcs d’argent, et elle rendait les barons possesseurs des territoires voisins, responsables de la sûreté des routes et du transport des marchandises. Elle mettait sous la protection de l’État la veuve et l’orphelin. Elle instituait dans chaque quartier de la ville une milice armée pour le tintement de la cloche du Capitole, n’importe à quelle heure, réunie pour la défense de l’État. Elle ordonnait de poster un vaisseau, dans chaque port de la côte, pour la sauve-garde du commerce. Elle assignait la somme de cent florins aux héritiers de tout homme mort pour la défense de Rome ; enfin, elle consacrait les revenus publics au service et à la protection de l’État.

Telle était l’esquisse de la nouvelle constitution, à la fois modérée et efficace, et il pourrait être intéressant pour le lecteur de constater combien devaient être graves les désordres antérieurs de la ville, puisqu’il fallut recourir aux principes les plus communs, aux garanties élémentaires de toute civilisation et de sécurité publique et individuelle pour en faire la base du code proposé et les limites d’une révolution populaire.

Les cris d’allégresse les plus chaleureux accueillirent ce plan de la nouvelle constitution, et au milieu des clameurs générales se dressa la forme colossale de Cecco del Vecchio. Malgré son humble condition, c’était un homme fort important dans la crise actuelle ; son zèle et son courage, et peut-être encore plus ses passions brutales et ses préjugés obstinés, l’avaient rendu populaire. La basse classe des artisans le regardait comme son chef et son représentant ; aussi il parlait tout haut, sans crainte, et parlait bien, parce que son esprit était plein de ce qu’il avait à dire.

« Compatriotes et citoyens ! Cette nouvelle constitution est accueillie par votre approbation… c’est trop juste. Mais qu’est-ce que de bonnes lois si nous n’avons pas de braves gens pour les exécuter ? Qui peut exécuter une loi aussi bien que l’homme qui l’a conçue ? Vous me demandez de vous expliquer comment on s’y prend pour faire un bon bouclier : eh bien ! si mon explication vous plaît, est-ce à moi ou à un autre forgeron que vous demanderez de vous en faire un ? Si vous le demandez à un autre, il pourrait vous faire un bon bouclier, mais ce ne sera pas le même que celui que j’aurais fait, et dont la description vous avait satisfaits ! Cola de Rienzi a proposé un code de lois qui sera notre bouclier. Qui saurait mieux veiller à ce que le bouclier vous protége que Cola de Rienzi ? Romains, je propose que Rienzi reçoive du peuple, à quelque titre qu’il lui plaira, le pouvoir de mettre en exercice la nouvelle constitution, et quels que soient ses moyens pour cela, nous, le peuple, nous le soutiendrons sain et sauf.

— Vive Rienzi ! vive Cecco del Vecchio ! Il a bien parlé ! nous ne voulons pas d’autre gouverneur que l’auteur de la loi ! »

Telles étaient les acclamations qui caressaient le cœur ambitieux du savant. La voix du peuple l’investissait de l’autorité suprême. Il avait établi une république pour devenir, si le désir lui en prenait, un despote !


CHAPITRE VII.

À quoi bon chercher le licou lorsque la jument est volée ?

Tandis que de pareils événements se passaient à Rome, un serviteur d’Étienne Colonna était déjà en route pour Corneto. On peut aisément imaginer l’étonnement avec lequel le vieux baron reçut cette nouvelle. Sans perdre un moment il rassemble sa troupe ; au milieu du mouvement du départ, le chevalier de Saint-Jean se présenta brusquement devant lui. Sa mine n’était plus calme et ouverte comme d’ordinaire.

« Qu’est-ce que ceci ? s’écria-t-il à la hâte. Une sédition ? Rienzi maître de Rome ? Que faut-il croire de cette nouvelle ?

— Elle est trop vraie, dit Colonna avec un sourire amer. Où le pendrons-nous à notre retour ?

— Ne parlez point si légèrement, sire baron, répliqua sans façon Montréal, Rienzi est plus fort que vous ne pensez : moi je connais les hommes, et vous, vous ne connaissez que les nobles ! Où est votre parent, Adrien ?

— Il est ici, noble Montréal, dit Étienne, haussant les épaules avec un sourire à demi dédaigneux, à ce coup de langue, dont il jugea prudent de ne pas paraître se fâcher. Il est ici, voyez, il entre !

— Avez-vous appris la nouvelle ? s’écria Montréal.

— Oui.

— Et vous méprisez cette révolution ?

— Je la redoute.

— Alors vous êtes un homme sensé. Mais ce ne sont pas mes affaires ; je ne veux point interrompre vos délibérations. Adieu pour le moment. Et avant qu’Étienne n’eût pu l’arrêter, le chevalier avait quitté la chambre.

— Qu’entend faire ce démagogue ? murmurait en lui-même Montréal. Se jouerait-il de moi ?… s’est-il débarrassé de ma présence dans le but d’accaparer tous les profits de l’entreprise ? J’en ai peur, ces Romains sont si fourbes ! Nous autres guerriers du Nord, nous ne pourrions jamais lutter avec l’intelligence de ces Italiens, n’était leur couardise. Mais que faire ? J’ai déjà commandé à Rodolphe de s’entendre avec ces bandits, et ils sont sur le point de laisser là leur seigneur actuel. Eh bien ! qu’il en soit ainsi ! Mieux vaut que je brise d’abord le pouvoir des barons, et qu’ensuite je règle mes propres comptes, l’épée à la main, avec l’homme du peuple. Si j’échoue ici, ô ma douce Adeline, j’irai te revoir, c’est toujours ça ! Et Louis de Hongrie payera gros le bras et la cervelle de Walter de Montréal. Eh bien, Rodolphe ! cria-t-il à haute voix, en voyant le vigoureux routier, moitié armé et moitié ivre, vaciller le long de la cour, maraud, es-tu gris à cette heure ?

— Gris ou non, répondit Rodolphe, avec une humble révérence, je suis à vos ordres.

— Bien répondu ! Tes amis sont-ils prêts à monter à cheval ?

— Il y en a quatre-vingts déjà, qui, las de ne rien faire et de languir dans cet air assommant de Rome, ne demandent qu’à décamper pour aller où bon semblera à sire Walter de Montréal.

— Alors dépêche-toi, fais-les monter en selle ; nous ne partons pas avec les Colonna, nous les laissons là pendant qu’ils font la causette ! Dis à mes écuyers de me suivre. »

Et pendant qu’Étienne Colonna s’établissait sur son palefroi, il apprit pour la première fois que le chevalier de Provence, Rodolphe le troupier et quatre-vingts de ses mercenaires étaient déjà partis, pour aller où ? — Personne ne le savait.

« Pour nous devancer à Rome ! Brave barbare, va ! dit Colonna ; Messires, en avant !


CHAPITRE VIII.

L’attaque et la retraite. — L’élection et l’adhésion.

À son arrivée à Rome la compagnie des Colonna trouva les portes barrées et les murs garnis d’hommes. Étienne fit avancer ses trompettes et un de ses capitaines pour demander impérieusement à entrer.

« Nous avons ordre, répondit le chef de la garde bourgeoise, de n’admettre personne qui porte armes, bannières ou trompettes. Que les seigneurs Colonna renvoient leur suite, et ils seront bienvenus.

— De qui viennent ces ordres insolents ? demanda le capitaine.

— De monseigneur l’évêque d’Orvieto et de Cola de Rienzi, protecteurs unis du Bon État. »

Le capitaine des Colonna revint à son supérieur avec ces nouvelles. La rage d’Étienne ne peut se décrire. Retournez-y, s’écria-t-il aussitôt qu’il put retrouver la voix, et dites que, si les portes ne sont pas, sur le champ, ouvertes à moi et aux miens, le sang des plébéiens retombera sur leur propre tête. Quant à Raimond, les vicaires du pape ont une haute autorité spirituelle, mais l’autorité temporelle ne les regarde pas. Qu’il ordonne un jeûne et il sera obéi. Mais, pour ce fou de Rienzi, dites-lui qu’Étienne Colonna l’ira chercher au Capitole demain matin, pour le jeter par la plus haute fenêtre. »

L’envoyé ne manqua pas à bien répéter son message.

Le capitaine des Romains ne fut pas plus courtois dans sa réponse :

« Déclarez à votre seigneur que Rome le tient, lui et les siens, pour rebelles et pour traîtres ; et qu’à l’instant où vous aurez regagné votre escadron, nos archers vont recevoir de nous l’ordre de tirer leurs flèches, au nom du peuple, de la cité et du libérateur. »

Cette menace fut exécutée à la lettre ; et avant que le vieux baron eût eu le temps de ranger ses hommes dans le meilleur ordre, les portes furent ouvertes, et une multitude indisciplinée, mais bien armée, s’en élança comme un torrent, avec de furieuses clameurs, faisant résonner ses armes et portant en avant les bannières azurées de l’État romain. Leur choc fut si désespéré et leur nombre était si grand, que les barons, après une résistance brève et tumultueuse, furent repoussés et pourchassés par leurs vainqueurs jusqu’à un mille des murailles de la cité.

Aussitôt qu’ils se furent remis de leur désordre et de leur effroi, ils tinrent à la hâte un conseil où diverses opinions contradictoires furent mises sur le tapis. Les uns proposaient de partir à l’instant pour Palestrina, qui appartenait aux Colonna et possédait une forteresse presque inaccessible ; les autres de se disperser et d’entrer tout doucement en troupes détachées, par les autres portes. Étienne Colonna, lui-même, à qui son trouble et sa colère avaient fait perdre sa présence d’esprit ordinaire, était incapable de faire valoir son autorité ; Luca di Savelli, un peu poltron, avec toutes ses ruses de traître, voulait déjà tourner bride et appelait ses hommes à le suivre vers son château de Romagne, quand le vieux Colonna s’avisa d’un moyen de préserver sa bande d’une désunion que son bon sens lui représentait comme devant être fatale à la cause commune. Il proposa de se retirer tous à Palestrina et de s’y fortifier ; pendant ce temps-là on choisirait un des capitaines pour aller seul à Rome examiner, à l’aide d’une soumission simulée, les forces de Rienzi ; avec pouvoir discrétionnaire de résister si c’était possible, ou de négocier, aux conditions les plus avantageuses, pour l’admission des autres.

« Et qui voudra se charger de cette dangereuse mission ? demanda d’un ton railleur Savelli. Qui voudra, seul et désarmé, s’exposer à la rage de la plus méchante populace d’Italie, et au caprice d’un démagogue dans le premier enivrement de sa puissance ? »

Barons et capitaines de se regarder en silence, et Savelli de rire.

Adrien, jusqu’ici, n’avait pris aucune part à la conférence et ne s’était guère mêlé aux débats. Il vint alors au secours de son allié.

« Seigneurs, dit-il, je me chargerai de cette mission, mais pour mon propre compte seulement, et non pour le vôtre ; libre d’agir comme il me semble le mieux, pour l’honneur d’un noble Romain et les intérêts d’un citoyen de Rome ; libre de lever ma bannière sur ma propre tour ou de rendre hommage au nouvel État.

— Bien dit ! s’empressa de crier le vieux Colonna, Dieu nous préserve d’entrer à Rome en ennemis, si nous pouvons encore y entrer en amis ! Qu’en dites-vous, beaux sires ?

— On ne saurait choisir un plus digne envoyé, dit Savelli, mais je n’aurais jamais cru qu’un Colonna pût se demander s’il faut résister ou rendre hommage à cette révolution subite.

— Pour ce qui est de cela, seigneur, j’en jugerai moi-même ; si vous demandez un homme qui agisse en votre nom, c’est autre chose, je vous déclare franchement que j’ai vu assez d’autres États pour savoir que la condition récente de Rome exigeait quelques réformes. Rienzi et Raimond sont-ils à la hauteur de la tâche qu’ils ont entreprise ? Je l’ignore. »

Savelli resta muet. Le vieux Colonna saisit la parole.

« À Palestrina, alors ! Sommes-nous tous d’accord là-dessus ? À tout événement, nous ne serons point divisés. Je ne risque la sûreté de mon parent qu’à cette condition. »

Les barons échangèrent quelques chuchotements, mais l’opportunité de la proposition d’Étienne était évidente ; ils finirent par l’adopter.

Adrien assista à leur départ, puis, accompagné de son seul écuyer, chevaucha lentement vers une autre porte de la ville plus éloignée. En arrivant, on lui demanda son nom, il le donna sans hésiter.

« Entrez, monseigneur, dit le gardien, notre consigne est d’admettre quiconque viendra sans armes et sans escorte. Mais d’ailleurs pour le seigneur Adrien de Castello, seul, nous avons reçu une injonction spéciale de lui rendre les honneurs dus à un citoyen et à un ami. »

Adrien, quelque peu touché de cette attention amicale, se mit à traverser une longue rangée de citoyens en armes, qui le saluèrent respectueusement au passage, et comme il leur rendait le salut avec courtoisie, de vives et flatteuses acclamations suivirent les pas de son cheval.

C’est ainsi que, sans autre escorte que son écuyer, le jeune patricien s’avança à son aise au travers de longues rues vides et désertes (car la moitié presque des habitants étaient assemblés sur les murailles et presque tous les autres occupés à un devoir plus pacifique), jusqu’à ce que pénétrant à l’intérieur, les vastes hauteurs du Capitole apparurent à sa vue. Là, le soleil se couchait lentement au-dessus des têtes d’une immense multitude qui inondait la place, et bien haut sur un échafaud élevé au centre, brillait, sous les rayons du couchant, le grand gonfalon de Rome semé d’étoiles d’argent.

Adrien retint son coursier ; ce n’est guère l’heure, pensa-t-il, de venir entamer une conférence publique avec Rienzi ; pourtant je voudrais bien, en me mêlant à la foule, examiner sur quels appuis son pouvoir est assuré et de quelle manière il prend parmi le peuple. Pendant qu’il se livrait à ces pensées, il se retira dans une des rues plus obscures, alors totalement désertes, remit son cheval à son écuyer, puis, lui empruntant son casque et sa grande houppelande, il passa par une des entrées les moins pratiquées du Capitole, et là, enveloppé de son manteau, il se tint debout dans la foule, curieux de voir ce qui allait se passer.

« Quel est donc, demanda-t-il, à un citoyen simplement vêtu, le motif de cette assemblée ?

— Vous n’avez pas entendu la proclamation ? répliqua l’autre un peu surpris. Vous ne savez pas que le conseil de la cité et les corporations des artisans ont passé un vote pour donner à Rienzi le titre de roi de Rome ? »

Le chevalier de l’empereur, de l’empereur, auquel appartenait cette auguste dignité, recula consterné.

« Et, reprit le citoyen, cette réunion de tous les petits barons, conseillers et artisans, est convoquée pour entendre sa réponse.

— Il ne peut manquer d’accepter.

— Je n’en sais rien, il court d’étranges rumeurs ; jusqu’ici le libérateur a caché ses sentiments. »

À cet instant, une bruyante fanfare de musique guerrière annonça l’approche de Rienzi. La multitude se sépara en tumulte, et aussitôt on vit passer du palais du Capitole à l’estrade, Rienzi, toujours en armure complète, sauf le casque, et avec lui, dans toute la pompe de son costume épiscopal, Raimond d’Orvieto.

Aussitôt que Rienzi, en montant sur la plate-forme, se fut découvert aux yeux de toute l’assemblée, il n’y a pas de mots pour peindre l’enthousiasme de ce spectacle, les acclamations, les gestes, les larmes, les sanglots, les rires sauvages, l’explosion enfin de la sympathie de ces fils ardents et passionnés du Midi : les fenêtres et les balcons du palais garnis des femmes et des filles des petits barons et des plus riches citoyens ; et Adrien tressaillit légèrement en voyant parmi elles pâle, agitée, tout en larmes, l’aimable figure de son Irène, qui même en cet état aurait éclipsé toutes les autres beautés, s’il n’y eût eu à côté d’elle une personne dont les émotions du moment ne faisaient qu’embellir les charmes. Les grands yeux noirs étincelants de Nina di Raselli, encore mouillés de larmes, étaient fixés avec orgueil sur le héros de son choix ; et cet orgueil, plus encore que la joie, donnait une plus vive couleur aux roses de ses joues et la prestance d’une reine à sa taille noble et arrondie.

Le soleil couchant versait dans la place ses flots de lumière, sur les têtes nues, sur les figures animées de la foule, sur la masse grise et imposante du Capitole, et, non loin du côté de Rienzi, ses rayons illuminaient d’une manière étrange et saisissante la statue colossale d’un lion de Basalte[8], qui donnait son nom à l’escalier du Capitole. C’était une vieille relique égyptienne, énorme, usée, hideuse, symbole quelconque d’une croyance disparue, dont la figure avait reçu des mains du sculpteur une certaine ressemblance avec le visage de l’homme. Cette circonstance, produisant l’effet probablement cherché par l’artiste, donnait en tout temps une expression mystique, surnaturelle et terrible, à ces traits rigides et à ce calme solennel et taciturne qui est si particulièrement le secret de la sculpture égyptienne. Le respect mêlé d’effroi que cette image colossale et menaçante était bien faite pour inspirer était ressenti plus profondément encore par le vulgaire, parce que l’escalier du Lion était le théâtre ordinaire des exécutions aussi bien que des cérémonies politiques. Et il était rare que le plus robuste citoyen oubliât de se signer ou ne se sentît pas glacé d’une certaine terreur toutes les fois que, passant sur la place, il rencontrait tout à coup fixés sur lui le regard pétrifiant et la grimace de mauvais augure de ce vieux monstre venu des cités du Nil.

Quelques minutes s’écoulèrent avant que l’explosion des sentiments de l’assemblée permît à Rienzi de se faire entendre. Mais lorsque enfin la dernière acclamation se fut terminée par un cri simultané de « Vive Rienzi, libérateur et roi de Rome ! » il leva la main avec impatience, et la curiosité de la foule fit faire un silence soudain.

« Libérateur de Rome, mes compatriotes ! dit-il, oui ! ne changez pas ce titre, je suis trop ambitieux pour être roi ! Gardez votre obéissance à votre pontife, votre serment à votre empereur, mais soyez fidèles à vos propres libertés. Vous avez droit à reprendre votre ancienne constitution, mais cette constitution n’avait nul besoin d’un roi. Jaloux du nom de Brutus, je suis au-dessus des titres d’un Tarquin ! Éveillez-vous, Romains ! Éveillez-vous ! Inspirez-vous d’un amour de la liberté plus noble que celui qui, détrônant le tyran d’aujourd’hui, vous exposerait follement aux dangers de la tyrannie pour demain. Rome veut toujours un libérateur ; un usurpateur, jamais ! Brisez-moi ce hochet ! »

Il se fit une pause ; la multitude était profondément émue, mais elle ne poussa aucun cri d’enthousiasme ; elle cherchait avec anxiété une réponse dans la bouche de ses conseillers et de ses meneurs ordinaires.

« Seigneur, dit Pandolfo de Guido, un des Caporioni, votre réponse est digne de votre réputation. Mais pour donner force à la loi, il faut que Rome vous pourvoie d’un titre légal ; vous refusez celui de roi, daignez accepter celui de dictateur ou de consul.

— Vive le consul Rienzi ! crièrent différentes voix. »

Rienzi, de la main, demanda le silence.

« Pandolfo de Guido, et vous, très-honorés conseillers de Rome, un titre pareil est à la fois trop élevé pour mon mérite et trop peu d’accord avec mes fonctions. Je suis un homme du peuple, le peuple est l’objet de mes soins, les nobles peuvent se protéger eux-mêmes. Dictateur et consul sont des titres de patriciens. Non, poursuivit-il après une courte pause, si vous jugez nécessaire à la conservation de l’ordre de conférer à votre concitoyen un titre formel et un pouvoir reconnu, qu’il en soit ainsi ; mais que l’un et l’autre soient de nature à attester le caractère de nos nouvelles institutions, la sagesse du peuple et la modération de ses chefs. Autrefois, chers compatriotes, les plébéiens élisaient pour protecteurs de leurs droits et pour gardiens de leur liberté certains officiers, responsables devant le peuple, choisis dans les rangs du peuple, dévoués au peuple. Leur pouvoir était grand, mais il leur était délégué ; c’était une dignité, mais de confiance. Ces officiers s’appelaient tribuns. Tel est le titre, décerné non par acclamation, mais en plein parlement du peuple[9] associé à ce parlement et gouvernant avec lui. Tel est le titre que j’accepterai avec reconnaissance. »

L’allocution, les sentiments de Rienzi faisaient bien plus d’impression, rehaussés qu’ils étaient par un ton de sincérité profonde et sérieuse, et, quelques Romains, tout corrompus qu’ils étaient, éprouvèrent un transport d’enthousiasme momentané, en voyant l’abnégation de leur chef. « Vive le tribun de Rome ! » mais ce cri résonna moins haut que celui de « Vive le Roi ! » Et le vulgaire croyait presque la révolution incomplète, parce que le titre le plus pompeux n’était pas adopté. À un peuple dégénéré et abruti la liberté paraît une chose trop simple, si elle n’est ornée des magnificences de ce même despotisme qu’il voulait détrôner. C’est la vengeance qui est l’objet de ses désirs plutôt que la délivrance ; et plus il étend le nouveau pouvoir qu’il crée, plus éclatante lui semble la revanche qu’il prend de l’ancien. Néanmoins, les membres de l’assemblée les plus respectés, les plus intelligents, les plus puissants, furent tous ravis d’une modération qui, dans leurs prévisions, délivrerait Rome de mille dangers, du côté de l’empereur et du saint-père. Leur joie s’accrut encore, quand Rienzi ajouta, aussitôt que le permit le retour du silence :

« Et puisque nous avons également travaillé pour la même cause, tous les honneurs qui me seront décernés seront étendus aussi au vicaire du pape, Raimond, seigneur évêque d’Orvieto. Rappelez-vous que l’Église et l’État sont tous deux les véritables gouverneurs du peuple, seulement parce qu’ils en sont les bienfaiteurs. — Vive le premier vicaire d’un pape qui fut aussi le libérateur de l’État !

Que l’amour de la patrie fût ou non le motif de la modération de Rienzi, il est certain que sa sagacité fut au moins égale à sa vertu ; et rien peut-être n’aurait cimenté plus sûrement la révolution que de lui donner ainsi pour collègue le vicaire et le représentant du pouvoir pontifical ; elle empruntait par là la sanction du pape lui-même, à qui l’on faisait ainsi partager la responsabilité de la révolution, sans qu’il se fît un monopole du pouvoir de l’État.

Tandis que la foule saluait de ses cris la proposition de Rienzi, que les acclamations du peuple remplissaient encore les airs ; tandis que Raimond, un peu surpris, cherchait par signes et par gestes à exprimer sa reconnaissance et son humilité, le tribun élu, promenant ses regards à l’entour, aperçut beaucoup de personnes attirées jusque-là par la curiosité, et dont le rang et l’importance rendaient désirable de s’assurer l’appui dans le premier élan de l’enthousiasme public. En conséquence, aussitôt que Raimond eut prononcé une courte et pompeuse harangue, dans laquelle son assentiment empressé à l’honneur qu’on lui proposait faisait un contraste amusant avec son désir embarrassé de ne compromettre ni lui ni le pape dans aucun des événements malencontreux qui pourraient s’en suivre, Rienzi fit signe à deux hérauts qui se tenaient derrière lui sur la plate-forme, et l’un d’eux s’avança, proclamant que : « Comme il était désirable que tous les gens neutres jusqu’ici se déclarassent maintenant amis ou ennemis, ils étaient invités à prêter à la fois le serment d’obéissance aux lois et de souscription au Bon État. »

L’ardeur populaire était si grande, elle avait puisé tant de délicatesse et de profondeur dans les discours de Rienzi, que le spectateur le plus indifférent lui-même, se laissait prendre à la contagion générale, et que pas un homme ne voulut se montrer étranger à la cause commune ; les plus douteux se sachant les plus remarqués, furent les premiers à s’engager dans ce serment de fidélité au Bon État. Celui qui s’avança d’abord sur la plate-forme pour y prêter serment fut le seigneur de Raselli, le père de Nina. D’autres membres de la petite noblesse suivirent son exemple.

La présence du vicaire du pape entraîna les partisans de l’aristocratie ; la crainte du peuple y poussa les égoïstes ; les acclamations, les félicitations encourageantes y excitèrent les vaniteux. L’intervalle entre Adrien et Rienzi était libre. Le jeune noble sentit tout à coup les yeux du tribun fixés sur lui ; il sentit que ces yeux le reconnaissaient, l’appelaient ; il rougit, sa poitrine était oppressée. La noble abnégation de Rienzi l’avait touché au cœur ; les applaudissements, la pompe, l’enthousiasme de la scène l’enivraient, le troublaient. Il leva les yeux et vit devant lui la sœur du tribun, la dame de son amour ! Son indécision, son hésitation cessèrent, quand Raymond l’observant, et obéissant à un murmure de Rienzi, cria à haute voix : « Place au seigneur Adrien de Castello ! un Colonna ! un Colonna ! » C’était lui couper la retraite. Adrien monta à la plate-forme, machinalement, comme dans un rêve, et, pour compléter le triomphe du tribun, les derniers rayons du soleil voyaient la fleur des Colonna, le meilleur et le plus brave des barons de Rome, reconnaître son autorité et souscrire à ses lois.

  1. Des mains et des pieds disproportionnés par leur petitesse avec le reste de la personne étaient réputés dès lors comme dans un siècle plus raffiné, des signes distinctifs d’une haute naissance. Maint lecteur se rappellera le mal que faisaient à Pétrarque ses étroites chaussures. Ce genre de beauté conventionnelle appartient plus à l’âge féodal qu’aux temps classiques.
  2. Il en est de même dans les petites fractions de la société. L’opinion publique est pour des avocats celle des avocats, pour des soldats celle de l’armée, pour des savants celle du monde littéraire et scientifique. Parmi ces derniers, les plus susceptibles ont été plus sensibles à la censure d’un docteur qu’à la réprobation la plus sévère du vulgaire. Combien d’hommes ont fait une grande action ou composé un grand ouvrage, seulement pour plaire aux deux ou trois personnes constamment présentes à leur pensée ! Leur voix était pour eux l’opinion publique.
  3. La première Albe, Albe-la-Longue, dont la fable attribue l’origine à Ascagne, fut détruite par Tullus Hostilius. La seconde Albe, de nos jours Albano, fut érigée sur la plaine au-dessous de l’ancienne ville, un peu ayant l’époque de Néron.
  4. Les ruines pittoresques que l’on montre aujourd’hui comme la demeure du célèbre Cola de Rienzi ont été longtemps attribuées par les antiquaires à un autre Cola ou Nicola. Je crois cependant que la question a été récemment décidée ; et vraiment il fallait un antiquaire, et un Romain encore, pour supposer qu’il y eût deux Cola à qui l’inscription de la maison pût s’appliquer.
  5. Innocent VI, quelques années après, proclamait Montréal pire que Totila.
  6. En effet, je présume que si jamais la vie de Cola de Rienzi est écrite par une main qui soit à la hauteur de cette tâche, il sera montré qu’un sentiment religieux très-énergique se mêlait à l’enthousiasme politique du peuple : le sentiment religieux d’une réforme prématurée, ébauchée, la mission d’Arnaud de Brescia. Cependant loin d’être dirigé contre les prêtres, ce mouvement était favorisé par eux. Les principaux ordres monastiques se déclarèrent pour la révolution.
  7. « Exultent in circuitu vestro montes, etc. » Que les montagnes d’alentour bondissent ! Ainsi commence la lettre de Rienzi au peuple et au sénat romains, lettre conservée par Hoesemius.
  8. Le Capitole actuel diffère beaucoup de ce qu’était l’édifice au temps de Rienzi, et le lecteur ne doit pas prendre l’escalier d’aujourd’hui dessiné par Michel-Ange et ayant à sa base deux lions de marbre, que Pie IV y a transportés de l’église Saint-Étienne del Cacco, pour l’escalier du Lion de Basalte, qui se rattache d’une manière si terrible à l’histoire de Rienzi. Ce muet témoin de sombres événements n’existe plus.
  9. Gibbon et Sismondi (dont aucun ne semble avoir consulté bien attentivement les documents originaux conservés par Hocsemius) ne disent rien du parlement représentatif, dont l’institution fut presque le premier acte public de Rienzi. Six jours après, 19 mai, jour si mémorable, il adressait aux habitants de Viterbe une lettre qui existe encore. Il les requiert d’élire et d’envoyer deux syndics ou ambassadeurs au parlement général.