Richard Wagner, sa vie et ses œuvres/Avant-propos

Traduction par Alfred Dufour.
Perrin et Cie, libraires-éditeurs (p. v-xii).


AVANT-PROPOS


J’ai peu de choses à dire sur la disposition du livre que je présente au lecteur : le plan en est si simple qu’un coup d’œil jeté sur la table des matières suffira à le faire connaître, sans qu’on ait besoin d’aucun commentaire.

Dans la première partie, toute historique, je me suis efforcé de ne citer que les faits importants, significatifs, ceux qui peuvent aider à la compréhension de la personne et de l’âme de Richard Wagner. Je me suis étendu davantage dans la seconde partie, qui traite des écrits et de la doctrine : c’est en effet la première fois que la pensée de Wagner est exposée d’une façon systématique ; et je n’ai point cru possible de l’exposer avec clarté sans entrer, à son sujet, dans certains développements. Tout au contraire dans la troisième partie, consacrée aux Œuvres d’Art, je m’en suis tenu à des indications d’un ordre très général, et faites plutôt pour éclairer l’âme de Wagner, pour mettre en relief l’évolution de ses sentiments et de ses pensées, pour compléter et approfondir, en quelque sorte, sa biographie, que pour guider le lecteur dans l’étude d’œuvre qui, en vérité, parlent assez nettement et assez éloquemment par elles-mêmes.

Enfin une quatrième partie m’a paru nécessaire pour montrer comment ces trois modes de l’activité de Wagner : la lutte pour la vie, la pensée, et la production artistique, considérés séparément, pour la commodité de l’analyse, se sont rejoints et confondus en un tout harmonieux, dont les Festspiele de Bayreuth resteront, à jamais, le vivant symbole.

En ce qui concerne les sources où j’ai puisé mon information, le lecteur remarquera que, toutes les fois que cela m’a été possible, j’ai laissé la parole à Wagner lui-même. On a souvent affirmé, je le sais, que le dire de Wagner était sujet à caution, surtout pour ce qui touchait l’histoire de sa vie : mais c’est là une imputation absolument gratuite. Et on n’a aucun droit d’alléguer, à ce propos, comme on le fait volontiers, l’exemple des inactitudes commises par Gœthe dans son livre autobiographique Vérité et Poésie : Gœthe, en effet, avait soixante ans quand il mit la main à son autobiographie, et il y relatait des événements dont le séparait un demi siècle, tandis que Wagner n’avait que trente ans quand il écrivit sa première Esquisse autobiographique, et, depuis lors, on trouve dans ses nombreux écrits la mention fréquente d’événements encore récents au moment où il y faisait allusion. Par exemple, si l’on veut des renseignements de première main sur sa participation aux troubles de Dresde, survenus en 1849, on les trouvera dans sa Communication à mes amis, terminée en août 1851 et publiée à la fin de la même année. Bien plus, si même l’indomptable amour de la vérité dont Wagner fit toujours preuve ne suffisait pas à nous garantir l’exactitude de sa relation, nous en trouverions la confirmation indiscutable dans un grand nombre de ses lettres écrites de 1847 à 1850. Personne ne saurait douter de la ténacité extraordinaire de sa mémoire et ce serait une véritable folie de suspecter la sincérité d’un homme dont la vie entière ne présente pas même une ombre, je ne dis pas de calcul intéréssé, mais de la prudence mondaine la plus élémentaire.

Je crois inutile de prolonger la discussion sur ce point. Sans doute, les natures vulgaires ajouteront toujours plus de foi au témoignage de la petitesse qu’à celui de la grandeur ; mais, pour nous, il est inestimable d’avoir, sur les divers événements de la vie de Wagner, des témoignages sortis de sa bouche même, qui résument ces événements en deux ou trois traits caractéristiques, sans s’arrêter à des détails insignifiants, et qui, joints à sa multiple et fréquente expression de sa pensée, nous permettent de jeter un regard jusqu’au plus profond de sa nature morale. Sa volumineuse autobiographie n’est pas encore publiée, et cependant on a déjà, dans les autres écrits de Wagner, tous les éléments d’un tableau complet et suffisant de sa vie, de sa pensée, et de son œuvre. On peut affirmer que ces écrits, réunis aux lettres et à l’œuvre de cet homme exceptionnel, resteront toujours la plus importante, j’allais dire la seule source à consulter pour arriver à le bien connaître.

Parmi les autres auteurs que j’ai dû consulter, il en est cinq à qui je suis spécialement redevable : Franz Liszt, Frédéric Nietzsche, Charles-Frédéric Glasenapp, Hans de Wolzogen, et Heinrich de Stein.

J’aurai beaucoup à dire de Lizst. Qui veut se renseigner sur Wagner, sur ce qu’il était, n’a qu’à le demander à ce noble cœur. Et en disant cela, je fais allusion moins encore à ses travaux, si beaux, d’une valeur si fondamentale, sur Tannhäuser, sur Lohengrin, etc.. qu’à l’attitude constante et invariable qu’il garda, pendant quarante années, à l’égard de Wagner et de la cause de Wagner. Que ne nous apprennent, par exemple, ces mots de lui sur Wagner : « Ma joie, c’est de sentir avec lui, après lui, c’est de le suivre de ma sympathie ! » Les lettres de Liszt, non seulement celles qu’il écrivit à Wagner lui-même, mais beaucoup d’autres (dont le recueil a paru chez Breitkopf & Härtel), ces lettres sont une des sources les plus précieuses à consulter pour l’étude du sujet qui nous occupe.

Ce qu’on désigne sous le nom de « littérature wagnérienne », d’une étendue déjà formidable, brille plus, il faut l’avouer, par sa masse que par sa valeur. Mais dans cet océan de verbeuse médiocrité, il y a au moins un petit volume qui fait exception et qui restera classique, c’est le Richard Wagner à Bayreuth, de Nietzsche. L’intense concentration de la pensée, la sûreté de discernement avec laquelle est mis en relief tout ce qui est vrai ment essentiel, le noble enthousiasme qui le pénètre, la beauté sculpturale du style, font de cet opuscule un chef-d’œuvre, ce que son auteur a jamais écrit de meilleur. Nous ne saurions, certes, nous laisser ébranler, dans la foi que ce livre respire et commande, par les pamphlets absurdes, d’une trivialité révoltante, qu’écrivit plus tard cette même plume contre l’homme qu’elle avait annoncé au monde de si magistrale façon. Nous savons trop bien que J’ombre néfaste de la folie obscurcit de bonne heure le merveilleux cerveau de Frédéric Nietzsche. Et cependant l’image jadis si chère subsistait intacte au fond, tout au fond de ces lamentables ténèbres. Peu de temps avant l’effondrement final, Nietzsche, se trouvant à Lucerne, se fit conduire à Triebschen, où il avait connu Wagner ; assis au bord du lac, il paraissait vaguement et uniquement occupé à tracer des figures dans le sable, quand sa compagne, se penchant vers lui comme pour interroger, sur ses traits, sa pensée vacillante, vit un torrent de larmes s’échapper de ses yeux[1].

Rien ne saurait démontrer plus clairement, ce qu’il se dissimule d’appétences personnelles et d’égotisme derrière la banale exigence d’une prétendue « objectivité » que les divers jugements qu’on a portés sur la Vie de Richard Wagner, par G.-F. Glasenapp. Quant à moi, il me semble que l’essentiel n’est pas tant le point de vue auquel l’auteur se place, dans une biographie détaillée, que de savoir, s’il possède à fond son sujet et s’il est honnête : voilà de la véritable « objectivité, » puisqu’on en réclame à cor et à cris. Et ces deux traits, précisément, caractérisent l’ouvrage de Glasenapp d’une manière toute particulière, on ne saurait trop le dire, ni trop l’en louer. On peut ne pas partager ses vues sur Wagner, mais on sera bien forcé de reconnaître que son livre n’est pas seulement un modèle de véracité et d’exactitude, et la seule biographie complète de Wagner qui ait paru jusqu’ici, mais que c’est encore, sous ces divers rapports, l’une des meilleures biographies que possède la littérature allemande. Tout y trouve sa base de preuves dans l’examen des documents originaux et dans la patiente et sagace critique des témoignages[2].

Heinrich de Stein, n’a, lui, point écrit de livre sur Wagner et sur ses œuvres, si l’on ne tient pas compte de sa collaboration au Dictionnaire wagnérien de Glasenapp ; et c’est cependant, et de beaucoup, le plus éminent de ceux qui, après Nietzsche, ont démontré l’influence de la pensée créatrice du maître dans divers domaines, qui l’ont, pour ainsi dire, revécue. Ce fut en 1887 qu’à l’âge de trente ans, hélas ! mourut cet homme que, s’il eût vécu, on eût compté parmi les grands de son peuple et de son époque. Beaucoup de pages, dues à sa plume, se trouvent dispersées dans les Bayreuther Blätter, en attendant le jour, prochain sans doute, où ces pages seront réunies en volume.

Ces Bayreuther Blätter, revue mensuelle fondée par Wagner, en 1878, à titre d’organe de la société des Amis de Bayreuth, et, dès l’origine, dirigée par M. Hans de Wolzogen, puis continuée par ce dernier, après la mort du maître, ces Blätter, disais-je, sont une mine précieuse pour celui qui veut se familiariser avec l’homme dont elles cherchent à servir pieusement la gloire. Elles font connaître des lettres de lui, des projets que sa main jeta sur le papier, bref, cent documents originaux qui n’avaient pas été publiés dans le recueil de ses œuvres, et contiennent aussi de nombreux articles, sur sa vie, sur sa pensée et sur son activité. Avant tout, elles nous montrent à l’œuvre, de nos jours aussi vivantes que jamais, les idées que Wagner apporta au monde.





  1. V. Revue des Deux-Mondes, 1894, page 795.
  2. Vie de Richard Wagner, 3e édition, Breitkopf et Hœrtel. Il est bon de mentionner ici, du même auteur, les excellents ouvrages de référence suivants : Dictionnaire wagnérien, notions et vues principales de Wagner sur l’art et sur le monde, 1883, chez Cotta ; Encyclopédie wagnérienne, événements principaux de l’histoire de l’art et de la civilisation, considérés à la lumière les idées et des doctrines de R. Wagner, 1891, chez Fritzsch.