Revues étrangères - La Formation de la littérature russe

Revues étrangères - La Formation de la littérature russe
Revue des Deux Mondes4e période, tome 152 (p. 457-468).
Revues étrangères – La formation de la littérature russe


Otcherki rousskoï Istoryi i rousskoï Literatury, par le prince Serge Volkhonsky, 1 vol. Saint-Pétersbourg ; Bilder aus der Geschichte und Litteratur Russlands, 1 vol. Bâle, 1898.


« Maintes fois les étrangers nous demandent, à nous Russes, d’où vient que, ayant la prétention de comprendre les autres nations, nous affirmions en même temps que les autres nations ne peuvent pas nous comprendre. Et nous avons chez nous d’ardens patriotes qui tiennent à cette question une réponse toute prête : la chose viendrait, suivant eux, de ce que les Russes sont des êtres d’une nature supérieure, moins barbares que ceux qui les accusent d’être des barbares. Mais non, la vraie réponse n’est point celle-là. Si la Russie comprend les autres nations, c’est qu’elle a étudié leur histoire dans les écrits de leurs auteurs nationaux, tandis que la Russie n’est connue, jusqu’à présent, à l’étranger, que par des écrits d’auteurs étrangers. Certes l’observation extérieure est un précieux moyen d’information, et il y a plus d’une science à qui elle suffit : mais aux sciences historiques elle ne suffit pas ; le jugement de l’observateur, dans ces sciences, doit avoir pour contrôle la conscience du sujet observé. Et, quelque soin, quelque talent qu’apporte à son étude un observateur étranger, l’impossibilité où il est de pénétrer dans l’âme d’une nation qui n’est pas la sienne condamnera toujours son jugement à n’avoir que la portée d’une impression de touriste. »

Ainsi parlait, en 1896, un écrivain russe, le prince Serge Volkhonsky, s’adressant à l’auditoire du Lowell Institut de Boston, à qui il était chargé d’exposer, dans une série de huit conférences, l’évolution de l’histoire politique, sociale et littéraire de la Russie. Et la justesse de son affirmation ne peut manquer de frapper tous ceux qui ont eu l’occasion de constater, par leur propre expérience, combien on court de risques à vouloir apprécier les hommes ou les choses d’un pays étranger. Je serais même disposé à croire, pour ma part, que l’affirmation doit être prise dans un sens plus large que celui où l’entend M. Volkhonsky, et que ce n’est pas assez, comme il paraît le supposer, de bien connaître la langue d’un autre pays, pour être en état de le comprendre et de le juger. Je crains qu’il ne soit dupe, lui aussi, de son patriotisme, lorsqu’il nous dit que « la Russie comprend les autres nations, » ou encore lorsque, dans une des conférences suivantes, après avoir célébré le génie de Pouchkine, il s’écrie : « Ah ! si les nations étrangères pouvaient, un jour, lire les vers de Pouchkine dans le texte original ! Alors elles le comprendraient, alors elles verraient combien on a eu raison de dire de lui qu’il a écrit pour l’humanité entière ! Et j’ai le ferme espoir que ce jour viendra. Un jour viendra où tout ce qu’il y a au monde d’élevé et de beau sera accessible à tous, où aucune nation, par l’ignorance d’une langue étrangère, ne sera condamnée à se priver de ce qui doit être le trésor commun ! »

Ce jour, en tout cas, n’est pas près de venir : et ce n’est pas seulement notre ignorance du russe qui, longtemps encore, nous empêchera de prendre notre part de génie de Pouchkine. Si parfaitement qu’on sache une langue étrangère, sous bien des rapports elle reste toujours « étrangère : » il y a en elle une âme qu’on ne peut saisir. Et cette âme n’a peut-être pas d’importance dans un article de journal, ni dans un mémoire scientifique ; on peut même se passer d’elle pour apprécier un roman ; mais l’œuvre des poètes ne vit que par elle. Ame, d’ailleurs, aussi difficile à définir qu’à saisir, faite de mille élémens divers, subtile, mystérieuse. Qui pourra dire à quoi tient, pour nous, la caressante beauté des vers de Lamartine ? Mais c’est une beauté qui n’est que pour nous : car il n’y a point d’étranger qui ne s’étonne de nous la voir aimer. Et nous-mêmes, du reste, pour peu que nous pénétrions dans les littératures étrangères, nous y éprouvons des surprises pareilles. Nous ne comprenons pas l’indignation scandalisée des Allemands lorsqu’ils nous entendent accoupler les deux noms de Goethe et de Henri Heine. Nous admirons parmi les poètes anglais Byron, quand nous sommes de bonne foi, et Shelley, et Rossetti, et M. Swinburne, quand nous nous piquons d’être des délicats : mais les grands poètes anglais, je veux dire ceux que les Anglais mettent au-dessus des autres, Wordsworth, Tennyson, le vrai génie de ceux-là nous échappe toujours. Est-ce donc que nous ne savons pas suffisamment l’anglais ? J’ai connu des étrangers qui savaient l’anglais autant, à coup sûr, qu’on peut le savoir ; et ce n’était pas la pensée ni les images, c’était la grâce du rythme, c’était l’harmonie des mots qui les touchaient dans les vers d’Edgar Poe : mais les Anglais leur répondaient, à eux aussi, qu’Edgar Poe est un grand poète pour les étrangers. Il y a de ces poètes-là dans tous les pays, des poètes que les étrangers, invariablement, préfèrent à ceux que l’opinion de leurs compatriotes place au-dessus d’eux. Il y en a même en Russie : et si les auditeurs américains du prince Volkhonsky avaient été, comme il le leur souhaitait, capables de lire les poètes russes dans le texte original, Lermontof, sans doute, leur aurait paru plus grand que Pouchkine.

Non, ce n’est pas la connaissance des langues étrangères qui pourra permettre aux diverses nations de jouir en commun de leurs « trésors poétiques. » M. Volkhonsky, par exemple, doit être certainement un polyglotte parfait : il a fait en anglais ses conférences de Boston, et j’imagine qu’il les referait, avec la même aisance, en français, en allemand, ou en italien ; il connaît, en tout cas, les auteurs français d’autrefois et d’aujourd’hui ; et son sens critique, son goût, sont des plus fins, comme on aura l’occasion de le voir tout à l’heure. Mais il est Russe, de naissance et d’éducation ; et, tout en connaissant à fond les poètes français, au point sans doute de pouvoir les citer de mémoire, il n’a point la même façon de les comprendre que nous. Dans les reproches qu’il adresse à ce qu’on appelle en Russie « le pseudo-classicisme, » et qui est l’art classique français du XVIIe siècle, pas un instant il ne s’arrête à distinguer Corneille et Racine de la troupe de leurs imitateurs français et étrangers. « Le mot pseudo-classicisme, nous dit-il, désigne surtout les tragédies de Corneille, de Racine, et de leur école. » Après quoi, il ne nous entretient que des défauts de ce pseudo-classicisme, de la « perruque, » du « cothurne, » toutes choses que les poètes russes, en effet, auraient peut-être pu se dispenser d’emprunter à leurs confrères français, mais toutes choses auxquelles, depuis un demi-siècle bientôt, nous avons perdu l’habitude de mêler le nom de Racine.

C’est qu’il y a pour nous, dans Racine, quelque chose qui ne saurait y être que pour nous. Et cela est ainsi, et peut-être vaut-il mieux que cela soit ainsi. Car non seulement l’âme d’une langue échappe toujours à celui qui déjà en possède une autre, mais, à vouloir saisir l’âme d’une autre langue, on risque de laisser échapper celle qu’on possède. L’étude des langues étrangères a, certes, de grands avantages, et je ne crois pas que, telle qu’on l’a jusqu’ici pratiquée en France, ses inconvéniens puissent s’être fait très vivement sentir : mais elle a pourtant des inconvéniens, et dont l’un des plus considérables est précisément d’atténuer en nous le sens de notre langue propre. A moins d’être organisé d’une façon exceptionnelle, un esprit ne peut avoir qu’un seul mode de pensée, ou, si l’on veut, qu’une seule syntaxe : et lui en imposer une autre, — l’allemande par exemple, quand il est Français, — c’est forcément lui rendre plus difficile l’expression naturelle et spontanée de ses idées. Tous ceux-là le savent bien qui sont contraints de vivre à l’étranger, ou même d’avoir souvent à lire des écrivains étrangers : ils savent combien est dangereuse, pour le bon ordre de leurs cerveaux, cette nécessité de varier sans cesse le rythme de leur pensée, combien elle est fatigante, et combien elle est vaine, puisque le secret des langues étrangères ne s’acquiert jamais. Ce n’est pas ceux-là, j’imagine, qui demanderaient qu’au lieu de soumettre l’esprit des enfans français à la discipline du latin, — langue parente du français, et, en quelque sorte, plus française, — on le désarticulât, qu’on le dépouillât de son caractère natal et de son pouvoir d’expression, en le contraignant à penser en allemand et en anglais. Et peut-être auraient-ils tort de ne pas le demander, car la netteté des idées et la propriété du langage sont chose secondaire, en comparaison de tant d’autres qualités que réclame notre vie d’à présent : mais, pour indispensable que soit devenue l’étude des langues étrangères, mieux vaut qu’elle prenne une direction purement pratique, et qu’elle laisse en paix les œuvres des poètes. C’est déjà assez que Shakspeare et Goethe figurent au programme du baccalauréat : n’y joignons pas encore Pouchkine ! Qui sait si ses vers, en pénétrant chez nous dans leur texte original, n’achèveraient pas de brouiller notre goût, et de nous empêcher d’apprécier Lamartine ?

Mais nous n’en sommes que plus heureux quand un auteur étranger, connaissant à la fois notre curiosité et notre ignorance, consent à nous parler des poètes de son pays. C’est ce qu’a fait le prince Volkhonsky, dans ces conférences américaines qui, publiées d’abord en anglais et en russe, viennent d’être traduites en allemand, avec une foule d’additions et de corrections ; et l’on ne saurait souhaiter lecture plus instructive. L’auteur, en effet, n’y perd pas de vue un seul instant qu’il est Russe, ni qu’il s’adresse à des étrangers. Ce ne sont point ses opinions personnelles qu’il confie à son auditoire, ou plutôt il ne lui confie ses opinions personnelles que dans la mesure où elles sont d’accord avec l’opinion générale de ses compatriotes lettrés. Son principal objet est de nous apprendre ce que la Russie pense d’elle-même, comment elle juge ses grands hommes, et les raisons qu’elle a de les juger de la sorte. Quelles sont les origines de la littérature russe ? Quel est son rôle moral et social ? Sur tout cela aussi il s’efforce de nous renseigner. Et, si le témoignage qu’il nous apporte est plutôt celui de son pays que le sien propre, sa personnalité se montre, en revanche, tout entière, dans l’art avec lequel il met ce témoignage à la portée de ses auditeurs.

Je signalais naguère, à propos des études d’un autre écrivain russe [1], les progrès que faisait d’année en année, en Europe, l’application de la « méthode évolutive » à la critique littéraire : c’est cette même méthode qu’a employée M. Volkhonsky, pour exposer à un public étranger l’histoire de la vie et de la pensée russes. D’un bout à l’autre de son livre, les faits sont présentés dans leur enchaînement, et chaque fait apparaît comme une transformation des faits précédens, opérée sous un double courant d’influences extérieures et intimes. Un fil continu relie l’une à l’autre les œuvres successives des générations, depuis le Chant de la Campagne d’Igor jusqu’à la Sonate à Kreutzer. Et c’est comme si toute l’histoire de la littérature russe n’était qu’une grande marche ininterrompue, dont chacune de ces œuvres marque pour nous une étape.

Méthode infiniment délicate, et dont la portée, au point de vue critique, varie à l’infini, suivant qu’on s’en sert avec plus ou moins de science et de conscience. Mais, au point de vue de l’exposition, elle est toujours excellente, mieux faite que toutes les autres méthodes pour éclaircir et pour expliquer. Elle donne aux huit conférences de M. Volkhonsky l’unité, le mouvement, la vie d’un récit ; et c’est grâce à elle que chacun de ses jugemens nous touche, quelle que puisse être d’ailleurs sa valeur absolue ; car, ignorant Pouchkine comme nous l’ignorons, ce qu’on peut nous dire de la beauté de ses vers risque de nous laisser assez indifférens, tandis que nous sommes forcés de nous intéresser à lui quand on nous montre le rôle qu’il a joué dans le développement de la littérature russe, les élémens nouveaux qu’il y a apportés, la façon dont il l’a modifiée avant de la transmettre à ses successeurs. En faisant intervenir Pouchkine, que nous ne connaissons pas, dans la préparation de l’œuvre du comte Tolstoï, que nous connaissons, M. Volkhonsky a trouvé un sûr moyen de nous le rendre cher. Et je dois ajouter que, en dehors même de toute question de méthode, son exposition est aussi claire, aussi simple, aussi variée qu’on pouvait la souhaiter. Elle abonde en comparaisons ingénieuses, en anecdotes typiques ; et, si elle s’en tient, forcément, à la surface des sujets qu’elle traite, d’innombrables indications bibliographiques, au bas des pages, nous mettent en mesure de compléter, sur chaque point particulier, les renseignemens généraux quelle nous fournit.

Je ne puis songer à suivre M. Volkhonsky dans le détail de son exposition ; mais je voudrais en dégager au moins les lignes générales, qui du reste se détachent, dans le volume, avec une netteté parfaite : et d’abord je voudrais noter le trait le plus saillant de cette évolution de la littérature russe, le trait qui contribue le plus à lui donner une physionomie toute particulière, dans l’ensemble du mouvement littéraire de l’Europe.

J’ai dit tout à l’heure que, du moyen âge jusqu’à l’époque contemporaine, un fil continu a relié l’une à l’autre les manifestations successives de la vie nationale en Russie. Mais, en ce qui concerne plus spécialement la littérature, ce fil s’est trouvé rompu, complètement rompu, et cela durant une période de plus de cinq cents ans, du début du XIIIe siècle au début de XVIIIe. Entre l’auteur anonyme du Chant de la Campagne d’Igor, écrit vers l’an 1200, et le poète Lomonossof, né en 1715, la Russie a, pour ainsi dire, complètement ignoré la littérature. L’invasion des Tartares, au XIIIe siècle, a brusquement arrêté toute activité intellectuelle ; quand, vers la fin du siècle suivant, la Russie s’est enfin émancipée du joug mongol, rien ne survivait plus de l’ancienne civilisation ; et pendant trois cents ans, jusqu’à la fin du règne de Pierre le Grand, tout l’effort national a été employé à un travail de résurrection et de réorganisation politique, travail lent, difficile, fatigant, et où les préoccupations littéraires n’avaient point de place.

Mais ce qui achève de donner à ce phénomène un caractère unique, c’est que la vie intellectuelle qui s’était développée en Russie au xii* siècle, loin de ressembler à ce qu’on pourrait attendre d’un peuple qu’on tient communément pour barbare, était très active et très raffinée. La civilisation byzantine, pénétrant en Russie, y avait importé ses traditions littéraires ; et les premiers écrivains russes, les moines lettrés du XIe et du XIIe siècle, s’ingéniaient à polir leur style, à donner à leur langue une pureté classique. L’ouvrage de l’évêque Hilarion sur la Loi et la Grâce, qui date de 1051, est, au dire des critiques russes, écrit avec tant de charme, et d’une forme si belle, que, « traduit en russe moderne, il pourrait passer pour un discours de Karamzine. » Le récit d’un pèlerinage à Jérusalem, œuvre de l’abbé Daniel, abonde en descriptions colorées, en réflexion ingénieuses ou profondes. Les chroniques, d’un style plus simple, ont une telle précision et un relief si fort, qu’elles « transfigurent les pages des manuels où elles sont citées. » De la même époque datent aussi les chansons populaires, ces étranges petits poèmes à la fois naïfs et subtils, les plus belles chansons populaires, assurément, qui soient en Europe, les plus délicates, et les plus poétiques : ce sont elles qui, depuis Pouchkine, alimentent la poésie russe, et toute la mélancolie des Nekrassov et des Toutchef y est déjà pressentie. Et de la même époque, enfin, de cette première vie de la littérature russe date ce Chant de la Campagne d’Igor qui, nous dit le prince Volkhonsky, « non seulement est pour nous seul de son espèce, mais dont la force poétique est si profonde que, aujourd’hui encore, elle fait de lui un des plus beaux monumens de notre littérature. »

« Un souffle sauvage, fiévreux, indompté traverse le poème, pénétrant et vivifiant tout ce qu’il touche. Le jour, l’aurore, le crépuscule, le vent, la plaine, le fleuve, l’herbe, tout s’anime à son contact, tout respire, et sent, et vibre à l’unisson du cœur de l’homme. Jamais le romantisme moderne n’est parvenu à nous rendre l’union de la nature et de l’homme aussi présente que ce poème, vieux de mille ans, où l’herbe se dessèche de chagrin. Écoutez ce commencement du récit de la bataille : « Ho ! les fils de Stribog s’ébranlent, — le vent souffle, emportant les flèches, — le fleuve se trouble et jaunit, — le champ gémit, la poussière se soulève, — et dans ses nuages flottent les étendards. » Rien de plus beau que la description des steppes, du camp. Le bruissement de l’herbe pendant qu’on dresse les tentes, le bruit des roues des chariots sur le sable, tout s’évoque à l’observation du poète, et tout est mis à profit pour donner, plus complète, une impression de vie [2]. »

Voilà où en était l’évolution de la littérature russe lorsque, en 1224, l’invasion des Tartares est venue l’interrompre. Et alors a commencé, au point de vue littéraire, une vraie barbarie : c’est comme si, durant les quatre siècles suivans, la Russie avait cessé de lire et d’écrire. Les premiers symptômes d’un éveil intellectuel datent du règne d’Alexis, le père de Pierre le Grand ; et les circonstances où ils se produisent sont assez curieuses pour valoir d’être rapportées.

« Dans la cathédrale de l’Assomption, la plus grande et la plus belle des églises du Kremlin, le tsar Alexis, entouré de sa cour et d’une grande foule, vint un jour se jeter aux pieds du métropolite Nikhon, et le supplia de revêtir la dignité de patriarche. Cela se passait en 1652. Six ans plus tard, dans la même cathédrale de l’Assomption, le patriarche Nikhon, après avoir célébré un service où le tsar n’assistait pas, déposa les attributs de son autorité, et déclara au peuple qu’il avait cessé d’être son patriarche. Puis, accompagné des larmes de la foule, il se retira dans un couvent des environs de Moscou. Qu’était-il donc arrivé durant ces six ans ? Un conflit était né entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Le tsar s’était fatigué des remontrances, sans cesse plus vives, du patriarche, qui, en effet, fort de sa vieille amitié avec le souverain, avait pris peu à peu la situation d’un tsar religieux. Nous n’avons pas à raconter ici, d’ailleurs, les détails de ce saisissant épisode de notre histoire : mais nous devons noter que le même concile du clergé russe qui, sur l’invitation d’Alexis, condamna Nikhon et le dépouilla de son patriarcat, admit et approuva la révision, entreprise par l’ex-patriarche, des livres servant au culte divin.

« Sous d’incessantes transcriptions, en effet, de nombreuses erreurs s’étaient glissées dans les écrits ecclésiastiques. Aussi longtemps que ceux-ci restaient manuscrits, toute la responsabilité pouvait être rejetée sur Je copiste : mais, lorsqu’on se mit à les imprimer, ces erreurs devinrent, en quelque sorte, officielles. Depuis longtemps déjà, de savons moines, en Grèce et à Kiew, avaient signalé au clergé moscovite le danger qu’il y avait à laisser les choses en l’état : et Nikhon fut un des premiers qui, s’étant sérieusement préoccupés de la question, décidèrent de procéder à une révision radicale des livres sacrés.

« Pour comprendre l’importance de la réforme de Nikhon, nous devons nous rappeler que, à cette époque, la lettre écrite avait presque L’importance d’un dogme. Or, voici qu’on osait introduire la critique dans des questions où la raison, jusque-là, ne s’était jamais permis de toucher… Et effectivement ce fut un éveil de la raison. Dans plusieurs monastères furent fondées de nouvelles écoles. Le plan d’une académie fut approuvé par le tsar, mis à exécution en 1683. De plus en plus le besoin de savoir s’aviva dans la conscience des contemporains. La foi en soi-même, propre a tous les peuples qui ont longtemps vécu isolés, cette foi s’atténua, pour faire place à la critique de soi-même. Du moment où l’Église, donnant l’exemple, décidait l’amélioration de sa liturgie, comment la vie, sous ses autres formes, pouvait-elle continuer à rester immobile ? « Qu’y a-t-il d’impossible pour la Russie ? s’écrie un contemporain ; il n’y a point de progrès que, sur l’ordre « du Tsar, on ne puisse aussitôt introduire chez nous. Si le marchand « ne sait pas lire et écrire, qu’on le force simplement à fermer sa boutique jusqu’à ce qu’il l’ait appris ! »

Oui, cette révision des livres religieux a bien été le réveil de la libre pensée. Ainsi l’ont tout de suite comprise les contemporains : et ce n’est pas en théologiens, c’est en philosophes et en moralistes que se sont élevés contre elle les prêtres qui la désapprouvaient. « Celui qui se passionne pour la géométrie, — écrivait un de ces ecclésiastiques, — est, par-là même, détestable à Dieu. Aimez la simplicité plus que l’intelligence ! Explorez les hauteurs, et ne vous abaissez pas à descendre dans les profondeurs ! Dieu vous a donné la vraie science toute faite : honorez-la et sachez en jouir ! » Paroles que le prince Volkhonsky, on le sent, trouve barbares, mais qui auraient de quoi plaire à plus d’un tolstoïen. Des paroles semblables jaillissent d’ailleurs, pour ainsi dire sans interruption, du sol russe, protestant contre les réformes : c’est elles qui accueillent les innovations de Pierre le Grand, c’est elles que Catherine met dans la bouche des personnages ridicules de ses comédies, c’est elles qui, rappelées à Alexandre Ier par ses conseillers, achèvent de le détourner de l’Europe et mettent un terme à ses essais de libéralisme. Et quand, à la fin du XIXe siècle, nous entendons les mêmes paroles répétées par les deux plus grands écrivains russes, Dostoïevsky et Tolstoï, force nous est d’admettre qu’il y a là une autre évolution, parallèle à celle des formes littéraires, l’évolution d’un sentiment national qui, sous toutes les formes, tend à se faire jour et à s’exprimer.

C’est elle, peut-être, qui, longtemps après Nikhon et le tsar Alexis, a retardé la naissance de la nouvelle littérature russe. Car l’éveil intellectuel que nous avons signalé a eu pour conséquence les réformes politiques, administratives, sociales de Pierre le Grand, mais la littérature n’est vraiment apparue que cent ans plus tard, sous le règne de Catherine : et encore la littérature du règne de Catherine ne peut-elle guère être considérée que comme un entraînement, un exercice préparatoire, dans l’attente d’une littérature enfin organisée et vivante. Cantemir, Lomonossof, Derjavine, von Vizine, autant d’utiles ouvriers qui, de génération en génération, ont fait de leur mieux pour donner à la Russie une langue littéraire : et chacun d’eux a en effet ajouté à cette langue quelque élément nouveau, dont le prince Volkhonsky nous définit l’importance avec une justesse, une mesure, une clarté remarquables. Mais leur œuvre, lui-même l’avoue, n’a été qu’une préparation, « Pierre le Grand avait emprunté pour la Russie la civilisation de l’Occident : sous Catherine, on s’efforça de l’approprier à la situation et aux besoins du pays ; mais restait encore à l’enraciner, à en faire une civilisation russe, à la plonger dans la chair et le sang du peuple. » Il en allait de même pour la littérature, qui d’ailleurs n’était qu’une portion insignifiante de l’énorme bagage « emprunté » par Pierre le Grand à la civilisation de l’Europe. Lomonossof et Derjavine ne négligèrent rien pour « l’approprier à la situation et aux besoins du pays ; » mais restait toujours encore à la planter enterre ; et c’est seulement au début de notre siècle qu’on y est parvenu.

« Un jour, en 1815, les élèves du lycée de Tsarskoïe Selo étaient en grand émoi : le vieux Derjavine avait promis d’assister à leurs examens. Le poète apparut, tout courbé sous le poids de ses soixante-douze ans. Il était si faible que, presque tout le temps de la leçon, on le vit dormir. Mais il s’éveilla lorsque commença l’épreuve d’histoire de la littérature. Les élèves parlèrent de lui, récitèrent des passages de ses œuvres. Alors ses yeux s’allumèrent, son visage rayonna. Et voici que s’avança vers lui un jeune homme crépu comme un nègre, avec des lèvres épaisses, et deux gros yeux pareils à des charbons ardens. On le présenta comme un poète en herbe, et Derjavine l’invita à lui montrer ce qu’il savait faire… « Je choisis mes Souvenirs de Tsarskoïe Selo, — écrira plus tard le jeune poète dans son Journal, — et je m’avançai à deux pas de Derjavine. Impossible de dépeindre l’émotion que j’éprouvais. Quand je fus arrivé aux vers où je parlais de Derjavine, ma voix défaillait, mon cœur battait à se rompre. Comment j’ai fini, je ne le sais pas, et je ne sais pas non plus où je me suis enfui, la lecture achevée. » Et, au sortir de cette séance, le vieux Derjavine dit tristement à un de ses amis : « Mon temps est achevé. Bientôt le monde verra surgir un second Derjavine, qui, dès le lycée, vole déjà plus haut que tous les poètes. » Ce « second Derjavine » s’appelait Alexandre Pouchkine : et il n’a pas été seulement le plus grand des poètes russes, il a été l’initiateur, le créateur de la littérature de son pays.

« Et, dès l’instant où la littérature russe a enfin pris contact avec le sol, elle est aussitôt devenue parfaite, si parfaite que, aujourd’hui encore, elle n’a pas dépassé le degré de beauté où l’a soudain élevée l’œuvre de Pouchkine. » A analyser cette beauté de l’œuvre de Pouchkine, le prince Volkhonsky a consacré toute une leçon, la plus éloquente peut-être, et certainement la plus instructive de la série entière de ses huit leçons ; et nous n’avons pas de peine à le croire quand il nous dit que jamais, depuis lors, la littérature russe n’a plus retrouvé un aussi complet équilibre de la forme et du fond, un mélange aussi harmonieux de vérité et de poésie, ni autant de naturel, ni autant d’élégance. Pouchkine, tel qu’il nous le montre, nous apparaît comme un de ces rares et précieux artistes qui, sans lutte, sans effort, sans ambition excessive, atteignent d’emblée à la perfection : et ceux-là ont, en effet, entre autres privilèges, celui de ne pouvoir pas être surpassés. Mais, si la littérature russe, après Pouchkine, n’est pas devenue plus parfaite, si même elle ne s’est pas maintenue au degré de beauté où l’avait élevée son génie, sans cesse en revanche elle a marché, elle s’est transformée, elle a renouvelé son caractère et ses moyens d’expression : et, comme avait fait jadis la primitive littérature russe, elle a évolué avec une rapidité, un élan prodigieux. La première œuvre notable de Pouchkine a paru en 1818 : trente-quatre ans après, en 1852, l’année de la mort de Gogol, la littérature russe avait déjà vu naître les Souvenirs d’un Chasseur, de Tourgueneff (1844-1850), les Pauvres Gens, de Dostoïevsky (1846), Enfance, Adolescence et Jeunesse, du comte Léon Tolstoï (1852). Encore ces trois grands hommes, Tourgueneff, Dostoïevsky, et Tolstoï, sont-ils loin d’être, avec Gogol et Pouchkine, les seuls agens importans de l’évolution littéraire en Russie. Chaque année de ce siècle, jusqu’en 1860, en a, pour ainsi dire, produit de nouveaux. Sans parler des deux contemporains de Pouchkine, Karamzine et Joukofsky, ce sont, par exemple, les poètes Koltzof, Lermontof, Nekrassof, c’est le critique Belinski, c’est Ostrovsky, l’auteur dramatique, et le romancier Gontcharof. Tous ceux-là, et bien d’autres dont le prince Volkhonsky nous explique le rôle, ils ont tous amené des affluens au grand courant commun. Il y a eu là, durant un demi-siècle, une poussée si active, et succédant à une si longue période d’immobilité, qu’aucune autre histoire, en effet, ne nous montre rien qui y soit comparable.

Hélas ! la poussée a été aussi courte qu’elle a été active. Sans qu’elle pût, cette fois, invoquer l’excuse d’une nouvelle invasion tartare, la seconde littérature russe s’est brusquement arrêtée, comme avait fait la première il y a six cents ans. C’est ce que le prince Volkhonsky n’a pas dit à ses auditeurs américains ; mais le fait même qu’il n’a pas joint aux noms de Tourgueneff, de Dostoïevsky et de Tolstoï un seul nom plus récent suffirait à prouver qu’il n’y a aujourd’hui personne qui puisse prétendre à remplacer ces trois écrivains. Non que le vide soit encore aussi complet en Russie qu’il l’était sous le règne du khan Mamaï : mais on a l’impression que, du jour au lendemain, tout le niveau de la littérature s’est sensiblement abaissé. Phénomène singulier, désolant, et que cependant tous les écrivains russes sont forcés de reconnaître.

Peut-être, après cela, n’est-ce qu’un phénomène passager, une fatigue dont les lettres russes se remettront bientôt. Un critique des plus considérés, M. Bourénine, attribuait récemment la décadence de la littérature russe à la grandeur anormale du génie du comte Tolstoï. « Tout talent paraît médiocre en face de ce génie, écrivait-il, et les mieux doués des jeunes auteurs y perdent leur courage. » Mais peut-être est-il réservé au comte Tolstoï de rendre à ces jeunes gens le courage qu’ils ont perdu, en leur indiquant une voie nouvelle qu’ils pourront frayer. L’illustre vieillard s’apprête, comme l’on sait, à publier un roman nouveau, et non pas un roman philosophique, ni un pamphlet, ni un sermon, mais un grand roman d’observation et de vie, destiné, suivant son expression, à « décrire les formes diverses de l’amour dans un cœur. » Ce roman s’appelle Résurrection. Puisse-t-il marquer l’heure d’une seconde résurrection de la littérature russe !


T. DE WYZEWA.


  1. Voyez la Revue du 1er mars 1896.
  2. Le Chant de la Campagne d’Igor a été traduit en français par Mickiewicz dans les Slavons (1849), et par M. Rambaud dans La Russie Épique.