Revues étrangères - La Correspondance amoureuse d’un romancier allemand

Revues étrangères - La Correspondance amoureuse d’un romancier allemand
Revue des Deux Mondes6e période, tome 16 (p. 457-468).
REVUES ÉTRANGÈRES

LA CORRESPONDANCE AMOUREUSE D’UN ROMANCIER ALLEMAND


Gustav Freytag, Briefe an seine Gattin, 1 vol. in-8o, publié par Mlle Hermance Strakosch-Freytag, Berlin, 1913.


Le public français aura sans doute oublié jusqu’au nom du romancier allemand Gustave Freytag, auteur d’un certain Doit et Avoir dont la traduction en trois ou quatre volumes appartenait autrefois à la catégorie de ces « livres de lecture, » éminemment inoffensifs, qu’un collégien était à peu près assuré de rencontrer dans la bibliothèque de son « étude. » En Allemagne même, les romans, comédies, et autres innombrables écrits de Gustave Freytag ne doivent plus guère trouver de lecteurs ; et personne, en tout cas, ne s’y avise plus d’associer aux vivans récits d’artistes originaux, tels qu’un Théodore Fontane ou un Gottfried Keller une œuvre où de très précieuses qualités de sagesse pratique et d’application ne sauraient suffire à compenser un manque .absolu de toute « poésie. » Mais l’auteur de Doit et Avoir n’en demeurait pas moins pour ses compatriotes, jusqu’à ces temps derniers, le représentant presque « typique » d’une génération d’hommes de lettres chez qui la personne intime aussi bien que le talent étaient faits surtout de conscience et de probité, d’attachement passionné aux vieilles traditions morales de la race. On se rappelait la phrase, orgueilleuse et touchante, d’une lettre de Freytag à l’historien Henri de Treitschke : « Vous et moi, nous sommes de l’espèce de ces êtres d’exception qui vivent un peu pour soi-même, un peu pour leurs amis, mais bien plus encore pour leur peuple ! » On savait que, ami et conseiller de plusieurs souverains, il avait toujours obstinément refusé les titres de noblesse qui lui étaient offerts. Et déjà l’on se préparait à faire de la fête du centième anniversaire de sa naissance, en 1916, quelque chose comme la glorification solennelle d’un mode particulier de « vertu allemande, » ayant pour trait dominant le mélange d’une rudesse volontiers un peu bourrue et d’une austère droiture, incapable de se plier jamais à la moindre considération de plaisir ou d’intérêt personnels. Je crains seulement que la récente publication, par Mlle Hermance Strakosch, des Lettres de Gustave Freytag à sa Femme ne rende, dorénavant, assez malaisée la poursuite de ce beau projet d’apothéose littéraire et patriotique.


Mlle Hermance Strakosch est la fille d’un très honorable professeur et journaliste allemand qui, un jour de l’année 1883, étant venu donner une conférence à Wiesbade, avait cru devoir se munir d’une lettre d’introduction auprès de l’un des plus notoires habitans de l’endroit, le romancier Gustave Freytag, âgé alors d’environ soixante-huit ans. M. Strakosch se trouvait accompagné de sa jeune femme, qui, elle, ne devait guère avoir qu’une vingtaine d’années ; et encore bien que Freytag eût lui-même auprès de soi, à ce moment, sa seconde femme, dont la santé venait d’être gravement compromise par une série trop rapide de pénibles grossesses, Mme Strakosch nous affirme que, tout de suite, une affection très ardente était née entre sa jeune mère et l’illustre vieillard. L’année suivante, Freytag avait eu de nouveau l’occasion de revoir Mme Strakosch, qui, cette fois, s’était employée de son mieux à le divertir des ennuis que lui avait causés l’obligation de faire enfermer sa pauvre femme dans une maison de santé. Après quoi les Strakosch s’en étaient retournés à Vienne ; et, selon toute apparence, le romancier ne pensait plus guère à son aimable admiratrice, qui, de son côté, semblait parfaitement heureuse de procurer chaque année un enfant de plus à son mari, lorsque, le 3 décembre 1885, le hasard ayant ramené le conférencier et sa femme à Wiesbade, Freytag a eu l’idée de demander à Mme Strakosch s’il ne lui plairait pas de goûter avec lui chez un pâtissier, et puis de faire, en sa compagnie, une petite promenade aux environs de la charmante ville d’eaux rhénane. Le billet, tout respectueux, qui contenait cette incitation est immédiatement suivi, dans le recueil publié par Mlle Hermance Strakosch, de la lettre que voici, datée du 5 décembre 1885 :


Bien-Aimée ! Merci de ton petit souvenir, dont chaque mot demeure profondément gravé dans mon âme fidèle ! Remerciemens et saluts bien chauds ! Je comptais aller à la gare, en dépit de toutes mes sages réflexions : mais maintenant je vais rester chez moi, car je ne saurais espérer d’obtenir là-bas, en présence d’étrangers, un adieu plus tendre que celui que tu m’as envoyé. Et moi aussi, j’aspire à ce grand idéal de notre vie : le revoir ! Tout arrivera comme tu le désires. Reste toujours bonne pour ton fidèle ami !


Et, depuis lors, jusqu’au jour du 9 avril 1891 où Gustave Freytag, âgé de plus de soixante-quinze ans, et ayant obtenu du prince régnant de Cobourg-Gotha l’annulation de son mariage avec sa seconde femme, a épousé en troisièmes noces la jeune Mme Strakosch, — qui, elle-même, avait enfin réussi à se séparer légalement du père de ses quatre enfans, — pendant ces longues années le vénérable auteur de Doit et Avoir n’a plus cessé d’écrire chaque jour à sa « bien-aimée » des lettres débordantes de passion amoureuse, d’étranges lettres dont la série absolument complète vient d’être publiée par l’une des filles de la dernière Mme Freytag, à la grande surprise des lecteurs allemands.


C’est là, je n’hésite pas à l’affirmer, une correspondance tout à fait unique dans son genre, sans rien d’équivalent pour le fond non plus que pour la forme. Ou plutôt, la forme des lettres du vieux Freytag, tout insolite qu’elle puisse nous apparaître dans une correspondance imprimée, est exactement celle des effusions ordinaires d’un collégien qui s’est soudain épris d’une belle cousine. D’un bout à, l’autre de l’épais volume, et se reproduisant de lettre en lettre avec une monotonie bien vite fatigante, une pluie ingénue de baisers, de caresses, d’exclamations enthousiastes, de métaphores où Mme Strakosch est galamment comparée à des fleurs ou à des oiseaux, et puis encore d’allusions, — parfois assez gênantes pour le lecteur, — à tous ; les détails de la merveilleuse beauté corporelle et spirituelle de la « bien-aimée. » La personne entière de celle-ci nous est dévoilée, décrite, vantée jusque dans ses recoins les plus secrets. Freytag ne se lasse pas de célébrer la lourde masse sombre des cheveux, l’éclat sensuel de deux grands yeux gris aux reflets changeans, les contours délicats d’un nez et d’une bouche qui « appellent le baiser, » la riche magnificence d’une « gorge de déesse ; « et aussi bien une note de Mme Hermance Strakosch nous informe-t-elle de l’habitude qu’avait prise le vieux romancier, depuis les premiers temps de la liaison, de porter jour et nuit autour de son cou, — un peu à la façon d’un scapulaire, — un sachet où se trouvaient contenus le portrait de l’amie et une boucle de ses cheveux. Impossible d’imaginer une aventure d’amour plus banalement juvénile, — pour ne pas dire : enfantine, — avec toute sorte de menus artifices traditionnels, comme par exemple la désignation des deux amans sous d’innombrables surnoms tendres ou comiques. Et tout cela ne nous semblerait que médiocre, fastidieux, et un peu ridicule, si nous pouvions oublier les circonstances « historiques » de la naïve idylle : mais comment ne pas nous rappeler toujours, au contraire, en lisant ces six cents pages in-octavo d’un texte très serré, que l’amoureux qui s’épanche ainsi devant nous est un vieillard septuagénaire s’adressant à une jeune femme de vingt-cinq ans, et travaillant, en fin de compte, à obtenir d’elle qu’elle abandonne le père de ses enfans pour venir amuser les quelques brèves années que lui-même, ce vieillard, aura encore à vivre ?

Dira-t-on que c’est probablement la jeune femme qui a, de son plein gré, entretenu et stimulé l’amour sénile du romancier, trop heureuse de sacrifier ses devoirs d’épouse et de mère à l’ambitieux désir d’être la compagne d’un homme célèbre ? Oui, telle est bien la conclusion qui paraît ressortir de la lecture de ces lettres passionnées de Gustave Freytag ; et d’abord même celui-ci, par un scrupule de probité, se refuse manifestement à suivre sa « bien-aimée » dans les deux projets simultanés de divorce qu’elle lui suggère. « Puisque mon amie m’a autorisé à lui dire franchement ce que je souhaite pour elle, — écrit-il dans une lettre du 21 décembre 1885, — il faut donc que, pareil au capitaine d’un paquebot, je monte sur le pont et ordonne un arrêt de la marche. Car le fait est que mon amie s’inquiète, s’agite, et se sent incertaine. Or, ce n’est point du tout l’allure que je désire pour elle. Je lui demande et conseille le repos, un repos confiant et sûr. Que si mon amitié et ces calmes relations idéales peuvent constituer pour sa vie un ornement et un enrichissement, en ce cas ma bien-aimée n’a pas à craindre de continuer à appuyer toujours sa main sur un cœur qui ne bat que pour elle. Je veux la servir, et non pas lui devenir une cause de souci ! » Plus explicite encore, ce passage d’une lettre du 4 janvier 1886 : « Je crains que l’amitié nouvelle de ma chérie et sa correspondance avec des personnes lointaines ne risquent de diminuer son intérêt pour son entourage. A aucun prix cela ne doit être ! Que si elle veut que l’amitié qui fait tout mon bonheur lui soit également salutaire, il faut que cette amitié ne devienne pour elle qu’un renforcement et, — à moins que ceci atteste de ma part trop de vanité ! — un ornement de sa vie, rien d’autre, rien de plus. Car si notre amitié devait détruire, au lieu d’enrichir, elle serait alors un malheur et une injustice pour ma chérie elle-même et pour ceux à qui appartient sa vie ! »

Et voici enfin ce que nous lisons dans une lettre du 19 juin 1886 :


Conserver mes chères relations avec mon amie, c’est dorénavant mon principal souci ; mais les conserver de telle manière qu’elles soient également, pour l’amie de mon cœur, un profit et non pas un dommage. Or ces relations ne peuvent absolument se prolonger que si, d’autre part, mon amie continue à demeurer dans des relations saines et normales avec tout ce qui fait d’elle madame la Professeuse et la mère de ses enfans. Un transfert de sa vie dans mon ménage, à moi, serait naturellement chose impossible, et signifierait sans faute la mort de notre chaud penchant réciproque. Que si mon amie, dans sa tendre exaltation d’à présent, fait peu de cas de tout ce qu’elle devrait sacrifier, de sa réputation, de sa famille, de l’estime qu’elle s’est acquise en maints endroits, c’est à moi que revient le devoir de mieux apprécier ces fondemens de son existence... Je veux et je dois continuer à avoir d’elle une haute idée. A quoi j’ajouterai que. moi-même, je me trouve lié d’une manière indissoluble.


Ainsi les premières lettres de Freytag nous font entendre maints échos d’une résistance loyale, qui démentent ce que sembleraient avoir déjà de trop docile ces mots de la mémorable lettre du 5 décembre 1885 : « Tout arrivera comme tu le désires ! » Mais non seulement toutes choses, nous le savons maintenant, ont fini par « arriver comme les désirait » Mme Strakosch : le fait est que celle-ci est même parvenue très rapidement, et sans la moindre peine, à vaincre ces scrupules initiaux de son vieil amoureux. Depuis la visite suivante des Strakosch à Wiesbade, surtout, nous sentons que Freytag a décidément cessé de lutter. Ses lettres sont désormais remplies d’allusions aux jouissances que lui vaudra son union plus ou moins prochaine avec la femme du conférencier viennois, lorsque lui-même et elle auront réussi à se délivrer de leurs « entraves » présentes ; et à tout moment des notes de Mlle Hermance Strakosch nous apprennent que tel ou tel sobriquet, dans les lettres du vieillard, désignent le rival qu’il s’agit d’évincer, tout de même que l’expression : « la malade » signifie la seconde femme de Freytag, dont il importe aussi que l’on se débarrasse. Sur quoi nous avons beau reconnaître, au fond de toute l’aventure, l’habile main d’une jeune femme qui s’est promis de ne rien négliger, — ni, non plus, de ne reculer devant rien, — pour atteindre ses fins : nous n’en éprouvons pas moins l’impression que Gustave Freytag aurait dû apporter un peu plus d’énergie à une sorte de conflit amoureux où se trouvaient en jeu sa propre gloire et le bonheur futur d’une nichée d enfans. « Un de ces êtres d’exception qui vivent un peu pour soi-même, un peu pour leurs amis, mais bien plus encore pour leur peuple : » n’était-ce pas ainsi qu’il s’était naguère défini, et une telle conception de son rôle n’impliquait-elle pas, chez lui, la possibilité tout ensemble et l’obligation de se priver, à plus de soixante-quinze ans, de plaisirs ne pouvant être obtenus qu’au prix de la souffrance et du déchirement d’autres cœurs ?

Et le plus triste est que lui-même, ce vieillard justement fier du long passé de droiture qu’il avait derrière soi, lui-même a désormais complètement oublié ses anciens principes moraux de désintéressement et de résignation, sous l’effet de l’espèce de hantise sensuelle dont il était possédé. Volontiers désormais il aurait proclamé devant tout « son peuple » la faculté pour l’homme célèbre, — ou peut-être pour tout homme en général, — de cueillir librement toutes les fleurs de plaisir qu’il rencontre à portée de sa main. Il faut l’entendre s’indigner de la longanimité avec laquelle le vieux Goethe, — qui n’avait d’ailleurs encore que cinquante ans, — s’accommodait de partager les faveurs de Mme de Stein avec le mari légitime de celle-ci. Le droit absolu du vieillard à profiter des Jouissances de la vie : tel est dorénavant le dogme fondamental de l’honnête et consciencieux moraliste de Doit et Avoir, en qui ses compatriotes s’obstinent à admirer le plus parfait représentant de la « bourgeoisie » allemande ! « Relève la tête, ma chérie, — écrit-il à Mme Strakosch, — et appuie-la sur mon épaule, comme la noble fiancée d’un homme plein d’orgueil, et qui porte sa propre tête pour le moins aussi haut que le plus fier des enfans de sa race ! Et que si j’attends et désire quelque chose de la postérité, c’est simplement que celle-ci conserve mon image avec la tête de mon Ilse sur mon épaule, pendant que, de l’une de mes mains, je bénis son front. En vérité, je voudrais lui assurer une existence immortelle, autant du moins que cela est possible à l’homme, et rendre chère sa figure aux générations à venir. La bien-aimée, la fiancée, la femme d’un poète, du poète le plus indépendant qui existe aujourd’hui en Allemagne, voilà ce qu’est mon Ilse ! Ah ! chère Use, ne crains pas d’élever la tête, car nous sommes deux princes du royaume des esprits ! »


J’aime à croire que le vieux romancier se trompait en cela, et que les croyances morales de ses compatriotes, comme aussi leur délicatesse et leur goût intimes, n’ont pas subi maintenant encore l’ « évolution » qui leur permettrait de se complaire, autant qu’il le faisait lui-même, à cette image d’un écrivain de soixante-quinze ans caressant d’une main tremblante, sous prétexte de « bénédiction, » le jeune front d’une « fiancée » acquise moyennant un double divorce. Je dirai plus : il n’y a pas jusqu’à la renommée purement « littéraire » de Gustave Freytag qui ne risque d’être fâcheusement dessertie par la publication de ses Lettres à sa Femme. Car, en premier lieu, on ne saurait se figurer l’étonnante et navrante sécheresse d’esprit que révèlent ces lettres enflammées d’amour. Lorsque le tendre « fiancé » septuagénaire a achevé de débiter sa ration quotidienne de baisers, de complimens, et d’allégories, nous le voyons fort embarrassé de remplir de sujets moins « brûlans » le reste de sa feuille ; et c’est d’une manière quasi invariable qu’il en vient, dans cette partie « profane » de ses lettres, à analyser brièvement le contenu de son « courrier » du matin. De jour en jour, il détaille à « son Ilse » les lettres qu’il a reçues et ce qu’il y a répondu. Avec cela, toujours cette absence totale, — anormale, — de « poésie » qui déjà se révélait à nous dans les romans et les autres écrits publics de l’auteur de Doit et Avoir. Croirait-on que ce descendant d’une longue lignée de pasteurs s’alarme de découvrir, chez son unique fils, des « besoins religieux ? » Là encore, peut-être s’est-il laissé imprégner des opinions « libérales » de Mme Strakosch, dont sa fille nous informe qu’elle « n’avait jamais voulu croire à la chimère d’une vie future ? » Mais le fait est qu’il parle à sa fiancée, avec une inquiétude manifeste, de l’inquiétude que lui causent ces « besoins religieux » de son fils. « J’ai du moins l’espoir, — ajoute-t-il, — que, avec l’éducation donnée à mon jeune Gustave, cette religiosité ne pourra pas exercer sur lui une influence trop funeste. Car la formation historique des enfans, telle qu’ils la reçoivent dans les lycées, est toujours défavorable à toute rêvasserie confessionnelle, même chez les natures les plus sentimentales. »

Un autre des traits caractéristiques du vieux romancier allemand est son indifférence, — ou plutôt même son aversion, — pour la littérature sous toutes ses formes. Jamais Freytag, dans ses entretiens intimes avec sa « fiancée, » ne s’arrête volontiers sur l’œuvre d’aucun de ses confrères, anciens ou récens. Vainement on chercherait à travers le gros volume la moindre mention des noms glorieux d’un Lessing ou d’un Schiller, non plus que de l’un quelconque des grands conteurs allemands du XIXe siècle, tels qu’un Gottfried Keller ou un Fritz Reuter, un Théodore Fontane ou un Conrad Ferdinand Meyer. Gœthe lui-même ne figure, dans le volume, qu’à propos de ses relations avec Mme de Stein, et de ce que ces relations du poète, comme je l’ai dit, ont eu d’inférieur en beauté (mais surtout en agrément sensuel) auprès de celles de Freytag avec Mme Strakosch. Évidemment, le vieillard a désormais dépouillé ce que j’appellerais sa livrée littéraire. Jugeant son œuvre achevée, il s’est senti le droit de ne plus s’occuper des destinées d’un art qui, de tout temps, n’avait été pour lui qu’une « profession, » — après avoir d’ailleurs apporté à l’exercice de cette profession tout le zèle d’un honnête et scrupuleux artisan, pendant les longues années de son « activité. » Un écrivain définitivement « retiré » de la littérature, c’est ce que nous apparaît maintenant l’ancien auteur de Doit et Avoir ; et comme il n’a emporté dans sa « retraite » que l’abondante série de ses propres œuvres, Use trouve que celles-ci lui tiennent lieu du reste des productions du génie humain. A chaque instant le vieillard cite des passages de ses romans ou de ses drames, y choisit des points de comparaison avec les hommes ou les choses de la réalité présente, ou bien encore s’ingénie à en rappeler l’éminente portée historique.


Le seul sujet qui dorénavant l’intéresse, en dehors de sa passion amoureuse, est la politique ; et c’est aussi au contenu politique de ses lettres que le volume publié par Mlle Hermance Strakosch doit une bonne partie de l’émotion qu’il a provoquée dans toute l’Allemagne. Admis autrefois dans l’intimité du prince Ernest de Cobourg-Gotha, en effet, Freytag a été amené de nouveau à rechercher sa faveur lorsqu’il a résolu d’obtenir que le vieux prince, usant à son propos d’une prérogative féodale de ses ancêtres, décrétât l’annulation de son mariage avec sa seconde femme. De là maintes visites et maints entretiens au cours desquels notre amoureux a eu l’occasion d’apprendre une foule de petits détails curieux, notamment sur le renvoi de Bismarck et sur tous les premiers actes du jeune empereur. Le prince de Cobourg lui a raconté, par exemple, que c’est à lui que l’Empereur a confié la délicate mission de tenter une démarche suprême auprès de Bismarck, pour éviter l’éclat d’une rupture ouverte.


Cette rupture, d’après ce que m’a expliqué le grand-duc, n’est point venue de tel ou tel dissentiment particulier, mais bien d’un profond conflit touchant la suprématie. L’Empereur s’est plaint au grand-duc de ce que Bismarck se fût terré pendant trois mois à Varzin, sans vouloir écouter l’invitation que lui faisait son maître de rentrer à Berlin pour y traiter avec lui de choses importantes, et sans même prendre la peine de répondre à l’un de ces appels impériaux. Bismarck a accueilli le grand-duc avec des embrassemens et des larmes ; il pleurait comme un enfant. Mais quand son visiteur lui a exposé les griefs de l’Empereur, il a répondu que sous Guillaume Ier il s’était accoutumé à laisser mûrir longuement les choses dans sa tête, et qu’à plus d’une reprise il lui avait fallu méditer ainsi pendant des mois avant de donner sa réponse. Et puis surtout, d’après ce que raconte le grand-duc, Bismarck s’est trouvé offensé, d’une manière tout à fait puérile, de ce que l’Empereur eut accordé l’ordre de l’Aigle Noir à l’un de ses collègues qu’il détestait, le ministre d’État Bœtticher. En résumé, la déchirure ne pouvait absolument pas être recousue. Quant à ce qui est de la personne du jeune Guillaume, là-dessus le grand-duc m’a énoncé des jugemens pleins des plus belles espérances. Il m’a vanté l’adresse déployée par l’Empereur à se créer une entente parfaite avec les autres grands princes au moyen de relations personnelles avec eux. Le susdit Guillaume aurait même une affection toute particulière pour l’empereur François-Joseph, et qui, jusqu’à un certain point, se trouverait payée de retour.


Une autre fois, Freytag décrit à Mme Strakosch l’agitation et la colère de l’ex-chancelier : « Bismarck se démène dans son château, et est sur le point de recourir aux journaux pour épancher sa mauvaise humeur, trop longtemps contenue. Un visiteur l’ayant félicité de l’adieu vraiment grandiose que lui avaient organisé les Berlinois, il a répondu : Oui, c’était très beau, un superbe enterrement de première classe ! Lorsqu’il a remis à l’Empereur un mémoire de vingt feuilles demandant son congé, il l’a fait avec la conviction que l’Empereur allait lui renvoyer aussitôt le papier et le supplier de rester près de lui ; sa déception a été énorme, quand il a vu sa prétendue requête acceptée sur-le-champ... Il se plaint devant tout le monde, se représente comme la victime d’un traitement affreux, menace de poursuivre son action politique comme député au Reichstag, voire comme journaliste. Et cependant il est sûr que l’Empereur lui a rendu, sans le savoir, le plus grand service qui pouvait lui être rendu : il l’a empêché de laisser voir trop clairement, devant le Reichstag et devant le monde entier, qu’il était devenu vieux et incapable de saisir désormais tous les divers côtés d’un problème. Mais lui, Bismarck, qui ne comprend pas du tout ce précieux privilège de pouvoir achever sa carrière sans déchéance, court à présent le danger de révéler spontanément aux hommes toutes ses faiblesses : son besoin de domination, sa rancune aveugle contre tous ceux qui gênent son ambition, son égoïsme sans mesure, et son manque de noblesse intérieure. Ce malheureux va, de son gré, se rapetisser dans ses vieux jours, gâter misérablement la grande image qu’il laissait de soi à la postérité. » — (Et comment ne point songer à la triste manière dont l’auteur de ce jugement, vers le même temps, était en train, lui aussi, de « se rapetisser dans ses vieux jours ! »)


Mais bien plus encore que ces « indiscrétions » rapportées par Freytag de ses rencontres avec le grand-duc de Cobourg-Gotha et d’autres grands personnages, ce sont les allusions du vieux romancier au défunt empereur Frédéric qui ont mis en émoi l’opinion allemande. L’auteur de Doit et Avoir avait été jadis l’un des membres principaux du groupe restreint de journalistes et d’hommes politiques rassemblés autour de soi par le fils et héritier du vieil empereur Guillaume. Plus tard, cette espèce de petite cour « libérale, « et volontiers « anti-bismarckienne, » s’était dissoute, — sous l’influence de la princesse-héritière, croyait Freytag, et aussi n’allait-il plus cesser de haïr passionnément cette « Anglaise, » coupable de lui avoir fermé l’accès familier du prince : mais celui-ci n’en était pas moins resté en des termes cordiaux avec son ancien confident. La veille encore de son avènement au trône, il avait adressé à Freytag une longue lettre, toute remplie d’affectueux éloges, et que l’on pourra voir reproduite en fac-similé dans le volume publié par Mlle Hermance Strakosch. Aussi avait-on été déjà grandement surpris lorsque, durant l’automne de 1888, le vénérable écrivain que l’on savait l’ami de l’Empereur défunt avait fait paraître un volume de Souvenirs pe7-so7inels où il donnait à entendre que le père de Guillaume II n’avait pas été du tout le « héros » que l’on supposait, ni, non plus, l’austère « libéral, » n’aspirant au trône qu’afin d’assurer l’émancipation de son peuple. Comme l’écrit quelque part le romancier lui-même, dans une de ses lettres à sa « fiancée, » cette publication de ses Souvenirs sur l’empereur Frédéric lui a valu, pour la première fois, d’amers reproches de la part de tout son parti politique de naguère : sans compter que l’on n’a point manqué de noter le soin qu’il a pris de soumettre d’avance son volume au nouvel Empereur, et l’empressement qu’a mis ce dernier à le féliciter de l’exactitude d’un portrait tendant à détruire de fâcheuses « légendes. « Incontestablement, il y a eu là, tout au soir de la vie littéraire (et à l’aurore de la vie amoureuse) de Gustave Freytag, un incident qui, déjà, a commencé à ébranler dans les esprits allemands la solidité d’une autre « légende, » celle-là consistant à se représenter l’illustre écrivain comme un vieux chêne de ses forêts natales. Bien des gens se sont demandé, depuis lors, si le plus « prosaïque » de leurs romanciers était bien, cependant, ce farouche Germain à l’âme indomptable que l’on s’était figuré jusque-là. Et voici que, dans le recueil de ses lettres à Mme Strakosch, le vieillard achève de nous montrer combien peu l’embarrassaient les scrupules ordinaires de la reconnaissance !

Non pas, à dire vrai, qu’il accuse jamais ouvertement son ancien protecteur de cette duplicité, de cette hypocrisie dont nous sentons qu’il le soupçonne au secret de son cœur ! L’admiration respectueuse, — et décidément invincible, — qu’il devine chez sa « fiancée » à l’égard de l’auguste rempart du « libéralisme » suffirait pour l’empêcher d’aller trop loin, dans l’expression de sa pensée intime. Le prince que nous révèlent ses lettres est simplement une espèce de niais, un pauvre homme bien incapable de toutes les belles aspirations qu’on lui prête, et n’ayant jamais vu, dans son timide « libéralisme, » qu’une occasion de se rendre populaire à peu de frais. « Mes observations personnelles touchant la personne du défunt Empereur, écrit-il, forment un contraste violent avec l’image qu’a fait naître, dans le cœur des Allemands, leur besoin instinctif de se créer des figures idéales qu’ils puissent vénérer et aimer. » Ou bien encore, à propos des flatteries qui doivent entourer le jeune empereur Guillaume au début de son règne : « Son pauvre père, lui, manquait tout à fait du don précieux de l’indépendance intérieure ; et toujours il éprouvait une impression de désarroi en présence de la moindre suggestion nouvelle. » Le vieux romancier ne se souvient-il pas d’avoir reconnu, chez le « malheureux » prince, jusqu’à des traces de cette « religiosité » qui est, à ses yeux, le signe infaillible de la débilité d’esprit ? « Il y avait chez lui une petite piété à la manière de ses ancêtres ; et l’influence d’un croyant aurait risqué de le faire tomber entièrement dans la rêvasserie religieuse. » Il affirme que, depuis la disgrâce de l’un des conseillers du prince, écarté d’auprès de lui par la jalousie et la rancune de la princesse, « le pauvre Frédéric n’a plus cessé de s’agiter dans le vide, sans savoir à quelle branche s’accrocher. » Et aussi Freytag, qui, d’autre part, se croit tenu de rendre compte à « son peuple » de ses relations avec l’empereur Frédéric, se demande-t-il s’il lui sera jamais possible d’ « écrire sur le prince quelque chose qui soit pleinement vrai, et qui, pourtant, ne blesse pas les sentimens enthousiastes du lecteur allemand ? »

Cette nuance de mépris mêlé de pitié se retrouve, tout au long du volume, chaque fois que le romancier a l’occasion de mentionner l’empereur défunt. Écoutons-le parler à « son Use » d’un bruit suivant lequel le prince aurait laissé 37 gros cahiers de notes ou de souvenirs personnels :


Il se pourrait que l’histoire renfermât une part de vérité : mais 37 volumes de mémoires, jamais le prince n’aurait pu les écrire ! Je connais d’ailleurs certains morceaux du recueil, et je ne crois pas qu’il s’y trouve rien d’intime touchant la femme du prince : car il ne faisait aucunement secret de ces cahiers, et employait un secrétaire pour les rédiger. A beaucoup près, l’immense recueil est formé surtout de découpures de journaux. Le pauvre homme enregistrait soigneusement toute allusion publique à sa personne ; il rassemblait joyeusement les moindres éloges ; et c’est à découper et à coller ces misérables riens qu’il passait le plus gros de ce qu’on était convenu d’appeler ses heures de travail. Je crains qu’un aperçu du fameux recueil ne donne une bien triste image de ses plus grandes faiblesses ; et certes l’on ne peut pas savoir mauvais gré à la veuve de son désir de réserver tout cela pour les archives secrètes de la famille. Les quelques passages des écrits intimes de l’Empereur que l’impératrice Frédéric voudra bien publier, sûrement ces passages-là auront été accommodés de telle manière qu’ils ne puissent avoir qu’une très petite valeur historique.


Mais surtout, nous avons l’impression que le « pauvre » empereur Frédéric, tout de même que le reste des hommes et des choses, n’a plus dorénavant le moindre intérêt pour le vieux Freytag, complètement « envoûté » par la force croissante de son amour. « J’apprends à l’instant, — écrit-il le 15 juin 1888, — que l’Empereur est mort ce matin, à onze heures et demie. Mais il m’arrive aussi une chère petite lettre au crayon de mon Ilse. Merci profondément, douce et chère âme ! Comme dit le père de l’autre Ilse, dans mon Manuscrit perdu : Sois brave, mon enfant, car la vie est pesante ! » Une fille de Mme Strakosch était souffrante, ce jour-là ; et c’est à ce sujet que le « fiancé » septuagénaire rappelle une phrase de l’un de ses romans. Puis, dans sa lettre du lendemain : « Que sont pour moi tous les empereurs de la terre en comparaison de ma souveraine, ce point central du monde, cette unique joie et cet unique souci de ma vie ? » L’univers entier a maintenant cessé d’exister, pour le vieillard épris des jeunes yeux de « son Ilse. » Et que s’il plaît par hasard à la postérité de se souvenir du consciencieux auteur de Doit et Avoir, toujours maintenant il faudra qu’elle se le représente sous la forme que viennent de nous révéler ces Lettres à sa Femme, pieusement agenouillé aux pieds d’une « souveraine » dont l’attrait tout-puissant lui a fait oublier non seulement les autres créatures de Dieu, mais jusqu’à son propre précieux « privilège » passé « de pouvoir achever sa carrière sans déchéance. »


T. DE WYZEWA.