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Revue pour les Français Octobre 1906/III

LES ORIGINES HUMAINES



Aucune question n’a davantage passionné l’humanité que celle de ses origines. On ne saurait s’en étonner puisque cette question touche directement au mystère de nos destinées, c’est-à-dire au mystère qui nous émeut et nous agite le plus. Autrefois nulle clarté réelle n’éclairait ce domaine inquiétant ; l’homme en était réduit à de vaines spéculations et à de stériles efforts imaginatifs. Encore que les ténèbres soient loin d’être dissipées, l’investigation scientifique a tracé une route certaine à travers l’inconnu du passé ; bien des faits sont acquis dont l’importance apparaît énorme au point de vue des découvertes ultérieures. À l’heure où, dans son admirable ouvrage posthume intitulé L’Homme et la Terre[1], Élisée Reclus expose avec son génie si lucide la série de ces faits, nous croyons utile d’en présenter nous-mêmes un très bref résumé, nous tenant le plus souvent aux côtés de l’illustre maître, insistant ça et là sur certains point où nous jugeons devoir nous permettre de différer d’avec lui.

L’homme et l’animal

La parenté de l’homme et de l’animal est indiscutable ; on peut dire qu’elle est indiscutée puisque, d’après le catéchisme lui-même, « l’homme est un animal raisonnable » — définition à laquelle nul ne saurait refuser de souscrire. Mais quelle est cette parenté et d’où dérive-t-elle ? L’homme se distingue des autres animaux par deux traits essentiels : le langage et l’outil. On dit volontiers qu’il s’en distingue encore par la manière de se tenir, par ce qu’on nomme la station droite. Mais certains animaux se rapprochent de lui sous ce rapport et l’on imagine que, sous l’impulsion de circonstances données, une transformation puisse s’opérer en eux qui les en rapproche encore davantage. Il n’en va pas de même du langage. Nous ne pouvons aisément concevoir le passage des sons inarticulés à la parole, expression directe de la pensée. L’homme peut-il être un simple produit d’une évolution incalculable ? Beaucoup de savants acceptent cette doctrine. Ils admettent une période pendant laquelle l’animal humain n’a pu que grogner et japper, puis une seconde période allant de la pratique de la parole articulée à la découverte du feu. Le reste s’enchaîne sans difficulté. L’emploi de l’outil primitif marque le commencement de l’industrie, de même que l’idée d’orner le moins du monde cet outil en le travaillant marque le commencement de l’art. Il est compréhensible que l’éveil moral soit né de l’idée divine, elle-même inspirée par le spectacle des forces de la nature et surtout par l’éclair, manifestation dépassant toutes les autres en imprévu, en étrangeté et en puissance. Donc, une fois admis l’homme pensant et parlant, l’évolution humaine devient claire ; mais ce qui ne l’est pas, c’est la façon dont un simple animal du genre de ceux qui nous entourent serait devenu conscient et aurait réussi à traduire sa pensée par la parole articulée. Sans oser nous inscrire en faux contre cette manière de voir, les preuves manquant en somme pour l’infirmer, nous devons prendre en considération deux faits certains : c’est d’abord l’immobilité morale du règne animal. Nos connaissances historiques s’étendent aujourd’hui sur dix à douze mille ans en arrière et nous n’apercevons pas le plus léger symptôme d’une modification sur ce point ; le chien d’Ulysse possédait déjà le genre d’intelligence et la faculté d’attachement qui nous font aimer ses descendants ; les fourmis n’ont point amélioré leurs étonnantes communautés, le miel de l’hymette n’est pas surpassé, le talent d’architecte du castor est demeuré identique et l’habileté professionnelle du perroquet n’a pas fait un pas, non plus que l’art incontestable du rossignol. Nous citons à dessein des animaux que leur industrie, leurs groupements sociaux, leurs facultés émotives et même un curieux phénomène d’articulation irréfléchie désignent comme plus propres à se développer dans un sens parallèle au nôtre ; on a pu dire de certains d’entre eux qu’ils étaient « candidats à l’humanité » ; le mot est joli, mais ce sont là de singuliers candidats puisqu’ils ne font aucun progrès ! On objectera alors que dix mille ans représentent la valeur d’un instant par rapport au formidable amoncellement des âges disparus ; ce n’est pas exact car ces dix mille ans, en regard des somnolences antérieures, furent une période de culture cérébrale intensive pendant laquelle, si le progrès était réalisable, il paraîtrait impossible qu’on n’en aperçût pas la plus légère trace. D’ailleurs lors même que l’homme parviendrait à obtenir de son congénère le singe, par exemple, quelques mots ou quelques signes de conscience, resterait à savoir comment lui-même aurait pu jadis franchir cette même étape sans le secours d’un « précepteur ». Le second fait à considérer, c’est que la contenance du crâne humain ne s’est pas accrue depuis les temps préhistoriques ; la plupart des crânes fossiles que l’on a découverts l’emportent même quelque peu en capacité sur les crânes actuels. À la réflexion, il n’y a pas lieu d’en être bien surpris car il est évident que l’homme primitif, en présence d’une nature et d’une faune hostiles et disproportionnées avec ses propres moyens, n’a pu se maintenir que par la ruse, le sangfroid, l’observation et le calcul ; plus tard, ne craignant plus que ses semblables, la force lui a suffi mais, alors, elle était insuffisante à lui assurer la victoire. Ainsi donc, à côté de l’immobilité de l’animal enchaîné à l’étage inférieur semble s’affirmer l’immobilité de l’homme à l’étage supérieur ; jusqu’à plus ample informé, les facultés ici et là apparaissent irréductibles.

Les races

Un fait acquis, c’est la présence de l’homme sur la terre dès l’époque quaternaire, c’est-à-dire en un temps où les eaux, le sol, les climats différaient fondamentalement de ce qu’ils sont aujourd’hui. Cette présence était quasi universelle : les continents et les grandes îles se trouvaient déjà peuplés. Rien ne désigne une portion quelconque de la planète comme ayant été le « berceau du genre humain », berceau d’où peu à peu il aurait débordé sur toute l’étendue des terres de proche en proche. Il est clair que les choses se sont ainsi passées mais il n’en reste point de trace. La diffusion de l’homme serait donc antérieure à l’époque quaternaire. Par contre, les traces subsistent des cataclysmes qui seraient sur venus vers ce temps ; elles concordent avec la tradition du déluge laquelle n’est pas seulement une tradition chaldéo-judaïque mais se retrouve en Chine, aux Indes et même en Amérique.

Y eut-il dès le principe plusieurs races distinctes ou bien les distinctions provinrent-elles de la seule évolution ? Les partisans de la première solution ou polygénistes disputent à ce sujet avec les monogénistes qui tiennent pour la seconde. Historiquement, le polygénisme demeure un point de départ au-delà duquel rien de distinct ne se profile. Si l’on classe les races d’après leur couleur, les blancs, les jaunes, les noirs et les rouges apparaissent à l’horizon de l’histoire ; si l’on se règle sur le langage, les six dialectes aryen, sémitique, ouralien, berbère, bantou et algonquin ne présentent aucun trait commun permettant de les relier les uns aux autres. Enfin la classification établie d’après la conformation crânienne se résout en deux grandes divisions : la brachycéphalie et la dolicocéphalie c’est-à-dire le rapport entre le diamètre antéro-postérieur et le diamètre transversal du crâne. Ne dépassant pas un maximum de 75 pour cent chez le dolicocéphale, il atteint chez le brachycéphale jusqu’à 80 pour cent.

Les races sont-elles de même puissance c’est-à-dire, toutes choses égales d’ailleurs, possèdent-elles des qualités équivalentes ? Voilà encore une question sur laquelle la controverse s’est exercée trop passionnément pour que la clairvoyance et la logique n’en aient pas souffert. Il est imprudent sans doute de prendre parti ; aussi bien les preuves absolues font-elles défaut. Mais l’expérience et le raisonnement tendent à faire de plus en plus justice des assertions exaltées du comte de Gobineau, le plus fougueux partisan de l’inégalité des races. « Il suffirait, écrivait celui-ci, que le groupe blanc le plus pur, le plus intelligent et le plus fort résidât, par un concours de circonstances invincibles, au fond des glaces polaires ou sous les rayons de l’équateur pour que toutes les idées, toutes les tendances, tous les efforts y convergeassent ». En fait les représentants du groupe blanc « le plus pur, le plus intelligent et le plus fort », ont affronté les glaces polaires aussi bien que les rayons de l’équateur et ne s’y sont pas toujours comportés d’une façon propre à corroborer un tel axiome. Du reste, l’influence des milieux, déjà reconnue par les anciens, est aujourd’hui trop clairement établie pour qu’il soit permis d’en faire aussi bon marché.

Le climat a été le véritable sculpteur des races : c’est lui qui leur a donné leur physionomie et leurs traits distinctifs. Par climat, cela va de soi, il faut entendre non point la température seulement mais l’ensemble des conditions du sol et de l’atmosphère. Ce n’est point le hasard et c’est encore moins le goût qui a poussé les hommes ou les a retenus loin des régions tempérées et des zones faciles ; mais c’est la nécessité, c’est le souci de la conservation et de la défense. Ainsi, quittant la plaine, ils ont fui vers la montagne afin d’y trouver la sécurité ou bien ils ont affronté, pour échapper à la férocité de l’animal, la rudesse des éléments. À quel degré atteint leur adaptabilité aux milieux les plus artificiels, c’est ce que démontrent les villages lacustres tels qu’il en existe encore de nos jours et, mieux, les silhouettes si bizarres des pâtres landais perchés sur leurs invraisemblables échasses et se servant de ces jambes postiches avec une dextérité sans égale.

Le climat détermine la nature du travail. La chasse, la pêche, la cueillette, le pâturage, la culture en composent les types généraux. La cueillette fut évidemment le type primordial, non seulement parce qu’au début l’homme manquait des connaissances ou des instruments nécessaires pour se livrer à d’autres travaux mais parce que sa constitution même et son anatomie révèlent un être destiné à se nourrir des fruits du sol et non point de la chair des animaux. Il y fut conduit par les circonstances et devint, selon le cas, chasseur, pêcheur, possesseur de troupeaux qu’il fit paître, agriculteur enfin, après qu’il eut découvert, à force d’observation et d’expériences, le mystérieux prodige de l’ensemencement. Le travail à son tour détermine la nature et les aspects de la propriété et ces deux éléments combinés influent sur la famille, y établissent la prépondérance du père ou celle de la mère, fixent les tendances polygames ou monogames, provoquent l’essaimage ou la cohésion c’est-à-dire la fondation par les enfants mariés de foyers distincts ou leur maintien au foyer central.

Les inventions essentielles

Le progrès s’est accompli pour l’humanité primitive principalement par l’imitation et les contacts. Imiter la nature, l’animal, s’imiter soi-même telles furent les premières préoccupations de l’homme. Et si nous possédons aujourd’hui d’autres instruments de progrès, il convient d’observer que ceux-là comptent encore parmi les plus puissants et les plus actifs. Une bonne partie des fonctions sociales repose sur la loi d’imitation ; quant au voyage lequel est en somme une forme intensive du contact, il est considéré unanimement comme un excellent moyen de se perfectionner. Mais il existe un certain nombre d’« inventions » qui jouent dans notre vie un rôle trop fréquent pour que nous nous souvenions du geste spontané dû au hasard ou à la réflexion par lequel elles surgirent jadis. La route s’est inventée d’elle-même ; les hommes et souvent les animaux la dessinèrent d’instinct en suivant leurs propres traces. Mais le pont, l’étoffe, la roue, le levier, le bateau, la poterie, l’écriture enfin, voilà les bases profondes de notre civilisation ; voilà les assises géantes enfouies dans le sol, les bienfaits colossaux que nous ont légués nos ancêtres inconnus. Que l’idée du pont soit née de deux arbres s’inclinant l’un vers l’autre au-dessus d’un cours d’eau et reliés peut-être par une liane suggestive, — que l’idée du bateau soit issue d’un tronc d’arbre creusé par les ans et s’en allant à la dérive avec quelque branchage donnant prise au vent et servant de voile, cela est vraisemblable. La genèse de l’écriture telle que la conçoit Von Ihering nous satistait également. Les marques de couleur servant à reconnaître le bétail en auraient constitué l’embryon. À force de les tracer sur la peau du bœuf vivant et de les apercevoir sur la peau de l’animal mort, on se serait accoutumé à l’utilisation de ce parchemin naturel pour y fixer par des signes conventionnels le souvenir d’un événement ou le détail d’une entente. On imagine moins aisément comment l’homme fut conduit à cuire de la terre ou à fondre du métal et, s’il n’existait pas à la base de certaines plantes tropicales de véritables toiles naturelles à fibres entrecroisées, le principe du tissage nous semblerait inaccessible à l’être primitif. Quant au levier et plus encore à la roue, ils ont dû jaillir d’un esprit avancé qu’éclairaient quelques lueurs de génie. La roue, plus encore que le cheval, facilita les grandes migrations en permettant d’entasser sur des chariots les enfants, les provisions et le butin. Faute de l’avoir connue, l’Amérique fut stagnante. La roue lui manqua plus que le cheval ; l’homme voyage sans le cheval ; la famille ne voyage pas sans le chariot. C’est ainsi que les peuplades d’Amérique fort développées socialement et mentalement vécurent dans le passé lointain isolées et condamnées à l’étiolement.


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  1. « L’Homme et la Terre » paraît en fascicules à la librairie Universelle, 33, rue de Provence, Paris.