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Revue pour les Français Octobre 1906/II

CE QUI SE PASSE DANS LE MONDE



Une fois de plus les Allemands n’ont pas compris leur empereur. Ils ont bougonné fortement au sujet des paroles prononcées à Breslau par Guillaume ii. Que les pessimistes, avait dit en substance l’impérial orateur, aillent se chercher une autre patrie ; ils sont de trop dans la nôtre. C’était une boutade mais ces boutades du kaiser souvent intempestives ont presque toujours une valeur intrinsèque. Le pessimisme est un détestable spécifique. La civilisation moderne s’en sert comme d’un opium ; elle s’y est accoutumée et ne peut plus s’en passer. Cela lui procure de hargneuses et malsaines satisfactions. L’optimisme systématique est une sottise, mais le pessimisme est un vice. Il ne faut pas le confondre avec la méfiance, avec l’esprit critique. On doit traiter les questions du temps présent comme les animaux traitent les objets inconnus ; ils s’en approchent lentement, tournent autour, les flairent, les examinent attentivement et ne se pressent pas d’y toucher. Ce n’est pas là du pessimisme mais de la prudence inspirée par l’expérience. Le pessimiste, lui, proclame sans cesse la ruine, la déchéance, la fin de tout. La moindre nouveauté excite sa verve négative ; le moindre changement sert de thème à ses prophéties macabres. Ici nous détestons l’esprit pessimiste qui a fait depuis trente ans tant de mal à la France et nous nous associons à l’anathème dont l’a frappé à Breslau l’éloquence primesautière de Guillaume ii.

Les idées de M. Bryan.

De retour de la conférence interparlementaire qui s’est tenue à Londres, M. Bryan a fait connaître à ses futurs électeurs les bases du programme dont il sera le défenseur au cours de la prochaine campagne présidentielle. Car M. Bryan sera de nouveau candidat. C’est sa raison d’être en ce monde. M. Bryan désire gouverner les États-Unis et, à défaut d’une grande intelligence, il met de formidables poumons au service de cette ambition persévérante. Le nombre de discours qu’il est susceptible de prononcer en une semaine dépasse tous les records établis ; comme les Américains ont une grande considération pour quiconque abat un record, ils finiront peut-être par donner une majorité à M. Bryan et ce sera grand dommage au point de vue des affaires publiques. Il appert en effet de la dernière et retentissante manifestation oratoire à laquelle M. Bryan s’est livré à New-York qu’il ne possède à aucun degré le secret des nécessités extérieures ou intérieures de l’heure présente. Son programme peut se résumer en deux points principaux : indépendance des Philippines et expropriation des ploutocrates. Proclamer l’indépendance des Philippines alors que les indigènes sont manifestement hors d’état de profiter de la liberté qu’on leur octroierait, ce serait manquer à la mission que les États-Unis se sont donnée à eux-mêmes en occupant l’archipel. Cette tâche, ils n’avaient qu’à ne point l’assumer ; l’ayant fait, ils ne peuvent l’abandonner sans forfaire au devoir. D’autre part, leur présence en Extrême-Orient, à une époque où la défaillance moscovite et les triomphes japonais rendent difficile à maintenir la suprématie de la race blanche, constitue un gage de paix, d’équilibre, de sécurité internationale. L’évacuation des Philippines aurait les plus graves conséquences. Quant aux ploutocrates, on peut se demander avec M. Roland de Marès, dans un de ses beaux articles de l’Indépendance belge, « ce que serait aujourd’hui le peuple américain sans ces rois du commerce, de l’industrie et de la finance qui ont su réaliser de si prodigieuses richesses. La puissance américaine dans le monde est due exclusivement à ces hommes partis de rien mais qui eurent toutes les audaces et dont le génie des affaires fut servi par une indomptable énergie. Ces ploutocrates ne sont pas des héros de roman ; ils tiennent une place énorme dans l’histoire du xixe siècle car ils ont changé les conditions économiques du monde moderne et ils ont déterminé la poussée universelle vers le mieux-être que l’on peut noter partout aujourd’hui. Vouloir s’opposer, dans un pays de commerce et d’industrie, à la formation de grandes fortunes, c’est vouloir briser systématiquement l’outil de toute grandeur nationale ». Ces paroles de M. de Marès sont excellentes. Le président Roosevelt est dans le vrai en voulant empêcher les trusts de confisquer des monopoles au risque de faire renchérir le prix des denrées alimentaires, mais cela n’a aucun rapport avec les mesures révolutionnaires auxquelles songe M. Bryan en vue de réduire les proportions des grandes entreprises industrielles et commerciales.

Réformes oiseuses.

Par exemple, il ne convient pas que lesdits ploutocrates emploient leurs deniers à la modification de l’orthographe comme l’a fait M. Andrew Carnegie. Il a offert de consacrer 75.000 francs à cette belle œuvre, à condition qu’il se trouvât huit cents auteurs décidés à faire usage de la nouvelle orthographe. Qui eût cru qu’une telle somme put être nécessaire pour atteindre un pareil but ? Les huit cents auteurs se sont trouvés. On ne nous dit pas leurs noms. Le terme d’auteur est un peu vague de nos jours où tout le monde écrit. Donc, M. Carnegie s’est exécuté. Il a donné les 75.000 francs. Et après ?… Après, rien ne sera changé en Angleterre, de même que rien n’a été changé en France après la tentative faite par feu M. le recteur Gréard pour introduire dans la façon d’épeler certains mots des changements dont le besoin ne se faisait aucunement sentir. Améliorer l’orthographe par décrets, c’est magnifique. À quand une loi portant simplification des règles les plus compliquées de la syntaxe ?

La revanche de la Hongrie.

On se rappelle le « coup du suffrage universel » par lequel François-Joseph a mis fin à l’obstruction gouvernementale que lui opposait le parti autonomiste hongrois. Établir le suffrage universel en Hongrie cela reviendrait à rendre très précaire la domination de l’élément magyar sur les nombreux éléments non magyars qui se trouvent représentés dans les limites de la monarchie, à savoir : trois millions de Roumains, deux millions d’Allemands, deux millions de Slovaques, etc… Mais l’empereur d’Autriche passa outre ; il prononça le mot dangereux. Voici que ce mot est prononcé maintenant contre lui. Une commission parlementaire étudie à Vienne l’établissement du suffrage universel — ou à peu près. Quel sera le résultat de ce changement ? Peu favorable aux Habsbourg. Sans doute les Allemands forment maintenant une minorité dans l’empire mais cette minorité est unie et sait vers quoi elle tend, vers la réunion à l’empire germanique. Au contraire, les Tchèques de Moravie, les Polonais de Silésie, les Slovènes de Styrie et de Carniole, les Italiens de Carinthie et de Tyrol s’uniront-ils assez fortement autour du trône pour qu’il puisse résister aux assauts prochains ? Nous n’en croyons rien. En admettant le suffrage universel, François-Joseph forge très probablement lui-même l’instrument par lequel sera disjointe la mosaïque ethnique qui constitue son domaine. Il est vrai qu’il serait peut-être bien embarrassé pour le répudier.

Une révolte au Brésil.

Sans attacher par trop d’importance à ce qui s’est passé depuis un an dans le lointain territoire de Matto Grosso, il convient pourtant de ne pas perdre de vue des événements propres à donner de l’Union brésilienne une opinion peu flatteuse peut-être, mais malheureusement exacte. Matto Grosso occupe le centre du continent sud-américain et touche à la Bolivie. C’est un des États de la Confédération et comme tel il jouit d’une semi-indépendance dont il abuse au besoin. Au mois de mai dernier, une insurrection s’y organisa contre le pouvoir légal. Le 13 juin, l’armée révolutionnaire mit le siège devant la capitale Cuyaba où se trouvait enfermé le président de l’État. Ce dernier n’avait ni fortes murailles ni troupes nombreuses pour le protéger ; un assaut des assiégeants eut promptement mis fin à son pouvoir, mais dans la prison il tenait enfermé un grand nombre de prisonniers politiques dont quelques-uns appartenaient aux meilleures familles du pays. Il menaça de les mettre tous à mort si l’assaut était donné. Les révolutionnaires demeurèrent campés devant Cuyaba jusqu’au jour où ils se virent eux-mêmes menacés d’être pris à revers par un corps de troupes favorables au gouvernement. Alors ils entrèrent mais pas assez vite pour empêcher le tyranneau de faire passer au fil de l’épée, sans jugement, les malheureux otages qui lui avaient jusque-là servi de rempart. À leur tour, les vainqueurs s’étant saisis de la personne du président Paez le mirent à mort ; après quoi, ils s’installèrent au pouvoir. Ce qui est à retenir en cette affaire, c’est l’impuissance totale du gouvernement fédéral. Les forces qu’on a tenté d’envoyer à Matto Grosso ont eu toutes les peines du monde à s’en approcher, faute d’embarcations propres aux transports fluviaux ; mais ce qui est plus incroyable c’est qu’en réponse à un message présidentiel, par lequel le chef de la République du Brésil suggérait que les coupables fussent cités devant la justice fédérale, le Sénat de Rio de Janeiro ait paru incliner du côté de l’abstention ; la commission compétente a conclu en effet que, si regrettable que fussent ces événements, ils ne nécessitaient pas une intervention fédérale. Voilà qui n’est pas ordinaire. Le Brésil devrait changer de titre : celui d’États-Désunis lui conviendrait mieux.

Visites scandinaves.

Frédéric viii a apporté un grand tact et passablement de courage dans son geste initial. Il était impossible de mieux inaugurer son règne qu’il ne l’a fait en se rendant avant tout à Stockholm pour y visiter le souverain déchu sur le trône duquel son propre fils est maintenant assis. La démarche était plus qu’incommode : elle était pénible. Le nouveau roi de Danemark a beau être le très proche parent d’Oscar ii ; il est encore plus proche parent d’Haakon vii. Certes la maison de Danemark n’a été pour rien dans la révolution norwégienne ; on ne saurait dire qu’à aucun moment elle ait encouragé en quoi que ce soit les velléités séparatistes des Norwégiens ; ce n’en est pas moins elle qui en a le plus directement profité puisqu’un de ses princes est devenu roi de Norwège. Sentant profondément que l’intérêt supérieur du scandinavisme exigeait d’eux cette contrainte, Frédéric viii et Oscar ii se sont trouvés d’accord pour échanger des paroles de paix, d’amitié même. On ne peut que souhaiter à leurs peuples de bien comprendre le sens et la portée de cette démarche ; puisse-t-on surtout les comprendre à Kristiania où l’ère des difficultés s’ouvre déjà après une trop courte lune de miel.

Fanfares de capitulation.

Capituler au son d’une marche triomphale en prenant des airs de victoire est une tactique tellement grossière que si M. Bebel l’a employée au récent congrès de Mannheim, c’est apparemment qu’il a bien peu d’estime pour la mentalité de ses concitoyens. M. Bebel, comme chacun le sait, incarne en Allemagne, avec beaucoup de talent d’ailleurs, le socialisme politique lequel apparaît de plus en plus lié aux deux équivoques qui le font vivre. Il s’efforce en effet d’influer sur les pouvoirs publics par la menace d’une révolution qu’il se garderait bien de provoquer ; et, d’autre part, il cherche à s’imposer aux travailleurs comme leur seul et indispensable porte-paroles et par là à les retenir dans sa dépendance. Le malheur est que les pouvoirs publics ont cessé de croire à ladite révolution et que, de leur côté, les travailleurs ont aperçu dans leurs propres syndicats un organe plus direct et plus efficace. Aussi tandis que, l’année dernière, le congrès politique d’Iéna votait à l’instigation de Bebel une résolution en faveur de la grève générale éventuelle, le congrès syndical de Cologne proclamait que « la grève générale telle qu’elle est préconisée dans le domaine de la lutte économique par des anarchistes et des gens sans expérience, ne vaut pas d’être discutée. » Et il avertissait les ouvriers « de ne pas se laisser détourner, en accueillant et en répandant de pareilles idées » de la besogne quotidienne à laquelle ils doivent s’atteler et qui consiste à agir, à l’intérieur de la société capitaliste et sur le terrain de l’ordre social actuel, pour l’amélioration de leur sort. C’est à peu près l’esprit des Trades Unions britanniques ; ce sera l’esprit de tous les groupements professionnels arrivés par la bonne organisation et le progrès pédagogique à une certaine maturité et à une conception réfléchie de leurs intérêts. Mais cette maturité c’est la mort du politicien, la ruine de son influence. Voilà pourquoi il se préoccupe en général de ne l’y point conduire et s’attache à l’étourdir par des bribes de faux savoir au lieu de l’instruire de façon honnête et pratique. Des hommes tels que MM. Jaurès et Bebel emploient de la sorte leurs belles capacités et l’impasse dans laquelle ils s’égarent les conduit parfois à de regrettables palinodies. Le tour d’escamotage par lequel au congrès de Mannheim ce dernier vient de déclarer que, tout le monde étant d’accord sur la question de la grève générale, il est inutile d’en parler plus longtemps, constitue l’aveu d’un échec complet. Les gens de Mannheim font entendre ce cri de guerre d’un nouveau genre : nous capitulons ! Hoch ! Hoch ! Hurrah.

Deux îles agitées.

Le prince Georges de Grèce a quitté l’île de Crète et a pris congé des habitants par un manifeste parfaitement digne et qui a, en plus, l’avantage de poser la question crétoise de la façon la plus claire et sans que personne puisse s’en froisser. Le prince s’est borné à formuler le vœu que l’annexion de l’île au royaume hellène ne tarde pas et a recommandé aux Crétois d’attendre avec patience la réalisation de leur désir à cet égard. Rien à critiquer dans un pareil langage. Mais on ne pouvait mieux souligner le caractère inéluctable de la solution finale. Il faudra bien que les puissances en arrivent là une fois ou l’autre. Elles l’ont elles-mêmes reconnu le jour où elles ont résolu de soustraire la Crète à l’occupation ottomane et de lui donner un prince grec comme gouverneur. Ce pouvait être habile de leur part de faire attendre quelque peu aux Hellènes l’attribution de ce beau morceau du territoire national mais on ne voit pas ce que la paix balkanique peut gagner à ce que l’attente se prolonge davantage. La nomination de M. Zaïmis faite par le roi de Grèce du consentement des puissances ne facilite rien. Elle proclame une fois de plus les titres indiscutables de l’hellénisme à la possession de la Crète et en même temps elle encourage les intéressés à faire valoir plus énergiquement ces titres. Quel que soit le talent très réel de M. Zaïmis, il aura moins de prestige et partant moins d’action sur ses administrés que n’en avait le prince Georges et réussira moins bien à leur faire prendre patience.

Le sort de Cuba est infiniment moins intéressant désormais que celui de la Crète et les Cubains sont plus ou moins les propres artisans de leurs infortunes. Aussi bien ont-ils de la chance d’avoir pour voisin l’oncle Sam qui n’est pas un ogre et ne les mangera pas. L’oncle Sam s’est réinstallé chez eux provisoirement pour y faire un peu d’ordre, puisqu’ils n’ont pas su s’accommoder du gouvernement très sortable dont ils jouissaient. Il est probable que la besogne faite, l’oncle Sam rentrera chez lui. Mais si les Cubains devaient continuer longtemps ce jeu-là, ils finiraient par y perdre totalement leur indépendance et personne ne les plaindrait.

En Russie.

Le correspondant du New-York Herald écrivait à son journal ces temps-ci que la foire de Nijni Novgorod avait dépassé en éclat toutes les foires précédentes et que le mouvement des affaires y avait atteint un chiffre inusité ; le même renseignement a été donné par d’autres correspondants de journaux. Alors ?… Pensez-vous qu’en pleine révolution française l’offre et la demande fussent si copieuses ? Certes on ne saurait s’exagérer les inquiétudes que les événements actuels sont bien faits pour inspirer aux amis de la Russie mais il est parfaitement certain d’autre part que, depuis le commencement des troubles, nous sommes faussement renseignés par des personnes ayant intérêt à donner les pires impressions et à pousser toutes choses au noir. Trop d’intérêts inavouables, politiques et financiers, tournent autour de cette crise russe pour que les gens raisonnables ne se méfient pas des nouvelles qui leur parviennent. Cela ne rend pas d’ailleurs la solution plus aisée à trouver.