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CE QUI SE PASSE DANS LE MONDE



Ci-dessous il y a un petit bout de croquis géographique. Nous voudrions pouvoir les multiplier mais, si même cela était possible, rien ne vaudrait la présence auprès du lecteur d’une mappemonde. Quelque petite et insuffisante qu’elle soit, une mappemonde donne de la vie à toute pensée, de l’intérêt à tout problème ; elle seule fournit la « notion de la terre » contre laquelle les cartes planes luttent si déplorablement ; elle seule provoque dans le sens de la réalité, l’effort de l’imagination et de la mémoire ! Si l’on avait toujours une mappemonde à côté de soi, rien que la lecture hâtive du journal deviendrait éducative au premier chef. En quelques mois chacun ferait des progrès considérables. Lecteurs, achetez une mappemonde et vous nous en direz des nouvelles. Nous insistons avec d’autant plus de conviction que nous n’en avons pas à vous céder — pas même en prime. Vous en trouverez partout ; la plus mal faite représente encore, croyez-nous, des trésors de savoir.

Funérailles royales.

Dans l’église de Roskilde, simple édifice de briques, sévère et froid d’aspect mais non dénué de majesté, le corps de Christian ix roi de Danemark a été conduit pour reposer en paix. Non loin de sa tombe se dresse celle de son prédécesseur le roi Harald qui construisit l’église au xiiie siècle et porte dans son épitaphe le triple titre de souverain de Danemark, d’Angleterre et de Norwège. Les trois couronnes ne furent pas longtemps unies et des âges ont passé sur leur désunion : mais par une coïncidence curieuse les liens du sang se sont renoués récemment entre elles. Il y avait l’autre jour à Roskilde la reine d’Angleterre fille du défunt et le roi de Norwège son petit-fils. Il y avait aussi l’empereur d’Allemagne, l’impératrice douairière de Russie, le roi de Grèce et une foule de princes et de princesses. En vérité la forme monarchique ne se porte pas trop mal dans le monde. Mais la forme républicaine non plus ; car, juste à la même heure, s’opérait à Paris, avec un calme et une simplicité dignes de Cincinnatus, la transmission des pouvoirs présidentiels tandis qu’en Amérique le président Roosevelt devenu l’un des arbitres préférés de l’univers achevait de dépouiller les télégrammes par lesquels toutes les cours le félicitaient du mariage de sa fille. Spectacles contemporains : spectacles pleins de finesse, curieux, suggestifs… et témoignant après tout d’une sorte de tassement de la civilisation au profit de la tolérance et de la liberté mentales. Cette tolérance s’étend plus loin encore car, de l’autre côté de la boule terrestre, d’autres funérailles royales ont eu lieu selon des rites compliqués et bizarres. Norodom ier mort le 14 avril 1905, a été solennellement incinéré à Pnom-Penh. Repas pantagruéliques, processions carnavalesques, feux d’artifices, illuminations, danses, composaient un programme auquel la coopération de trois cents bonzes ne réussissait pas à donner une couleur religieuse. Mais de quel droit eût-on interdit à ces braves Cambodgiens de rendre aux mânes de leur défunt souverain les honneurs traditionnels que reçurent jadis les représentants disparus de sa dynastie ? Les troupes françaises présentaient donc les armes, le résident de France accompagnait la famille royale et, au moment que s’éleva la flamme légère crépitant à travers les copeaux de santal, la Marseillaise apporta le salut de la nation suzeraine au peuple vassal.

La germanisation du Brésil.

Ce titre ambitieux commence à apparaître de façon fréquente dans les publications allemandes. Certaines cartes indiquent d’autre part que des territoires entiers sont revendiqués comme constituant au Brésil de véritables colonies germaniques autonomes. On fait observer que le germanisme domine sur plus de 8.000 k. c., qu’il est représenté par des capitaux de 20 millions de livres placés dans des entreprises de banques, de tramways, de mines, de plantations, de chemins de fer, qu’il y a des districts où la langue allemande est plus généralement parlée que le portugais, qu’enfin les Allemands ont leurs églises, leurs écoles, leurs institutions de prévoyance et autres… Tout cela est exact et certes, l’on est un peu surpris de l’apathique indifférence qu’a manifesté le Congrès brésilien lorsqu’un député, l’an passé, se risqua à dévoiler publiquement la « dénationalisation graduelle » d’une partie du patrimoine national. C’était là un sujet dont on

Dans l’Amérique du Sud.

n’avait pas coutume de s’inquiéter à Rio-de-Janeiro et dont on persiste à ne pas s’inquiéter. Les Brésiliens pourtant n’aiment guère l’étranger, mais leur insouciance est encore plus forte que leur xénophobie. Ce n’est pas une raison il est vrai, pour crier à la germanisation du Brésil. Songez que l’énorme république se compose de vingt États fédéralisés et que sur ces vingt États il n’y en a que deux, Santa Catarina et Rio Grande do Sul où l’action germanique soit intense. Or, même dans ces États, les Allemands n’atteignent guère que 25 pour 100 du chiffre de la population. En tout ils sont 500.000 sur environ dix-huit millions et les 8.000 k. c. qu’ils détiennent doivent être soustraits d’un total de 8.361.000 k. c. Il ne faut jamais perdre ces chiffres de vue quand on parle de cet énorme pays qui occupe à lui seul près de la moitié de la superficie du continent sud-américain. On ne voit pas une seule nation européenne partant à la conquête d’un tel colosse. Cela étant, que cherchent les Allemands ? À s’enrichir, à faire du commerce, à s’assurer le plus possible d’entreprises fructueuses et de concessions avantageuses ?… Laborieux et persévérants ils ont toutes chances d’y arriver. Mais si, poursuivant la chimère (à laquelle les incitent, les pangermanistes de Berlin) de la constitution en plein Brésil d’un État allemand indépendant, ils abandonnaient pour cette ombre politique la proie économique dont ils tendent à s’emparer, leur échec final deviendrait plus que probable. On les engage à se cantonner dans les États du sud, on leur permet d’obliger au besoin par des lois le flot de l’émigration annuelle à se diriger vers eux, on évoque devant leur yeux l’image d’un groupement de trente millions d’âmes auquel ils pourraient atteindre dès le milieu du xxe siècle (quand même ils ont mis 70 ans à être 500.000). Ce sont là des folies. Un tel groupement s’il existait vers 1950 devrait cesser d’être allemand ou bien toute la pesée de l’américanisme s’exercerait sur lui. La doctrine de Monroë n’est pas seulement l’expression d’une ambition tangible de la part des États-Unis : c’est avant tout, la constatation d’un fait. Si l’Amérique veut progresser il faut qu’elle soit autonome et libre. L’appui des États-Unis ne manquerait pas au Brésil le jour où un État européen prétendrait ériger une dépendance sur son territoire. Mais songez de plus à la redoutable voisine que serait, en ce temps-là, la République Argentine, au degré de richesse et de puissance auquel sera parvenu le continent tout entier. Vingt millions d’Européens ne représentaient pas alors ce qu’ils représenteraient aujourd’hui. Non ! en vérité, l’État germano-brésilien est une chimère après laquelle nos voisins ont le temps de se ronger tous leurs ongles.

La réforme du mariage.

Rien de comique comme la gravité avec laquelle un groupe de gens folâtres s’occupent chez nous de « réformer le mariage » en même temps que se discute dans nos cénacles féministes l’important problème du « Madame » ou du « Mademoiselle ». Il serait question de supprimer ce dernier vocable et d’appliquer l’autre à toutes les femmes. Cela se fait déjà pour les princesses. Eh bien ! cela se fera pour tout le monde. On dira Madame aux petites filles pour leur épargner la déconsidération qui s’attache à leur qualité virginale. Quant au mariage il deviendra un aimable édifice dans lequel, comme l’écrit spirituellement Madame Yvonne Sarcey, « l’on s’engouffrera parce que la façade plaît » et d’où l’on s’évadera « pour une cheminée qui fume ». « Il est à remarquer, observait dernièrement un des chroniqueurs du Petit Niçois en analysant ces biscornuités, que toutes les fois qu’on aborde dans la presse ou au théâtre les redoutables questions du mariage, du divorce ou de la dépopulation, les écrivains ou les orateurs qui nous en entretiennent bornent leur vision au cercle restreint d’une certaine classe bourgeoise d’où ils sont eux-mêmes généralement issus : la jeune fille dont nous parle M. Marcel Prévost est invariablement affligée de trente mille francs de rente et lancée, dès sa sortie du couvent, dans le tumulte de la vie élégante ; et les ménages malheureux que cite M. de Chavagnes appartiennent à ce Tout-Paris frelaté des premières et des vernissages qui évolue entre la Madeleine et le Vaudeville et pour qui le monde finit au Bois de Boulogne. Il serait temps qu’on se doutât qu’il y a en France d’autres jeunes filles et d’autres ménages et que la patrie n’est pas perdue pour quelques demi-vierges volontairement stériles ou quelques mariages bruyamment malheureux. » Ou ne saurait mieux dire et nous avons tenu à reproduire ces lignes parce qu’elles sont imbibées de bon sens et ramènent toute l’affaire à ses proportions de petite manifestation dilettante, sans portée et sans avenir.

Djibouti.

Pendant que les anti-coloniaux s’époumonnent à réclamer des enquêtes et des contre-enquêtes à propos du moindre incident fâcheux, les coloniaux négligent de faire ressortir les heureux résultats de leurs initiatives. S’il est un coin du globe qu’on leur ait reproché d’avoir fait occuper par la France, c’est assurément Djibouti, plage stérile et nue sise en une des contrées les moins douces à habiter. Djibouti avait pourtant ce double avantage de fournir une des étapes indispensables à la sécurité de la marine nationale sur la route de l’Indo-Chine et de Madagascar — et de servir, si l’on voulait, de tête de ligne à un chemin de fer qui s’en irait accélérer, au centre même de leur empire, les aspirations commerciales du peuple éthiopien. Ainsi fut fait. Or le mouvement général du port de Djibouti qui, en 1899, s’élevait déjà à 4.410.861 francs, s’est élevé pour 1904 à 29.166.417 francs, c’est-à-dire qu’en six ans il a sextuplé. Le placement, avouons-le, est digne de l’Angleterre. Une ville de 13.000 âmes s’est créée où, voici quinze ans, le désert s’étendait ; si, comme il est à désirer, le régime définitif du chemin de fer d’Éthiopie se solutionne conformément aux intérêts de la colonie, celle-ci se trouvera en face d’un avenir assuré. On dit le cabinet résolu à hâter cette solution. Souhaitons-le, car bien des ambitions jalouses et des rivalités d’intérêts se sont jetées à la traverse et travaillent à détourner vers les colonies voisines un trafic déjà abondant et destiné à s’accroître sans cesse.

Le retour à la terre et à la mer.

Avec la lenteur coutumière, certains des aspects du recensement de 1901 nous arrivent à l’heure même où s’opère le recensement suivant. Il s’agit de la situation professionnelle de la France. Les documents fournis offrent plus d’un détail intéressant. On paraît travailler davantage chez nous, car le nombre de travailleurs est d’environ 50 pour 100 alors qu’il était de 49 seulement il y a cinq ans. Mais ce n’est pas la terre qui a bénéficié de ce surcroît d’efforts. Au contraire, elle a encore perdu. Plus de 250.000 ouvriers agricoles l’ont délaissée durant cette période. Et ce n’est pas la mer non plus car la pêche a perdu le chiffre énorme de 57 pour 100. Parmi les augmentations, il en est d’heureuses et de médiocres. L’accroissement du personnel des usines et ateliers est normal ; il fallait s’y attendre. L’extension du commerce est salutaire ; près de 220.000 commerçants de plus, même en faisant la part des cabarets, cela représente un progrès certain. Par contre, la société n’a point à gagner à ce que le nombre des domestiques s’accroisse, étant donné la démoralisation qui règne de nos jours autour de cette profession ; il n’est pas non plus désirable que la liste s’allonge des gens adonnés aux « professions libérales ». En France, cette liste est déjà trop longue ; médecins, artistes, écrivains — et surtout fonctionnaires se multiplient d’une façon morbide.

Ainsi ce retour à la terre, dont René Bazin désespère et que M. Méline préconise, ne se dessine pas encore. Ne nous attendons pas à en relever davantage les prémices dans les statistiques auxquelles donnera lieu le recensement de 1906 ; ce serait prématuré. Toute une évolution pourtant se prépare dans les profondeurs de nos êtres. Elle est l’œuvre d’infiniment petits. Depuis l’hygiène individuelle jusqu’aux engrais chimiques en passant par l’automobile, le végétarianisme et les syndicats, une foule de nouveautés mentales, médicales, professionnelles et sociales s’agitent pour organiser la revanche des champs et des flots éternels contre la ville vorace, fiévreuse et passagère.

Le Congo belge et l’Angleterre.

La campagne que mène une partie de la presse anglaise contre l’État indépendant du Congo n’est pas près de s’apaiser. Mais il ne semble pas que les vertueux organisateurs de cette campagne soi-disant humanitariste doivent compter désormais sur l’appui du gouvernement. Le cabinet conservateur avait, l’an passé, tâté le terrain auprès des grandes puissances en vue de les convier à une conférence internationale sur un sujet qui ne les regardait pas, après tout. Que dirait l’Angleterre si l’Allemagne, estimant que les citoyens du Transvaal attendent trop longtemps l’autonomie promise et sont soumis à des abus divers, proposait de soumettre le cas à l’aréopage de l’Europe ?… L’initiative du gouvernement britannique rencontra au dehors un accueil plutôt glacial et le cabinet libéral, aujourd’hui au pouvoir, ne sera pas pressé de renouveler l’expérience. Aussi bien un revirement commence-t-il à se dessiner dans une partie de l’opinion. Il est caractéristique de voir par exemple la Quarterly Review reconnaître que les excès dénoncés avec tant d’éclat au Congo « se sont produits autrefois dans le Soudan égyptien » et qu’on pourrait en découvrir l’équivalent si l’on y regardait de près « dans l’œuvre accomplie simultanément par les Anglais, les Français, les Allemands ou les Portugais dans les parties avoisinantes de l’Afrique ». Et celui qui fait cette confession termine par ces mots plus caractéristiques encore : « Il n’y a pas de doute que l’État du Congo ne soit un jour annexé par la Belgique et que le commerce belge ne tire de riches profits de l’honnête développement de cette entreprise. » Sages pensées, un peu tardives seulement. Toute cette affaire nous a fait grand mal car, si le roi Léopold depuis quelque temps a joué si résolument son jeu du côté de l’Allemagne, au point de la soutenir presque exagérément à Algésiras, la faute en est aux odieuses accusations dont il a été l’objet de la part d’un syndicat anglais constitué aux fins peu avouables d’amener une intervention internationale suivie d’un partage avantageux.

Réformes électorales.

La Suède se décide à établir le suffrage universel ; du moins tel est le sens d’un projet déposé par le cabinet Staaf. Tout Suédois âgé de vingt-quatre ans et n’ayant pas subi de condamnation infamante deviendrait électeur. Quelques dispositions atténuent le caractère démocratique de l’ensemble ; ainsi la délimitation des circonscriptions électorales est attribuée au roi qui pourra les remanier tous les neuf ans et, d’autre part, pour être éligible à la seconde Chambre il faudra être électeur dans la circonscription où l’on se présente. Malgré cela il est douteux que la première Chambre, telle qu’elle est actuellement composée, accepte un projet qui ne répond pas aux idées de sa majorité laquelle est très conservatrice et opposée en principe à l’extension du droit de vote.

En Autriche, le projet déposé par les barons de Gautsch a plus de chances d’être admis. Sans doute, certains groupes intransigeants se plaignent des avantages, à leur gré insuffisants, qui en résulteront pour la portion non allemande de la monarchie. Mais les modérés — et notamment les Jeunes-tchèques — considèrent que, si ce n’est pas encore là le suffrage universel absolu, cela y mène et qu’en tous cas le progrès est sensible.

Au Vatican.

L’encyclique, par laquelle le pape a répondu au vote de la loi de séparation, contient, comme on pouvait s’y attendre, des réserves formelles sur le caractère laïque des nouvelles associations cultuelles et une protestation énergique contre la façon dont le Concordat a été abrogé sans dénonciation régulière. Sur ce dernier point, il n’y a pas une voix sensée qui puisse donner raison au gouvernement français, lequel a agi contrairement à tous les usages établis. On comprendra plus malaisément que le Saint-Siège considère le régime de la séparation comme « injurieux vis-à-vis de Dieu » et comme « constituant la négation très claire de l’ordre surnaturel », étant donné que ce même régime existe ailleurs sans que personne ait jamais eu la pensée d’y rien voir d’analogue. Le pape, du reste, s’est empressé de profiter du grand avantage que la loi lui offre, celui de nommer lui-même les évêques. Et, à vrai dire, il y a toujours quelque chose de choquant à ce que le pouvoir civil s’ingère dans de telles nominations et discute les mérites d’un pasteur d’âmes. L’Église est lésée par le vote de la loi récente de deux manières ; d’abord en ce que le Concordat a été aboli sans même qu’elle en fût avisée et comme s’il n’avait pas constitué un contrat bilatéral — et, en second lieu, parce que le budget des cultes représentait bel et bien les intérêts d’un capital illégalement confisqué il y a cent ans et qui, partant, ne pouvait être supprimé sans compensation à discuter entre les deux parties. Par contre, l’Église est avantagée en ce sens qu’elle recouvre une liberté qui, par la suite, ne peut manquer de lui être extrêmement précieuse. Et ces droits nouveaux se sont affirmés sans retard. Il fallait bien, du reste, pourvoir aux vacances épiscopales devenues très nombreuses. La cérémonie qui a eu lieu à cet effet au Vatican est un grand acte. C’est la consécration d’un état de choses dont il est impossible de prévoir les conséquences mais dont on peut dire avec certitude que ces conséquences seront favorables à la religion. Cet acte va être suivi d’un autre plus important encore. L’épiscopat français se réunira prochainement en un concile national ; il ne lui avait jamais été donné d’en tenir. À partir de ce jour-là, il existera une église de France. Depuis la Révolution il n’existait plus que des « services religieux de l’État », si l’on peut employer cette expression. C’est donc un peu d’ancien régime que M. Combes se trouve avoir restauré. Car l’Église d’autrefois ne fut pas toujours l’amie du trône ; bien loin de là ; elle en fut souvent le redoutable adversaire. N’oublions pas cet aspect du passé. On a rendu à la religion son indépendance vis-à-vis de César ; tout porte à croire que ce n’est pas César qui y gagnera.


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