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Revue pour les Français Mars 1906/I

LA HOULE



Optimisme ! pessimisme ! L’Allemagne cédera ; non, elle ne cédera pas. La France ne peut plus faire de concessions. Si, elle peut encore en faire une petite. L’Autriche va intervenir ; le roi des Belges offrira sa médiation. M. Visconti-Venosta a dit… M. de Radowitz a répondu. Et votre sourcil se fronce ou vos lèvres sourient comme si vous étiez cette bonne dame la Bourse qui se laisse influencer par le fait du jour et, en général, ne voit pas au-delà. Chers compatriotes, que vous êtes donc naïfs ! Ainsi vous vous imaginez que l’Allemagne a soulevé et conduit cette affaire marocaine pour obtenir une suprématie policière ou financière et que, tout d’un coup, elle va se déclarer satisfaite ou renoncer à ses prétentions ? Vous croyez que le ciel bleu et le clair soleil de la paix dont vous avez joui si longtemps sans toujours les apprécier à leur juste valeur, peuvent reparaître immédiatement et de façon durable, qu’ils vont égayer de nouveau vos horizons ?… N’y comptez pas. L’Europe est troublée pour longtemps ; voilà ce à quoi il faut vous accoutumer. Pendant des mois et peut-être des années, les journaux — ces sémaphores de la politique — accuseront un état de choses semblable à celui qu’indiquent parfois les bulletins météorologiques. Vous y lisez : mer agitée à Dunkerque, houleuse à Cherbourg, belle à Nice… De même vous allez lire : état politique agité en Asie, houleux en Europe, beau en Amérique. Et ce sera l’Europe la plus à plaindre parce que la houle paraît quelque chose de vilain et d’inconfortable, de menaçant aussi et d’irrégulier ; la houle permet les grandes lames de fond qui balayent à l’improviste tout un coin du rivage.

Le mois dernier, vous avez lu dans les Notes sur l’Allemagne impériale que nous avons publiées la conclusion à laquelle s’arrêtait l’auteur. « La vraie cause des calamités dont la menace pèse sur l’Europe est une cause profonde et durable qui n’est pas née d’un caprice et ne peut, par conséquent, se dissiper comme un songe…, il serait déraisonnable de compter sur un apaisement, sur une détente spontanée et définitive. L’énervement qui cesserait le matin reprendrait le soir… Une ère s’est ouverte qui ne sera peut-être pas l’ère sanglante mais qui sera, à coup sûr, l’ère dangereuse… Et cela durera tant que l’Allemagne impériale n’aura pas réalisé sa figure intégrale et trouvé sa formule définitive ». Il est intéressant de relever la confirmation inattendue que viennent de recevoir ces lignes. Le directeur des services parisiens de l’Indépendance belge, M. Jean-Bernard, qui est un des représentants les plus en vue de la presse contemporaine, rendant compte d’une récente interview prise par lui au prince Radolin met dans la bouche de l’ambassadeur d’Allemagne les paroles suivantes : « Voyez-vous, je pense bien qu’on finira par s’entendre tout de même ; mais après, il faudra apaiser bien des irritations et panser bien des blessures d’amour-propre faites des deux côtés par cette déplorable affaire marocaine qui ne saurait être une cause de guerre mais peut devenir une source intermittente de malentendus dangereux. » Dépouillé des réticences et des atténuations qu’impose la réserve diplomatique ce langage est suggestif au dernier point. Il signifie que quelle que soit l’issue de la conférence d’Algésiras, le Maroc demeurera un brandon de discorde entre la France et l’Allemagne… et qu’au besoin il en surgirait d’autres pour remplacer celui-là. Voilà un aveu précieux à retenir.

Eh bien ! on vit avec la houle. C’est moins agréable que le calme plat mais c’est plus fortifiant aussi. Nous en éprouvons déjà l’effet, n’est-il pas vrai ? Nous nous sentons beaucoup plus forts, plus alertes, plus énergiques que l’an passé à pareille époque. À quelque chose malheur est bon. Résignons-nous donc mais surtout n’attendons rien des hommes ; leur action sur un tel état de choses est désormais sans pouvoir. Nous ressemblerions à un enfant auquel on aurait promis la veille une promenade en mer et qui, agenouillé sur le rivage, implorerait les flots et prierait la houle de vouloir bien cesser.