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Collectif
Revue pour les Français1 (p. 220-221).

SUPRÊME PROFANATION


Après de longues résistances, le sultan Abdul-Hamid a accordé la concession pour l’introduction de l’électricité à Jérusalem. De plus, un tramway électrique mènera les pèlerins au mont des Oliviers.
(Les Journaux).

Quatre lignes lues au hasard d’un journal ! et nous voici reporté brusquement à l’an dernier : il y a dix mois à peine, nous étions à Jésusalem, subissant la douloureuse désillusion réservée, dans cette terre des prophètes, à tous les visiteurs, à ceux surtout qui sentent et qui méditent ! Dégoûté de l’imagerie polychrome des Grecs et des Orthodoxes, révolté de la pouillerie débordant des sanctuaires, indigné des pieuses spéculations des mercantis et hôteliers très chrétiens ou très juifs qui rançonnent les pèlerins, amusé aussi, parfois, de l’attitude bouffonne de ces modernes croisés qui viennent gagner là-bas des indulgences par l’intermédiaire des Cook et des Lubin, nous avions seulement admiré l’œuvre vraiment utile des Pères Blancs de Sainte-Anne et l’entreprise, purement scientifique et pleine d’avenir, de l’École biblique des Dominicains.

Considérant l’ensemble du pays, nous avions remarqué le soin que chacun semblait apporter à dénaturer l’admirable ville et son cadre antique, à enlaidir ses faubourgs de bâtisses sans caractère, dignes de s’entasser à Vincennes ou à Meudon, à barioler les remparts imposants construits par Mahmoud ii, d’affiches de soap ou de mustard anglais : seules, parmi les récents travaux, les restaurations entreprises par les Allemands au « Mauristan » et à Saint-Paul, et l’admirable reconstitution de la basilique de Sainte-Eudoxie par les Dominicains français gardaient cette allure byzantine ou gothique si bien appropriée aux primitifs souvenirs locaux.

Le soir seulement, alors que tout bruit cessant, toute lumière éteinte, il ne restait plus de perceptible que les lignes harmonieuses des collines et les dômes sombres sous le ciel, nous nous étions senti ému. Une fois surtout, dans cette visite de la Mosquée d’Omar où nous nous attardions, l’impression poignante que nous ressentions-là était peut-être moins due aux merveilles artistiques du temple qu’à l’immensité des parois et aux souvenirs qu’ils évoquaient. Au travers des créneaux du mur de Salomon, de l’autre côté de la funèbre vallée de Josaphat s’étageait le Mont sacré, abrité dans l’ombre sèche des Oliviers dont quelques-uns, peut-être, ont vu pleurer le Christ pendant la « sublime agonie ».

Et voilà que ces quelques reliques, si rares, vont être anéanties ! La suprême profanation du passé, de notre passé à tous, puisque l’Europe entière trouve en ce petit coin toutes ses origines, va être consommée ! La montagne sainte sera sillonnée d’electric trams avec wagons bars sur le parcours de la ligne Josaphat-Cloître du Pater ; auprès du jardin de Gethsemani et de la mosquée de l’Ascension se trouveront des stations agrémentées de buvettes où de larges écriteaux bleus indiqueront en toutes langues le « côté des hommes et celui des dames ».

Les nuits si belles de l’Orient y seront à jamais détruites, les étoiles scintillantes sœurs de celle qui guida les bergers seront effacées par l’incandescence des lampes à arc ou les pointillements multipliés des Edison, et, dominant la coupole du Saint-Sépulcre, dominant le dôme de la grande mosquée, dominant la tour de David, une gigantesque cheminée affirmera au monde la beauté du progrès en répandant sur ces reliques la suie poisseuse du charbon anglais…

À quand la foire annuelle, à l’instar de Neuilly, avec des manèges à moteur actionnant des cochons roses et des lapins blancs ?