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Revue pour les Français Février 1906/VII

< Revue pour les Français Février 1906

PAYSAGES DE CALIFORNIE



i. — Le Col de San Luis Obispo

Il pouvait être six heures du soir quand le petit chemin de fer s’arrêta au fond d’une vallée roussi devant un massif montagneux qui décidément lui barrait la route. Il avait couru depuis midi au milieu des longues herbes sèches, les rails posés tout uniment sur le sol, franchissant les ruisseaux sur des ponts improvisés et s’arrêtant à des stations minuscules dont les noms poétiques à désinences espagnoles, évoquaient les lointains ensoleillés du Sud. Et c’était, au coucher du soleil, une grande féerie rouge comme si mille flammes de bengale se fussent allumées tout à coup. Des aigrettes de feu s’attachaient partout, sur la crête des collines, aux cailloux du sol et aux rebords des petits nuages qui descendaient très pressés derrière l’horizon.

Au milieu de ce paysage à grandes lignes primitives sans culture encore et d’une beauté intacte, deux petites maisons de bois, de celles qu’en Amérique on transporte partout si aisément se dressaient, proprettes et puériles comme des joujoux d’enfants, posés sur la terre nue ; l’une d’elles servait de domicile au chef de gare et portait en grosses lettres bleues le nom de la localité : Santa Margarita. Une sorte de quai la prolongeait le long duquel le train avait fait halte ; un peu plus loin la voie se perdait dans les herbes en attendant que fut creusé sous la montagne le tunnel qui devait lui permettre d’atteindre San Luis Obispo.

Il y eut sur ce quai tout un déballage d’hommes et de choses, instruments aratoires perfectionnés, barils, caisses, sacs de toile, paniers de fruits ; nos malles parisiennes un peu dépaysées par le voisinage attiraient l’attention ; d’ordinaire, les touristes qui vont de San Francisco à Los Angeles prennent la vue de l’intérieur ; sur la côte le chemin de fer est intermittent et les auberges sont rares.

Pour enlever toute cette marchandise et la répartir il fallut une heure comme si, sur ce versant joyeux de la rude Amérique, le temps avait absolument cessé de représenter de l’argent ; les hommes bavardaient entre eux, riaient, chantaient tandis que s’allumaient les constellations dans l’azur rapidement assombri. Et la nuit était venue quand les deux lourdes diligences à huit chevaux s’engagèrent dans la prairie. C’étaient deux de ces pataches mexicaines, sortes de calèches suspendues sur d’épaisses lanières de cuir tressé avec les bagages amoncelés par derrière, des rideaux de coutil remplaçant les glaces absentes et, sur la caisse, des enluminures en couleurs vives ; on eut dit des voitures de cardinaux romains visitées par des brigands et déchues de leur splendeur mais continuant de dodeliner doucement selon les hasards du chemin et imposantes encore dans leur silhouette d’ensemble.

À l’automne, les herbes californiennes, brûlées par le soleil, s’inclinent sur le sable doré comme elles et forment le tapis le plus moelleux qui se puisse rêver ; les chevaux, couverts de clochettes et d’oripeaux, se mirent à trotter joyeusement tandis que le cocher, coiffé du classique sombrero, faisait claquer au-dessus d’eux son interminable fouet d’un mouvement ample et vigoureux. Mais bientôt le sable et les herbes firent place au rocher ; les traits se tendirent et l’ascension commença.

À mi-côte, au brusque détour d’un contrefort granitique, un étrange spectacle apparut ; là s’ouvrait dans la montagne l’orifice du tunnel ; de gros feux rouges éclairaient le chantier. S’élevant le long de la profonde tranchée, la route passait devant une suite de cabanes hâtivement construites avec des troncs d’arbres et de la boue ; les portes ouvertes laissaient voir des intérieurs rugueux, la lampe fumeuse pendant du toit, le souper sur la table. Les ouvriers attendaient le passage de la diligence ; ils portaient le costume du travailleur yankee, la chemise de flanelle ouverte sur le cou et le pantalon enfoncé dans les bottes de cuir fauve ; seulement je ne sais quelle souplesse dans l’attitude, quel sens artistique dans la manière de poser le chapeau ou de nouer la cravate dénonçaient les approches du Mexique ; parfois, au travers de l’anglais sec et martelé, les jurons et les invocations de la vieille Espagne jetaient une note de musique.

Ayant abandonné ses chevaux à eux-mêmes, le conducteur se mit à fouiller dans une sorte de panier suspendu à portée de sa main ; il y prit des rouleaux, des paquets de lettres, des journaux sous bande et, lisant d’un coup d’oeil les noms des destinataires pour s’assurer que nulle erreur ne s’était glissée dans son triage, il les lança devant chaque demeure ; quelques-uns pénétrèrent par les portes ouvertes ; d’autres furent arrêtés au vol par ceux auxquels on les lançait ; d’autres roulèrent à terre, attendant qu’on vienne les relever ; c’était toute une civilisation qui s’éparpillait ainsi sur ces seuils misérables… Un peu après la dernière cabane, la diligence tourna presque à angle droit et coupa la ligne souterraine du railway. D’un côté une paroi à pic, noire, démesurée, montait vers le ciel ; à gauche la même paroi tombait dans le vide.

Ensuite, ce furent le silence et la nuit ; des oiseaux tournoyaient dans les airs et la brise secouait les arbres ; nous atteignîmes bientôt le sommet du col ; l’allure devint rapide sans souci de l’étroitesse de la route et de la profondeur de la gorge ; on descendait en lacets avec des détours brusques qui successivement mettaient devant nos yeux le massif du mont et les grands espaces de la plaine au delà. Un moment des points lumineux étincelèrent au flanc d’un promontoire qui s’allongeait abrupt, séparé de nous par une vallée ténébreuse ; c’étaient des fanaux électriques ; le chemin de fer devait courir là à ciel ouvert pendant quelques centaines de mètres ; on creusait dans le granit de quoi placer les rails ; le bruit des pics se répercutait sinistrement et l’éclat blanchâtre de la lumière avivait les contrastes et grandissait les proportions de ce site sauvage.

La descente s’accentuant, bientôt nous perdîmes de vue cet atelier suspendu dans les airs : la vallée s’ouvrit et gentiment niché dans un cirque de collines, San Luis Obispo apparut.


ii. — Un bain de mer dans le Pacifique

La petite ville de Santa-Barbara n’est point de celles qui peinent pour vivre ; si elle contient des pauvres, on ne s’en doute guère à voir ses habitants errer souriants dans la grande rue pleine de soleil et longue de quatre kilomètres conduisant à la plage. Cette rue est bordée de villas, d’églises, d’hôtels et de boutiques où se débitent des objets mexicains en cuir gaufré ; à travers le feuillage délicat des poivriers on aperçoit les montagnes roses et l’océan où trônent trois grandes îles séparées de la côte par un bras de mer large comme le Pas de Calais, visibles néanmoins jusque dans les détails de leur ossature tant l’atmosphère est pure et limpide. Les fleurs abondent, belles, hautes en couleur, exubérantes et aussi les Chinois qui vont et viennent de leur pas tranquille, avec leur sourire jaune et leur résignation béate ; mais avant tout la ville appartient aux chevaux ; tous les dix pas on rencontre une écurie ou un magasin de sellerie. Il y a un proverbe courant dans le pays qui dépeint les mœurs équestres de l’habitant : « Quand vous aurez pris, dit le proverbe, l’habitude de seller votre cheval pour gagner le coin de la rue voisine, à cela vous reconnaîtrez que vous êtes devenu un vrai Californien. »

Les chevaux californiens sont infatigables : très doucement traités par leurs maîtres ils obéissent à la voix ; dans les ranchos et dans les petits villages il n’est pas rare de les voir errer en liberté mettant leurs têtes à la fenêtre et vivant, si l’on ose ainsi dire, de la vie de famille. Leur allure est le galop ; ils ont une sûreté et une régularité merveilleuses. Attachés à la moindre barrière que d’un coup de tête ils renverseraient, ils attendent leurs cavaliers pendant des heures, dormant au soleil, patiemment ; on les loue pour presque rien, sellés à la mexicaine avec le pommeau très élevé, la selle étroite et les étriers de bois sur lesquels l’homme se tient presque droit.

Ce matin-là qui était le dernier de notre séjour sur la côte de Californie, nous songeâmes tout à coup que nous n’avions pas honoré d’une visite les flots du Pacifique : à San Francisco, à Monterey on ne se baigne guère que dans les merveilleuses piscines des hôtels ou des clubs : Santa Barbara n’a pas de piscine, mais possède une plage de sable admirablement unie et qui reste fréquentée toute l’année : il n’est pas rare de faire une pleine-eau le jour de Noël. Novembre approchait ; la chaleur était exquise, légère, tempérée, facile à supporter et cela malgré que les rayons du soleil fussent cinglants.

Nous n’avions eu qu’à traverser la rue pour obtenir deux chevaux et une galopade de dix minutes nous avait transportés sur la plage. Les bonnes bêtes, immobiles dans le sable, leurs brides passées dans les anneaux de fer disposés à cet effet autour de l’établissement de bains, s’endormirent aussitôt, tandis que nous pénétrions dans l’océan. Il était particulièrement pacifique, ce jour-là, le grand océan ; au loin des bancs de varech jaune comme de l’or se balançaient très doucement ; des herbes marines très fines, d’un rose tendre, flottaient entre deux eaux et sur le bord, le flot s’allongeait voluptueusement avec un petit soupir musical.

Nous vîmes que les cabines n’avaient plus de toit et que le linge était absent : le baigneur interrogé sourit en regardant le soleil. Et c’est en effet le soleil qui sèche les nageurs et si vite et si bien qu’ils s’habillent à la hâte pour échapper à la vigoureuse étreinte de ses rayons trop ardents.

Drôle d’idée de vous avoir raconté ce bain de mer comme si c’était un événement… mais vous savez ce que dit la chanson brestoise :

                          Y a rien de faraud
                          Comme un matelot
                          Qu’a lavé sa peau
                          Dans cinq ou six eaux.


iii. — Propos d’un Philosophe

Le lendemain, dans les montagnes de Santa-Ynez. Changement de véhicule : la diligence de Santa-Barbara passe ses voyageurs et leurs bagages à la diligence de Los-Olivos. Cette fois, ce ne sont plus des carrosses de cardinaux, mais des chars-à-bancs très légers et infiniment rudimentaires. L’échange s’opère dans un ravin exquis plein d’eaux murmurantes et de chants d’oiseaux. Le Pacifique a disparu au dernier tournant. Une petite auberge se trouve là, assise sur deux roches entre lesquelles sautille une cascade. D’étranges laitages et des fruits non moins étranges forment un menu plus pastoral que réconfortant. On charge les colis et le conducteur de Los-Olivos, amarrant un carton à chapeau récalcitrant, adresse à l’un de nous cette admonestation où il entre plus de pitié que de rancune : « What is the use of a man having two hats ! » À quoi cela sert-il à un homme d’avoir deux chapeaux !…


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