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Revue pour les Français Août 1906/VII

LA TRADITION DE LA FRANCE



Au cours d’un voyage aux États-Unis, M. Ch. V. Langlois, professeur d’histoire à l’Université de Paris, a fait plusieurs conférences dans les Universités américaines. L’une d’entre elles, relative au rôle historique de la France nous a paru de nature à intéresser nos lecteurs. Ne pouvant la reproduire in extenso, nous en donnons un résumé, par extraits plutôt que par analyse, afin de ne pas dénaturer la pensée de l’auteur, auquel nous entendons laisser, d’ailleurs, toute la responsabilité de sa thèse.




Comme « la fin dernière de tous les travaux sur l’histoire d’un pays est d’en reconnaître l’orientation », le conférencier se propose de rechercher « le vrai sens de la tradition française ».

Dans cette recherche, les traditions ethnologiques ne peuvent être d’aucun secours. « Le génie celtique des Gaulois, le génie germanique des Francs, sans compter le génie anonyme des antiques chasseurs d’éléphants dont nous n’avons plus que les os, tous ces génies sont maintenant, et depuis très longtemps, si bien fondus dans l’esprit français que tenter de les y dissocier serait une entreprise désespérée. Autant reconnaître dans un fleuve, les eaux de ses affluents. »

« Le seul élément primitif dont l’action ait persisté dans l’histoire de France d’une manière évidente, c’est, non pas le sang, mais la tradition de Rome », par la langue, par la notion, le souvenir et le regret d’une civilisation supérieure, d’un idéal. Cet idéal a agi une première fois « lors de la Restauration de l’Empire d’Occident en l’an 800 » par Charlemagne qui « crut ressusciter l’Empire romain avec la collaboration du Pape », œuvre artificielle qui s’écroula au neuvième siècle ; une seconde fois à partir du dixième siècle : le roi, d’abord simple fantôme, en vint, dans la personne d’une individualité énergique, à essayer de rétablir l’autorité à la romaine, et ainsi naquit et se développa la lutte contre les maisons féodales. « Dès le xiiie siècle, et surtout après la fin de la guerre de cent ans, la France est sans contredit un État et le premier des États européens », le premier en date, le premier en puissance, le premier en civilisation au sens le plus large du mot. À cette époque, la France, en raison de sa force matérielle et de son rayonnement artistique, scientifique et littéraire a « sur tous les autres pays une forte avance historique ».

Dans les temps modernes elle a perdu peu à peu cette avance. Il convient d’imputer cette perte, sauf de très rares exceptions, à la médiocrité du personnel gouvernant. Au point de vue intérieur, la France n’a jamais eu de bonnes finances « ni par conséquent d’armées comparables à celles d’un Frédéric ii de Prusse » : jamais non plus elle n’a eu de « solide armature administrative ».

Au point de vue extérieur, des fautes graves furent commises. À la fin du Moyen-Âge, l’occasion d’annexer les meilleurs morceaux de l’héritage de Lothaire était perdue. Les Valois reconstituèrent comme à plaisir la féodalité détruite à grand peine par les Capétiens, et cette politique eut pour résultat désastreux d’accroître, par mariages, les domaines de la Maison d’Autriche et d’unir cette Maison à l’Espagne contre la France pour la défense de leurs possessions en Allemagne et aux Pays-Bas. Ajoutez à cela la folie des guerres d’Italie. À la fin du règne de Louis xiv, « la France est à peine plus grande qu’elle ne l’était sous Charles vii ».

Autre chose : aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, beaucoup de Français ne demandaient qu’à partir pour « les îles » ; l’indifférence du gouvernement et l’intolérance religieuse ruinèrent ou gênèrent des efforts qui n’auraient pas manqué de produire de grandes choses. « L’épisode décisif de l’histoire du monde moderne, qui se place au dix-huitième siècle, c’est l’abdication de la France devant l’Angleterre en tant que puissance coloniale et ruche-mère des colonies à venir. »

Pourtant la France demeurait encore l’État le plus peuplé du continent et restait le sensorium commune de l’Europe pensante. « Elle donnait toujours le ton ». C’est alors qu’eut lieu la Révolution française. « La Révolution française, c’est la France débarrassée du gouvernement qui n’avait jamais su tirer d’elle le maximum d’effort ni profiter de son avance historique pour l’asseoir dans une prépondérance inexpugnable ; elle prit l’offensive contre l’Europe. » Elle acquit du premier coup ce que trois cents ans de monarchie n’avaient pu lui donner. « Si elle s’était arrêtée à temps, les effets de fautes séculaires auraient été annulés ». Mais elle devint la proie d’un « général, italien de sang et d’esprit, qui se servit d’elle comme d’instrument pour édifier un empire à la romaine et résumer en sa personne Alexandre et César. Et c’est, si l’on veut, la troisième fois que les souvenirs de la Rome impériale ont agi énergiquement sur le cours de l’histoire de France ». « La France porta encore une fois la peine d’avoir eu des chefs inconscients de ses intérêts et de leur devoir. »

Après Napoléon, dans tout le cours du dix-neuvième siècle, la France s’est efforcée de restaurer et d’appliquer les principes de la Révolution. « Les trente dernières années sont les plus pacifiques de notre histoire, et le pays n’a jamais été plus tranquille, plus heureux, plus prospère qu’aujourd’hui. »

Mais il ne peut être aujourd’hui question de sa primauté, ni d’ailleurs de primauté pour personne, ni militaire « depuis qu’il y a un si grand nombre de forces équivalentes », ni artistique, ni scientifique, ni littéraire.

La question qui se pose au point de vue français est donc de savoir « quelle doit être dans la vie collective de l’humanité la part nationale et le rôle qu’assignent à la France les probabilités historiques en raison de son passé. »

En quoi consiste l’originalité traditionnelle de la France ? Pour les idéalistes catholiques, la tradition caractéristique de la France, c’est celle de Fille aînée de l’Église ; pour les idéalistes révolutionnaires, la tradition de la France s’identifie avec le « génie du sacrifice ». Mais ni l’une ni l’autre de ces thèses ne peut être acceptée. En réalité, ce qui constitue l’originalité de la France, c’est qu’elle « a toujours été de pensée très libre et très laïque », d’esprit net, lucide et logique, « c’est que les écrivains Français ont été les secrétaires de l’esprit humain, c’est-à dire qu’ils ont excellé à filtrer pour eux-mêmes et pour tout le monde ce qu’il y avait d’excellent dans les civilisations étrangères. L’humanité a sûrement besoin d’une nation médiatrice entre ses membres, où la foi nouvelle, rationnelle et sociale en même temps, qui n’a pas encore été trouvée pour remplacer les vieilles croyances défaillantes, s’élabore dans une atmosphère d’absolue clarté intellectuelle. »

Pour exercer une telle magistrature, il faut assurément un peuple vigoureux. Or, en dépit du pessimisme d’une certaine littérature, la force de la France n’est pas douteuse. Ce qui a créé un malaise dans l’esprit des Français, c’est que la France, jadis prima inter pares n’est plus aujourd’hui qu’una inter pares. « Mais nous sommes confiants que la France restera par son labeur sincère une des forces, des lumières et des grâces de l’humanité. »


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