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Revue du Pays de Caux N°4 septembre 1902/IV

UN MILLIARDAIRE AMÉRICAIN —
ANDREW CARNEGIE



De tous les types de capitalistes que le Nouveau-Monde a produits, Andrew Carnegie est peut être le plus curieux et le plus complet. En tous cas, il semble dépasser tous les autres en imprévu et en pittoresque. L’homme qui faisait naguère à ses ouvriers une conférence sur l’utilité sociale des grandes fortunes, qui d’autre part, a osé écrire cette phrase étonnante « the man who dies rich dies disgraced, celui qui meurt riche, meurt déshonoré » — l’homme qui a rédigé successivement un hymme enthousiaste à la démocratie et un évangile sévère à l’usage des millionnaires, l’homme qui, retiré des affaires à soixante ans, se demande sérieusement comment il arrivera à se débarrasser de son argent et qui fait flotter sur la tour de son château d’Écosse aussi bien qu’à l’arrière de son yacht un étrange drapeau, Anglais d’un côté et Américain de l’autre — cet homme-là mérite évidemment de fixer l’attention, et on peut croire que l’étude de sa carrière sera féconde en enseignements de tous genres.

Beaucoup d’écrivains ont analysé la figure d’Andrew Carnegie. Mais, en plus grand nombre encore, les journalistes ont interwievé le personnage, et c’est au cours de ces conversations que semblent avoir été pris les « instantanés » les plus typiques et les plus suggestifs. L’impression d’ensemble qui s’en dégage est celle d’une nature moyenne aidée par une chance extraordinaire. Ce n’est pas là, ce à quoi on s’attendait. Le millionnaire moderne apparaîtrait volontiers comme une espèce de héros, vainqueur du sort et l’ayant dompté à force d’énergie et d’intelligence. On se le représente, livrant bataille sur bataille, puisant dans ses échecs une force nouvelle et apportant à saisir les occasions de combats et à en profiter une rapidité géniale. Rien de plus éloigné de cet idéal que la vie d’Andrew Carnegie écoulée tout entière à Pittsburg, doucement progressive, ordonnée et régulière, depuis le jour ou à douze ans, il entra comme « bobbin boy » dans une manufacture de coton, à 5 schellings par semaine, jusqu’au jour où, quarante-huit sans plus tard, il quitta la direction de ses usines métallurgiques, possesseur de près d’un milliard de francs. À seize ans, petit employé du télégraphe, il a été cueilli derrière son guichet, par un des directeurs de la Compagnie des chemins de fer de Pensylvanie qui a besoin d’un secrétaire et lui trouve la mine éveillée et l’œil clair. À vingt-trois ans, la guerre de Sécession lui procure un avancement inespéré. Quand il a déjà un petit capital à placer, le hasard met sur sa route l’inventeur des wagons-lits auquel il rend service et qui l’intéresse dans son entreprise. Plus tard, l’industrie de l’extraction du pétrole se révèle ; Carnegie qui est là, sur place, y apporte tout l’argent dont il peut disposer. L’affaire se trouve être magnifique. Enfin, la Compagnie de chemins de fer où il a fait toute sa carrière expérimente sous ses yeux un pont métallique. C’est le premier ; jusque-là, on les faisait en bois. Le succès est complet ; d’ailleurs l’acier commence à se substituer au fer. Carnegie fonde une usine pour faire de l’acier et des ponts…

Il va de soi que tout cela suppose de l’initiative, de la décision et surtout un travail persévérant et opiniâtre. Qui ne voit pourtant que les circonstances ont joué dans cette existence le rôle prépondérant ; enlevez les circonstances, c’est-à-dire la Compagnie de chemins de fer, la guerre de Sécession, les wagons-lits, le pétrole et le pont métallique ; il reste un chef d’industrie ambitieux, habile à manier les hommes, prompt à s’orienter, qui, partout, sans doute, eut progressé, mais pour arriver à un résultat moyen comme son talent et comme son effort.

Si l’on y regarde de près, on s’aperçoit que le cas d’Andrew Carnegie n’est nullement unique. Le millionnaire qui a forcé le destin par son génie est encore à trouver. Chez presque tous, c’est le « sens des affaires » qui, fécondé par « l’occasion », a engendré l’énorme fortune. Le sens des affaires est une grande qualité ; ce n’est pourtant qu’une qualité de second ordre et elle est assez répandue ; l’occasion, par contre n’est pas fréquente ; la conjonction des deux éléments est donc rare. En employant tous les bénéfices provenant de son commerce de fourrures à acheter du terrain autour de New-York, alors une petite ville, John Jacob Astor pouvait-il prévoir de façon certaine la métropole qui s’élèverait là cent ans plus tard ? En se lançant à corps perdu dans la construction du chemin de fer transcontinental, Leland Stanford ne s’exposait-il pas à ce que les énormes dépenses de l’entreprise ne fussent pas couvertes par un accroissement assez rapide du transit entre l’Est et San Francisco ? Beaucoup de villes Américaines pouvaient supplanter New-York ; Astor a mis son argent sur la bonne ; qui nous dira le nombre d’hommes, peut-être plus intelligents et mieux doués que lui, qui avaient fait la même chose au profit d’autres villes aux perspectives florissantes et qui se sont trompés ? De même, il s’est trouvé dans l’histoire du développement de la Californie, une heure où cette région a ressenti encore inconsciemment le besoin d’être reliée par chemin de fer à l’Océan Atlantique ; Stanford a profité du moment psychologique.

Cette « occasion » qui est un élément si indispensable dans l’élévation du millionnaire est indépendante de la chance. Il faut en plus la chance de chaque jour, surtout au début. Si le petit bateau qui servait au futur commodore Vanderbilt à transporter des légumes avait naufragé le premier mois, qui peut dire s’il fut arrivé à réparer la brèche terrible faite par ce naufrage à sa fortune naissante ?

La chance, l’occasion, le sens des affaires, quoi encore ?… La pauvreté, dit Carnegie. C’est une de ses marottes que les gens riches de naissance ne produisent rien et que tout bon millionnaire doit avoir été pauvre. Et de fait, la plupart se sont mis à la besogne « pieds-nus, la poche vide » ; la foi en leur étoile était leur seul capital. D’où vient cette particularité, car l’expérience prouve, par ailleurs, de façon indubitable, que la pauvreté brise plus de ressorts qu’elle n’en fabrique. Si l’on examine la vie des Vanderbilt, des Astor, des Carnegie, etc… on y relève un trait commun qui paraît fournir l’explication du problème. Le premier argent gagné est immédiatement appelé à produire ; ce qu’il produit est placé de même et ainsi de suite. L’habitude est si bien prise que l’avoir, devenu considérable, continue d’être engagé tout entier dans des entreprises productives et par conséquent risquées. Le millionnaire qui s’attarde en route est perdu. Pour édifier sa colossale fortune, il faut qu’il suive une progression constante et dont aucun terme ne se fasse attendre ; il faut, en un mot, qu’il ne se trouve jamais satisfait. Celui qui hérite a des habitudes et des goûts, provenant de son éducation, à satisfaire ; celui qui part sans rien est sans besoin ; tous ses désirs, toute son attention sont tournés vers les sommes à amasser ; de là vient que le millionnaire en général a connu la pauvreté.

Si un tel ensemble de conditions indique qu’il ne saurait être légion, nous voyons d’autre part qu’il peut être n’importe qui. Par là, le millionnaire moderne se rattache à la démocratie et s’affirme comme l’un de ses fils. Le soldat démocratique a, dit-on « son bâton de maréchal dans sa giberne » ; celui de l’ancien régime ne l’avait point. De même, le millionnaire démocratique n’est pas un privilégié, l’héritier d’un blason illustre ou d’un château célèbre ; c’est un travailleur sorti du rang, du dernier rang même et dont la fortune capricieuse a fécondé le travail intelligent.

Celui-là ne surexcite pas l’instinct égalitaire. On peut le jalouser ; on ne voit pas en lui un ennemi public. Il n’est pas en contradiction avec la civilisation actuelle ; tout au contraire son rôle est conforme à ses aspirations ; son succès s’est opéré d’après les principes qu’elle a posés ; sur l’escalier qu’il a gravi, tout le monde peut se lancer avec l’espoir d’atteindre la dernière marche.

Un autre trait — de beaucoup le plus important — semble devoir caractériser le millionnaire d’aujourd’hui. Il n’est pas un fondateur de privilèges ; il traverse la société comme un météore semant autour de lui sa richesse : il ne l’agglomère pas sur la tête de ses enfants. Les idées d’Andrew Carnegie, sur ce point là, sont d’une précision lapidaire puisqu’il ne craint pas de dire que mourir riche équivaut à mourir « déshonoré ». Chose étrange, Cecil Rhodes qui, par ailleurs, ressemblait aussi peu que possible à Carnegie, en professait d’analogues. « Aucun homme, disait Rhodes, ne devrait laisser sa fortune à ses enfants. C’est les vouer au malheur. Donnez à vos garçons l’éducation la plus parfaite et la plus complète que vous puissiez leur donner et puis laissez les faire leur chemin. Et disposez ensuite de votre argent pour le bien public ». Même tendance chez le suédois Nobel, le célèbre inventeur de la dynamite « Mon expérience personnelle, écrivait-il, m’a convaincu que les gros héritages, dans ce temps-ci, sont propres à hâter la dégénérescence de l’humanité. Je n’approuve même pas que des enfants héritent de leurs parents plus qu’il est nécessaire pour les mettre à même de perfectionner leur utilité sociale ». Voici un Américain, un Anglais, un Scandinave dont deux ont déjà en mourant, fait de leurs millions le noble usage que l’on sait, dont le troisième recherche le meilleur usage à faire du milliard qu’il a gagné ; ces trois hommes si différents d’origine, de caractère, de goûts, tombent d’accord pour condamner le principe de l’héritage. Ils le condamnent avec exagération, d’une façon trop absolue et trop paradoxale ; leur opinion pourtant est partagée en partie au moins, par nombre de leurs contemporains. On a fait le relevé de ce que 25 millionnaires américains morts depuis une vingtaine d’années, avaient légué aux établissements d’enseignement des États-Unis, sans parler des fondations de bibliothèques, d’hôpitaux, etc… Le total s’élève à près de 500 millions.

Il y a là une tendance qui fait son chemin. Qu’en adviendra-t-il ? L’avenir le dira. En tous cas il ne faut pas la confondre avec les doctrines collectivistes ; elle en est aux antipodes. Tous ces millionnaires sont des partisans déclarés de la liberté testamentaire ; ce qu’ils répudient, c’est le droit à l’héritage ; le testament, ils le maintiennent et le grandissent. Et surtout, ils sont d’énergiques apôtres de la liberté du capital : c’est elle qui les a faits puissants ; ils se sentent utiles… En parlant de ses devoirs de capitaliste, Carnegie déclare, quelque part, que « noblesse oblige ». Ce n’est pas à de pareils hommes qu’il faut parler de la nationalisation des moyens de production ; ils étoufferaient dans la petite cité collectiviste, étriquée, sans horizon et sans stimulant[1].

Donc au moment où l’on proclame sa chute prochaine, le capitalisme affirme sa vitalité en se révélant sous une forme nouvelle basée sur l’esprit d’initiative et l’individualisme et dans laquelle la concentration des capitaux est à la fois très rapide — une vie d’homme — très puissante et passagère. Jadis plusieurs générations contribuaient à la montée de la famille, laquelle restait ensuite au sommet parmi les dirigeants ; aujourd’hui, la royauté de l’individu est éphémère ; on le blâme quand il tente de la prolonger au-delà de sa propre existence et l’échec de cette ambition est d’ailleurs certain, s’il s’y laisse aller. La grande fortune d’un Carnegie manque du titre ou du domaine autour desquels elle pourrait se fixer. Il y a deux cents ans, on l’eut fait Duc de Pittsburg et ses fils fussent devenus ambassadeurs ou connétables ; de nos jours, il reste Andrew Carnegie et ne peut échapper à son individualité. Un Carnegie est une étoile filante sur qui la Démocratie n’a point de prise et dont le passage lumineux excite certainement plus d’émulation que d’hostilité.


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  1. Carnegie a écrit quelque part que la richesse des masses est en proportion de la facilité avec laquelle l’individu est laissé libre d’édifier sa fortune, ce qui revient à condamner toute restriction apportée par l’État à l’enrichissement de chacun.