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CECIL RHODES



Débarqué tout jeune au Cap, il y a trente et un ans, pauvre, phtisique et condamné par les médecins, Cecil John Rhodes vient d’y mourir, possesseur d’une fortune de quatre cents millions de francs et créateur d’un empire qui porte son nom — la Rhodesia — et au centre duquel il a été inhumé. Cette prodigieuse figure parait avoir quelque peu déconcerté nos chroniqueurs. Ils ont voulu la mensurer avec les instruments qui leur servent à détailler l’égoïsme sceptique d’un Salisbury, l’entêtement rageur d’un Chamberlain, l’élégante médiocrité d’un Roseberry ou même le talent névrosé d’un Kipling ; ils ont perdu leur anglais. En Europe, la carrière de Cecil Rhodes commence à être connue, l’œuvre l’est moins, l’homme ne l’est pas du tout. Nous retracerons, en quelques lignes, les principaux événements de sa vie et tâcherons de surprendre le mobile de ses actes et le secret de sa puissance.

Au Cap, après avoir débuté comme agriculteur, Rhodes se fit chercheur de diamants et dès qu’il eût amassé un petit pécule, il l’employa à poursuivre ses études universitaires ; il alla ainsi plusieurs fois de Kimberley, où il édifiait sa fortune, à Oxford ou il perfectionnait son éducation ; et ces longues traversées aidèrent au bon effet produit sur sa santé par l’air très sec et très vivifiant de l’Afrique du Sud. Non seulement, il s’enrichit rapidement, mais, apercevant tout de suite le défaut capital des exploitations diamantifères morcelées et en guerre les unes avec les autres, il résolut de les unir et y parvint ; sa réputation de financier fut établie du coup. En 1881, il entra dans le cabinet de la colonie du Cap dont il fit partie jusqu’en 1884. Cette année là, ayant obtenu du gouvernement Britannique que des troupes fussent envoyées dans le Bechuanaland où il exerça les fonctions de gouverneur, il fit proclamer l’annexion à l’Empire de tous les territoires situés au sud du Zambèze et dont les Allemands songeaient à s’emparer. Il s’occupa aussitôt de rendre cette annexion effective. En 1888, il sut imposer à Lobengula, roi des Matabélès, le protectorat Anglais. Les Matabélès étaient une tribu Zoulou, émigrée en 1817 et que les Boers rejetèrent, d’abord au delà du Vaal en 1836, puis au delà du Limpopo qui forme la frontière actuelle du Transvaal. Les Matabélès, établis définitivement dans cette région, qui s’appelait hier le Matabeleland et s’appelle désormais la Rhodesia, l’avaient dépeuplée et avaient rejeté vers la mer tout l’effort de la colonisation portugaise et des missions. Cecil Rhodes poussa plus loin et fit attribuer à la British South Africa Company qu’il venait de fonder (1889), les territoires situés au nord du Matabeleland. En 1890, on y fonda la ville de Fort Salisbury qui est, avec Umtali et Buluwayo, un des postes avancés de la civilisation Européenne dans ces parages. De là, le chemin de fer et le télégraphe gagnent le lac Tanganika. Sur ces régions, le Portugal prétendait avoir des droits ; un ultimatum le força d’y renoncer (1891). Peu après, une insurrection des indigènes donna lieu à une répression très sévère. En 1895, le Mashonaland et le Matabeleland, fusionnés sous le nom de Rhodesia, reçurent une organisation complète et, dès lors, le progrès y marcha à pas de géants. En 1896, Cecil Rhodes arrêta, à lui tout seul, une nouvelle insurrection prête à éclater. Peu après, les droits de la Compagnie privée qui avait organisé le pays, furent transférés en grande partie au gouvernement du Cap et l’Angleterre se trouva titulaire d’un empire grand comme toute l’Europe, moins la Russie.

Telle est l’œuvre. En y réfléchissant on n’est pas surpris que les Sud-Africains aient appelé Cecil Rhodes, le « Napoléon du Cap ». De même que l’empereur avait fabriqué lui-même — et non hérité — l’épée avec laquelle il vainquit le monde, Rhodes fut l’artisan de la fortune qui devait lui servir de levier ; l’étrange de la chose c’est qu’il fit tout cela en simple particulier et demeura tel après le succès. Le cas est certainement unique. Ce millionnaire fut un grand idéaliste et un grand désintéressé ; il ne demanda à l’argent ni puissance, ni pouvoir ; il ne connut ni l’ivresse de l’or, ni la soif de la domination : il voulait créer, voilà tout ; créer de la vie, du progrès, de l’avenir… Sans doute c’étaient la vie Anglaise, le progrès Anglais, l’avenir Anglais qu’il avait en vue. Pourtant, il ne fut point exclusif ni chauvin ; au dessus de sa patrie, il plaçait ce « droit du plus civilisé » qui, à ses yeux, primait tous les autres. En voici une curieuse preuve. On sait dans quel misérable état le Portugal laisse ses colonies. Cecil Rhodes n’eût aucun scrupule à le dépouiller. Au contraire, il applaudit quand la France s’empara de Madagascar ; le chauvinisme de ses concitoyens s’exaltait ; il leur tint tête, presque seul, et proclama le droit des Français à civiliser la grande île.

Ses tendances idéalistes se marquent encore dans le souci qu’il avait d’éclairer le passé de la Rhodesia ; car ce pays eût un passé et le mystère plane sur la cité de Zimbabwe, dont on a exhumé les ruines, sans savoir s’il faut en faire remonter l’origine aux Phéniciens ou aux Arabes d’avant l’Islamisme. Cecil Rhodes, comparant le Livre des Rois avec des textes de Diodore de Sicile, se demandait si ce n’était point là le pays d’Ophir dont parle la Bible. Ce problème le passionnait et il collectionnait de même, avec un soin jaloux, les médailles provenant des missions, fondées en ces lieux au xvie siècle, par les Jésuites et détruites depuis. Et cet homme extraordinaire s’occupait, l’instant d’après, de faire venir d’Asie Mineure des chèvres Angoras pour améliorer les nombreux troupeaux du Sud-Afrique : il n’y avait pas pour lui de petit problème…

Le testament de Cecil Rhodes, qui est fort long et remarquable d’un bout à l’autre, achève de bien faire connaître cette haute personnalité et de rectifier en même temps les jugements erronés dont il a été si souvent l’objet. Sa première pensée est pour la Rhodesia ; il lui lègue ses fermes et lui confie son sépulcre. Sa seconde pensée est pour le « gouvernement Fédéral de l’Afrique du Sud ». Il lui laisse la résidence princière qu’il s’était créée près de Cape-town. Or, ce gouvernement, non seulement n’existe pas encore, mais la Fédération dont il serait le symbole et le représentant, n’est pas formée. Certains prétendent même que sa formation est désormais impossible. Cecil Rhodes, pourtant, s’occupe d’elle, exactement comme si elle était déjà vivante. C’est qu’il la considère comme la résultante inéluctable d’un état de choses que lui-même a contribué grandement à engendrer. N’oublions pas, en effet, que Cecil Rhodes, dont le maladroit acquiescement au raid Jameson a provoqué la guerre Anglo-Boer, est aussi le rénovateur de l’Afrikander Bond. C’est lui qui, avec une habileté et une persévérance consommées, avait su rallier les Hollandais du Cap et en faire de loyaux sujets de l’Angleterre ; et cette belle œuvre avait été si fortement cimentée que leur loyalisme, somme toute, résista à trois années de guerre et les retint d’y prendre part. La fédération Sud-Africaine est aussi certaine, aussi obligatoire que la fédération Australienne.

Le patriotisme de Rhodes est à trois degrés : d’abord la Rhodesia — puis le Sud-Afrique — enfin l’empire Britannique. Avec une perspicacité et une justesse de touche qui indiquent une culture très étendue et très approfondie, il se rend compte que le centre de gravité de l’empire est plus près d’Oxford que de Londres. C’est une idée d’autant plus remarquable que très peu d’Anglais l’ont eue. Ni la métropole, ni Westminster, ni le Souverain ne cimentent l’union et ne la symbolisent autant que les deux vieilles universités, couvertes d’ans et de gloire, et qui sont comme l’acropole morale du peuple Anglais. En plus des dons royaux qu’il fait à son vieux collège d’Oriel, Rhodes institue à Oxford, soixante bourses réparties à raison de 9 pour la Rhodesia, 15 pour le reste de l’Afrique du Sud, 21 pour l’Australasie, 9 pour le Canada et Terre Neuve, 3 pour les Bermudes et 3 pour la Jamaïque ; on remarquera que l’Inde est volontairement oubliée, ce qui est très suggestif ; ce qui l’est plus encore, c’est que les États-Unis sont traités comme puissance Anglaise et plus favorablement encore que le Canada et l’Australie, puisque de nombreuses bourses leur sont attribuées, à raison de deux par État. Les Américains ont grimacé de ce cadeau et leurs journaux se sont montrés naïvement surpris que Rhodes n’eût pas songé plutôt à envoyer de jeunes Anglais dans leurs propres universités : exquise candeur.

Enfin quelques étudiants Allemands désignés par l’empereur Guillaume, auront aussi à se partager des bourses à Oxford, car, écrit le testateur : « une bonne entente entre l’Angleterre, l’Allemagne et les États-Unis sera la plus sûre garantie de la paix du monde ». Ce passage demande un commentaire. Ce fut il y a environ 5 ans que Cecil Rhodes, au cours d’un voyage en Europe, rendit visite à Guillaume ii et les chambellans impériaux n’ont pas oublié encore leur profonde stupéfaction en voyant leur maître reconduire lui-même, après une audience de plus de deux heures, l’étonnant visiteur qui avait osé se présenter devant lui en complet de voyage, veston gris et gros souliers. À cette époque pourtant, Rhodes n’était point germanophile. En traversant Paris, il rendit visite au Président et à M. Hanotaux, alors ministre des Affaires Étrangères ; il exposa à ce dernier tous les avantages qui pouvaient résulter d’une alliance Anglo-Franco-Russe ; celle-là semblait avoir toutes ses préférences et il s’offrait en quelque sorte à travailler à sa réalisation. Découragé par l’accueil du gouvernement Français dont aucun membre ne comprit la valeur extraordinaire de l’homme ni la portée du plan, il se retourna vers l’Allemagne et les États-Unis. Ce qui est curieux à noter, c’est que dans sa pensée, une alliance à trois était nécessaire à l’Angleterre et son testament prouve qu’à cet égard il n’avait pas changé d’avis.

En dernier lieu, Rhodes pense à ses héritiers et il subordonne les avantages qu’il leur fait à leur qualité d’hommes occupés ; il faut qu’ils aient des carrières ; il ne veut rien laisser à des oisifs. Sa conception de l’homme est singulièrement éclairée du reste par le détail des conditions qu’il pose pour l’obtention de ses bourses à l’Université d’Oxford. On devra tenir compte : en premier lieu, de la valeur intellectuelle des candidats et de leurs succès dans leurs études — en second lieu, de leurs aptitudes sportives et de leur goût pour les jeux virils — en troisième lieu, de leurs qualités morales, bravoure, franchise, sentiment du devoir, générosité, désintéressement — en quatrième lieu, de la force de caractère dont ils ont pu faire preuve à l’école et de leur « disposition à conduire leurs semblables et à exercer de l’autorité sur eux ». Voilà des conditions propres à faire songer…

Lorsqu’eût pris fin le service solennel célébré à la cathédrale du Cap, au milieu d’une immense affluence, le corps de Cecil Rhodes partit pour son long voyage. Le convoi funèbre mit cinq jours à atteindre Buluwayo et ce fut un étrange spectacle que celui des foules émues et silencieuses qui, dans les villes où le train s’arrêta, défilèrent devant le cercueil ; parmi elles, il y avait beaucoup de Hollandais. Le septième jour, les funérailles prirent fin. Sur la crête des monts Matoppo, en un lieu que Rhodes visitait à chacun de ses séjours et qu’il avait baptisé « view of the world » (la vue du monde) se dresse un grand roc où la tombe est creusée. C’est non loin de là que, venu tout seul, à cheval et sans défense, au milieu des Matabélés révoltés, Rhodes par son énergie et sa lucidité, apaisa l’insurrection et préserva la paix ; c’est de là aussi que, montrant un jour à un compatriote le vaste horizon encore vide d’humanité, il s’écria : « des demeures, encore des demeures (homes ! more homes !) voilà pourquoi j’ai travaillé ».

Il se repose maintenant et, quand les passions seront apaisées, l’heure de la justice sonnera pour cette grande mémoire.


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