Ouvrir le menu principal

LE DRAME SUD-AFRICAIN



Nous ne croyons pas impossible, à l’heure actuelle, de porter un jugement impartial sur ce qui se passe dans l’Afrique du Sud. Les éléments à l’aide desquels ce jugement peut être formulé faisaient défaut au début de la guerre ; ils ne sont pas encore complets. Mais tels qu’ils sont, ils autorisent un effort sincère vers la vérité. Cet effort nous nous proposons de le tenter en nous appuyant uniquement sur les faits et en laissant de côté toute question de sentiment.

Les Origines

La colonie du Cap fut cédée aux Anglais en 1814 ; ils s’en étaient emparés partiellement en 1806. Le traité stipula néanmoins qu’ils auraient à verser à la Hollande une indemnité de 150 millions de francs ; de sorte qu’après avoir conquis ce coin du globe, ils eurent encore à l’acheter. Leur possession est donc indiscutable. La Compagnie Hollandaise des Indes Orientales, à laquelle ils succédaient, avait exercé son pouvoir d’une façon injuste et tyrannique et, deux fois, les Boers s’étaient révoltés contre elle. Les Anglais suivirent les détestables traditions qu’elle leur léguait. Des gouverneurs brutaux, maladroits, ignorants du pays qu’ils administraient, opprimèrent les colons et il ne parait pas que les colons Anglais fussent mieux traités que les Hollandais : expulsions, confiscations, suppressions de journaux se succédaient fréquemment. On ne protégeait que les noirs. Les missionnaires de la London Society, alors toute puissante sur le Colonial Office de Londres (ministère des Colonies), gouvernaient despotiquement et semaient partout le désordre et la discorde. Un certain nombre avaient épousé des femmes Cafres et la grande majorité d’entre eux étaient hostiles à l’installation des Européens dans le pays. Ils ne cessaient de poursuivre ces derniers devant les tribunaux, sous prétexte de mauvais traitements envers les indigènes. Dans une seule année, 80 colons furent l’objet de poursuites de ce chef sans qu’une seule des accusations formulées put être étayée par des preuves sérieuses.

L’abolition de l’esclavage était le grand cheval de bataille des missionnaires ; entreprise salutaire à coup sûr, mais trop grave pour être conduite à la légère et sans préparation. Le maintien de l’esclavage importait énormément aux colons et surtout aux colons Hollandais, aux Boers (ce mot veut dire : paysans) passionnément et exclusivement adonnés à l’exploitation agricole. Ç’avait été un des arguments les plus écoutés des partisans de la domination Anglaise que d’opposer la conduite de l’Angleterre, en cette matière, à celle de la France. La France avait ruiné la Martinique en proclamant la soudaine émancipation des esclaves. Dès 1795, on faisait peur aux habitants du Cap, déjà abandonnés par la Hollande, du joug Français et de ses conséquences et on leur promettait que l’Angleterre ne leur donnerait, de ce chef, aucun souci. Malgré cela, les esclaves (presque tous avaient été naguère amenés au Cap par des navires Anglais et vendus par des marchands Anglais) furent brusquement libérés. L’opération coûta cher au gouvernement Britannique et rapporta peu aux habitants du Cap. Quoiqu’une somme considérable eût été votée par le Parlement de Wesminster pour subvenir aux indemnités nécessaires, chaque esclave ne put être payé sa valeur ; et, de plus, les indemnités furent payables à Londres ; l’agiotage s’en mêla et finalement les propriétaires d’esclaves perdirent plus de 60 pour 100. Pendant ce temps, le gouvernement local ne cessait de prendre des mesures maladroites et impopulaires telles que la substitution de l’Anglais au Hollandais devant les tribunaux. Si, par hasard, un gouverneur éclairé, juste et bienveillant, comme Sir Benjamin d’Urban en 1838, entreprenait de pacifier le pays, les missionnaires étaient assez puissants à Londres pour obtenir son rappel. (Il est à remarquer que toutes les mesures conseillées dès lors par Sir Benjamin ont du être adoptées depuis, tant elles s’imposaient).

Ces causes de mécontentement provoquèrent le Grand Trek qui s’organisa pendant l’hiver de 1836 ; mille wagons s’acheminèrent vers le Nord ; c’étaient les Boers qui se séparaient de leur ancienne colonie et en allaient fonder d’autres, au-delà du Vaal. Ayant refoulé les tribus sauvages, qui leur disputaient la possession de ces nouvelles terres, ils s’y établirent à l’aise. Leur tranquillité toutefois fut de courte durée. La colonie du Cap s’étendant, ils furent de nouveau en contact avec les Anglais dont les gouverneurs, d’ailleurs, prétendaient voir en eux des sujets de la Reine et les traiter comme tels. La colonie de Natal devint un sujet de disputes perpétuelles ; les Anglais s’y étaient établis par mer en fondant Port-Natal, aujourd’hui Durban ; les Boers, lancés à la poursuite des Zoulous, y arrivaient par le Nord. En 1842, ils en furent définitivement chassés. Ce n’était pas là leur unique souci. Leur impuissance à fonder chez eux un véritable gouvernement se traduisait par des discussions intestines ; et de fait, dans une pareille immensité si peu peuplée, instituer un gouvernement était chose malaisée. Avant même qu’ils y fussent parvenus, les Boers voulurent que leur indépendance fut reconnue. L’Angleterre y consentit. Elle qui, quelques années plus tôt mettait à prix la tête de leur chef, Pretorius, et réclamait la possession de tous ces territoires, non seulement elle reconnut, par la Convention dite de la Rivière au Sable, l’existence de la République du Transvaal (1852) mais encore évacua la région en deçà du Vaal et Blœmfontein où, depuis quatre ans, ses soldats tenaient garnison. Cette région devint aussitôt l’État libre d’Orange qui fut reconnu à son tour en 1854. Ainsi se manifeste, dès l’abord, la complète incohérence de la politique Anglaise dans le sud Afrique, incohérence qui durera jusqu’à la venue de Cecil Rhodes.

L’Annexion, la Révolte et la Paix

En 1872, la colonie du Cap reçut son autonomie ; la majorité Hollandaise s’en servit pour rétablir l’usage du droit et de la langue Hollandaises, mais ces libérales institutions, loin d’atténuer, tendirent plutôt à accroître son loyalisme à l’égard de l’Angleterre. Au Transvaal, la situation empirait chaque jour. Il y avait eu plusieurs guerres coûteuses contre les indigènes et Cetiwayo, Roi des Zoulous, se préparait à attaquer les Boers. Les dettes de l’État se montaient à près de cinq millions et demi ; ses ressources étaient presque nulles et l’ardeur de ses créanciers croissait en proportion. Des repris de justice, des spéculateurs véreux, des financiers en fuite, toute une population agitée, mécontente et peu recommandable s’était formée dans les centres urbains ; les Boers la regardaient s’accroître avec une méfiance impuissante.

C’est alors que le gouverneur du Cap, Sir Théophile Shepstone, inquiet à juste titre de l’état morbide dans lequel se trouvait le Transvaal, accourut à Prétoria et après entente avec le président Burghers, en proclama l’annexion à l’empire Britannique. C’était un nouvel acte d’incohérence dépassant tous les précédents. Il faut avouer qu’en cette circonstance, pourtant, l’incohérence n’était pas uniquement du côté des Anglais. De quel nom appeler l’allocution adressée le 3 mars de cette même année (1877) par le président Burghers aux membres du Raad (chambre des Députés). « J’aimerais mieux être sergent de ville sous n’importe quel gouvernement fort que d’être le chef d’une pareille nation… Vous avez perdu le pays, vous êtes descendus aussi bas qu’on peut descendre… » Suivait une kyrielle d’accusations dont quelques-unes, à tout le moins, étaient imméritées : Burghers ne reprochait-il pas aux Boers de n’avoir plus foi « ni en Dieu, ni en eux-mêmes ? »

Sir Théophile Shepstone venait, disait-il « en ami et en conseiller » ; si ironiques que paraissent ces paroles, lorsqu’on songe à tout ce qui suivit, il importe de les prendre au sérieux. Sir Théophile n’avait effectivement que de bonnes intentions ; mais quand il fut au milieu de cette petaudière, il n’aperçut pas d’autre moyen d’en tirer les Transvaaliens que de les britanniser. Quel est l’Anglais qui n’est pas intimement convaincu qu’il n’existe pas de plus grand bonheur que d’être dirigé et gouverné par lui ? Cette idée fait, en général, sa force, mais parfois aussi sa faiblesse. L’annexion du Transvaal était une stupidité : on ne le comprit ni sur place, ni à Londres. Le fait — assez étrange il est vrai, que les Boers n’opposaient aucune résistance et, même que sur les 8.000 électeurs du Raad, 3.000 se prononcèrent en faveur de l’Angleterre — ce fait trompa complètement le gouvernement Britannique. Il ne vit, pour employer une expression triviale, mais juste — pas plus loin que le bout de son nez et ne prit même point la peine d’exécuter les promesses faites en son nom par Sir Théophile Shepstone. On envoya au Transvaal des agents au-dessous de leur tâche dont les procédés méfiants et brutaux eurent vite fait d’exaspérer les Boers ; l’autonomie demeura lettre morte ; il n’y eut point d’élections ni aucune forme de gouvernement libre. Un parti national se créa aussitôt et la révolte se prépara. Dès 1878, 6591 électeurs pétitionnaient pour le rappel de l’annexion ; on n’y prit pas garde. L’Angleterre avait remis de l’ordre dans les finances, maintenu les indigènes, payé les dettes, rétabli la sécurité dans le pays ; elle pensait que ces bienfaits réels suffisaient à légitimer sa domination. Le réveil fut rude. La rébellion éclata sans qu’aucune mesure de préservation eût été prise. Dans une série de combats, dont le plus célèbre fut celui de Majuba, les Anglais furent taillés en pièces.

L’illustre et généreux Gladstone était alors premier ministre de la reine Victoria. Il ne vit que l’injustice commise et la nécessité de la réparer. À tant de fautes politiques, déjà commises dans le Sud Afrique, il en ajouta une capitale : il évacua et restitua le Transvaal purement et simplement ; une vague formule de suzeraineté, insérée dans la convention signée à Londres en 1881, disparut de la convention de 1884 qui rectifia et compléta la première. Ces faits eurent deux conséquences très graves : ils laissèrent au cœur des Anglais établis au Transvaal ou sur la frontière une durable rancune et un vif besoin de revanche ; ils donnèrent aux Boers une idée fort exagérée de leurs propres forces et de la faiblesse de leurs adversaires. C’étaient là des résultats qu’on devait prévoir et qui ne pouvaient manquer de peser lourdement sur l’avenir ; mais des circonstances imprévues vinrent encore compliquer la situation.

Les approches de la Crise

Ces circonstances furent : l’élection de Paul Krüger à la présidence du Transvaal en 1882 et les réélections successives qui lui assurèrent dix-huit années consécutives d’un pouvoir trop absolu et — en 1886 — la découverte des mines d’or.

Quelles que soient l’admiration et la sympathie qu’inspirent le caractère et les malheurs du président Krüger, il est désormais impossible de ne pas lui attribuer une large part de responsabilité dans les événements terribles des dernières années ; il ne fit rien pour hâter les progrès des Boers et les mettre à même de résister aux étrangers que la recherche de l’or amenait dans leur pays ; toute sa politique consista à résister : il n’en entrevit et n’en appliqua jamais d’autre. Le Boer est un homme étrange. L’extrême médiocrité de sa vie ne le fait pas souffrir. M. Pierre Leroy-Beaulieu, l’un des derniers et le plus avisé des voyageurs qui visitèrent le Transvaal avant le raid Jameson, a décrit les fermes, entourées de quelques saules pleureurs et de quelques eucalyptus et dans lesquelles rien ne rappelle la traditionnelle propriété Hollandaise ; à l’entour, une maigre culture de pommes de terre, puis des pâturages sans fin. L’idéal du Boer est de « ne pas apercevoir à l’horizon la fumée du toit de son voisin ». Quand même il ne peut utiliser que 50 acres, il lui en faut 50,000. On comprend alors pourquoi 40,000 paysans, répartis sur un territoire beaucoup plus vaste que la France, ne s’y trouvaient pas à l’aise. Ils tentaient à chaque instant de s’agrandir, non pas seulement vers la mer, ce qui eût été de bonne politique, mais vers l’intérieur des terres. Dès le lendemain de la conférence de Londres, ils exécutent des raids, en vue d’annexer Mafeking qui a été compris dans le protectorat Anglais ; en 1890, ils tentent d’entamer une autre portion du territoire Britannique ; dans l’intervalle ils attaquent les Zoulous, les Swazis et le Tongaland. On comprend de quel œil de pareils hommes devaient envisager l’invasion d’étrangers, conséquence immanquable de la découverte de l’or. Toutefois, la région de l’or étant très limitée, les exploiteurs qui y demeuraient cantonnés n’eussent guère troublé les Boers dans leur quiétude, si la plupart d’entre eux n’avaient été Anglais. Les nouveaux arrivants épousaient la vieille querelle de leurs prédécesseurs et leur passion de revanche. Johannesburg devint, de la sorte, un foyer ardent de propagande et d’agitations Britanniques. Discours, drapeaux, toasts, tout était motif à ces manifestations pataudes et maladroites dont les Anglais sont coutumiers et dont, en général, ils ne saisissent pas, eux-mêmes, le caractère prodigieusement agaçant pour tous autres que leurs compatriotes.

En présence de cette situation, le président Krüger avait à choisir entre deux partis : ou bien isoler les Boers ou bien les moderniser. Il pouvait céder la région des mines à l’Angleterre en retour de pâturages au Nord et à l’Ouest, échange qui eût été tout de suite accepté. Il pouvait d’autre part travailler à ouvrir son pays à la civilisation en créant des chemins de fer, des écoles, des améliorations de tout genre ; dans le premier cas, il abandonnait une richesse inutile ; dans le second, il l’utilisait. Le Président

Le drame Sud-Africain.

ne fit ni l’un ni l’autre ; sans que l’on puisse relever contre lui personnellement, de charges graves, il faut bien reconnaître aujourd’hui que son gouvernement a été l’un de plus corrompus de l’univers et que, nulle part, le honteux abus des « pots de vin » n’a atteint de pareils chiffres. Aussi, rien qu’entre 1886 et 1899, le total des traitements distribués aux fonctionnaires du Transvaal passa de près d’1,500,000 francs à près de 30,500,000. Cela faisait environ 300 francs par tête d’habitant mâle. Et malgré que le budget de l’État eût grandi jusqu’à 100 millions de recettes annuelles, les dépenses dépassaient presque chaque année les recettes. De fâcheux scandales électoraux et financiers éclatèrent à diverses reprises ; tout cela sans que rien se fut amélioré dans la situation matérielle ou intellectuelle des Boers et sans même que la bourgade de 10,000 habitants, qui leur sert de capitale, réussit à devenir une ville.

Cette politique qui servait si bien les Anglais en donnant prétexte, de leur fait, à des griefs d’apparence très légitime, s’explique de deux manières. Étant donné les mœurs des Boers, leur vie pastorale, leur passion de solitude et leur ignorance invétérée, il était impossible de trouver dans ce milieu, du moins honnête et respectable, les éléments d’une administration et d’un gouvernement ; les fonctionnaires et les dirigeants se recrutaient donc en grande partie parmi des aventuriers, des spéculateurs, des « déracinés » en un mot, dont la moralité ne sut pas résister au voisinage de l’or. Une seconde explication, c’est l’action personnelle du président Krüger qui se crut assez fort pour arriver à la domination du Sud Afrique, entreprise dans laquelle il comptait absolument sur l’appui de l’Allemagne. De de ses voyages en Europe et ses entrevues avec les hommes d’État Anglais et avec Bismarck, Krüger avait rapporté la double conviction de la faiblesse de l’Angleterre (dont l’avaient déjà persuadé les événements de 1879-80) et de la résolution prise par l’Allemagne de lui barrer la route en Afrique. Dans ce cerveau puissant, mais sans instruction, les situations les plus compliquées avaient ainsi une tendance à se résoudre en formules simples et absolues ; « Le temps est venu, disait le Président, un an avant le raid Jameson, en présidant un banquet en l’honneur de l’empereur Guillaume, le temps est venu de nouer entre l’Allemagne et le Transvaal les liens de la plus étroite intimité, liens semblables à ceux qui doivent unir un père et son fils ». Voilà des paroles graves et significatives. Il est vrai que le fameux télégramme par lequel l’empereur salua l’échec du raid n’était pas fait pour enlever au Président ses illusions.

Le Raid Jameson

On trouverait difficilement aujourd’hui, quelqu’un d’assez peu avisé pour recommencer l’expédition entreprise par le Dr Jameson lorsqu’à la tête de 700 hommes, il voulut envahir le Transvaal et s’en emparer. Nous ne reviendrons pas sur les détails de cette équipée folle, à laquelle l’attitude fanfaronne des révoltés de Johannesburg ajouta quelque chose de grotesque et de ridicule dont les habitants de cette ville auront peine à se décharger. Pour très habile — et très lucrative (car il obtint par les cautions et saisies plus de 6 millions d’indemnité et il en réclama près de 40) que fût la générosité du président Kruger grâciant les flibustiers, elle n’en donna pas moins au Transvaal et à son chef un très grand prestige dans tout l’univers. On opposa partout la conduite magnanime du gouvernement Transvaalien à la conduite peu franche et peu digne du gouvernement Anglais, qui parut bien plus vexé de l’échec que choqué de l’attentat et fit à Jameson un procès qui tint de l’apothéose tout autant que de la répression.

Quel que soit le point de vue auquel on se place, l’acte de Jameson était malhonnête et plus bête encore que malhonnête. Ce qui est tout à fait surprenant, c’est qu’à aucun moment un pareil projet ait pu recevoir l’adhésion de Cecil Rhodes, non pas seulement parce que Cecil Rhodes était un homme d’une intelligence presque géniale qui devait, d’un coup d’œil, en démêler l’inanité, mais parce que cette agression injustifiée allait exactement à l’encontre de son œuvre principale et ne tendait à rien moins qu’à la détruire. On sait, en effet, que tout l’effort de Cecil Rhodes peut se résumer en deux points : reconcilier les Anglais et les Hollandais — édifier à l’aide de cette réconciliation l’empire Sud-Africain. La première partie de l’entreprise était très avancée et la seconde en bonne voie, quand le raid vint mettre le feu aux poudres. Il y a là quelque chose qui demeure ténébreux et s’élucidera un jour ; en tous cas il est parfaitement inutile de nier d’une part, la complicité de Rhodes dans l’entreprise et de l’autre, l’énormité de la gaffe commise ; peu à peu nous en connaîtrons les dessous.

La Conférence de Blœmfontein

Les pourparlers qui s’ouvrirent le 31 mai 1899, dans la capitale de l’État libre d’Orange, entre Sir Alfred Milner et le président Krüger étaient destinés à ne pas aboutir. Le diplomate Anglais s’y montra d’une grande habileté s’il voulait la guerre et d’une profonde incapacité s’il voulait la paix ; or il voulait la paix, ou du moins le gouvernement Britannique la voulait. Quant au Président, sans souhaiter la guerre, il ne la redoutait pas : en secret, il procédait à des armements considérables ; il escomptait l’appui de l’État d’Orange lié au Transvaal par le traité de Potchefstrom, la révolte des Hollandais du Cap et l’intervention de l’Allemagne. Il savait que les forces Anglaises dans l’Afrique du Sud se composaient de 2 régiments de cavalerie, de 3 batteries d’artillerie et de 7 bataillons d’infanterie et ne pensait pas qu’avec son organisation militaire actuelle, l’Angleterre put y amener plus de 70 à 80.000 hommes et encore au prix de quels sacrifices ! Or, il disposerait, lui, de près de 50.000 cavaliers dont la révolte du Cap pourrait doubler le nombre, et d’une artillerie très puissante. Il se sentait donc en mesure de résister aux réclamations de Sir Alfred Milner.

Ces réclamations étaient évidemment inacceptables. Les fameux « griefs » des Uitlanders ou étrangers étaient les uns économiques et justifiés, en tous cas défendables ; les autres, politiques et absolument injustifiés ; il est à remarquer, d’ailleurs, que ces derniers ne reçurent pas l’adhésion des Allemands et des Français résidant à Johannesburg ; les seuls Anglais le soutinrent. Au bout de deux ans de résidence, le droit de se faire naturaliser et de voter pour la deuxième Chambre ; au bout de quatre ans, le droit d’y siéger ; au bout de douze ans, le droit de voter pour la première Chambre et d’y siéger, telles étaient les principales dispositions de la loi Transvaalienne à l’égard des droits politiques des étrangers ; cette loi était, à la réflexion, parfaitement juste et sage et, quant au fameux principe Anglais, no taxation without representation (point d’impôts sans élections), il n’avait pas de sens ici, puisque ceux qui payaient les impôts, presque tous perçus sur les mines, c’étaient les actionnaires dont 40 % sont en France, 12 1/2 pour 100 en Allemagne, et dont un peu moins de la moitié seulement sont des Anglais. L’électorat accordé aux Uitlanders, c’était la destruction, à brève échéance, de la République du Transvaal, et sir Alfred Milner, en posant cette condition, présentait en quelque sorte au président Kruger le cordon de soie avec lequel, en Chine, on convie un haut mandarin à daigner prendre la peine de s’étrangler.

La Guerre

L’heure n’est pas venue d’apprécier les opérations militaires ce qui, d’ailleurs, ne rentrerait point dans le cadre de cette courte étude, ni même de faire la lumière sur les accusations contradictoires qui pèsent sur les deux armées et plus spécialement sur l’armée Anglaise. Mais le sens commun suffit à indiquer que ces deux armées ne se composaient point, l’une de bons anges et l’autre de méchants diables, comme des feuilles ou des brochures tendancieuses visaient à le faire croire. Cela ne s’est jamais vu et on ne saisit pas le motif qui eût poussé toutes les vertus à droite et tous les vices à gauche. Il semble malheureusement indéniable que des cruautés inutiles ont été commises, qu’il y a eu des excès impunis et que certaines maladresses ont dégénéré en crimes. L’ignorance où l’opinion publique européenne se trouvait des conditions réelles de la lutte, ainsi que son ignorance du pays au point de vue géographique et ethnologique paraissent avoir été exploitées dans la presse Anglaise aussi bien que dans la presse Bœrophile du continent. Les passions ainsi soulevées ont empêché ensuite les critiques clairvoyants et raisonnables de se faire entendre. Il y a comme un nuage d’épaisse poussière sur ce sinistre paysage ; quand la poussière sera tombée, les lignes en deviendront visibles ; tenez pour certain qu’un grand nombre de calomnies tomberont avec la poussière… Les statistiques seront à reviser. Pour les Boers, elles indiquent déjà plus de morts et de prisonniers qu’il n’y avait de combattants. Quant aux Anglais, on compte parmi les « hors de combat » tous les volontaires renvoyés dans leurs foyers et remplacés par d’autres. Au total, il y aura beaucoup de victimes, beaucoup trop… Combien, pourtant, on sera loin de cette guerre de Crimée qui dura aussi trois ans et coûta la vie à 95.000 Français, à 20.000 Anglais, à 2.000 Piémontais, à 30.000 Turcs, à 110.000 Russes, pour la plus sotte des querelles et le plus futile des prétextes !

Une autre observation à faire, c’est que l’unanimité, parmi la population Hollandaise de l’Afrique du Sud, n’a jamais existé. Beaucoup d’Afrikanders ont refusé de prendre part à la guerre ; le soulèvement général, escompté par les Boers, ne s’est pas produit ; il est même advenu, ce qui est peu explicable et moins honorable encore, qu’un petit nombre de Boers ont, finalement, pris les armes pour aider les Anglais.

Enfin, la responsabilité lourde qui incombe, en toute cette affaire, au gouvernement Britannique, s’accroît du fait qu’à deux reprises, on a repoussé les chances de paix qui s’offraient. Rien n’était plus aisé, lorsque Lord Roberts fut entré en vainqueur à Prétoria, que de proclamer, au lieu d’une annexion fictive, une cessation d’hostilités basée sur le maintien de l’autonomie du Transvaal et de l’Orange et sur le rétablissement de la suzeraineté Anglaise. En 1901, lors des négociations entre Lord Kitchener et Louis Botha, quelques concessions de plus eussent encouragé le parti de la paix ; les dirigeants Anglais ont constamment manqué de souplesse et d’à-propos à cet égard.

L’Avenir Sud-Africain

Si nous regardons un peu loin devant nous, il apparaîtra que les rêves, en apparence fort opposés, de Cecil Rhodes et du Président Krüger, sont destinés à se réaliser, non seulement simultanément, mais l’un par l’autre. L’empire Sud-Africain est dès à présent une réalité ; les « États-Unis » de l’Afrique du Sud ne sont pas encore organisés et ils ne sont pas même « Unis » ; n’empêche que leur dislocation n’est déjà plus possible ; du jour où cet immense territoire se trouve percé à jour, traversé par un chemin de fer et semé de villes embryonnaires, les Blancs qui sont aux Noirs dans la proportion d’un à cinq, sont bien obligés de s’unir pour contenir ceux-ci, les utiliser, leur résister à l’occasion ; des intérêts communs sont nés qu’ils ne sauraient négliger, des devoirs communs auxquels ils ne sauraient se soustraire.

Considérez l’Afrique du Sud et réfléchissez à ses conditions d’existence : vous verrez qu’il n’y a point de rancunes, si légitimes soient elles, pas de haines, si fortes soient elles, qui puissent entraver cette collaboration de tous les Blancs, tant, dès la paix rétablie, elle s’imposera à eux comme fatale et inéluctable. Elle ne l’était pas, évidemment, avant que les territoires du Nord ne fussent colonisés ; elle naissait en même temps que le chemin de fer ; elle existait du jour où Cape Town se trouvait relié à Buluwayo. Cecil Rhodes l’avait compris : de là sa hâte à monter vers le Nord.

Mais si l’Union Sud-Africaine est fondée (en ce sens que ce qui la forcera à se faire est accompli) le rôle des Hollandais dans cette Union se trouve également assuré : n’était-ce pas, après tout, ce que désirait « l’Oncle Paul » ? Séparés en beaucoup de tronçons, les Hollandais (Boers du Transvaal, fermiers de l’Orange et de Natal, Afrikanders du Cap) ont retrouvé, à travers de dures épreuves, leur unité. Or, ils forment la race prépondérante, non seulement par leur caractère prolifique mais par la nature du travail qui les lie au sol. Les mines d’or seront assez vite épuisées. Elles ne représentent, d’ailleurs, que des îlots industriels, disséminés à travers un territoire que sa configuration, son climat, son hydrographie vouent à l’agriculture, mais à une agriculture qui ne sera jamais très rémunératrice. Sans parler des vastes espaces stériles ou irrémédiablement malsains, tels que le désert de Kalahari ou les marécages du Ngami, il n’y a pas, dans le Sud Afrique, de ces terres dont la fertilité merveilleuse attire et retient les colons ; la population indigène, de plus, y est nombreuse ; on estime, en y comprenant le Transvaal et l’Orange, que les possessions Anglaises, du Cap des Aiguilles au lac Tanganyka, renferment plus de 5 millions de noirs contre moins de 800,000 blancs. Ces noirs sont de médiocres travailleurs : on peut les perfectionner comme on peut améliorer le sol, mais seulement dans une proportion restreinte ; on amendera la paresse des uns et l’aridité de l’autre ; on ne les fera jamais disparaître.

Pour ces motifs, l’immigration ne se portera jamais sur l’Afrique du Sud comme elle s’est portée sur l’Amérique du Nord, par exemple, et les Hollandais, attachés à cette patrie australe, plus prolifiques que les Anglais, de goûts plus sédentaires et d’ambitions plus modestes, y prospèreront comme les Français ont prospéré au Canada ; là aussi, il y a eu du sang versé et des années d’injustices ; les Canadiens les ont pardonnées, sinon oubliées : la longue tyrannie qu’ils ont subie était peut-être plus difficile à pardonner que la guerre régulière, et pourtant la paix est venue, plus féconde encore en heureux résultats pour les vaincus que pour les vainqueurs. C’est là un enseignement à méditer, si l’on veut se faire une idée de ce que l’avenir réserve à l’Afrique du Sud.

Le Prestige Britannique

Il a grandement baissé aux yeux de l’opinion publique Européenne. Elle a comparé la république Transvalienne à l’empire Britannique, en mettant en regard leurs superficies, populations et budgets respectifs et s’est esclaffée devant la formidable disproportion des chiffres. Les hommes d’État, qui savent que l’Angleterre n’avait qu’une petite armée, un État-major très peu instruit et aucune préparation, technique ou autre, en vue d’une guerre Sud-Africaine, se placent à un point de vue différent ; ils admirent comment un pareil transport d’hommes, de chevaux et de canons a pu se faire régulièrement, sans même avoir recours à la marine de guerre. Ils sont surpris, d’autre part, que dans toute l’étendue de l’Empire, aucune révolte n’ait éclaté, aucune désaffection ne se soit produite, et que l’unité, bien loin d’être ébranlée, paraisse aujourd’hui consolidée. Enfin, dans les pays lointains et exotiques, on est frappé surtout, de l’inaction de l’Europe et en particulier de celle de l’Allemagne ; on en conclut que, même quand elle se met dans un mauvais cas, les autres puissances n’osent pas attaquer l’Angleterre, à l’abri derrière sa flotte.

Voilà la vérité. Il ne faudra donc pas trop s’étonner lorsqu’on verra, qu’en fin de compte, le prestige de l’Angleterre dans le monde n’a point du tout sombré, après cette série de défaites dont la moitié, sans doute, eussent entamé la réputation d’un autre pays. Ce résultat, dont évidemment les Anglais auront droit de s’enorgueillir, sera dû à l’admirable esprit public qui les a soutenus, sans défaillance, à travers la mauvaise fortune et leur aura permis d’en avoir enfin raison.


----