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Revue du Pays de Caux N°1 mars 1902/III

QUESTIONS PÉDAGOGIQUES



Au moment où notre Collège de Normandie, sur lequel tant d’espérances sont fondées, se prépare à ouvrir ses portes, il n’est pas sans intérêt de donner quelque attention aux grands courants de réforme pédagogique qui se sont récemment dessinés ou accentués en France.

Nous ne nous attarderons pas à analyser le cas du professeur Hervé, cas lamentable, moins par l’aberration mentale qu’il a révélée chez cet universitaire que par les défauts de jugement bien plus incompréhensibles qui se sont manifestés, à cette occasion, dans une partie de l’opinion. Comme M. Millerand l’a fait observer récemment avec autant de bon-sens, que d’à-propos, il ne suffit pas que l’éducateur ait des destinées de l’humanité un idéal certain, il faut encore qu’il possède la notion du « point précis » de l’histoire auquel son pays se trouve parvenu. En admettant même qu’un jour puisse luire où par l’évolution des idées et des mœurs, le sentiment de la patrie et le culte du drapeau doivent cesser d’être la base de l’éducation civique, ce jour n’est pas venu ; et il est de toute évidence qu’un homme qui traite le drapeau tricolore de « torchon à planter dans le fumier » et les soldats tués à Madagascar « d’escarpes et de voleurs morts dans l’exercice de leur profession », il est évident que cet homme là n’est point fait pour enseigner à des jeunes Français de 1902. Il faut être un peu timbré ou un peu ramolli pour ne point le comprendre.

Mais des questions plus sérieuses ont occupé le Parlement. D’accord avec la grande commission qui a mené l’enquête sur les réformes à introduire dans l’enseignement secondaire, le ministre de l’Instruction Publique a pris une série de mesures très importantes. Le lycée désormais jouira d’une certaine autonomie ; on n’aura plus besoin de demander la permission du recteur de l’académie ou du ministre pour enfoncer trois clous dans un mur ou pour abattre une cloison vermoulue. Que de temps il a fallu pour en arriver à cette réforme si simple ! L’émancipation du proviseur était pour ainsi dire la clef de voûte du progrès ; rien n’était possible tant qu’on ne l’avait point réalisée. Un établissement d’éducation souffre toujours des entraves qui pèsent sur son chef. En même temps que le proviseur, les maîtres-répétiteurs, plus effectivement associés à l’enseignement, voient leur situation s’améliorer. Il ne peut en résulter que du bien. Enfin le service de l’internat est séparé administrativement et financièrement de celui de l’externat, de façon à ce que le lycée puisse bénéficier des excédents ainsi réalisés.

Ce sont là d’heureuses innovations. Il y en a d’autres, un peu plus discutables, bien qu’ingénieuses ; elles ont trait aux programmes d’enseignement. Les études seront divisées en deux cycles. À la fin de la troisième, un examen intérieur sera établi dans le but, selon la pittoresque expression de M. Leygues, de « ménager une sortie en cours de route aux plus pressés ou aux moins capables ». Pour ceux qui spontanément quitteront alors le lycée, le certificat d’études ainsi obtenu aura sa valeur. « Pour ceux qui continuent leurs classes, dit encore le ministre, l’obtention de ce certificat constituera, au même titre que le livret scolaire, une assurance contre les chances du baccalauréat. Quant au refus de certificat, il sera pour les parents un avertissement plus sérieux que celui qui résulte d’un simple examen de passage. Les cours du premier cycle seront de deux sortes ; d’un côté l’enseignement sans latin ; de l’autre l’enseignement avec latin, et avec grec facultatif à partir de la classe de quatrième. À l’entrée du second cycle il y aura donc trois catégories d’élèves ; les uns auront fait du latin et du grec ; les autres du latin et pas de grec ; les derniers n’auront fait ni latin ni grec ; toutes facilités seront offertes aux uns et aux autres pour continuer dans la voie où ils se seront engagés ou pour y apporter des modifications ; certaines matières deviendront facultatives. Chacun pourra, dans de sages limites, augmenter ou diminuer son programme d’études selon ses capacités ou ses ambitions. C’est en somme, la disparition de ce principe d’uniformité qui, avec celui de la dépendance absolue du fonctionnaire, a pesé si lourdement sur toute l’organisation pédagogique française depuis cent ans. Rien qu’à ce titre, l’initiative de M. Leygues mériterait d’être louée.

Au point de vue des études, elle ne portera pas sans doute tous les fruits qu’on en attend. Ce ne sont pas les programmes, mais les méthodes d’enseignement qu’il faudrait réformer. Les nôtres ont vieilli ; elles ne sont plus du tout en rapport avec les besoins de l’époque ; elles prennent beaucoup de temps et aboutissent à des résultats boiteux. Tant qu’on ne se décidera pas à y porter la main (et ce sera une besogne audacieuse et ardue) rien de très complet ne devra être espéré.

Les socialistes et les radicaux ne pouvaient être satisfaits par des changements d’un ordre si anodin ; ils rêvent de bien autres bouleversements. Par exception, celui dont ils ont présenté la formule au cours des récentes discussions parlementaires n’était ni trop impratique ni trop intolérant. Ce qu’ils réclament, c’est une loi établissant : 1° la continuité des trois enseignements ; 2° la gratuité de l’enseignement secondaire ; 3° la sélection obligatoire par des examens de passage et des épreuves éliminatoires. Il est bien certain que si, dans une démocratie, l’État se mêle d’enseigner, voilà à peu près l’idéal auquel il doit tendre. Bien plus heureuses sont peut-être les démocraties où l’État ne se mêle pas d’enseigner ; mais là n’est pas la question. Le plan socialiste comporterait la suppression des études primaires faites au lycée. Il n’y aurait plus d’études primaires que dans les écoles communales. Par suite, ne seraient admis au lycée que les élèves sortis de ces écoles avec les certificats suffisants. L’élimination se continuerait au cours des études secondaires ; les élèves qui ne satisferaient pas aux examens de passage se verraient contraints de quitter l’établissement. Enfin ne seraient admis aux études supérieures que ceux dont les études secondaires se seraient terminées par un examen final passé avec succès. Rigoureusement appliqué, sans défaillances et sans ingérences électorales, un tel système ne serait pas seulement juste et logique, il élèverait encore le niveau des études et formerait une belle élite intellectuelle.

Mais son corollaire indispensable, c’est la liberté d’enseignement. Avec elle, il produira tous ses fruits ; sans elle, il ne sera plus qu’une vulgaire et déprimante tyrannie, la main-mise spartiate de l’État sur l’enfant et sur l’adolescent, la folie de Lycurgue renouvelée et modernisée. Or, la liberté d’enseignement passe un mauvais quart d’heure. Le Sénat, que l’on croyait plus sage, lui en veut grandement et la Chambre que l’on croyait plus fière, emboîte le pas derrière le Sénat. On prépare à son intention toutes sortes de projets liberticides et nous verrons sans doute son père putatif, M. de Falloux, brûlé en effigie sur la place de la Concorde ; en effigie seulement, car il n’est plus de ce monde. À vrai dire, la loi de 1850 qui porte le nom de M. de Falloux, son auteur, n’avait pas pour objet spécial d’établir la liberté d’enseignement qui figurait alors dans les professions de foi de tous les candidats libéraux ; elle visait plutôt à « organiser » l’enseignement congréganiste, ce qui était une vaste erreur. L’État n’avait pas pour devoir d’organiser un tel enseignement et d’affaiblir par là même celui qu’il distribue. En ce sens, on peut dire que la loi Falloux contenait un germe de discorde entre Français. Mais il ne faut pas oublier (M. Aynard le rappelait opportunément l’autre jour) que depuis bel âge, la loi Falloux n’existe plus. Toutes les dispositions qui favorisaient les Congrégations au détriment de l’Université ont disparu l’une après l’autre. Le principe de la liberté a seul survécu ; on voudrait l’abattre. Ce serait grand dommage. Un pays qui craint la liberté s’amoindrit et d’ailleurs, le but poursuivi par les réformateurs ne serait certainement pas atteint. L’unité qu’ils prétendent réaliser est une utopie. Il est à remarquer que devant la Commission d’enquête, tous les membres de l’Université appelés à déposer se sont prononcés en faveur du maintien de la liberté, même M. Aulard qui enseigne à la Sorbonne l’histoire de la Révolution et dont on connait les sentiments politiques. Le Parlement devrait tenir compte de cette unanimité.

De beaux discours ont été prononcés à la Chambre à cette occasion, mais on y relève les travers habituels de l’esprit Français. Voici M. Viviani par exemple qui, toujours chaleureux et éloquent, partage l’éducation en un superbe tryptique. L’enseignement primaire, pour lui, représente l’utilité ; l’enseignement secondaire, la beauté ; l’enseignement supérieur, la vérité. Utilité, beauté, vérité, voilà l’homme complet. On sent que l’orateur est ravi de sa découverte et s’exalte en la contemplant. La clarté et le bel ordre ravissent toujours un cerveau Français ; maintenant, quelle est la part de l’exactitude dans ce langage ? Elle est minime, car à vrai dire, l’utilité, la beauté et surtout la vérité demandent à être continuellement associées dans l’œuvre d’éducation, à quelque degré que ce soit et qui ne comprend à quelles inconséquences on aboutirait en s’inspirant trop étroitement d’une division aussi fantaisiste ? Voici maintenant M. Couyba. Il termine son discours par la description d’un monument qui devrait lui valoir le premier prix au concours d’architecture. De chaque côté de la « porte de l’Université » (qui devrait bien en avoir plusieurs, sans parler de beaucoup de fenêtres ouvrant sur la vie), M. Couyba place « deux cariatides, la Science et l’Art ; l’une, toute la réalité, l’autre, tout l’idéal. » Au fronton, ajoute le somptueux député « se dresserait, souriante et sereine, la démocratie, jetant d’un geste large, la bonne semence de vérité et de beauté. » L’Officiel enregistre les « vifs applaudissements » qui ont accueilli cette péroraison.

L’éloquence est une belle chose et lors même que la forme est emphatique, si la pensée est sincère et l’aspiration élevée, il convient d’applaudir. Mais ce qu’il faut éviter c’est de croire qu’une pensée sincère et une aspiration élevée, recouvertes d’un peu d’éloquence, peuvent tenir lieu d’un plan pratique d’éducation nationale.

Revenons à M. Viviani. Il aurait dit encore, si les compte rendus sont précis, que « la France ne doit pas être déchue de son rôle intellectuel et piétiner dans l’arène commerciale et industrielle où l’ont précédée de jeunes nations. » Ceci est plus grave, c’est de l’ignorance. Il n’est plus permis aujourd’hui de ne pas connaître la valeur de l’effort intellectuel créé par les « jeunes nations » que Napoléon et beaucoup d’autres après lui ont commis l’erreur de croire uniquement préoccupées de gagner de l’argent ! Très vieux jeu en cette circonstance, le moderne M. Viviani ! Il croit que le flambeau Français éclaire de haut la marche trébuchante des nations. Pas toujours exacte dans le passé, cette conception de notre rôle national est fausse dans le présent et paraîtra parfaitement ridicule dans l’avenir. Aucune nation, aucun peuple n’ont ce privilège de guider les autres d’une façon continue. Ils ont leur mission spéciale et la nôtre est assez grande et assez belle pour contenter notre orgueil sans que nous allions chercher au-delà.

Ignorance de ce qui se passe au dehors, prédilection pour les belles images et les phrases harmonieuses, cavalcade échevelée de la raison vers les extrêmes limites de la logique et de l’imagination vers les lointains horizons de l’art, les voilà bien, les travers de l’esprit Français ! Sans rien laisser perdre de ce qui fait le charme de notre race et la rend attrayante, que les dirigeants du collège de Normandie prennent à tâche de neutraliser ces imperfections héréditaires dans les jeunes cerveaux qui leur seront confiés. Sous les ombrages de Montcauvaire, dans ce cadre sain, aidés par l’observation stricte des meilleures lois hygiéniques, qu’ils nous forment de vigoureux adolescents, incapables de sacrifier la justesse de la pensée à l’élégance du langage, moins ivres de logique, moins épris de rêve, mais prêts à mettre au service d’un patriotisme éclairé un regard aigu et un esprit pratique.


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